« Les ironies de l’amour : un court roman d’apprentissage de Gabriel Miro »
Le roman d’apprentissage n’emprunte pas souvent les voies rapides de la légèreté, une certaine ampleur, quelques détours et arrêts semblent nécessaires pour faire parcourir au « jeune apprenti » le chemin qui le mène à l’âge adulte, à l’accomplissement ou à la mort. La complication et les méandres du cœur justifient ou appellent des analyses approfondies et donc des arrêts fréquents de l’action. De ces complications, Gabriel Miro n’a pas précisément préservé Anton, le héros de son roman D’un âge l’autre. Simplement par son art du raccourci et de la condensation, le roman a su métamorphoser les lenteurs traditionnelles en vivacité, les lourdeurs psychologiques en délicieuse légèreté. « L’amour est la seule passion qui se paie d’une monnaie qu’elle fabrique elle-même. » La célèbre mais non moins admirable citation de Stendhal, qui sert d’épigraphe au livre de Gabriel Miro, en indique la teneur. L’éducation d’Anton à travers les aléas de la vie, les relativités sociales et la diversité des paysages espagnols est d’abord une éducation amoureuse. C’est par l’amour qu’il accède à lui-même, c’est-à-dire à la tristesse et à l’aridité du renoncement. Incarné par la figure féminine d’Elena, l’amour en effet mesure pour Anton l’éloignement où son objet se tient et l’inaccomplissement dans lequel son désir le maintient, des émois de la première adolescence aux choix de l’adulte. Ce « fiasco » affectif laisse à la fin du livre une empreinte terrible... Mais là non plus rien ne pèse trop. Le point d’équilibre sauve d’une trop lourde chute. Celle qu’a donnée Gabriel Miro à son roman préserve et exprime cet équilibre ; comme dans la dernière phrase du livre : « Il est terrible ce pressentiment que je vais être heureux sans Elena », où la force de l’ironie réside dans le fait qu’elle ne se contente pas d’elle-même. Né en 1879 dans la province d’Alicante, cadre principal de son œuvre, Gabriel Miro est mort en 1930. Son ami Jorge Guillen le dépeint comme un homme « tendre, moqueur, gesticulant de tout son corps (...) joyeux, douloureux, passionné, avec une véhémence traversée de la plus exquise sensibilité ». Daté de 1909, ce livre précède d’une année Les Cerises du cimetière, autre roman de Miro traduit en français en 1944 par Raymond-Jean Vidal. La rapidité et la justesse des portraits, la plénitude lumineuse des lieux et des paysages, cet équilibre enfin dont nous parlions, qui tient à distance le pathétique et l’enflure, donnent tout son prix et son sens à ce roman. Ironiste romantique, Gabriel Miro sait maîtriser sa sensibilité en même temps qu’il l’exprime, ce qui, chez d’autres, serait lourd de préciosité, trouve chez lui par les voies d’une fantaisie impassible, presque imperceptible, le chemin d’une liberté et un charme rare. Charme que la traduction de François Géal ne masque pas. « Elena me regardait avec une insistance douloureuse. Son rire flétri jaillit et l’affliction déborda du vase meurtri de son âme. Elle se cacha le visage dans les mains. Je les lui écartais, tel un grand frère miséricordieux. Jamais je ne m’étais senti si pur ni si malheureux ! »
Patrick Kéchinian, Le Monde, 14 juin 1991.
« Avec portraits de femmes »
Bambino e uemo disait plus limpidement, et plus près de l’original – Nino y grande –, la traduction italienne (Rome, 1945) de ce petit livre à caractère autobiographique. L’occasion est bonne, en tout cas, de découvrir un écrivain au talent indubitable, même s’il a pu parfois faire figure d’épigone de son compatriote Azorin dans la peinture sensuelle de son Levant natal lumineux et embaumé. Dédaigné aujourd’hui par les jeunes générations espagnoles, à peu prés ignoré chez nous en dépit de l’admiration de Jean Cassou (« Peu d’artistes, en Europe, ont su mettre tant de concrétions dans leur littérature ») et de Valery Larbaud qui traduisit en 1925 des fragments de ses scènes de La Semaine sainte, Gabriel Miro (1879-1930) avait été salué en son temps par les plus grands maîtres de la prose espagnole, un Unamuno, un Valle-lnclan. Ses meilleurs romans, Notre Père San Daniel (1921) et L’Évêque lépreux (1926), justifient pleinement l’appréciation de Cassou, qui avait su y pressentir ce parti pris des choses dont Francis Ponge ferait bientôt sa pâture, et qui se marie ici à l’observation des mœurs provinciales. Dans l’évocation du paysage urbain de l’imaginaire Oleza – l’Orihuela où naquit Miguel Hernandez –, il a recours à des effets de cubisme baroque qui font alors de lui l’écrivain le plus moderne de la péninsule grâce à sa vision imprévue du monde sensible. Quel éditeur prendra le risque de faire mettre en français ces livres étonnants qu’on redécouvrira un jour comme des classiques ? D’un âge l’autre connut une première version en 1909, alors que Miro était encore un admirateur d’Anatole France et des poètes symbolistes ; il le reprendra et l’amplifiera beaucoup plus tard en 1922 selon les normes de sa nouvelle esthétique. Je n’ai pas sous les yeux la version initiale et ne saurais dire si l’ouvrage a gagné ou perdu à cette transformation ; mais les premiers chapitres, ceux qui narrent avec beaucoup de savante simplicité, en une série de brefs tableautins, la rude enfance du petit pensionnaire au collège des jésuites, ses premiers émois sensuels où se mêlent inextricablement la honte et le plaisir, me semblent les plus beaux du livre. La suite est un peu forcée dans sa trame. On y trouve cependant, au fil des pages, les admirables et charnels portraits de femmes qui habitent la plupart des romans de l’auteur et qui en constituent sans nul doute le motif privilégié.
Jacques Fressard, La Quinzaine littéraire, 16 juillet 1991 |