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Roman
Traduit de l’allemand par Claude Proriol
Prix France-Culture 1997 |

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192 pages
14,50 €
ISBN : 2-86432-231-5 |
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Arraché à son village natal et à sa famille alors que la guerre fait rage et que l’idéologie national-socialiste règne, semble-t-il sans partage, investissant la plupart des consciences sans rencontrer de résistance, le jeune Josef est admis dans un lycée d’une grande ville d’Autriche et se retrouve bientôt confié à un foyer où la discipline et l’endoctrinement sont plus sévères encore que partout ailleurs. Au milieu du trouble général qui pousse les élèves à rechercher dans l’exercice solitaire ou collectif de la sexualité l’espace de liberté qu’on leur refuse, l’un des éducateurs, Allemann, se distingue par une attitude peu conforme à sa fonction et par une forme de résistance marginale qu’il paiera de sa vie. Aucun romancier n’a su décrire comme Alfred Kolleritsch la réalité quotidienne au temps du nazisme, vue par les yeux d’un enfant pris en otage par un système qui lui répugne mais auquel il ne peut se soustraire. Faisant alterner les mois passés en ville et les retours au village natal dominés par la figure d’un grand-père qui, lui aussi, résiste à sa manière à l’esprit du temps, et par celle d’une déportée polonaise dont la douceur et les paroles sont une promesse d’avenir plus humain, ce roman en forme d’exorcisme reconstitue avec une intense sobriété l’itinéraire affectif et intellectuel d’un jeune garçon qui apprend à chercher en lui-même les forces qui lui permettront de triompher malgré tout de la « vérité » qu’on veut lui inculquer. |

Josef remarqua qu’Allemann était le seul à être encore entouré d’un reste d’affection. Cette affection, les élèves la lui manifestaient en le martyrisant. Ils se vengeaient sur lui des sacrifices qu’ils avaient subis. Il avait une voix si douce que ses ordres n’étaient jamais respectés. Leur affection le mettait à la merci du danger. Ils le compromettaient, attiraient l’attention du directeur sur le fait qu’un éducateur pût ne pas être comme les autres. Et de ce point de vue, il était le seul. Ils lui manifestaient leur confiance en le déstabilisant autant qu’ils le pouvaient. Ils lui racontaient tout, comme à un confesseur dont on se sert pour avouer, une fois au moins, ses péchés. Il était asexué comme un prêtre. On n’attendait de sa part aucun sentiment. Josef savait que, le dimanche, Allemann partait avec tel ou tel élève et l’accompagnait chez ses parents. C’était une façon de leur montrer l’aspect humain du foyer. Le « costaud » n’avait plus jamais invité Josef à venir dans l’autre dortoir assister aux séances collectives. Josef avait acheté des préservatifs qu’il avait cachés dans son portefeuille. Il en offrit un, dans un état d’excitation extrême, au petit ami de l’infirmière. Maintenant, quand il rencontrait l’infirmière, il avait le sentiment de partager quelque chose avec elle, il avait touché quelque chose qu’elle avait ensuite senti. Au dortoir, il était de plus en plus fréquent de voir des élèves se mettre ensemble au lit, surtout à la suite des exercices d’alerte qui leur tombaient dessus à l’improviste. Ils se donnaient de la chaleur, sans un mot. Ils fermaient les yeux malgré l’obscurité, comme pour oublier qui était allongé à leur côté. Ils se sentaient à tour de rôle homme ou femme, mais ils auraient tous préféré être femme. Les exercices les plus audacieux sur le terrain, les compétitions sportives les plus ambitieuses, l’entraînement militaire poussé à l’extrême et les messages d’horreur ou de gloire qui tombaient, rien ne diminuait leur envie de s’offrir cette vie parallèle, pour ainsi dire séparée de leur vie. Ils sentaient monter en eux un chant qu’ils ne comprenaient pas, qu’ils contenaient pendant la journée à coup d’obscénités – leur part de vie éveillée, celle qui échappait au camouflage, était d’ailleurs de plus en plus rude. Ils s’armaient de matraques qu’ils cachaient dans leurs culottes de golf. Ils sectionnaient à la lame de rasoir les tuyaux d’arrosage installés dans les jardins du Schlossberg, dont les galeries leur offraient un abri qui résistait à la menace venue du ciel. Ils introduisaient dans le tuyau des osiers coupés de frais. Le dimanche, ils s’attaquaient à d’autres garçons ou se bagarraient avec des bandes sur le Schlossberg. Ils marchaient d’un pas plus ferme lorsqu’ils se rendaient aux rassemblements de partisans. Ils effrayaient les vieilles femmes, leur parlaient de l’horreur des bombes, et semaient la panique en leur racontant qu’ils venaient d’entendre un message annonçant des bombardements. Ils se réjouissaient de la fréquence de plus en plus rapprochée des alertes aériennes. Ils faisaient des accrocs au règlement. Quand l’alerte était donnée à l’avance, ils quittaient l’école en toute hâte pour rentrer chez eux, ou se rendaient dans les galeries du Schlossberg où ils pouvaient traîner sans crainte. L’alerte aérienne, les bombardiers dans le ciel, l’éclat des grenades antiaériennes et les longues raies de lumière des projecteurs à la recherche des avions étaient devenus l’instance suprême. Face à elle, tous les professeurs, éducateurs, directeurs et autres hauts fonctionnaires n’avaient aucun pouvoir. L’alerte aérienne procurait une curieuse sensation de liberté. Après les orages, la pluie, la neige et les nuages, arrivaient les avions, le bourdonnement et le grondement des moteurs qui faisaient trembler les vitres aux fenêtres. Maintenant, la plupart avaient à nouveau le sentiment de faire vraiment partie de l’ensemble de la nation. Ce sentiment donnait à nouveau l’énergie de se battre, renforçait le désir de consacrer l’ensemble de ses forces à résister. Josef croyait savoir à quel moment ils se contentaient de suivre le mouvement et à quel moment ils s’en écartaient. Mais qui ne le croyait pas ? |

Une enfance en pays conquis. Une enfance rebelle refusant de se laisser conquérir par une culture « qui fait de l’acte de tuer » son centre. Pour être un roman d’éducation, Allemann est d’abord un roman de résistance à une éducation. Lorsque l’Autriche embrasse son Führer et se met à danser sur l’air de l’Anschluss, l’enfant, Josef, entre spontanément en résistance. Simplement parce qu’il est différent et ne peut adhérer en rien au schéma imposé, celui d’« un corps et une âme à l’équerre, prêts à se laisser détruire au nom de la vérité ». Considéré comme « dégénéré » par son instituteur, il mène sa guerre à lui, contre une langue pervertie et soumise, devenue une langue de plomb impropre au savoir et à la jouissance, une arme de destruction massive. Cette « langue des barbares » que l’on aimerait croire morte, Alfred Kolleritsch nous la montre bien vivante dans les parenthèses étincelantes qui encadrent son récit. Sa survie en dit long sur l’Autriche profonde. Un demi-siècle après le désastre, les « hommes gris » enterrent un des leurs en gommant silencieusement les horreurs auxquelles ils ont participé. « La langue qu’employait [celui qui faisait l’éloge du défunt], sortie de sa tanière, vantait les mérites de la vérité d’antan qu’elle avait conservée à l’abri, enrichie de la force et de la saveur subtile que lui conférait la survie. » « Cette certitude paralysante de se trouver au milieu de gens indissociablement liés à la roue qui tournait en arrière » est devenue une souffrance physique pour le narrateur. Et un encouragement à retourner puiser des forces dans son enfance. La campagne alors le protégeait avec les siens. « Une force en toi t’écarte du lot commun. Tu cherches l’inimitable, tu aimes une chose à condition de lui trouver un défaut qui puisse faire de toi son unique détenteur », lui disait le père. Le gosse aime les « hybrides », les « fous ». La prisonnière polonaise sauvée des SS parce qu’elle garde précieusement le Zarathoustra qu’il lui a prêté lui dira : « Je sais quand je te vois que le sol étranger appartient à tout le monde. » Mauvais élève, « mauvais Allemand », qui cherche un sens au cœur des choses et non dans les slogans, il est insoumis simplement parce que curieux des autres. Bon à rien, sinon à résister. À l’école secondaire, le garçon se dérobe au combat, comme à tout assujettissement : « Josef émit le vœu de n’avoir jamais à juger personne. Mieux vaut ne jamais être en possession d’une vérité que d’être possédé par la vérité. » Il observe la masturbation des grands comme une réplique nocturne à leur soumission diurne. Un jeu collectif qui nie l’érection permanente du corps nazi. Une rébellion où la « petite mort » nargue le grand massacre en cours. Lorsque s’amplifie la débâcle hitlérienne, les dirigeants de l’école pensent en tenir le responsable : Allemann, un surveillant. Un homme de la nuit, à demi aveugle, ce qui lui permet de continuer à lire (en braille) durant les bombardements des Alliés. Il fait resurgir Heine de l’abîme obscur auquel il a été condamné. I1 révèle aux élèves les traces d’un portrait de Mendelssohn-Bartholdy, effacé, parce que juif. Ordonnateur des séances de pollution, Allemann aurait avoué, avant d’être mis à mort : « Je voulais voir revenir le désir sur les visages endurcis des enfants. » Déjà, lorsque Josef feuilletait les images types « de bons nordiques » chez le sous-préfet nazi, il avait remarqué que « le visage du grand-père était la négation même de ces revendications de visage authentique ; ce qu’elles avaient de définitif s’en trouvait réduit à néant. Son visage était mouvant, il était, pour Josef, la porte grande ouverte par où le chemin continuait ». L’humanité est affaire de visage. L’individu y porte sa part d’enfance heureuse comme un rempart contre la barbarie, contre ceux pour qui « tous les hommes devaient ne plus faire qu’un ». Allemann fraye son cours entre poésie et philosophie. Chacun de ses méandres porte leur empreinte. Ses dialogues n’empruntent pas à la vie quotidienne, mais à une pensée plus haute qui paraît contenir son propre commentaire et donne aux voix leur texture si particulière, baignée d’un immense respect des autres. De cette chronique, largement autobiographique, qui assurerait à elle seule à Alfred Kolleritsch une place majeure dans la littérature contemporaine de langue allemande, l’auteur tire l’assurance qu’il demeure un doute qui ressemble à l’espoir : « Si progrès il y a, il réside dans le fait que le Mal est devenu repérable. Dans ce pays où il lui fallait vivre, le Mal gardait sa porte ouverte et était condamné à franchir le seuil masqué en idéal .»
Jean-Louis Perrier, Le Monde, 11 octobre 1996.
À travers un récit éclaté en petits blocs d’une réalité réfractant l’idéologie nazie sur les facettes d’une âme d’enfant, la traductrice Claude Poriol a su éprouver les méandres de la langue de Kolleritsch, poète et philosophe. C’est ainsi que transparaît le rapport direct avec les choses, aussi bien sensoriel que sensuel, malgré le carcan nazi et la manie de tout régenter et de tout purifier, synonyme de perte du réel. [...] Kolleritsch écrit pour que des ombres cessent de le hanter.
Joël Vincent, Prétexte, printemps 1997. |

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