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  À la vie

  Léo Lévy

  parution : octobre 2013

  176 pages, dont un cahier photos de 16 pages
15 €
ISBN : 978-2-86432-731-8

Format numérique disponible.
Epub : 12,50 €. Isbn : 978-2-86432-755-4

Résumé

Ce livre est la relation d’un parcours – celui de Benny Lévy – à travers la voix de sa femme Léo, un itinéraire où les exigences de la pensée et les gestes quotidiens s’ajustent au plus près, alliant à l’extrême rigueur un généreux amour de la vie.

« Dans la lumière sans complaisance des matins de Jérusalem, trois stations : la maison, la maison de prière, la maison d’étude. Le soir, une fois par semaine, détour par le lieu d’enseignement où un public bariolé, passionné, vient écouter le petit homme en noir. Simplicité des rythmes, transparence des jours, soi rassemblé. À Jérusalem, aucun mystère, pas de recoins obscurs grouillant de projections fantasmatiques. Mais ailleurs ? En d’autres temps ?
Le chef révolutionnaire sans nom, à l’existence improbable, en tout cas invisible, pouvait-il vraiment du chaos des faits et des discours faire émerger une vision et une visée claires ?
Il eut des maîtres. Côté philosophie, il se réfère à Sartre, Althusser et Lévinas. Côté sagesse d’Israël, il a été enseigné par un cabaliste ashkénaze, un rav français d’origine marocaine, un Yérouchalmi d’ascendance lituanienne.
Enfin, au cœur de l’énigme, quel lien entre ce tout jeune Juif arrivé d’Égypte, pathétique et ardent, en quête acharnée d’assimilation, et la fille du faubourg Saint-Antoine, placide, rigolote par parti pris, qui portait encore vivaces les traces des villes juives de Pologne ? Étrange rencontre. Plus étrange encore, la constance malgré les turbulences. »


Extrait de texte

   Nous t’avions oubliée, Jérusalem, nous avions erré, déserté. Nous avions servi des dieux étrangers, sacrifié à des théories étrangères. À ces Moloch modernes, nous avions livré nos enfants, ceux déjà nés, ceux qui auraient pu naître, parce que nous avions oublié le geste fondateur d’Abraham, le premier « casseur », le premier briseur d’idoles.

   Retrouver le geste fondateur ne fut pas l’affaire d’un instant, d’une illumination nocturne, ni l’effet d’un glaive dans les reins – mais un long travail.



Revue de presse

Presse écrite

   Elle, vendredi 20 décembre 2013
   Rencontre : Les vies de Lévy
   par Patrick Williams

   Elle a suivi son époux, le philosophe Benny Lévy, des barricades de 68 aux synagogues israéliennes… Aujourd’hui, Léo Lévy raconte sa vérité.

   Radical, son destin l’a toujours été. Le parcours de Léo Lévy résume l’évolution de l’Occident, de la lutte pour la révolution à la redécouverte de la religion et de la tradition. Femme du dirigeant maoïste Benny Lévy, elle l’a suivi, au cours des années 80, dans son retour à la vie juive, à l’étude du Talmud, à la terre d’Israël. Une trahison selon certains, la poursuite d’un idéal de grandeur selon d’autres. Dix ans après la mort de Benny, elle publie un livre en forme de célébration, À la vie, où l’on croise, dans des cafés enfumés, Sartre, Althusser, BHL, Finkielkraut et les esprits les plus furieux engendrés par Mai 68. « J’ai voulu écrire ce récit pour combattre quelques contrevérités et, notamment, celle qui concernerait une prétendue trahison de Benny. »
   Avocate malicieuse de son compagnon, elle se met peu en avant dans son ouvrage, préférant se tenir dans la coulisse, comme à l’époque où elle était prof de français en banlieue, et que Benny, révolutionnaire charismatique et apatride, vivait dans la clandestinité. Ne trouve-t-elle pas que son parcours de militante exaltée, devenue épouse et mère de la plus traditionnelle manière, pourrait choquer une jeune femme d’aujourd’hui, attachée à l’émancipation ? Elle répond, amusée : « La laïcité est un dogme comme un autre… Les gens se croient libres, mais ne se rendent pas compte à quel point ils sont soumis à l’opinion dominante. » D’une voix douce, elle ajoute qu’elle a trouvé dans la pratique religieuse et la stricte observance du rituel « une grande sérénité. On abandonne l’illusion de la toute-puissance pour accepter que l’achèvement ne se trouve pas dans nos mains ». Léo Lévy femme de l’ombre, semble baigner dans la lumière. Et qu’importe si certains jugent son itinéraire « scandaleux ». Après tout, elle est habituée. Révolutionnaire un jour, révolutionnaire toujours.



   The Jewish Daily Forward, décembre 2013
   The jewish history of Jean-Paul Sartre’s private secretary
   par Benjamin Ivry



   Politis, jeudi 17 octobre 2013
   De Mao à Moïse, d’une foi à l’autre
   par Olivier Doubre

   Léo Lévy raconte l’itinéraire de son mari, leader de la Gauche prolétarienne avant d’embrasser la foi juive la plus orthodoxe.

   Benny Lévy a longtemps fasciné une partie de l’extrême gauche française et au-delà. Bien après ses années de direction de la Gauche prolétarienne (GP), entre la fondation de cette organisation à la suite de Mai 68 et son autodissolution en 1973. Cet ouvrage, écrit par celle qui partagea sa vie depuis la préparation du concours de l’École normale supérieure (ENS) de la rue d’Ulm jusqu’à sa disparition en octobre 2003 à Jérusalem, vient éclairer un parcours a priori atypique. A priori seulement, puisqu’on peut aisément considérer son passage du maoïsme le plus fervent à la religion juive ultraorthodoxe comme une continuité, d’une « foi » à une autre.
   S’il ne dément pas tout à fait ce raccourci souvent entendu, ce livre de Léo Lévy, née Judith Aronowicz, vient néanmoins le nuancer et donne à mieux comprendre l’évolution ou le glissement de « Pierre Victor », son pseudonyme de militant à la GP, jusqu’à son installation en Israël en 1995 pour y étudier quotidiennement le Talmud.
   Né dans une famille pauvre de juifs cairotes francophones, où la religion n’a pas une place prépondérante, Benny Lévy et les siens se voient contraints de s’exiler en Belgique, où vit une partie de leur famille, lorsque Nasser expulse les juifs du pays après la crise de Suez. Le jeune Benny est bientôt scolarisé au lycée français de Bruxelles et remarqué pour ses dons dans les matières littéraires : « la langue française l’habite ». Mais c’est surtout sa situation d’exilé qui, dès cette enfance troublée, le marque intimement. Ainsi, ayant rejoint Paris pour les classes préparatoires du lycée Louis-le-Grand, il intègre l’ENS en 1965, au rang de « 22e bis » : « bis, parce qu’il est reçu à titre d’étranger »…
   Lorsqu’en 1966, proche de Louis Althusser, Benny Lévy lit la « Décision en seize points » de Mao lançant la Révolution culturelle, c’est « l’éblouissement ». Il participe alors à la création de l’Union de la jeunesse communiste marxiste-léniniste, maoïste. Après sa dissolution à l’été 1968 et la grave dépression de son chef, Robert Linhart, Benny Lévy va diriger d’une main de fer ce qui devient la GP, prônant « l’établissement » en usine et l’abnégation la plus stricte pour « la cause ». À ses côtés, Léo suit ses choix. Remarquablement bien écrit, son livre apprend beaucoup sur l’évolution intellectuelle, politique et bientôt spirituelle, dans un lent mais résolu cheminement vers la foi, de celui qui devint le secrétaire de Jean-Paul Sartre après la « sortie de la vision politique du monde ». C’est aussi le récit, pudique, de son amour sans bornes pour Benny. Celui d’une abnégation (encore) et d’une constante mise en retrait de Léo derrière les choix de son mari, embrassés (presque) sans aucune hésitation.



   La Liberté, samedi 5 octobre 2013
   Le secrétaire de Jean-Paul Sartre
   par Alain Favarger

   C’est le parcours d’un jeune révolutionnaire français, né et élevé dans sa prime enfance au Caire dans une famille juive, bientôt émigrée en France. Benny Lévy (1945-2003), alias Pierre Victor, à l’époque où il était le secrétaire de Jean-Paul Sartre, a partagé les utopies de sa génération, à l’heure de Mai 1968, de la gauche prolétarienne et des illusions maoïstes, lorsque l’auteur de L’Être et le Néant haranguait les ouvriers de Boulogne-Billancourt ou distribuait des tracts sur les boulevards parisiens. Lui-même philosophe, Benny Lévy a enseigné à l’Université de Paris-VII, l’un des chaudrons de l’agitation intellectuelle post-soixante-huitarde.
   Ce proche de Sartre, qui a suivi le philosophe dans quelques-uns de ses voyages de star médiatisée, a su par la suite sortir de la vision politique du monde pour s’ouvrir à la sagesse du judaïsme, de la kabbale et du Talmud. C’est le fil de cette métamorphose que déroule Léo Lévy, la veuve de Benny, dans un portrait attachant qui, au-delà des péripéties parfois chaotiques de la vie, met en valeur le cœur battant d’une ferveur née en Égypte, poursuivie dans une quête d’assimilation à la France, le rêve d’un autre monde possible et la découverte du sacré à Jérusalem.



   DNA, samedi 12 octobre 2013
   Benny Lévy de Sartre à Moïse
   par Serge Hartmann

   Il fut quelque temps Strasbourgeois, abandonnant Paris pour s’installer avec sa petite famille dans la capitale alsacienne et y étudier la Torah. Il promènera sa frêle silhouette boulevard d’Anvers ou à l’Orangerie avec ses enfants, quand il n’est pas sollicité pour des conférences à Strasbourg ou ailleurs dans la région. La page de l’engagement maoïste, de la célébration de la Révolution Culturelle et de la Gauche Prolétarienne était décidément tournée. Plus tard, en 1997, celui qui autrefois avait pris pour pseudonyme militant Pierre Victor, quittera la France pour Jérusalem, assumant son judaïsme orthodoxe au sein même d’Israël, dans son lieu le plus sacré.
   Il y fondera, avec l’actif soutien de Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut, l’Institut d’études lévinassiennes – Emmanuel Lévinas qui, dans les années 70, constitua pour lui, avec l’étude des textes de la Cabale, « un choc décisif » raconte Léo Lévy, sa femme.
   Dans À la vie, elle fait à nouveau entendre la voix de Benny (1945-2003), et restitue sa trajectoire complexe. Celle d’une figure marquante du gauchisme, celle aussi d’une intelligence rare qui impressionna Sartre dont il devient le secrétaire jusqu’à sa mort, en 1980.
   C’est le fil d’une vie que déroule Léo Lévy, avec la tendresse d’un amour demeuré intact. Celle de l’enfant juif, né au Caire puis chassé avec sa famille d’Égypte à la suite de la crise de Suez. Désormais apatride, de brillantes études qui le mèneront à l’École Normale Supérieure (et à de longs échanges avec Louis Althusser) ne changeront rien à ses multiples demandes de naturalisation, systématiquement rejetées.
   Sans nul doute, Benny Lévy payait alors le prix de son engagement politique. C’est finalement grâce à l’intervention de son illustre employeur auprès du président Valéry Giscard d’Estaing qu’il obtiendra la nationalité française – à la suite de quoi, ce Giscard ne subira plus aucune critique d’un Sartre désormais reconnaissant.
   Au-delà de son cheminement propre, aimanté par la question du judaïsme et le retour aux textes hébraïques anciens, à « la sagesse d’Israël », c’est aussi une spécificité du gauchisme français qui s’incarne en Benny Lévy. Celle du refus du terrorisme dans lequel sombrèrent les éléments les plus radicaux des extrémismes de gauche allemand et italien.
   Entre Soljenitsyne et son Archipel du Goulag et l’expérience autogestionnaire de Lip, à Besançon, qui pose la question de légitimité d’une organisation politique au service des travailleurs – « On avait voulu se mettre au service du peuple ; ici le peuple se passait de nos services », observe finement Léo Lévy –, Benny Lévy appartient à cette frange de dirigeants pour laquelle le combat s’achève. Il ouvre, non sans mal, à l’autodissolution de la Gauche Prolétarienne. « Avec Lip, on a fini notre boulot. Ça nous permettait de sortir en beauté. Et c’est important parce que la sortie contraire, la sortie en laideur, c’est la sortie terroriste », analysera-t-il bien plus tard.
   Sa sortie à lui, happé par un judaïsme de stricte observance, provoquera l’incompréhension d’un milieu où la religion relevait de « l’opium du peuple ». Parti pour Israël, pour cet ample territoire du judaïsme, Benny Lévy s’en expliquera sobrement : « On ne décide pas de partir, la décision s’impose à soi ».



   Télérama, mercredi 2 octobre 2013
   À la vie de Léo Lévy / Benny Lévy, l’éclat de la pensée de Gilles Hanus
   par Juliette Cerf

   Deux portes d’entrée intimes et réflexives sur la vie et l’œuvre de Benny Lévy, philosophe, ex-secrétaire de Sartre. Par sa femme et son élève.

   Comment de pro-Chinois, dans les années 1960, devient-on juif orthodoxe, dans les années 1990 ? Comment passe-t-on des pavés de la Sorbonne à la pierre de Jérusalem ? Autrement dit, comment Pierre Victor, chef de la Gauche prolétarienne – organisation gauchiste ayant compté dans ses rangs Jean-Claude Milner et Olivier Rolin –, est-il devenu Benny Lévy, commentateur du Talmud ? De Mao à Moïse, dit-on d’ailleurs souvent à son sujet, en une formule toute faite. Un raccourci que l’auteur, né au Caire en 1945 dans une famille juive, s’est plu à compliquer dans Être juif, livre sur lequel il travaillait quand une crise cardiaque le faucha en 2003, à Jérusalem : « "De Mao à Moïse", s’exclame-t-on, oubliant que pour être exact il faut dire de Moïse à Mao, de Mao à Moïse, c’est-à-dire de Moïse à Moïse, en passant par Mao. »
   Ceux qui n’auraient pas tout compris (l’immobilité juive) pourront profiter du dixième anniversaire de sa mort pour se mettre à la page. En lisant d’abord le récit de sa femme, Léo Lévy, À la vie. Sous ce titre malheureux, et passé quelques accents lyriques, velléités littéraires superflues, le lecteur aura la bonne surprise de découvrir une porte accessible pour entrer dans l’existence, mystérieuse et apatride, de Benny Lévy, exilé d’Égypte lors de la crise de Suez. Depuis le dialogue avec Sartre, dont il fut le secrétaire particulier entre 1973 et 1980, jusqu’à sa plongée, dévoratrice, dans l’œuvre d’Emmanuel Lévinas, suivie par la fondation de l’Institut d’études lévinassiennes. Depuis la désinvolture provocante du jeune normalien, élève d’Althusser, obnubilé par la « toute-puissance de la théorie », jusqu’au débat sur la laïcité qui l’opposa à Alain Finkielkraut, à Strasbourg, en 1989, au moment de l’affaire du foulard : « Finkielkraut défend l’école, la culture et les valeurs républicaines. Benny craint les retombées d’une loi contre le port du foulard pour le port de la kippa et le repos du shabbat », analyse sa femme.
   Si la « torsion », souvent incomprise, du militantisme politique à la vie juive – d’abord dans une yeshiva à Strasbourg puis à Jérusalem – c’est pourtant à une même source d’absolu que Benny Lévy a toujours étanché sa soif, une soif de connaissance et d’initiation. « Penser, ce fut toujours, pour Benny Lévy, reprendre à neuf, renouveler, recommencer », écrit son élève, le philosophe Gilles Hanus, dans Benny Lévy, l’éclat de la pensée. La question du commencement est aussi au cœur du cours de 1996, L’Alcibiade. Introduction à la lecture de Platon, que Lévy prodigua à l’université Paris-VII. Parmi ses élèves, l’acteur et auteur Jackie Berroyer, fin lecteur de philosophie, qui filma les séances, ses bandes ayant servi à la transcription du cours.
   Benny Lévy aimait dire qu’il avait inversé le mot de Marx : l’essentiel étant moins de changer le monde que de venir au monde. À la fin de sa vie, comblé par l’étude (« vie qui occupe jour et nuit »), il déclarait : «  Rien ne me manque. » Cette forme de clôture, de circularité a peut-être aussi participé à refermer l’œuvre sur elle-même – les commentaires, qu’ils émanent aujourd’hui de sa femme ou de son disciple, restent encore très internes. Dix ans après la mort de « l’homme en noir » (Finkielkraut), il est temps de s’interroger sur la possibilité de son ouverture vers d’autres cercles.



   L’Arche, oct./nov./déc. 2013
   Benny Lévy et Léo Lévy, destins juifs
   par Isy Morgenstern

   Benny Lévy disparaissait il y a 10 ans. En hommage, sa femme, Léo Lévy, publie un livre biographique, À la vie aux éditions Verdier. Lequel livre la relation d’un parcours – celui de Benny Lévy, à travers la voix de sa femme Léo.

   Un livre juste, pour qui veut approcher cette figure peu ordinaire (« le roi secret de l’époque », disait Bernard-Henri Lévy). Et le rôle que joua celle qui fut sa compagne « nécessaire » dès les premiers moments.
   « Je pense ne m’être jamais arrêté à Drancy. Étant né juif dans un pays séfarade, ce nom aurait pu rester pour moi celui d’une banlieue mais, ayant épousé une femme polonaise, le nom de Drancy a pris un tout autre sens. Chaque année, je fais le Kaddish, la prière pour les morts, or ma femme ne connaissait pas la date de la disparition de son père déporté, il a fallu la trouver. Un décisionnaire a proposé de retenir la dernière date connue, c’est-à-dire à Drancy, précisément. Que dire à Drancy ? Dire le plus simple, et avec Lévinas. Lévinas, non seulement parce qu’il a été mon maître, mais parce que sa pensée fut celle d’un survivant entre l’hitlérisme incessamment pressenti et l’hitlérisme se refusant à tout oubli. J’ai choisi de dire le plus simplement ce qui s’entend dans cette phrase terrible qu’eût Lévinas, alors qu’il s’entretenait avec son premier biographe : « Et encore aujourd’hui, je me dis qu’Auschwitz a été commis par la civilisation de l’idéalisme transcendantal »1.
   Léo Lévy (de son nom de jeune fille Aronowicz, ce qui a ici son importance) est née en janvier 1943 à Paris de parents juifs polonais émigrés en France en 1928. Son père et deux de ses sœurs périront dans les camps. Sa mère, prise dans la rafle du Vel d’Hiv, échappera à la déportation parce qu’elle est enceinte de Léo Lévy. 20 ans plus tard, en 1964, étudiante en lettres classiques à la Sorbonne, elle rencontre Benny Lévy qui prépare, lui, l’École Normale. Elle deviendra sa femme et la mère de ses 5 enfants.
   Benny Lévy, lui, est né en 1945 en Égypte. Un pays qu’il lui faudra quitter, comme tous les juifs égyptiens, en 1957 après que les forces françaises et anglaises appuyées par l’armée israélienne occuperont Port Saïd pour s’opposer à la nationalisation du canal de Suez.
   C’est cette union entre deux destins juifs, communs dans l’exception, celui ashkénaze de la Mort et de la Survie et celui sépharade de l’Exil et de la quête d’un Lieu, qui apportera à leur couple une puissance surmontant les bruits du Monde.
   Le livre de Léo Lévy est celui d’une femme amoureuse. Il relate le regard qu’elle porte sur leurs vies militantes – elle sera elle-même « établie » en usine – et son existence aux côtés de l’homme de sa vie. Un long itinéraire où les rigueurs de la pensée et les gestes de la vie quotidienne cherchent à s’ajuster au plus près, dans « un généreux amour de la vie »2. Lors des errements de 1968, puis des années dites révolutionnaires de 1968 à 1973, des années passées aux côtés de Jean-Paul Sartre de 1973 à 1980, puis dans deux yéshivot à Strasbourg et enfin dans un quartier orthodoxe de Jérusalem, en 1984.
   Les récits de leurs insertions au cœur de la Grande Histoire et ceux quotidiens de l’intimité du couple sont tout au long du livre marqués du ton de l’ironie clémente. Celle qu’on peut, que l’on doit sans doute, porter sur les égarements inutiles mais inévitables qui furent ceux de juifs de l’après-guerre qui tentaient de prendre place dans la Modernité. Et celle aimante d’une femme sur un couple apprenant à vivre de concert un projet mondial et une vie commune.

   Les enjeux d’un parcours
   Le livre, longuement mûri et différé, avoue deux objectifs : rétablir les faits pour dire – enfin ? – la vérité (il porte en exergue une citation de Platon : « Je parlerai tant bien que mal, comme les expressions viendront à moi. Tout ce que j’ai à dire est juste, voilà de quoi je suis sûr » (Apologie de Socrate). Et donner à comprendre la sortie difficile du Tout Politique, de l’inauthenticité. « J’étais alors un être faux » dira Benny Lévy dans une interview de Thierry Ardisson où il évoque les années de la Gauche prolétarienne. Ce deuxième objectif est le moins développé. Mais peut-être était-il impossible à atteindre pleinement dans un livre qui s’adresse à tous.
   Lorsqu’il m’a été proposé de faire un film pour Arte retraçant aussi bien l’histoire de la Gauche Prolétarienne que la sienne, Benny était encore de ce monde (au début 2003). Il est décédé peu après et je me suis interrogé, informant Léo Lévy sur l’intérêt de faire un tel film. Comment rapporter des paroles, des archives, des témoignages, sur une histoire juive largement illisible pour un public de télévision ? J’ai pris la décision de laisser les témoignages (nombreux), les faits (l’histoire d’une époque) et le commentaire mettre en lumière ce qui apparaît progressivement comme une existence double, publique et de « contrebande », longtemps inavouable. Jusqu’à ce que ce qui reste souterrain et allusif, n’émerge et finisse par exprimer son propos. Laisser voir au fil du temps la pesanteur d’une « Loi du Retour » dont Auschwitz a été un des moteurs caché3.

   Abraham et Sarah
   Léo Lévy est plus directe, même si elle a conservé dans son livre le cours chronologique et l’évidence qu’apporte la juxtaposition des faits. Pour qui s’intéresse à Benny Lévy et souhaite échapper aux récits laudatifs ou haineux qui sont souvent la règle le concernant, son livre est donc indispensable. On y perçoit plus qu’ailleurs, de l’intérieur, les impasses et les solutions et en définitive les enjeux véritables du parcours de Benny. Et les acteurs qui en furent, outre Sartre, les figures d’un moment, Olivier Rolin, Michel Le Bris, ou plus essentiels, Jean Zaklad et le rabbin Shapira, ou Bernard Henri Lévy et Finkielkraut lors de la création en 2001 à Jérusalem, de l’Institut d’Études Lévinassiennes, et enfin Jean-Claude Milner.
   L’exercice auquel se livre Léo Lévy est délicat. Comment éviter de laisser deviner un couple dont l’homme fut la figure publique (manipulant l’Histoire, dialoguant avec la Révolution, Althusser, Sartre ou Levinas) et la femme (diplômée de grec ancien) devenue par la force des choses le socle du quotidien (la maison, les enfants et une part discrète du judaïsme).
   Léo Lévy, lucide, en donne la clé en terminant son récit par une phrase dont elle est sans doute l’auteur : « Abraham accroche le monde à son étoile Et Sarah bouche le gouffre, l’abîme. » Citation qui nous ramène au « censé biblique » (Levinas), et abandonne au statut d’erreur nécessaire ces années passées à être, selon Benny Lévy, le « singe savant de l’Occident ».
   Lors des conversations qu’il eut avec Jean-Paul Sartre dans les années 1977-80, Benny Lévy prit conscience, disait-il, que le destin des juifs était lié au monothéisme. Dans les entretiens publiés en 1980 sous le titre L’Espoir maintenant4, et qui firent alors scandale, ils parlent du peuple juif comme d’un peuple métaphysique (allusion sans doute au peuple allemand désigné de la même manière par Heidegger et la philosophie). C’est à cette époque que Benny Lévy changea de peuple, et abandonna celui au service duquel il s’était mis dès les premières années de la Gauche Prolétarienne pour « revenir » vers le peuple juif. Et en conséquence, changea de textes, se tournant dans une tension urgente vers le judaïsme.
   Cette radicalité, exprimée avec des mots qui doivent plus à l’évidence qu’à la véhémence, ne peut nous laisser indifférents. Car c’est bien de destins juifs de l’après-Shoah, dans la France des Lumières des années 2000 dont il a été question.
   Benny Lévy disait alors qu’il avait renversé la phrase célèbre de Marx : « L’essentiel est sans doute moins de changer le monde que de venir au monde ». Une « venue au monde » qui fut un long chemin (« le temps d’exténuer les non-lieux ») parcouru de concert avec Léo Lévy et dont elle témoigne dans son livre, pas à pas.

   1. Benny Lévy, « Le mot chien aboie-t-il », Drancy, dans Lire La Parole errante d’Armand Gatti.
   2. Léo Lévy, À la vie, éditions Verdier.
   3. Isy Morgensztern, Benny Lévy la révolution impossible. Projection et débat le 15 janvier à la médiathèque de l’Alliance Universelle.
   4. Benny Lévy/Jean-Paul Sartre, L’Espoir maintenant, les entretiens de 1980, éditions Verdier




   Le Point, jeudi 26 septembre 2013
   À la vie : de Lévy à Lévy, les vies de Benny Lévy
   par Bernard-Henri Lévy

   Benny Lévy était mon ami.
   Croisé à la fin des années 60, dans l’ombre de Louis Althusser.
   Retrouvé trente ans plus tard, quand je publie Le Siècle de Sartre, qui se termine par la réhabilitation du dernier dialogue entre le jeune mao et l’auteur de L’Être et le Néant.
   Et puis vraies retrouvailles, téléphonages incessants, travail et soucis partagés, quand, avec Alain Finkielkraut, nous fondons, à Jérusalem, l’Institut d’études lévinassiennes.
   Dans le beau livre, pourtant, que lui consacre Léo, sa femme, dans ce récit, chez Verdier, qui tient de la chronique d’époque, de l’éducation sentimentale, politique et spirituelle partagée ainsi que du roman d’amour (cette phrase au moins, à la fin : « il m’avait confié son corps, je n’ai pas su le garder »), je découvre à peu près tout de l’ami que je croyais connaître…
   Le gamin en colère qui, à peine débarqué de son Égypte natale, puis entré à l’École normale de la rue d’Ulm, intègre puis dirige les organisations maoïstes les plus radicales du moment.
   Les 36 tomes de Lénine, et ceux du Capital, méthodiquement mis en fiches par un jeune révolutionnaire qui plaçait déjà la connaissance – savoir ? étude ? – au-dessus de tout le reste.
   L’épisode cocasse (agrémenté d’un bon portrait en pied ou, plus exactement, assis – au milieu du vide, parfaitement immobile, tandis que Paris brûle) de la nuit des barricades, en Mai 68, qu’il passe enfermé dans une salle de la rue d’Ulm : trouvait-il, comme, à la même époque, son camarade Pierre Goldman, le mouvement étudiant peu sérieux ? attendait-il, tel le vrai chef bolchevique qu’il rêvait de réincarner, l’entrée en scène des ouvriers ? ou est-ce juste son statut d’apatride (l’hypothèse ne serait venue à l’esprit d’aucun de ses compagnons d’alors – et pourtant…) qui le minait de l’intérieur, le menaçait de l’extérieur et faisait du généralissime de la nouvelle armée des ombres ce que l’on appellerait aujourd’hui un « sans-papiers » exposé, en cas d’arrestation, à l’arbitraire d’une vulgaire expulsion ?
   Voici le temps des premiers doutes quand, avec Olivier Rolin et ceux des maos tentés par l’action directe, il s’avise que ces Palestiniens dont il aime dire, par facétie, qu’il les a « inventés » sont capables d’assassiner de sang-froid, à Munich, une délégation d’athlètes israéliens.
   Voilà le fou de mots qui croit déjà, sans le savoir, qu’au commencement de tout a été, et sera, le verbe – le voilà qui, à la naissance de son premier enfant, ne pose qu’une question : « quand est-ce qu’il va parler ? »
   Et puis ce sont enfin les pages sur la montée vers le judaïsme, beaucoup plus longue qu’on ne le croit, plus tâtonnante, plus incertaine : tel cercle socratique à Paris… tel lieu de pensée dans les Corbières… entre un reportage, avec Sartre, au cœur du Portugal insurgé puis, avec Sartre toujours, une visite au terroriste Baader dans sa prison de Stuttgart, la découverte de l’œuvre de Levinas… un rav antisioniste qui l’éveille à la Guemara… une yeshiva, à Strasbourg, où il s’initie à l’énigme des lettres de feu… et un premier voyage à Jérusalem… et un deuxième… et le premier contact, sur la peau, du cuir des tefillin… et les visages d’ange indéchiffrés des enfants de Mea Shearim… tout cela prend du temps… beaucoup de temps… nous sommes, si l’on en croit le récit de Léo Lévy, plus près de l’interminable retour de Soljenitsyne en Russie que de la révélation d’un Maurice Clavel se cognant, une nuit, dans ses meubles et voyant, dans un halo, le visage de son Seigneur… et ce qui frappe, au bout du chemin, c’est un mélange de rupture (n’a-t-il pas tué le Grec en lui ?) et de fidélité (ce meurtre en soi du pasteur grec n’est-il pas l’accomplissement du projet de « changer l’homme en ce qu’il a de plus profond » qu’avait jadis nourri le jeune ignorant ?) – ce qui frappe c’est un périple de Moïse à Moïse, en passant tout de même par Mao, qui fait de cette quête de la pierre blanche de Jérusalem l’une des aventures humaines les plus singulières de notre temps.
   Un passant considérable dira, après sa mort, le sujet supposé tout savoir qu’était, à ses yeux, Jean-Claude Milner.
   Un maître lui-même, un jeune maître pour l’éternité, dit la génération d’apprentis penseurs qui, juifs ou non, de plus en plus nombreux, puisent dans son œuvre rare mais dense, terriblement ramassée, des raisons d’espérer et de vivre.
   De ce personnage hors normes et secret qu’éclaire la piété d’une femme, de cette parole qu’elle donne à réentendre comme elle le fait, mais par l’archive, dans le minuscule bureau de la rue Kadish Louz, à Jérusalem, dédié à sa mémoire, de ce visage rieur et concentré qu’elle convoque, au fil des pages, et jusqu’au bout, comme s’il était vivant et auquel songeait peut-être, allez savoir, un autre Lévy quand, dans un très ancien roman, il disait de son héros : « au bout de ce visage il y avait le siècle », de Benny Lévy, donc, je pense, moi, qu’il est l’un des êtres les plus impressionnants qu’il m’ait été donné de rencontrer – et dont l’absence laisse un vide que nul n’a pu combler ni, sans doute, ne comblera.
   Dix ans, jour pour jour, après sa mort, la parution de ce livre est la plus juste des célébrations.



   Libération, jeudi 26 septembre 2013
   Benny soit-il
   par François Sergent

   Mémoires de Léo Lévy sur son mari, passé de la Gauche prolétarienne à la prière à Jérusalem.

   Benny Lévy du côté de l’amour. Même si Léo Lévy n’use jamais de ce mot dans le court et tendre livre de mémoires qu’elle consacre à son époux, l’intensité de leur relation transparaît à chaque page d’À la vie. « J’écoute ou plutôt je le regarde parler. Le point de rayonnement, ce n’est pas le soleil, c’est son front, son regard, la voix ardente malgré l’aridité du propos », écrit-elle sur l’intransigeant fondateur de la Gauche prolétarienne (GP). À lire Léo Lévy, Benny l’apatride, qui se disait « étranger à la terre », aura passé sa vie à chercher un pays ; le militantisme fut l’une de ses patries, la philosophie et la langue française aussi. Mais il ne se réconcilia avec son histoire qu’à Jérusalem. Sans jamais prendre la nationalité israélienne.
   Léo, étudiante en lettres rescapée des ghettos polonais, et Benny, qui passait le concours d’entrée à l’École normale supérieure (ENS), se sont très classiquement rencontrés à la bibliothèque de la Sorbonne. «  Rencontre de vérité, écrit Léo. Pour une fois, je sens qu’on s’adresse à moi, pas à une image de "belle juive", midinette, odalisque, madone. » Lui est né en 1945 dans une famille juive du Caire chassée par Nasser. Seul son frère aîné, Eddy Lévy, qui se convertira à l’islam, reste en Égypte. Il deviendra Adel Rifaat – et partagera le pseudonyme de Mahmoud Hussein avec un autre grand spécialiste du Coran et de l’Égypte, Bahgat Elnadi.
   Amitié. Aussi brillant que tranchant, Benny Lévy intègre l’ENS en lettres, à titre d’étranger. Georges Pompidou refuse sa naturalisation, malgré la demande du directeur de l’école. À lui, écrit Léo Lévy, qui avait pleuré quand il avait chanté pour la première fois la Marseillaise au lycée de Rambouillet…
   Dans ces années proto-soixante-huitardes, « la politique absolue » saisit Lévy. Elle ne quittera pas le couple pendant dix ans. Le maître de Benny Lévy est Althusser, avant qu’il vire au maoïsme le plus intransigeant, comme le voulaient les certitudes de cette fin de XXe siècle. Léo Lévy décrit ainsi son engagement total à la tête de la GP après l’effacement de son premier dirigeant, Robert Linhart. Benny Lévy perd même son nom et devient Pierre Victor, selon la pratique de l’organisation clandestine – et bientôt interdite. « Payant son billet d’intégration à la société française », disait-il, citant Heine. Un changement de nom qu’il trouvera rétrospectivement « monstrueux ». Lévy croise alors Pierre Goldman, Olivier Rolin ou Serge July et, pour la petite histoire, il s’oppose à la création de Libération au nom de la pureté de la Révolution. Ce livre est aussi le roman d’une génération.
   Benny Lévy qui, selon sa femme, aura toujours eu une passion sartrienne demande au philosophe de diriger le journal menacé de la GP, la Cause du peuple. Il s’ensuit une amitié et une intimité disputée encore aujourd’hui. Revenu de ses idéaux révolutionnaires, Benny Lévy devient le secrétaire du vieux philosophe. À la demande de Sartre, Valéry Giscard-d’Estaing lui accorde la nationalité française. Ils publient ensemble un livre, vivement décrié par une partie de l’entourage du philosophe, notamment Simone de Beauvoir.
   Léo Lévy défend Benny. Elle explique la relation fusionnelle qu’auraient eue les deux hommes et nie farouchement que son mari ait usé d’un Jean-Paul Sartre diminué et vieillissant pour influencer et pervertir sa pensée. Elle témoigne de l’affection de son mari pour le philosophe, de ses visites à l’hôpital. Mais peut-on vraiment la suivre lorsqu’elle dit de Sartre qu’il était « un homme de foi » ou qu’elle fait état de sa « conscience diasporique » ?
   Selon Léo, durant leurs années militantes, « le juif en nous devait s’effacer ». Leur premier fils, malgré l’insistance de sa mère, n’est pas circoncis. Et Benny Lévy, après les cours qu’il suit sur la Cabale, va manger une choucroute. Plusieurs fois, Benny et Léo Lévy se sentent blessés par des remarques antisémites de leurs camarades et l’auteure raconte le déchirement du couple lors de la guerre de 1967 ou du massacre des athlètes juifs à Munich.
   Cabane. À écouter Léo Lévy, il n’y a pas eu de rupture entre les années politiques et le retour au judaïsme de plus en plus religieux et orthodoxe, mais une évolution lente et logique. Elle n’éclaire guère cette conversion spectaculaire qui fera migrer son mari de Mao à Moïse, selon la formule éculée, et qui étonna tant ses proches. Après un passage dans une yeshiva de Strasbourg, les Lévy s’installent à Jérusalem. Benny dirige un centre d’études levinassiennes où il tient un séminaire très suivi. Léo décrit leur vie de famille, faite de prières et d’études. Son mari meurt à Jérusalem en 2003, alors qu’il construisait une cabane pour Souccot.
   Dans leur jeunesse, Benny Lévy récitait à sa fiancée dans les rues de Paris ses vers préférés d’Eluard : « Et nos enfants riront. De la légende noire où pleure un solitaire. »



   Tageblatt, septembre-octobre 2013
   D’un absolu à l’autre
   par Laurent Bonzon

   Benny Lévy : de Moïse à Moïse, en passant par Mao !
   Dix ans après la mort de Benny Lévy, le 15 octobre 2003 à Jérusalem, sa femme, Léo Lévy, publie chez Verdier À la vie, un récit instructif et émouvant qui retrace le parcours personnel, politique et philosophique de l’agitateur maoïste des années 60, dirigeant de la Gauche prolétarienne et secrétaire de Sartre, revenu par la suite à Moïse et aux enseignements de la Cabale.

   Il y a quelque chose de vertigineux à lire les mots de Benny Lévy pour définir l’objectif de l’Institut d’études lévinassiennes, qu’il contribua à fonder en 2000 à Jérusalem, avec Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy : « Que ce soit un institut de guerim tochavim, un. Institut d’étrangéisation du sekhel, de l’intellect ! Qu’est-ce que cela veut dire, « étrangéisation de l’intellect », aujourd’hui ? Cela veut dire : lutte impitoyable contre la doxa, contre l’opinion. Il y a une dictature généralisée de l’opinion, en particulier sous la forme d’une vision politique du monde ; il faut et il suffit d’être étranger à cela pour appartenir à l’esprit même de l’Institut d’études lévinassiennes ! C’est tout ! »
   Quelques années avant sa mort précoce (il est né en 1945 en Égypte), celui qui, après une vie d’apatride, avait enfin trouvé un lieu où se tenir, en terre d’Israël, décrétait à nouveau dans cet acte de foi, devenu acte de connaissance, l’exacte négation de ce qu’il avait été dans le combat militant, aveugle et sectaire, durant plus de la moitié de sa vie. Un homme « faux », c’est ainsi que Benny Lévy se voyait donc en Pierre Victor, comme ses camarades de lutte l’avaient baptisé au temps de la Gauche prolétarienne, groupuscule maoïste, chantre de la Révolution culturelle chinoise, composé de rescapés de I’UJCML, Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes, balayée par l’échec de la vision du Grand Soir et de mai 68.

   Sous le discours, le néant !
   La grande heure de cette révolte, qui semble aujourd’hui malheureuse et dérisoire, est sans doute l’occupation de l’usine Renault de Flins, en 1969 – « Étudiants, ouvriers, solidarité ! ». Soldats obéissants de la cause chinoise, dont la Révolution culturelle ferait des millions de victimes, chacun porte alors fièrement l’uniforme rafistolé d’un nouveau messianisme sécularisé. C’est une époque où, comme le dit avec douceur Léo Lévy, retraçant avec patience un voyage ubuesque de représentants de la GP dans un camp de réfugiés palestiniens en Jordanie, la vie toute entière est « recouverte par le discours de l’idéologie ».
   La vie, c’est-à-dire la conscience, les sentiments, la mémoire. Pierre Victor a notamment oublié sa judéité, ou plutôt celle-ci n’a plus aucun sens dans le combat. pour l’absolu révolutionnaire universel qu’il mène une fois entré à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Avec quelques autres, bien plus tard devenus penseurs, ministres ou patrons d’industrie, il suit l’enseignement de Louis Althusser, qui entreprend de relire Marx pour en faire un moyen de la pratique révolutionnaire, met en fiches les 36 volumes des œuvres complètes de Lénine, travaille d’arrache-pied à la construction d’un socle théorique pour la révolution, qu’il n’est pas le seul à voir poindre dans une France confite dans le gaullisme, dont certains savent qu’elle s’ennuie.
   Fascination pour la radicalité, besoin du groupe et de l’amitié comme «  refuge », détestation de l’injustice, quête éperdue (et déjà métaphysique) du vrai et de la morale, amour de la fraternité, le communisme comme « la clé du monde »… En fait, avertit Léo Lévy au début de son récit, « la souffrance juive, "la plus bouleversante de toutes les souffrances" (Jean-Paul Sartre), sera pour Benny le point de butée de toutes les utopies, le grain de sable qui, au bout du compte, fera s’effondrer les théories les mieux agencées. »

   Le passé et l’avenir d’une illusion
   Celle du marxisme-léninisme, en termes de doxa, d’enfermement et de rhétorique absente du monde, est, il est vrai, particulièrement bien placée. Pas étonnant donc que, trente années ou presque après la dissolution de la Gauche prolétarienne et les premières tentatives de vie en communauté, afin de conjurer la triste fin d’une illusion et la fervente croyance en la politique comme un absolu, Benny Lévy tienne à ce point à « étrangéiser l’intellect » dans le lieu d’étude où il pourra poursuivre en paix son enseignement autour de Lévinas, tout autant que son apprentissage des textes et des commentaires du Talmud.
   Car Benny Lévy, au milieu des années 70, est redevenu Benny Lévy. Grâce à Jean-Paul Sartre, qui écrit au Président Giscard d’Estaing pour demander qu’on lui accorde la nationalité française (Pompidou avait, en son temps, refusé la demande faite par le directeur de l’École Normale Supérieure…). C’est donc chose faite en janvier 1975. Une grande joie que lui a faite l’écrivain qui lui avait déjà permis, « jeune adolescent, d’habiter la langue française ».
   Secrétaire particulier de Sartre jusqu’à sa mort, accusé de « détournement de vieillard » par la virile garde sartrienne et par l’impératrice Simone (de Beauvoir), voué aux gémonies par une bonne part de ses anciens «  camarades » de combat, qui ne comprennent pas son évolution vers la pensée et l’« expérience » juives (« Le choc décisif, c’est la lecture des textes de Lévinas… »), Benny Lévy poursuit à travers l’étude son cheminement d’un absolu à l’autre. « À ce moment-là, il se reconnaît dans l’accordement entre philosophie et Torah voulu par Lévinas. "Peut-être que cette illusion m’était alors nécessaire", dira plus tard Benny ».

   Sartre, aller et retour
   L’illusion aux multiples visages et le visage qui, pourtant, se tient quelque part, derrière elle, reste sans doute une figure marquante de la trajectoire de Benny Lévy. En lisant aujourd’hui le livre de sa femme, Léo Lévy, plein d’une tendresse subjective mais aussi plein de finesse, on demeure saisi de la manière radicale (toujours radicale…) dont le brillant penseur qu’il était, parfait connaisseur de Platon, a fait sien ce nouvel horizon de pensée, dégagé de toute politique, et porteur d’un espoir nouveau (toujours métaphysique…) de rédemption existentielle.
   Cette sorte de foi est belle car elle dépasse les confessions. C’est en elle, dans son énergie éthique, dans ce foyer réintégré, que se retrouve « l’être diasporique », ainsi que Sartre, dans L’Être et le Néant, caractérisait l’être dans sa conscience. Benny Lévy prétendait que c’était Sartre qui l’avait conduit vers ces interrogations, et non pas le contraire, comme l’ont affirmé les défenseurs de la dernière icône de l’homme libre du XXe siècle.
   Peu importe, a-t-on envie de dire aujourd’hui, il faut bien faire quelque chose du feu qui nous dévore… Par son parcours à la fois ambigu et lumineux, par son amour de l’étude et de l’esprit, Benny Lévy marque un temps d’engagement et d’espoir, d’aller et de retour en quête de vérité, qui s’est perdu. Un temps de recherche aussi, et d’exigence.
   À l’époque du gauchisme, rappelait Benny Lévy, « quand an disait théorie, on disait LA THÉORIE, au sens de : "La théorie de Marx est toute-puissante parce qu’elle est vraie" (Lénine). » « Citation épouvantable », précisait-il avec son regard distancié. Il faut lui souhaiter que ce volte-face philosophique, cette mutation existentielle, le tout longuement mûri et patiemment médité, aura été plus vrai encore que cette Théorie-là. Ou beaucoup moins.

   Verdier, éditeur « historique »
   À la vie, le livre-souvenir composé par Léo Lévy, est aussi en quelque sorte un hommage à Verdier, lieu de liberté et de rencontre situé dans les Corbières et découvert en 1974, lieu de repos et de ressourcement après les années de militantisme et, le plus souvent, de clandestinité. Retrouvailles d’été, création des cercles socratiques puis, plus tard, du Banquet du livre, découverte de l’hébreu, premiers cheminements vers la sagesse juive à travers le maquis des discussions politiques toujours dense, Verdier donnera aussi naissance à une maison d’édition, toujours d’engagement et de fidélité. Gérard Bobillier, son fondateur avec Benny Lévy et quelques autres, est mort en 2009. L’année où Verdier avait 30 ans.



   Le Monde des livres, vendredi 20 septembre 2013
   Le destin de Benny Lévy
   par Roger-Pol Droit

   De quoi donc est faite une vie ? De gestes au jour le jour dont on ne voit pas le sens, brouillard d’exigences et de hasards. D’un trajet aussi, dont l’épure se discerne plus tard, à distance, à force d’insister. Cette trajectoire que commande une nécessité interne ne se déchiffre pas d’emblée. Ceux qui la comprennent assez tôt pour l’épouser pleinement deviennent héros, sages ou saints. Ils ne le savent pas eux-mêmes, la postérité s’en charge pour eux. Mais il est très rare que leurs proches, ceux qui ont partagé tous les gestes au jour le jour, se montent capables d’exprimer ce tracé.
   C’est pourquoi le livre de Léo Lévy est exceptionnel. Elle a partagé l’existence de Benny Lévy pendant presque quarante ans, de 1966 à sa mort, le 15 octobre 2003 – il y aura dix ans dans quelques jours. Elle a tout connu de cette épopée singulière, depuis le militantisme révolutionnaire jusqu’à la vie d’études et de prières à Jérusalem, entourée de leurs quatre enfants. Pourtant, ici, aucun romantisme, nulle hagiographie, ni rancœur ni rancune. Juste l’éclat, dans une prose très sobre, d’un amour lucide et profond, constant et rigoureux, comme est rarement l’amour. Juste de quoi faire sourdre, dans le récit contenu de cette aventure – souvent racontée, rarement comprise, folle, au premier regard –, le sens d’un destin.
   Quand elle rencontre le héros, c’est un « freluquet débarqué d’un lointain rivage », jeune juif né en Égypte, exilé à 11 ans en Belgique, puis à 18 ans en France, dont l’intelligence foudroyante ne cesse de s’exercer. Dans l’enfance, échecs et maths, collection de prix, plus tard Louis-le-Grand et la Rue d’Ulm, mais toujours l’inconfort d’un apatride, la précarité d’un exilé. Ce qui n’empêche pas l’incandescence, et au contraire la nourrit. Ce feu s’égare et s’entretient dans la théorie, puis la politique comme absolu : sous le pseudonyme de Pierre Victor, Benny dirige la Gauche prolétarienne, la dissout pour éviter de sombrer dans le terrorisme, poursuit avec Sartre un long et décisif dialogue.

   Maître sans pesanteur
   Comment l’ancien révolutionnaire s’est-il finalement retrouvé à lire le Talmud à Jérusalem en mangeant casher ? Beaucoup n’ont pas compris, pas admis. L’erreur est de ne voir dans ce périple qu’une affaire de bigoterie et de conversion religieuse, de considérer Benny Lévy comme un « rabbin sectaire » (Badiou, dans Libération). Ce que cherche l’ex-maoïste ex-philosophe est autrement plus important : une sortie morale de la révolution, une issue au politique et au platonisme, dont il a exploré impasses et tragédie. Il ne devient pas religieux, il redevient juif –  et grâce à Sartre ! Ce maître sans pesanteur lui permit en effet de retrouver librement sa nécessité, de saisir combien « la question de Dieu commande secrètement ce temps où l’on se plaît à penser que la question ne se pose plus », comme l’écrit Gilles Hanus dans un livre lumineux et important qui vient de paraître (Benny Lévy, l’éclat de la pensée)  – à lire parallèlement au récit de Léo Lévy, pour saisir la cohérence et la portée majeure de cette trajectoire qui interroge notre temps.
   « Explosante-fixe » : André Breton, dans L’Amour fou (1937), parle ainsi de la beauté. Benny, dit Léo, affectionnait cette expression. Dans le fond, elle parle de sa vie. Et de l’écriture de ce récit dont la retenue bouleverse. Peut-être aussi d’une antique alliance où se joue, pour une part, notre avenir.



   Le Nouvel Observateur, n°2550, jeudi 19 septembre 2013
   Mais qui est donc Benny Lévy ?
   par Éric Aeschimann

   Il a été le chef des maos français, puis le secrétaire de Sartre, avant de se tourner vers le judaïsme. Une vie aussi incroyable que mal connue.

   Il aurait dû devenir une des figures du roman national. Son nom aurait pu symboliser la sortie de l’aspiration révolutionnaire dans les années 1970, moment clé de l’histoire politique française. Un homme qui est passé de l’agitation gauchiste à l’antimarxisme, de la création de Libération à la défense du judaïsme, c’est Cohn-Bendit, BHL, July et Finkielkraut réunis dans un seul corps ! Pourtant, au-delà des cercles spécialisés, qui le connaît ? Qui lit celui qui fut l’élève d’Althusser, l’interlocuteur de Sartre, le disciple de Levinas – excusez du peu ? Benny Lévy est mort il y a dix ans et malgré son influence déterminante sur la pensée de gauche, il n’a jamais franchi le mur de la notoriété. « C’est l’un des rois cachés de notre temps », a pu résumer Bernard-Henri Lévy.
   « De Mao à Moïse » : Benny Lévy détestait la paronomase rituellement utilisée pour décrire sa vie. Il corrigeait : « De Moïse à Moïse en passant par Mao. » Car devenir juif aura été la grande affaire de sa vie. Au Caire, il naît dans une famille juive, mais on parle arabe à la maison, on ne respecte pas les rites et les enfants sont envoyés au lycée français. Le premier émoi spirituel de Benny, c’est l’admiration qu’il éprouve pour l’engagement communiste de son grand frère, Eddy, lequel, converti à l’islam, deviendra un grand spécialiste du monde arabe… Premier renvoi aux origines : en 1956, quand Nasser appelle les Égyptiens à défendre le canal de Suez, il entend crier « mort aux juifs » dans la rue. La famille doit partir en exil.
   « J’avais avec la France un rapport de conquête. » Débarquant à Paris via Bruxelles, Lévy est admis au lycée Louis-le-Grand, puis à Normale-Sup en 1965. Cette tête-là était une fabuleuse mécanique, disent tous ceux qui l’ont connu. On est dans les années théoriques, la Rue-d’Ulm est en effervescence et le nouveau venu, tout en mettant en fiches les œuvres complètes de Lénine à la demande d’Althusser, se lie avec Jacques-Alain Miller, Jean-Claude Milner, Robert Linhart et les autres. Il devient le numéro deux d’un groupuscule gauchiste, l’UJCML, puis numéro un de la Gauche prolétarienne (GP). Être chef est alors son destin naturel.
   Pourquoi le gauchisme ? Pourquoi entre-t-il en extase lorsque, en vacances en Bretagne, il lit dans Pékin Information la décision en seize points du Parti communiste chinois qui donne le coup d’envoi à la Révolution culturelle ? Parce qu’il y est question de changer « l’homme en ce qu’il a de plus profond », de s’attaquer à son moi égoïste, de plonger à la racine. Mao, comme Abraham, brise les idoles : voilà ce qui attire Benny. Et parmi les idoles, il y a l’intellectuel, que la Chine aurait exilé aux champs et que les maos de France envoient à l’usine. Ce sera l’épopée sublime et autodestructrice des « établis », dont plusieurs ne se remettront jamais. Déjà, en 1968, les maos ont regardé avec dédain les enfants de la bourgeoisie défiler dans la rue et n’ont rejoint le mouvement qu’avec les occupations d’usine. Par la suite, ils mettront les bouchées doubles, et la Gauche prolétarienne sera la vedette des années contestataires, remplissant une bonne partie des fameuses pages « Agitation » du Monde.
   Dans Tigre en papier, Olivier Rolin a décrit l’ascendant du grand chef sur ses militants. Il «  pouvait parler une heure sans notes, sans la moindre hésitation, sans commettre la plus petite faute de syntaxe. Sa voix, que n’altérait aucun changement de ton, de rythme, aucun lapsus, aucune plaisanterie non plus, cela va de soi, avait un pouvoir littéralement hypnotique ». Sous la férule de Benny, la GP déploie une activité de tous les instants, pour le meilleur et pour le pire : soutien aux travailleurs immigrés et aux prisonniers en révolte, alliance avec les intellectuels, mais aussi appel à la justice populaire au moment de l’affaire de Bruay-en-Artois. « Pour renverser l’autorité de la classe bourgeoise, la population humiliée aura raison d’installer une brève période de terreur et d’attenter à la personne d’une poignée d’individus méprisables, haïs », dit un texte de La Cause du peuple attribué à Benny Lévy.
   Benny Lévy n’a pas été lui-même établi en usine, n’a pas participé aux opérations « militaires » de la GP, ne fut pas du voyage en Jordanie auprès des fedayins palestiniens. Apatride, il est à la merci du moindre contrôle d’identité. Il se montre peu, on l’appelle Pierre Victor et il faudra deux présidents de la République pour régulariser sa situation. Saisi par le directeur de Normale-Sup, Pompidou refuse. Quelques années plus tard, Sartre obtient le feu vert de Giscard. « Il faudra que vous m’expliquiez pourquoi vous êtes si joyeux », lui lance Simone de Beauvoir, visiblement incapable d’imaginer la vie d’un sans-papiers.
   Entre-temps, l’expérience gauchiste a tourné court. En 1972, la mort du militant Pierre Overney, tué par un vigile de Renault, puis l’enlèvement en représailles d’un cadre de la régie, Robert Nogrette, marquent la rupture. La GP a testé le passage à la violence, puis reculé  : non, pas ça, pas nous. Au bout de quarante-huit heures, Benny ordonne à ses troupes de relâcher Nogrette. Tout comme il condamne la tuerie des athlètes israéliens à Munich, alors qu’une partie de sa base est constituée de travailleurs immigrés très pro-palestiniens. À l’automne 1973, il dissout la GP et entame un tour de France pour expliquer aux militants des régions que c’est fini, qu’il faut renoncer au rêve révolutionnaire. Certains lui en ont longtemps voulu d’avoir suscité l’espoir comme de l’avoir brisé.
   Le grand soir n’est plus pour demain. Que faire ? Sartre, qui a soutenu les publications de l’organisation, La Cause du peuple et Libération, l’engage comme secrétaire. Bientôt, les deux hommes discutent d’égal à égal sur la question de l’espoir. Ils étudient la révolution, le « Mémorial de Sainte-Hélène », Levinas (Benny organise l’unique rencontre entre les deux philosophes), vont ensemble en Israël ou à Rome. En 1980, Le Nouvel Obs publie leurs entretiens. C’est un choc : l’auteur de La Nausée y affirme qu’il n’a jamais été désespéré, il fait l’éloge de l’éthique juive et s’enflamme pour l’idée de « messianisme ». Ceux pour qui Sartre est d’abord un penseur de l’athéisme crient à la manipulation : Benny Lévy aurait abusé d’un vieil homme. Encore une fois, il a le sentiment que la France n’a pas voulu de lui.
   Benny Lévy s’intéresse au Talmud, se met à l’hébreu, commence à pratiquer les rites casher. Ce sont les passages les plus amusants, et même émouvants, de la biographie de son mari que Léo Lévy publie en cette rentrée. Tout est à apprendre, chaque geste de la vie quotidienne doit être reconsidéré. « Je suis à la cuisine. Benny me crie : “Attention ! Est-ce la bonne cuillère, le bon couvercle, la bonne casserole ?” Je reste en suspens en attendant le résultat des recherches de Benny. » Léo est une belle Ashkénaze rencontrée dès son arrivée à Paris, qui l’a soutenu dans toutes ses expériences. Le contraire d’un couple moderne : en la matière, Benny était d’un traditionalisme total. En 2002, il brocardait « le Pacs, le pics, le poucs, tout ce que trois ou quatre législateurs décident dans une commission du Sénat ».
   Benny Lévy pouvait être affreusement cassant et il y a mille phrases de lui à récuser. Son héritage est ailleurs, dans sa façon d’utiliser les textes juifs pour mettre à nu la structure de la politique. Son plus grand livre, Le Meurtre du pasteur est une déconstruction méthodique du « tout est politique » issu des Lumières. L’universalisme, estime-t-il, finit toujours dans la destruction des savoirs particuliers, donc dans la terreur, donc dans la persécution du peuple juif, qui incarne cette fidélité à la tradition. On n’est pas obligé d’épouser un raisonnement qui sert souvent à justifier les ralliements à l’ordre libéral. Mais comment ne pas être subjugué par l’inlassable méditation d’un homme en quête d’absolu et en recherche de lui-même, qui avait cru trouver refuge dans la langue française, puis dans le gauchisme, mais ne fit la paix avec lui-même qu’en s’installant en Israël ? Comme tant d’autres, Benny Lévy a théorisé la singularité juive : mais lorsqu’il en vient à dire que «  seule la pierre de Jérusalem m’apaise », c’est une émotion universelle qu’il exprime. Une expérience de l’esprit ou non-juifs comme juifs se retrouveront.
   Jusqu’au bout, Benny Lévy conserva la nationalité française. Avec le soutien de BHL et de Finkielkraut, il a créé, en 2000, un Institut d’Études lévinasiennes qui faisait le pont avec Paris. Mais il n’attendait plus rien de la France, pays par excellence de l’héroïsme politique. D’autres de sa génération réussirent l’exploit de se renier tout en entretenant une posture héroïque : c’est comme ça qu’on entre dans le grand récit collectif. Lui est reparti de zéro, et son dernier bonheur fut de rencontrer là-bas un maître chez qui étudier les textes hébraïques, en simple élève, acharné comme toujours. «  Trouvez, comme moi, acquérez un maître », lançait-il à ses auditeurs en 2002. Il est mort un an plus tard, à 57 ans, d’une crise cardiaque.



   La Croix, jeudi 12 septembre 2013
   « De Moïse à Moïse en passant par Mao »
   par Céline Ménard

   À l’occasion des dix ans de la mort de Benny Lévy, sa femme retrace la vie du chef révolutionnaire devenu juif orthodoxe.

   Il y a d’abord ce très beau titre : À la vie, choisi par Léo Lévy, épouse de Benny Lévy, pour ce livre consacré à celui dont elle partagea le quotidien pendant près de cinquante ans. Un « à la vie à la mort » écourté, comme si le décès de son mari, en 2003, n’avait rien brisé, rien interrompu. Un « à la vie » qui sonne aussi comme un « au revoir », sûr des retrouvailles. Ou peut-être est-ce l’expression d’un merci pudique pour la vie écoulée, pour l’improbable parcours qui fut celui de Benny Lévy.
   Né dans une famille juive peu fortunée du Caire en 1945, contraint d’émigrer à Bruxelles en 1956, il intègre Normale-Sup neuf ans plus tard, où il prend la tête d’un groupuscule maoïste, la Gauche prolétarienne. C’est pendant ces années militantes qu’il rencontre Jean-Paul Sartre, dont il devient le secrétaire à partir de 1973, pendant sept ans. Pourtant, dès 1978, l’athée proclamé, profondément marqué par la lecture de Lévinas, se lance dans l’apprentissage de l’hébreu et l’étude du Talmud. Une vingtaine d’années plus tard, il s’installe avec sa famille en Israël où il mènera la vie d’un juif orthodoxe et fondera l’Institut d’études lévinassiennes.
   Léo Lévy raconte cette histoire, de l’enfance à la mort, avec des phrases souvent simples, brèves, juxtaposées. Comme pour aller à l’essentiel, éviter les phrases obscures qui alimenteraient des « projections fantasmatiques ». Tout en restant extrêmement pudique, elle exhume de minces détails du quotidien, des désirs à peine formulés, qui viennent relier, tels des fils invisibles, différents moments de leur vie commune.
   Mais ces fils sont toujours fragiles, sur le point de tomber en poussière. Léo Lévy ne s’en cache pas. Dans ce récit de vie épuré, les questions qui ouvrent sa préface semblent aussi adressées à elle-même.
   « Le chef révolutionnaire sans nom […] pouvait-il vraiment du chaos des faits et des discours faire émerger une vision et une visée claires ? » écrit-elle ainsi dès les premières lignes. Elle ne déflore pas plus l’énigme de cette vie partagée à deux, malgré ses remous : si leur rencontre fut étrange, c’est « la constance malgré les turbulences » qui est « plus étrange encore ».
   Ce petit livre jaune, publié aux éditions Verdier, à qui Benny Lévy confia l’essentiel de son œuvre, laisse le lecteur avec toutes ses questions. La trajectoire philosophique de celui qu’on connaît aussi sous le pseudonyme de Pierre Victor est à peine effleurée. Ces pages ne suffiront donc à ébranler les opinions déjà tranchées sur Benny Lévy. Elles consignent toutefois un intrigant parcours « de Moïse à Moïse en passant par Mao », comme le disait l’intéressé lui-même. Un itinéraire au cours duquel apparaissent les figures de Jean-Paul Sartre et d’Emmanuel Lévinas, de Louis Althusser et de Maurice Clavel, de Jean-Claude Milner et de Bernard-Henri Lévy.



   Blog Je ne sais rien, mais je dirai tout, mercredi 17 juillet 2013
   Benny, oui oui
   par Serge Kaganski

Radio et télévision

« Hors-champs », par Laure Adler, mercredi 11 décembre 2013, France Culture de 22h15 à 23h
« Répliques », par Alain Finkielkraut, enregistrement en public au MAHJ le dimanche 13 octobre 2013, France Culture, samedi 19 octobre 2013 à 9h07