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  Ruses et aventures d’Alfanhuí
(Industrias et andanzas de Alfanhuí)

  Rafael Sánchez Ferlosio

  Roman
Traduit de l’espagnol par Claudette Dérozier

  172 pages
14,80 €
ISBN : 2-86432-095-9

Résumé

     « Tu as des yeux jaunes comme les butors : je te donnerai pour nom Alfanhuí parce que c’est ainsi qu’ils s’appellent les uns les autres. » C’est par ces mots que le maître accueillit cet enfant magique qui voulait être taxidermiste. De la campagne castillane à la capitale mortelle, de la maison enchantée du maître à celle de la paisible grand-mère, couveuse printanière, l’enfant fait exploser dans l’imagination du lecteur ébahi les mille couleurs, les mille sensations d’un voyage énigmatique plein de surprises, de prodiges et d’invention.



Extrait du texte

     Où l’on initie le lecteur à la personne de don Zana.
     Madrid. Ce fut à cette époque l’histoire de don Zana le Pantin, aux cheveux de cordonnet couleur crème, au rire long et mince comme une tranche de pastèque, celui du
     trac et trac et trac, trac et trac et tra
     
sur les tables, sur les cercueils. L’époque des géraniums aux balcons, des éventaires de graines de tournesol à la Moncloa, l’époque des troupeaux de moutons charros sur les terrains vagues de la Guindalera. Ils laissaient traîner leur laine, mangeaient l’herbe au milieu des immondices, bêlaient à la ronde. Ils se glissaient parfois dans les cours et mangeaient le persil ; un bouquet vert de persil, l’été, à l’ombre humide des cours arrosées, sur les fenêtres fraîches des caves, à ras du sol. Ou bien ils piétinaient les draps étendus, les tricots de peau ou la combinaison rose, collée au sol comme l’ombre joyeuse d’une belle fille. Oui, c’est alors que se passa l’histoire de don Zana le Pantin.
     Don Zana était un homme assez joli et souriant, maigre avec les épaules larges et anguleuses. Sa poitrine était un trapèze. Il portait une chemise blanche, une veste de flanelle verte, une cravate lavallière, un pantalon clair et de petites chaussures rouge aubergine, à son pied petit et dansant. Voilà comment était don Zana Le Pantin, celui qui dansait sur les tables et les cercueils. Il se réveilla un jour, accroché dans le magasin à accessoires tout poussiéreux d’un théâtre, à côté d’une dame du XVIII e siècle avec de nombreuses boucles blanches et un visage en corne d’abondance. Cette dame, bien qu’elle eût dansé avec lui dans les théâtres de Paris, ne se réveilla pas parce qu’elle avait moins de force de caractère que lui. Par une lucarne, don Zana passa sur le toit et dansa pendant quelques jours sur les tuiles, effrayant les gens qui vivaient sur les terrasses et dans les mansardes.
     Don Zana cassait les vases de fleurs de sa main et il se moquait de tout. Il avait une voix antipathique comme le bruit sec de roseaux qui se brisent ; il parlait plus que personne et se soûlait sur les tabourets des tavernes. Il jetait en l’air les cartes quand il perdait, et il ne se baissait pas pour les ramasser. Nombreux furent ceux qui essuyèrent le soufflet sec de sa main de bois, nombreux ceux qui écoutèrent ses odieuses chansons, et tous le virent danser sur les tables. Il aimait disputer, aller en visite chez les gens. Il dansait dans les ascenseurs et sur les paliers, il renversait les encriers, martelait les pianos de ses petites mains rigides, dures et gantées.
     La fille d’un marchand de fruits tomba amoureuse de lui et elle lui offrait des abricots et des prunes. Don Zana conservait les noyaux pour lui faire croire qu’il l’aimait. La petite pleurait quand plusieurs jours passaient sans que don Zana ne se montrât dans sa rue. Un jour il l’emmena promener. La fille du marchand de fruits, avec ses lèvres comme le coing, encore exsangues, posa un baiser ingénu sur cette bouche hilare de pastèque fendue.
     Elle revint chez elle en pleurant et, sans rien avouer à personne, mourut d’amertume.
     Don Zana se promenait fréquemment à travers les faubourgs de Madrid et il pêchait dans le Manzanares des poissons sales et petits. Puis il allumait un feu de feuilles sèches et se les mettait à frire. Il dormait dans une pension où personne ne s’arrêtait. Tous les matins il faisait cirer, sur lui, ses chaussures rouge aubergine. Il déjeunait d’un bol de cacao et ne revenait pas avant la nuit ou l’aube.



Extraits de presse

     La Quinzaine Littéraire, 1er février 1990
     par Marie Étienne

     Les histoires que raconte Ferlosio, « folies qui trottaient dans ma tête, et qui avaient en Castille une si bonne assise » commencent par celle du coq de girouette découpé dans une plaque de métal, il a un œil unique et il descend une nuit du toit pour chasser les lézards. De leur combustion conjuguée, l’enfant de la maison fabrique des couleurs, et du noir « un étrange alphabet ». Le coq sorti des cendres devient un maître passager (le vrai vient tout de suite après), et lui apprend comment, en essorant le ciel quand le soleil se couche, on obtient le sang qui donne vie à la vie. Quoi de plus proche de l’alchimie, de la magie que la taxidermie ? Pour le Maître de qui l’enfant devient l’élève, elle est mieux qu’un métier : une science, une philosophie, une manière de donner des couleurs au monde. En les lui enlevant. En prenant la vie à des animaux. Curieux moment du livre (toute la première partie), où l’activité du Maître et de l’enfant ne s’exerce que dans la cruauté : l’enfant dort au milieu des oiseaux empaillés, la servante, « dévouée et silencieuse », a été disséquée avant d’être naturalisée, la cave contient des animaux dépareillés, « sorte d’excédent du travail », le chat du quartier qui s’y égare devient cordes pour horloge, cage à souris, racloir et petit tambour. Alfanhui est un errant, un vagabond, surtout après la mort du Maître. Il s’en va alors à la ville. D’acteur de sa vie, il devient observateur [...] C’est sur la quête du nom que se clôt le livre. S’il ne dit pas tout son secret, c’est pour en garder la force. Ne la lui enlevons pas.