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  À ma fenêtre le matin
Carnets du rocher 1982-1987

  Peter Handke

  Traduit de l'allemand (Autriche) par Olivier Le Lay

  496 pages
22,80 €
ISBN : 2-86432-468-7

Résumé

« Les lignes qui composent ces carnets ont été écrites lors des cinq dernières années d’un séjour de huit ans à Salzbourg, Autriche. Ce sont là, avant toute chose, notes, perceptions, réflexions et questions, nées d’une période de sédentarité où j’ai habité mon pays, ma terre natale, où j’ai travaillé et aussi, partant, beaucoup musardé.
En recopiant ces notes salzbourgeoises, ces instants et ces heures, j’ai dû supprimer les trois-quarts du texte de départ : en règle générale des citations de lecture, la plupart des rêves, de nombreuses descriptions, la majorité des points de vue (j’en ai reproduit malgré tout quelques-uns, surtout, comme on l’imagine, afin de donner au lecteur des verges pour me battre). Pour tout dire, je n’ai presque rien changé aux notes qui ont donné naissance à ce texte.
Ce recueil s’est attaché exclusivement au lieu, dans toute son ampleur, ainsi qu’à ses ramifications, discrètes et moins discrètes, aux endroits où les instants sont nés pour prendre forme : à la sédentarité.
Et si je devais donner une idée de ce qui constitue la singularité de ces carnets, je dirais peut-être ceci : des maximes et des réflexions ? non, plutôt des reflets ; des reflets, involontaires, pour ainsi dire circonspects ; des reflets nés d’une circonspection profonde, fondamentale, et qui veulent osciller à leur tour, osciller aussi, par-delà le simple reflet, si loin que porte le souffle. »
P.H.            




Extrait du texte

Et me voilà assis « enfin » sur la rive du Lago di Doberdò, sur une barque branlante, avec un peu d’eau sur les bordages peints, me voilà assis sous un saule, formes lancéolées devant le ciel sombre, assis à la proue d’une barque dont l’étrave sous mes yeux désigne les roseaux très hauts, d’un vert profond, exactement ces plantes fourragères que, chez moi, sur le lac aujourd’hui presque comblé, vers le nord, par-delà les Alpes, on avait coutume d’appeler hasch. Le sol de la forêt touffue, presque inextricable, tout à l’heure sur la rive, était tapissé de tiges de roseaux qui m’arrivaient aux chevilles – le lac s’est retiré si loin en été ? Écoute, Philip ! Le bruissement des aulnes et des peupliers hauts comme des tours, le jasement d’un geai, la pluie qui commence à tomber sur les roseaux, piquette l’eau. Les ruines de la guerre sur le versant rocheux de l’autre côté du lac, les araignées d’eau à portée de main telles des patineuses, leur ombre sous elles. Dais lumineux des saules, les petites feuilles protègent à peine de la pluie. Auparavant cette route sur la rive où filait une colonie de faisans, longues queues, les uns derrière les autres, à touche-touche, et deux retardataires fermaient la marche – le gué qu’ils avaient tracé faisait étinceler la route déserte, présence par l’absence. Et les araignées d’eau désormais ne courent plus, restent immobiles sur l’eau comme si elles attendaient quelque chose. La barque est amarrée à un vieux saule épais et moussu et des coléoptères semblables à des fourmis grouillent au profond du lac. Et les araignées d’eau à l’arrêt, pattes écartées, démultipliées par les ombres, ont quelque chose de l’homme aux multiples bras de Léonard de Vinci, à ceci près que ces « hommes », là, sur et dans le lac, sont innombrables, remplissent les eaux de la surface aux profondeurs, comme les sauriens volants qui dans les temps préhistoriques remplissaient les airs, se croisaient et se survolaient. Devoir, oui, devoir de rester assis là à attendre, opiniâtre, devoir trop souvent dédaigné – et je néglige ainsi mon métier, oui ! – Et maintenant l’eau du Karst tremble et frémit dans le vent qui succède à la pluie, et un coléoptère d’un gris étincelant bondit de l’eau, çà et là, court ensuite en rond comme un hérisson : singulier véhicule amphibie que celui-là, seule sa carapace ovale, de dos, émerge de l’eau. En haut les bêtes « courent », courent et s’arrêtent – et en bas, au fond du lac, dans la boue, elles marchent. Longtemps, sur une large étendue, jusqu’aux zones sans roseaux, presque au loin (le lac est à la fois grand et petit), les eaux tremblent à plusieurs endroits comme si de petites gouttes en ridulaient la surface, mais ce ne sont pas des gouttes, juste des explosions minuscules, inaudibles, venues du sol calcaire poreux – « comme si des gouttes tombaient », sans qu’on aperçoive toutefois la moindre goutte au centre de ces cercles concentriques. Les coléoptères amphibies, effarouchés, ne s’enfuient pas alors tout droit, ne plongent pas non plus, mais décrivent des boucles, des huit. ∞∞∞88888888. Motif mérovingien-carolingien-lombard



Revue de presse

Presse écrite (extraits)

   Le Temps, samedi 27 mai 2006
   Peter Handke philosophe
   par Wilfred Schiltknecht

   Les « Carnets du rocher » sont des exercices d’immersion dans le réel : la plume saisit les sensations et les images fugitives, en hommage à Goethe ou Rembrandt.

   « Mon livre atome », c’est ainsi que Peter Handke intitule les notes qu’il rédige entre 1982 et 1987 et publie sous le titre de À ma Fenêtre le matin (Am Felsfenster morgens, Residenz, 1998). Sur près de 500 pages, elles témoignent d’une impressionnante tentative d’immersion dans le réel. « Attentivement seul », l’écrivain d’abord n’aspire à rien d’autre qu’à être là », qu’à « s’astreindre à la perméabilité », s’imprégner d’un « monde sans parole » si intensément présent que, s’adressant à ses sens, il s’exclame : « Arrêtez un moment. » Car il faut le temps de discerner pour parvenir à atteindre un instant l’état à ses yeux « idéal : je te perçois = je prends connaissance de toi ».
   S’arrêter aux choses, à un état d’esprit, à une pensée, écouter en soi leur résonance : tel est le projet dont cinq années durant Handke rend compte avec une patiente et attachante minutie. Rien moins que l’inventaire de ce qu’il saisit dans le cours de ses journées. Une plante, un objet, un animal, une odeur, une lumière. L’ambiance de la maison, le parfum du soir. Le « crépitement des premières fraises dans la paume », et l’image qu’elles évoquent, les craquements et les échos souterrains d’un lac à l’instant où il est envahi par la glace. Les multiples bruits suggérés par le concert des cigales. Une silhouette, un personnage, une rencontre. La réflexion sur un texte, l’apport des lectures. Enfin, la « joie du jour », qui est « la joie du chemin », tout ce qui peut résumer sa possession du monde.
   Mais « à quoi bon la possession si tu ne la transmets pas »? Ces moments de communion, pour lesquels, étonnamment, la musique est ressentie comme une menace, parce qu’elle est « perte du présent », il doit les « écrire ». Le dessein d’offrir « son univers en partage » préoccupe à chaque page. Méditant sur ses confrères, les philosophes et les mystiques, et sur les traits de Kobal, le protagoniste d’un roman à venir (La Répétition), il porte des jugements d’une originalité pénétrante, et peu enclins à l’indulgence. Et ses refus, allergies et préférences dévoilent peu à peu des traits essentiels de sa poétique personnelle.
   De « l’eidolon » des présocratiques à l’« inscape » de Manley Hopkins, de saint Augustin à Jean de la Croix, à Spinoza (« évangile des temps modernes ») et à Wittgenstein, de Virgile à Kafka (« la plus belle fleur de bourbier du début du XXe siècle ») à Hohl, Mallarmé, Ramuz (« Quelle envie d’écrire nous donnent des gens comme Ramuz »), Emmanuel Bove, René Char, le diariste ouvre le vaste champ dans lequel, « à l’écart de l’histoire », il cherche son propre lieu et affine sa sensibilité et son esprit pour les prédisposer à l’écriture.
   Tombent ainsi en nombre les notes relatives au travail de l’écrivain. La conscience se fixe sur le mot, cette « sauvegarde de l’enfance », sur sa place, sa justesse, son bonheur expressif. Elle relève devant l’éphémère le pouvoir suggestif d’un futur antérieur : « J’aurai été ici », « Elle aura été belle alors. » Elle se plaît à dynamiser les noms en imaginant des verbes pour leur correspondre : la structure « éclaire », a patience « fonde », le bonheur « tergiverse », la joie de vivre « se fait légende »…
   Et bien sûr l’écrivain, ce « sculpteur de souffle », revient aux genres : au conte, « fondateur de monde », à la parabole, « seul repos de l’âme », à l’épopée, « née de l’amour du peuple ». Et au récit, avant tout, qui répond à « sa nature la plus profonde », parce que sur son sol « existe la vie mythique ». Lui seul, « percée de l’homme vers lui-même », répond vraiment aux ambitions de Handke, telles qu’elles apparaissent dans ce livre d’une exceptionnelle richesse. Et il ne paraît pas immodeste, devant son prodigieux effort pour maintenir en lui l’état de création, qu’il en réfère, pour exprimer son idéal, à de très illustres modèles : « fabuler sa propre histoire (comme Rembrandt, comme Goethe) ».



   La Quinzaine littéraire, du 1er au 15 mai 2006
   Journal de Handke
   par Marie Étienne

   Alors que Le Poids du monde, paru en français en 1980 (journal de 1975 à 1977) se voulait le « reportage simultané et immédiat »… « d’une conscience prise dans toutes les situations de la vie mais non précisément à la table de travail », À ma fenêtre « s’est attaché exclusivement au lien… à la sédentarité ».

   On peut néanmoins y voir une suite car l’un et l’autre de ces livres ont puisé leur matière dans des notes quotidiennes, retranscrites dans un style semblable. À l’époque du premier, Peter Handke avait d’ailleurs à juste titre le sentiment d’inventer une forme nouvelle. « Plus je continuais… plus il me semblait me libérer des formes littéraires établies, et plus il me paraissait trouver la liberté au sein d’une possibilité d’écriture à moi inconnue jusqu’alors. »
   Notons pour commencer une phrase étonnante, dans les premières pages, chez un auteur qui avant tout est prosateur : « ... poème : moi et le récit. »
   Quel rapport cette prose a-t-elle avec la poésie ? L’auteur a-t-il raison, tout au long de ces notes en prose extraite de son journal, de penser « poésie » ? « La prose réquisitionne l’homme tout entier, disait hier un poète, non pas plein de soi, pour une fois, mais plein de justesse, et qui a peur de la prose. »
  On remarquera la fascination pour la poésie et la rivalité du prosateur avec les poètes, le sous-entendu : Messieurs, vous n’êtes pas les seuls à en écrire !
   De la poésie, le texte de Handke possède l’intermittence plutôt que la liaison, il pratique en effet la fracture. Thématique : il passe d’un sujet à un autre, sans désir, semble-t-il, de récit continu. Et formelle : il choisit de petites unités, séparées par des blancs.
   En même temps – c’est là son originalité, sa réussite, il crée, il restitue ou il retrouve une continuité mais par des procédés qui ne sont pas ceux du roman ou de la prose en général. Il invente de ne pas achever : chacun des paragraphes est dépourvu de point final. En outre, le livre entier n’est pas organisé au moyen de chapitres qui fractionnent, de numérotations, de dates. C’est donc la succession comme indifférenciée, et l’accumulation, la quantité, qui donnent une impression de suite, d’unités qui s’ensuivent, qui courent jusqu’à la fin sans fin, puisqu’à la fin non plus il n’y a pas de point. Ainsi, remarque-t-il, dans la musique de Bach, la succession est mouvement.
Le résultat ? Pour le lecteur, une curieuse envie de lire sans discontinuer, comme si chaque unité, en suspens, incitait au suspense, le créait. Le lecteur se demande : que va-t-il arriver, non dans l’action, plutôt dans la pensée.
   La prose de Handke est un mélange de naturel, de spontanéité et de contraintes stylistiques : « Moi-même mais gouverné. » Avec quelques principes.
   Ne pas poser la narration en préalable : « Le livre donne le récit et non l’inverse. » Donc préférer écrire : « Le seuil apparut », plutôt que « ... apparut sur le seuil ».
   Choisir l’épure et ainsi aboutir au dessin japonais : « Un petit oiseau sur le chemin… son ombre sous lui. »
   Aboutir au poème :
   « Violemment soufflait le vent né du vent,
   Bleuissait le ciel dans le ciel,
   Apparaissait le soleil dans le soleil,
   Redonnait la mer à la mer la fraîcheur
   (“hier dans la matinée”) »
   Choisir de circonscrire, et regardant par la fenêtre, se servir de son cadre, y créer un tableau constitué de mots.
   Avoir le goût de répéter, même de recommencer : « Pour qu’il advienne quelque chose de toi, répète quelque chose. »
   Avoir le goût de la nomination. Ainsi Handke lit-il un dictionnaire slovène : « Pour désigner les moutons tout là-haut, en slovène : “Le ciel est en fleurs”. »
   Une méthode, une manière qu’il résume en quelques mots, à la dernière page : « S’intraroger : grâce (et face) aux formes. »
  Un livre nécessaire parce que méditatif et attentif au monde, comme en témoigne le long texte sur la femme rencontrée à l’entrée de chez lui, dont il accepte les invectives et la folie. « Hier elle m’a bondi dessus, frappé. Au terme d’un combat en règle je l’ai propulsée à terre. Puis il m’a fallu entendre pendant deux heures, en pleine nuit, ses tirades haineuses, pas moyen d’y couper (“Votre littérature de merde ! Personne ne lit ça”)… »
   Un livre écrit dans cette prose particulière, éloignée du récit, proche de la poésie, qui est, nous semble-t-il, une des voies les plus originales et les plus exigeantes de la littérature contemporaine. Surtout quand elle témoigne, comme c’est le cas ici, non pas d’un manque, d’une incapacité (à écrire du roman), mais d’un surcroît talentueux à investir tous les domaines de la littérature : roman, théâtre, cette prose différente, et pourquoi pas, la poésie elle-même. Peter Handke en a certainement écrit, mais l’a pour le moment gardée secrète.



   L’Humanité, jeudi 20 avril 2006
   Étranger au pays natal
   par Christine Lecerf

   Peter Handke congédie le mal hors de la littérature et se retire dans ses Carnets du rocher (1982-1987)

   Que se passe-t-il entre 1982 et 1987 en Autriche, au moment même où l’écrivain Peter Handke écrit ses carnets à Salzbourg sur son rocher ? 1982, année où Thomas Bernhard publie Un enfant, dernier volet de son autobiographie salzbourgeoise. 1983, le chancelier socialiste Bruno Kreisky perd les élections. 1984, de violents affrontements à Hamburg entre la police et des centaines d’opposants à la construction d’un barrage hydroélectrique font 19 blessés. 1985, année de la parution des Maîtres anciens, année où le ministre de l’Éducation et de la Culture déclare que Thomas Bernhard est devenu un cas pathologique et que son œuvre s’enfonce dans un pessimisme toujours plus profond et autodestructeur. 1986, le tournant : Kurt Waldheim, ancien membre d’une unité de la Wehrmacht, devient président de la République. 1987, le secrétaire général du parti de ce même président déclare : « Tant qu’il n’est pas prouvé que M. Waldheim a étranglé six juifs de ses propres mains, pas de problème. »
   À la fenêtre, sur son rocher, Peter Handke choisit de se tenir à l’écart de cette histoire-là, une histoire qui, à ses yeux, affaiblit la narration, lui enlève son poids, son unité, sa pureté. Parce que cette histoire-là dérobe à l’écrivain son présent : le tremblement des feuilles, le sentier des fourmis, l’avion qui s’envole au-dessus des fleurs de pommiers, l’enfant juif qui traverse la rue de la synagogue. Car pour Peter Handke, et c’est sans doute ce qui l’oppose radicalement à Thomas Bernhard et, plus largement, à une grande majorité de ses contemporains, le mal n’a rien à faire dans l’écriture poétique. L’écriture est au contraire ce qui anéantit le malin et confirme le beau. Elle est assentiment et contentement. Raconter n’est donc ni témoigner ni dénoncer. Raconter, c’est se dresser contre les événements et effacer les traces de l’histoire. Réduire Waldheim à un W., la parole publique à du caquetage. Fuir la dénonciation, cette corruption de la langue, et fuir l’attachement au pays, ces ficelles de l’écriture. Raconter, c’est être enthousiaste, c’est perdre la parole et le pays natal pour prendre le chemin du vent, le parti pris résolu des choses : « ma petite phrase de Francis Ponge monde muet, ma seule patrie ! (27 mai 1987) ».
    Lire ces Carnets apatrides engage le lecteur dans un exercice de lente déterritorialisation, dans une narration qui montre comment perdre l’histoire et prendre son temps. Comment vivre dans le seul mouvement des couleurs et des formes, comment faire halte auprès de l’image et comment parvenir à ce seuil où les pensées sont aussi vivantes que la nature ». L’atmosphère devient alors poétique, l’instant est celui des comparaisons. L’Autriche peut devenir un sombre, beau pays, le frêne de S. un pin parasol, et la montagne de Salzbourg une montagne rouge. Non, pas la montagne des suicidés de Thomas Bernhard ou celle des cadavres d’Elfriede Jelinek. La montagne rouge des feuilles de hêtre tombées par milliers. Plus de terreur face à la beauté. La forme vide se dresse contre le néant de l’histoire. Le cimetière juif d’avant la guerre est à côté du cimetière juif d’après la guerre, sans déchirure. L’indigne est parvenu à la dignité.
    À ma fenêtre le matin est un livre sidérant par sa capacité à s’absenter du réel sans le perdre. « La place qui est la mienne à ma fenêtre, sur le rocher, est un retour de celle que j’occupais enfant sur le grand coffre bleu (...) protégé par la lecture et les averses.
    Il méduse par sa confiance retrouvée dans les mots sur les lieux mêmes de l’innommable : Verbe pour la mort – Verbe pour le crayon, il démarre. Verbe pour le récit, il tourne autour. Verbe pour la forme, elle persiste, me redresse. Il abasourdit par sa foi inébranlable dans les livres, sur les lieux mêmes où ceux-ci ont été profanés : Spinoza, Goethe, Hölderlin, Wittgenstein, le Talmud, les récits hassidiques, l’énergie de Kafka, les encouragements à écrire de Ramuz, les pensées inspirées de Rahel Varnhagen, l’esprit libre et grognon de Grillparzer, le grand inconnu Franz Michael Felder. Ces Carnets fascinent par l’étrangeté ainsi gagnée sur la langue allemande, admirablement traduite en français par Olivier Le Lay.



   Marianne, 1er au 7 avril 2006
   Peter Handke, au siècle dernier
   par Patrick Besson

   Un nouveau Handke qui est un ancien (paru à Salzbourg en 1998, regroupant des notes écrites entre 1982 et 1987). Le sous-titre pourrait être un titre de Le Clézio : L’Extase matérielle. Deux grands marcheurs : Peter en forêt, Jean-Marie Gustave dans le désert. Et leur camarade le déambulateur parisien Modiano. Tous trois arpentent le monde pour le compte de Gallimard, à qui il manque un prosateur alpiniste.
   Handke au mieux de sa forme préférée : la phrase isolée de son texte. Il dit qu’il n’aime que le récit mais je le soupçonne de privilégier la pensée. Il est l’auteur de fictions troubles et de pièces bizarres, qui ont plu au public cultivé européen avant que celui-ci, outré du soutien apporté par Handke au peuple serbe lors de la guerre civile yougoslave (1992-1999), ne s’en détourne avec fracas. La critique allemande elle-même n’y est pas allée de plume morte. Redevenu aujourd’hui best-seller outre-Rhin par la grâce d’un récit magnifique – si j’en crois ma belle-mère prussienne Juta von Kram, car je ne parle pas assez l’allemand pour en juger moi-même – de ses promenades à pied dans la patrie de Goethe, Handke règle ses comptes avec divers plumitifs germains qui n’en peuvent mais. Au milieu des années 80, il écrivait : « Je ne me suis encore jamais vengé – déjà ça. » Phrase plus vraie aujourd’hui. À ma fenêtre le matin est le journal d’un esprit et d’un corps d’écrivain mais ce n’est pas un journal d’écrivain. Le monde extérieur, omniprésent n’est pas le monde des lettres. Les arbres ont plus d’importance que les hebdos. Quand un homme s’exprime, ce n’est pas un éditeur mais un électricien au chômage. Pour seuls concerts de musique classique ou moderne le crincrin d’un juke-box au fin fond d’une banlieue salzbourgeoise. Et la mondanité se limite à de rares phrases échangées avec un inconnu pendant une vadrouille dans un lotissement. La chose que j’aime particulièrement chez Handke, du moins dans cette partie de son œuvre (Le Poids du monde, L’Histoire du crayon, Images du recommencement), c’est la part faite, dans chacun des textes, au silence, à l’attente, à la solitude. L’écrivain se dirige vers toujours plus de recueillement, de réflexion, de retrait. Sans que cela assombrisse le moins du monde son plaisir à vivre, au contraire. À ma fenêtre le matin peut même se lire comme une description méticuleuse du bonheur. Bonheur de lire et d’écrire, bien sûr. Surtout de lire. C’est presque un manuel de lecture. Handke se plonge successivement dans Xénophane, Épicure, Kafka, Pline, le Talmud, Hofmannsthal. Il lit avec lenteur et gourmandise, dans un silence total, comme on doit faire l’amour. Il fait l’amour, aussi. Un homme qui connaît aussi bien la littérature est très aidé dans la vie, même pour les choses les plus simples. Les livres peuvent être considérés comme des produits dopants, dont je m’étonne toujours un peu qu’ils soient en vente libre. Et qu’au fond si peu de gens se les procurent.
   Comment citer des extraits d’une œuvre composée d’extraits ? La compagnie des animaux : « Le ventre mouillé de rosée du chat le matin. » Un aveu : « Écrire : se montrer sous son meilleur jour » Secret de fabrique : « Pas doué : sans confiance. » Et cette montée de terreur : « Il y a des hommes et des femmes qui, je l’éprouve avec violence, sont faits des immondices de l’enfer. » Enfin, ce plomb à Thomas Bernhard, appelé Thomas B. : « Le plus infécond des écrivains (si prolifique soit-il). »



   La Revue des deux mondes, mars 2006
   L’écriture présente de Peter Handke
   par Eryck de Rubercy

   Beaucoup des livres de Peter Handke, comme L’Heure de la sensation vraie (1975) ou La Femme gauchère (1976), voire Mon année dans la baie de Personne (1994), ne cachent-ils pas un journal intime ? Que ses héros soient hommes ou femmes, il compose leurs vies fictives de faits et d’observations quotidiens glanés patiemment au fil de ses propres journées. Par cela même, ces vies n’ont rien d’héroïdiques, pas plus que les personnages ou, disons plutôt, les protagonistes : elles s’émiettent littéralement sous nos yeux, en se décomposant en mille détails si anecdotiques qu’ils deviennent curieusement autonomes par rapport à tout contexte. À force de singularité, paradoxalement, l’anecdote rejoint l’universel. De même, sans aucune trame de récit, L’Histoire du crayon (1982), suite d’impressions et de réflexions qu’il qualifiait de « livre joyeux de méditation » ainsi que Images de la répétition (1983), composé de fragments écrits entre 1981 et 1982, n’ont-ils pas toutes les aspérités du journal ? Quoi qu’il en soit, À ma fenêtre le matin, paru en 1998 en Allemagne, et désormais traduit en français, constitue en propre un journal qui couvre une période de cinq années (août 1982-novembre 1987) d’un séjour de huit ans à Salzbourg, où Peter Handke s’était installé en sédentaire dans une maison louée sur le Monchsberg, après un exil volontaire, en France, et des voyages. De son œuvre en réalité, il abordait moins un nouveau volet qu’il n’approfondissait une perspective déjà ouverte chez lui avec son précédent journal qu’était Le Poids du monde, tenu entre 1975 et 1977, dans lequel, sans s’effacer derrière aucun personnage, il parlait de la vie, de l’homme, de son universel isolement et de la possible espérance. Mais la singularité de ces carnets, où certes ce principe de décomposition de l’ensemble en ses parties constitutives réapparaît bien qu’une certaine concrétion y soit nettement accentuée, c’est que cette fois ils ne sont pas tant composés de considérations particulières que de « reflets », à savoir, « des reflets involontaires, pour ainsi dire circonspects ; des reflets nés d’une circonspection profonde, fondamentale, et qui veulent osciller à leur tour, osciller aussi, par-delà le simple reflet, si loin que porte le souffle ». Ces notes salzbourgeoises d’où ressortent ces pages de journal, Peter Handke ne s’est finalement pas reconnu le droit d’y rien changer ou « presque », pas même celui, en « reprenant des phrases et des constructions vieilles de dix à quinze ans », d’y apporter un ajout, un éclaircissement, ou tout au contraire d’en exclure quelque chose. Mais sans doute, afin d’éviter la forme impressionniste du journal, sa quotidienneté, il n’en aura pas moins supprimé les trois quarts du texte de départ, entre autres nombre de citations de lecture, également la plupart de ses rêves et descriptions, ainsi que certaines notations de la date du jour.
   Mais que sont la majorité des journaux sinon des videpoches, où l’écrivain met ses idées comme elles lui viennent et n’ont d’intérêt que par rapport à l’homme qu’ils révèlent ? Celui du journal de Handke, dont Olivier Le Lay, déjà brillant traducteur de La Perte de l’image, nous offre une version remarquable en tous points (la réussite est si parfaite que l’on oublie le travail du traducteur et que l’on croit lire, de la première à la dernière ligne, un texte original), est totalement ailleurs. On se tromperait en effet si l’on voulait y trouver divers éléments instrospectivement autobiographiques – non, rien de psychologique. Certes, s’il enregistre les turbulences de l’intériorité, les accès d’angoisse, les humeurs, les attentes et le vécu journalier de l’homme, il brosse surtout un portrait éclaté d’un poète collectionneur de traces et d’images, observateur infatigable du monde des hommes et de la nature. Ainsi quand Handke parle de lui, décrit ce qu’il voit, raconte ses rêves ou s’exalte, nous sentons que son journal, loin des rumeurs, idéologies, bavardages et crispations de l’époque, ou de toute vie en société, véritable « dérive dans l’agitation », nous sentons, oui, que son journal est le plus passionné de ses livres. C’est le seuil de son œuvre, celui du « royaume de la narration » qui s’offre au regard jeté le matin à travers la fenêtre, car tel est son domaine et dès l’abord, c’est sa qualité de « narrateur qui s’abreuve à la réalité », à la manière du géologue Valentin Sorger dans Lent retour (1981) affirmant que « ce n’est qu’absorbé que je vois le monde », qui lui fait dire : « Si je m’efforce d’enregistrer ou de rechercher les choses en romancier, un malaise me jette hors de moi ; paradoxe “Ne pas observer, ne pas fixer, ne pas regarder attentivement” telle est l’une des règles fondamentales, ex negativo, qui président à mes écrits. Je ne sais – oui, ne sais – “que regarder paisiblement alentour”. » La littérature n’est pas pour lui un agrément, ce n’est même pas une vocation, c’est, d’un certain point de vue, sa seule chance, son seul espoir en ce monde de vivre dans le récit, au temps du récit et pour le récit, car « la dernière terre habitable pour l’âme humaine est la terre du récit ». Et de s’exclamer « Comme ils m’ont toujours paru étrangers, les livres qui n’étaient pas des récits. » On aurait donc tort de tenter d’expliquer ce qui force Handke à justifier son existence par l’écriture, « je fais ce que je suis : = écrire », car le profit qu’on tire de la lecture de son journal est de nous introduire au lieu même où l’œuvre se cherche et s’élabore, voire dans ce lieu d’avant l’ouvre, à la manière d’un passionnant itinéraire, marqué par les étapes d’un lent acheminement vers l’intérieur, d’une quête ou d’une percée vers lui-même qui permet – qui nous permet – d’appréhender les choses autrement.
   À ce degré, l’on ressent le lien qui unit dans le vécu ces notes de journal et l’écriture des textes en train de se vivre. Ainsi peut-on lire À ma fenêtre le matin dans le droit fil de L’Après-midi d’un écrivain (1987), récit auquel Handke travaillait simultanément et qui a pour sujet l’écriture elle-même, telle que la vit un écrivain à la recherche de son texte intérieur : « En cheminant vers l’intérieur, ce n’est pas moi qui suis là, mais bel et bien le récit ; ou plutôt non : moi et le récit. “Et” – poème : Moi et le récit », écrit Handke. Voilà le point fixe Vivre dans le récit ? Redevenir personne, enfin ! – c’est-à-dire être rendu à la simple dignité humaine. Ainsi il n’y a de vie selon Handke que s’il y a création d’une trame sur laquelle s’inscrit dans la durée un récit – une prose narrative, une narration en somme, et pas simplement une relation. Car comment ne pas voir dans l’écriture et la narration le seul renouvellement du monde possible ? Et d’ajouter ailleurs en guise de commentaire que le plus éminent des récits ne consiste pas à décrire des actions, des réflexions, des reflets, mais à produire une succession de choses ; évoquer par l’écriture cette succession aussi inouïe que lumineuse ; percevoir les choses dans un contexte unique, fixé une fois pour toutes par l’évocation ’. La difficulté majeure réside dans la nature même de l’acte d’écriture tel que Handke le conçoit quand il se met en contact avec l’être du monde, dans ses apparitions les plus anodines, les plus locales. Une écriture qui ne se produit pas mais s’introduit dans la vie vécue au quotidien : « L’écriture suit la pente du danger. Il faut que ce soit dangereux. »
   D’où aussi, pour cette raison qu’écrire n’est pas décrire mais « accueillir », (l’allemand a la belle expression Es rückt vor Augen, « Ça vient sous les yeux ») l’extraordinaire acuité de sa vision, sensible à mille traits de ce journal, qui fait de lui un témoin de premier rang – « mon regard est l’ingrédient, et sans cet ingrédient rien ne se fait » – tourné vers la contemplation : « Voir et laisser être, voilà un problème fondamental » car « perte de la contemplation : je ne serais plus un écrivain ». De sorte que « à l’aide de ma contemplation, qui m’incorpore les choses comme formes et les laisse (les abandonne) ainsi intactes, j’ai fait jusqu’ici mon chemin dans la vie ». Handke sait aussi surtout ce que l’acte de se souvenir permet : « L’invention, dans l’écriture, naît exclusivement du souvenir ; du souvenir comme sentiment. » Filip Kobal-Peter Handke dans la Répétition, écrit à la même époque, découvrait surtout combien l’acte de se souvenir n’est pas « un simple retour quelconque de la pensée » mais un véritable travail, un « être-à-lœuvre ». C’est l’écriture qui permet et finalement constitue la « répétition » (Wieder-Holung) de la mémoire, au sens de « reprise », de reconquête des origines conformément à l’étymologie (répétition, wieder holen : aller chercher à nouveau). Aussi le questionnement sur le travail de l’œuvre est-il incessant celui que l’écrivain conscient accomplit étant donné que l’art veut qu’on « laisse pressentir ce qu’on peut pressentir » et celui qui se fait, obscurément, et qu’on ne dirige pas. Les thèmes récurrents ne surprendront pas ceux d’entre les lecteurs qui sont déjà familiers de Peter Handke à la recherche toujours de l’être même du langage dans l’immédiateté de la « sensation vraie » qui déconcerte l’âme.
   On découvre en définitive à quel point chez lui l’écrivain qui, par exemple, évoque dans Après-midi d’un écrivain le temps où naguère « il avait pensé être tombé hors des limites du langage pour n’y jamais pouvoir revenir » est indissociable du diariste qui note : « Plus personne ne croit au langage ; excepté moi, qui ne croyais pourtant pas du tout au langage autrefois – feignais aussi de ne pas y croire ; si vous êtes ainsi, merci de ne pas vous manifester. » Dans le parcours d’un écrivain parti d’une mise en question si radicale du langage, À ma fenêtre le matin aurait-il été un tournant ? En fait, si on impute à ce passage une métamorphose concernant aussi bien son écriture que sa pensée, elle n’est que naturelle évolution. Peter Handke, qui n’a jamais cru qu’il suffise d’énumérer les noms des choses pour que l’on pût saisir sur-le-champ combien elles sont uniques et prodigieuses, a dépassé sa peur originelle devant les mots du langage. Celui-ci est devenu au contraire une activité de recherche, particulièrement dans la langue slovène, « un poème infini de tendresse et de gouaille, sans grossièreté » – lui-même étant d’origine slovène par sa mère – dont il émaille de trouvailles les pages de son journal.
   En poursuivant leur lecture, on retrouve ainsi l’écho de ses récits, à mesure que dans le même temps il les écrit, mais Peter Handke y incline surtout à condenser ses hantises pour ce qui touche les rapports du vécu à l’imaginaire, le sentiment d’authenticité, l’accord avec les mots « écrire : j’insère les mots dans les espaces vides : vide et espace », sans compter l’obsession du silence « comme expression de la joie » faite à la fois d’une recherche constante et d’une tentative d’évasion, « écriture, silence enfin réalisé », et toujours le pouvoir fondateur du langage : « Produire le monde à la lumière, oui. Mais quelle est la lumière du monde ? – Le langage. » Et plus encore « Ce n’est que dans le travail sur le langage, colleté avec l’objet, que j’éprouve l’importance du langage. » Et il n’y a pas de formalisme mais une forme, la forme propre, la forme qui lui est propre : « La forme n’est pas à disposition, elle se produit ; événement de la forme, phrase après phrase, phrase pour phrase », ainsi faisant profession de foi de s’enquérir de soi : grâce (et face) aux formes, il confesse : Pour moi : si je manque la forme, je manque la vie. Mais tout cela, il faut le souligner, comme en marchant. Il s’agit de la démarche d’une existence pleine et ouverte. En compagnie souvent de l’enfant, sa fille. Ainsi allons-nous à son pas, à travers son « territoire » espace de réflexion propre, riche de tout inattendu, capté au vol, avec une transparence qui fait merveille, source d’enchantement. On y discerne le souci qu’il a d’exister, de se sentir être : « Hier au soir, dans le bus qui me ramenait des campagnes vers la ville, une jeune fille tenait un bouquet de lauriers-roses qui oscillait ; à ce spectacle, une fois encore, un sentiment, oui, un sentiment d’“être”, oui, d’être. » Mais ce qu’il y a d’admirable, c’est la manière qu’il a de nous permettre de mieux saisir ce que l’expérience de chaque jour, au fil des saisons, peut nous apporter de merveilleux et de naturel. Merveilleux parce que naturel. On appelle cela un poème, la poésie, celle de sa propre vie si seulement elle se cantonnait à s’écouter vivre. Mais cette poésie, par essence, est une poésie de la conscience de “soi” dans le monde, une poésie qu’on éprouve soi-même et qui, par une sorte de miracle, vibre sous nos yeux et s’épanouit – “est là” – dans les mots qui réveillent la langue. Il y faut autre chose que ce que l’on appelle du talent. Peter Handke est tel qu’il ne laisse pas de traces car « raconter, c’est aussi effacer des traces ». On disait à peu près jadis, à propos des phénomènes naturels : « Tout mon être se tait et écoute. » Secret oublié, que Peter Handke rend plus que jamais subtil : « marcher jusqu’au premier bruissement » en remarquant « que fait le bruissement des arbres ? Il parle la langue de mon âme, aujourd’hui encore ». Et pour le poète épris de transparence, tendu vers une écriture qui soit un chant du monde, l’imagination qui saisit les correspondances, lui ouvre la voie de cette langue parlée par la nature.
   Le goût très vif dont il témoigne pour la nature, ce « miroir idéal, qui vous découvre tout entier à vous-même », comme celui pour le paysage, en particulier du pays du Karst, où il marche « en étant perméable à la lumière », s’explique en effet par cela que « le poème présentifie » et que, si donc « grâce à la nature je me présentifie ; grâce à l’art je parfais ma présence au monde », la nature favorisant une présence plus intense, une présence qui en outre se dresse spontanément avec sa plénitude dans l’amour. Et partout où il passe, quoi qu’il fasse, il regarde le spectacle de la nature et ses « occasions », quand tombe la neige ou qu’il pleut si dru qu’à ses yeux « même s’il a cessé de pleuvoir depuis longtemps, il pleut encore ». « En guise de prière quotidienne, par exemple : dispensez-moi de la disgrâce du monde dénaturé. Donnez-moi la grâce de la nature. »
   Comme toute grâce véritable, celle-ci tient en peu de chose : juste à la façon le plus souvent dont Handke réagit par la langue à tout ce qui lui arrive, au mouvement et à la respiration des phrases même minimalistes dans lesquelles ses observations prennent corps mais aussi les idées, « et ce n’est pas moi qui incarne l’idée, non, c’est elle qui m’incarne (“de part en part”) ; les narines, les oreilles, les yeux, les jambes, les ailes de l’idée ». Ce mouvement suggère aussi une façon d’aller à la rencontre du monde et de respirer à son rythme, mouvement en outre qui est la vie qui tremble sous les mots que Handke ramène toujours à la surface mais qui est faux tant que le langage (et donc la pensée) n’est pas juste. « Pourquoi ne sentait-il une âme au fond de lui que dans le contact avec le rare mot juste ? », interrogeait Filip Kobal, personnage central de La Répétition, qu’on peut décidément lire dans le prolongement de À ma fenêtre le matin.
   Cependant la description est toujours suspendue à la fraîcheur du premier étonnement : « Je t’offre une petite image de la nature, par écrit, pour te prouver que je ne suis pas encore entré en fonction et suis toujours dans l’enfance » car « il n’y a pas d’art masculin ou féminin il y a simplement un art d’enfance, qui requiert à vrai dire toutes les énergies viriles et féminines ». Et aussi : « Une bonne phrase remonte toujours à l’enfance retrouve quelque chose de l’enfance (mais pas une anecdote). »
   La nature est affaire d’impressions car « la nature n’est rien comparée à un œil humain », et Handke y porte une très grande attention, sensible au mouvant feuillage des arbres, aux chatons que, pareils à des pensées, les noisetiers dissipent dans l’air du soir, au parfum de la pluie d’été dans la poussière du chemin ou à celui des fleurs de tilleul, « l’une des rares odeurs qui méritent pleinement le nom de “parfum” ». Il en explore ainsi les phénomènes sauvés de l’éphémère et nous montre l’être participant physiquement, c’est-à-dire de tout son corps, à cette sorte de « chant du monde » mais en nous éveillant à un regard totalement neuf, à une tout autre perception. Comme cette autre perception inusitée : « Quand je parviens à inclure quelqu’un dans mes pensées, je sens en moi, dans ma poitrine et mes bras, le mouvement des arbres. »

Et n’avons-nous jamais rien lu, en dehors peut-être de certaines observations de Jules Renard, d’aussi magnifique sur les arbres ? « Si le sureau est “mon arbrisseau” c’est entre autres raisons parce que chacune de ses pousses tend vers le haut, presque à la verticale, tandis que l’arbre lui-même, son bois, est tout entier si faible que les rameaux, ensuite, inclinent vers le bas - en arceaux, il est vrai ! » Une annotation aussi inspirée que : « Secoue le laurier. Vois-tu quelque chose tomber ? – Rien que la lumière changeante » est sublime, comme cette remarque : « On peut dire des hêtres pourpres qu’ils sont “plongés” dans la couleur ; et ils ont en eux, par surcroît, le bleu du ciel tout autour. » Et même si tout choix est arbitraire choisissons encore ceci : « Le tilleul en pleine efflorescence : le mot “splendeur” semble avoir été inventé pour lui ; le tremblement des fleurs dans le vent, la montée du soir ; l’ébranlement des fleurs par les insectes. » C’en est au point qu’on ne se lasserait pas de tout citer.
   En lisant ce journal, on se rend compte aussi que Peter Handke enrichit son œuvre de ses lectures, synonymes de « plaisir » – celle du Talmud –, de Kafka, « éternel adolescent aux portes de l’esprit » ou de Hofmannsthal qui voisinent avec Hebbel et Grillparzer, « l’esprit le plus libre que l’Autriche ait jamais produit ». Et toujours Bove, Ramuz aussi. Mais l’esprit goethéen, celui de la contemplation, autrement dit Goethe demeure le maître tandis que Thomas Bernhardt « le plus infécond de tous les écrivains (si prolifique qu’il soit) » est malmené. Il nous rappelle également qu’après avoir traduit saint jean de la Croix, Peter Handke commence à traduire Le Nu perdu de René Char, dont il donne l’image d’un poète à la fois infiniment respectueux de notre séjour terrestre (« Peu auront su considérer la terre sur laquelle ils vivaient et la tutoyer en baissant les yeux ») et sûr de lui, viril : « Il faudrait décrire les choses ou les objets depuis la “pleine masculinité” ; les gestes les plus paisibles, les plus aimables et les plus beaux de la virilité, voilà ce que devrait être l’écriture (les plus doux aussi, voir René Char ?). » De sa traduction qui fut un événement, il dit : « je ne lis jamais aussi bien René Char qu’en le traduisant en même temps », « suis-je en train, enfin, grâce à René Char, de réapprendre à lire ? (comme autrefois avec Friedrich Hölderlin) », traduire : rencontrer l’autre au plus profond (René Char). Et traduire René Char, c’est s’exposer à une parole oraculaire : « Traduire les oracles de René Char revient à résoudre un problème mathématique : c’est un calcul mental. Mais le résultat, à la différence de celui d’un problème mathématique, n’est pas alors un nombre tout simple, mais une image – plus simple que le plus simple des nombres. »
   Un livre qui compte – et À ma fenêtre le matin en est décidément un, après tant d’autres de son auteur – est un livre qui entraîne son lecteur à réinventer son propre monde, avec ici, plus que les mots du livre, sa vision, son attention, non moins d’ailleurs que son écoute dès que « le jour commence » ou quand, auditeur d’un concert symphonique de musique de Mozart, Peter Handke perçoit dans le jeu instrumental « une voix humaine idéale, signifiante – signifiant tout et rien à la fois –, indéchiffrable, parlante, la voix parlée des voix parlées ». Cette expérience auditive rare se double d’une superposition d’images associant la perception visuelle simultanée de l’orchestre et un tableau de Giotto « où il n’est pas un détail qui attire l’attention sur soi au détriment du reste du tableau ; rien de ce qui advient ici ou là n’est anecdote, tout se raconte en postures, dans les formes des couleurs et des sons ». Mais tiens, ne serait-ce pas là précisément d’où ressort, pour une bonne part, l’alchimie mystérieuse de la narration de Peter Handke, procédant de sa présence aux choses et aux êtres qui nous change la vie ? « Laisser mon univers en partage : = écrire » et « seul le lecteur m’ouvre le livre que j’ai écrit ». Cela est beau, très beau. Et il est si rare qu’une œuvre littéraire touche aussi profondément. De surcroît, quelle extraordinaire traduction ! Or, « la joie du poète – la fierté du traducteur ».



   La Liberté, samedi 18 mars 2006
   Peter Handke et ses notes
   par Alain Favarger

   Auteur prolifique, Handke aime alterner romans, essais, récits de voyage. Aujourd’hui nous parviennent, huit ans après leur édition originale, les notes des Carnets du rocher, écrites lors d’un long séjour de l’auteur à Salzbourg dans les années 80. Empreintes de philosophie douce-amère, ces réflexions sur l’amour, le désir, l’écriture se lisent avec plus d’entrain que certaines des fictions lourdes et bavardes de l’Autrichien.
    Il y a là dans la recherche de la formule courte, voire de l’aphorisme, une tension, un souffle qui méritent l’attention. Ainsi dans tel éloge de l’amertume, état fécond qui fait ressortir le fond de l’être, ou de la lenteur indispensable à la jouissance.
    Lire et écrire sont définis ici comme la recherche d’une secousse, d’un ébranlement qui donnent des bras et des jambes à l’ardeur de vivre.
    Beaucoup d’ironie traverse aussi ces pages, et bien des obsessions, des peurs nocturnes. « Je crois au péché mortel », s’écrie même l’écrivain qui sait avoir rencontré des hommes et des femmes « faits avec les immondices de l’enfer ». Pages troublantes que viennent apaiser maints aperçus et notes de voyages en Engadine, en Slovénie et bien sûr en Italie, là où la splendeur des paysages redonne de l’élan au désir de pureté.



   Libération, jeudi 16 mars 2006
   Handke domicile à récit
   par Mathieu Lindon

   « L’enfant, porté par son père, effleurait le bras de celui-ci juste au-dessus du coude ; sensation de tendresse animale, toute de délicatesse ; l’enfant ne voulait rien de son père, ne le caressait pas non plus, l’effleurait simplement (24 août 1982). » Ces notations, qui s’achèvent sans point comme toutes celles d’À ma fenêtre le matin, apparaissent dès la première page de ces Carnets du rocher 1982-1987 qui couvrent une période salzbourgeoise de la vie de Peter Handke, quand il écrit Le Chinois de la douleur, Le Recommencement, Après-midi d’un écrivain et L’Absence, et se terminent « au moment précis où mon enfant achevait sa scolarité ». Comme bien d’autres pages de l’écrivain autrichien né en 1942, elles pourraient, selon son auteur, porter comme dédicace : « Pour celui que ça concerne. » Il écrit également dans sa « notice préliminaire » de 1997 : « Et si je devais donner une idée, ici, de ce qui constitue la singularité de ces carnets, je dirais peut-être ceci : des maximes et des réflexions ? Non, plutôt des reflets ; des reflets, involontaires, pour ainsi dire circonspects ; des reflets nés d’une circonspection profonde, fondamentale, et qui veulent osciller à leur tour, osciller aussi, par-delà le simple reflet, si loin que porte le souffle. »
   Divers thèmes interviennent, de la Yougoslavie qui continuera à intéresser Peter Handke, à Goethe, Kafka ou Thomas Bernhard sur lesquels il exprime des opinions originales (« “L’imitation de Goethe”, à mes yeux, est une expression infiniment plus parlante que “l’Imitation de Jésus-Christ” »), en passant par des notations plus anecdotiques comme celle-ci entendue au restaurant de l’aéroport : « “Un serveur qui n’est même pas capable de sourire pourrait tout aussi bien être un client” » Peter Handke récuse le terme de sujet dont il faudrait « s’emparer », mais un des éléments les plus présents tout au long du livre est celui du récit, des mots, de l’action de raconter. On peut suivre dans la continuité. « Raconter c’est aussi effacer des traces ; les chiens ne trouvent plus ta piste », « Raconter : faire se succéder les rayons de soleil », « La lumière et l’air toujours changeants d’un objet à l’autre : ce que je voudrais tout au long de centaines de pages lumineuses et aérer pouvoir décrire et raconter », « Épopée : raconte-moi ton secret pour qu’il soit sauvegardé (si ton secret reste en toi il ne sera pas sauvegardé) », « La narration doit être une découverte, y compris pour le narrateur et en même temps : il ne faut pas raconter de découvertes préalables ; raconter signifie produire, et le récit des récits est le récit sur le récit : le récit est le personnage principal », « La dernière terre habitable pour l’âme humaine est la terre du récit (ce matin en marchant dans la brume froide de la ville) », « Découverte libératrice : ne pas avoir de sujet ; n’avoir que le récit à raconter », « Le javelot (du récit) ne part pas à proprement parler de moi, me traverse plutôt », « Raconter “prudemment”, au sens où l’on se déplace prudemment pour ne pas effaroucher une bête », « Récit, toi seul connais notre solitude (28 févr., 12 h 20, fini la Répétition) ».
   Mais il n’y a pas que le récit : il y a les mots et tout ce qui conduit au récit. « Lecture couronnée de succès : je m’approprie un nouveau mot », « Chaque expérience me donne un muscle ; et c’est de la multiplication de ces muscles délicats et inapparents que naît le récit », « Le conteur muet : au fond j’ai toujours été de ces conteurs muets ; c’est depuis le mutisme que je me suis élancé dans la narration ; et c’est seulement alors, dans cet élan, qu’on m’a entendu ! », « C’est que je sens une force dans mes mains qui me poussa sans cesse à me mettre à l’œuvre, oui, à œuvrer. Et la nature de cette force ? Elle me bride, me réfrène. La force doit être ainsi ! », « Souillé par les phrases se purifier de simples mots », « Qu’est-ce que l’inspiration ? Donner vie à un mot (je me répète ?) », « Écrire : me hausser à la place qui est la mienne »
   « Vouloir prendre part à une chute de neige, à la neige qui tombe, ça existe, et c’est un désir » : il y a, dans À ma fenêtre le matin, des notations où on sent sinon le récit, du moins la narration venir. Par exemple, aussi, quand des phrases que rien au premier abord ne paraît réunir se suivent, entrecoupées juste d’une ligne de blanc. On peut lire ainsi « Il est beau de dire, au lieu de “la terre”: “l’histoire universelle”; par exemple : “J’ai beaucoup déambulé dans l’histoire universelle” », puis, juste après, « Il voulut se dérober à la douleur et elle le submergea (22 nov.) ». Ou ces simples lignes qui font tout le récit en elles-mêmes : « Le vendeur, m’enveloppant l’article dans du papier journal, hier, m’a fait penser à son fils disparu, dont le portrait, après qu’il s’était enfui de prison, avait été reproduit il y a peu dans le même journal (3 juillet 1983). » Il y a quelque chose d’émouvant dans les affirmations et les interrogations de Peter Handke au long d’À ma fenêtre le matin, un écrivain pour qui la littérature, aussi, c’est « Avérer mes mensonges » et qui en arrive à se demander : « Comment se fait-il que tant de gens à peine sortis de l’enfance me paraissent “profanés”? Ils étaient donc consacrés avant ? »

Radio et télévision

« Charivari », France Culture, jeudi 16 mars 2006 à 18h