Hétéroclite (Lyon, Saint-Étienne, Grenoble), n°31, février 2009
par Renan Benyamina
Paru à l’occasion de la rentrée littéraire de septembre dernier, il est incompréhensible que
L’Amant des morts se soit fait voler la vedette par
La Meilleure Part des hommes de Tristan Garcia (agréable à lire cependant). Les deux livres ont pour point commun de parler du sida. Mais quelle délicatesse, quel lyrisme et quelle intelligence dans l’ouvrage de Mathieu Riboulet. C’est l’histoire d’une généalogie, celle d’un garçon sublime, incarnation du désir, de ses élans et de ses gouffres. Au commencement il y a le père, un ogre comme on en trouve chez Michel Tournier, dépositaire d’une énergie sexuelle sans limite qui s’abat sur des proies consentantes, de tous les âges, de tous les milieux et des deux sexes. Ainsi que sur son fils. Pas de condamnation ni de justification de cet inceste ; seulement la description d’un événement inévitable et de l’abandon de Jérôme. Plus qu’un fait social ou moral, cette scène initiale (et d’initiation) s’avère être le souffle qui va faire se tourner les pages du roman, le premier jalon d’un destin digne d’une tragédie antique. Jérôme part étudier à Toulouse puis habiter à Paris, chez ses deux tantes, bienveillantes malgré la concupiscence qu’elles éprouvent d’abord face à leur neveu. Jérôme multiplie les aventures, se donne sans mesure ni plan. Il est un corps errant. Jusqu’à ce qu’il rencontre le voisin du dessus, atteint du sida, qui finira par mourir dans ses bras. À l’heure où les auteurs ont tendance à écourter les phrases, à multiplier les ellipses, Mathieu Riboulet déploie une langue complexe mais toujours parfaitement harmonieuse et rythmée. On jubile face à cette écriture aussi virtuose que sensible qui n’oublie pas son sujet mais l’accompagne dans ses virages et ses chutes.
L’Amant des morts est un livre magnifique.
La Lettre de la Société des Gens de Lettres, n°31, décembre 2008
Mathieu Riboulet – Bourse Thyde Monnier par Jean Claude Bologne
L’Amant des morts, c’est avant tout un ton, une évidence de tragédie grecque, où les personnages endossent leur destin sans se débattre. Un souffle épique, par moments, passe dans ces phrases qui semblent échapper à la plume de l’auteur pour dire la vie, l’amour, la mort, les forces les plus élémentaires. Un fil narratif ténu, pas de dialogues, peu d’anecdotes, mais une tension qui ne faiblit jamais, un ravissement au sens le plus fort du terme. Il est question ici des années sida, où une brèche s’est ouverte dans le train-train du bonheur. Jérôme, débarqué à Paris en 1991, découvre un soir, dans l’escalier, son voisin de palier atteint par la maladie. Il l’accompagnera jusqu’au bout. Rien de moralisant pourtant dans ce bouleversement qui tient de la conversion au sens quasi religieux du terme. À la mort de Fabrice, Jérôme éprouve le besoin urgent de se perdre à nouveau dans une jouissance effrénée. Mais il a appris à se donner autrement, à devenir « l’Amant des morts ». Nous assistons à la confrontation de l’homme et de son destin, dont il assume le poids dans une acceptation lucide, à cent lieues de la résignation. « Prenez, ceci est le monde », dit-il en offrant son corps. C’est sacré. Et terrible.
La Montagne, Clermont-Ferrand, jeudi 30 octobre 2008
Mathieu Riboulet : Au péril la vie par Daniel Martin
L’autre roman sur les années Sida. Pourquoi ce livre remarquable ne fait-il pas événement ? Ce n’est pas à cause de son sujet. D’autres traitent du Sida, de l’homosexualité (Tristan Garcia et Jean-Baptiste del Amo) et sont couverts d’éloges. Serait-ce en raison des premières phrases, abruptes : « Le père de temps à autre, couchait avec le fils. La mère ne voyait pas » ?
Qu’on ne l’évite pas. Riboulet est un prosateur de premier plan et ce roman, ce qu’il a donné de plus immédiat. De plus parfait.
Il suit son héros : Jérôme, fuit la campagne creusoise, la violence paternelle, découvre Paris, s’épanouit entre deux tantes bourgeoises, accueillantes, et des hommes de rencontre. Jusqu’à ce qu’une autre réalité le rattrape. La mort et la maladie. Il devient L’amant des morts.
Au pathos, Riboulet préfère l’alacrité. Il écrit la sexualité franchement, comme un plaisir et une nécessité. Sans trivialité. Et la vie, comme un péril à prendre.
Le Monde des livres, jeudi 23 octobre 2008
Une effrayante liberté par René de Ceccatty
Quand Mathieu Riboulet marie la sentimentalité poétique au réalisme le plus cru. Dix ans après la mort de Julien Green, quelques mois après celle de Tony Duvert, si triste, si discrète, suscitant un curieux requiem consensuel, voici surgir une voix qui rappelle les leurs. Ces deux parrainages pourraient paraître incompatibles, tant les personnalités de ces écrivains sont différentes et leurs générations ou leurs parcours éloignés de ceux de Mathieu Riboulet, à cela près qu’ils sont tous trois homosexuels.
Qu’est-ce qui rapproche Mathieu Riboulet de Green ? Son mysticisme, son lyrisme, ses visions poétiques, son obsession du mal et de la rédemption, sa hantise des huis clos. Qu’est-ce qui l’apparente à Tony Duvert ? Son naturalisme, sa précision sociologique, son ironie, son acuité dans la description des relations familiales un peu tordues (y en a-t-il d’autres ?) et sa violence sociologique : une constatation d’un chaos généralisé que ne peut sauver qu’une attitude humaniste, animée de spiritualité.
C’est une voix doublement décalée que la sienne. Les préoccupations spirituelles et le tempérament mystique associés au sida (car il s’agit aussi, dans ce roman très concentré, de l’histoire de cette maladie), quand elles ne sont empreintes d’aucune bondieuserie compassionnelle, sont finalement insolites. La tonalité ambivalente, visionnaire et naturaliste, ironique et lyrique, apparaît également inhabituelle, à une époque dominée par les provocations plus frontales, les autofictions plus primaires, les aveux où l’arrogance sommaire fait figure de sincérité et la désinvolture désordonnée de vérité. On est, avec Mathieu Riboulet, dans une conception beaucoup plus fine, plus ambiguë peut-être aussi, de la littérature.
Ce n’est pas son coup d’essai. Cet écrivain secret a poursuivi son œuvre avec une totale liberté. Quand il parle de lui, c’est un chant onirique, presque religieux. Qu’il ait un tempérament de poète, cela ne fait aucun doute. Qu’il ait avec le monde une relation mystique, non plus. Source, âme, ange figurent dans les titres de ses livres et cela n’a rien d’artificiel : ces termes correspondent à son vocabulaire naturel. Et la sexualité ? Elle est au centre du présent livre. D’une manière qui peut créer chez le lecteur un profond malaise.
Jérôme est le fils d’un bûcheron et d’une soixante-huitarde parisienne, en quête de libération sexuelle. Il est né en 1971, en plein rêve libertaire, écologique, baba cool. Mais sa mère, exaltée, égoïste et paumée est vite marginalisée par le couple que vont former son mari et son fils. Entre eux va se produire un événement « effrayant et souverain » : une attirance sexuelle brutale, incestueuse donc, mais sans abus de pouvoir ni violence. Quoique l’auteur décrive cette initiation, quasiment animale et, en tout cas, irrationnelle, avec un souci de réalisme, le lecteur a la sensation de lire un rêve, un cauchemar sans doute, mais d’une force tyrannique. Deux âmes perdues qui quêtent « l’essence prometteuse du monde qui partout ailleurs se dérobait », « une démesure que seules la psychiatrie et la justice, parfois les deux, avaient entrepris de nommer ».
« Promesse de désespoir » À 20 ans, après une liaison trop insistante avec un chauffeur de taxi, Jérôme va se réfugier chez les sœurs jumelles de sa mère, qui tour à tour le convoitent et le protègent, séduites par son charme, mais attendries par sa nature. « Il aurait fallu Dieu », pense l’une d’elles, en entrevoyant le destin de son neveu. Ou encore : « Constance espéra qu’il avait trouvé l’amour, Alix n’osa dire qu’à ses yeux, c’était plutôt la mort, parce qu’au centre de l’espèce de béatitude inscrite sur son visage, elle avait vu s’ouvrir une promesse de désespoir qu’elle n’avait raisonnablement pu rattacher à autre chose. » Et c’est là que Mathieu Riboulet se singularise par rapport aux écrivains qui paraissent l’annoncer. Il a consacré à la romancière italienne Anna Maria Ortese un très bel hommage (
Deux larmes dans un peu d’eau, Gallimard, 2006) et ce sont de tels raccourcis qui expliquent cette parenté. De même avec Willa Cather, citée en exergue. On aurait pu penser, aussi, à William Goyen.
La mort d’un jeune voisin, foudroyé par le sida, va réveiller chez Jérôme non pas un élan d’empathie chrétienne, mais un sentiment poétique d’une autre dimension. Une conscience de l’absurdité de « la grande mascarade sans queue ni tête qui nous tient lieu d’existence », sans appel au renoncement. Un mouvement d’affranchissement du monde, de liens terrestres et sensuels qui ont été des révélateurs, des poisons et des remèdes. Un besoin d’angélisme, « la tentation du bien. »
Terres de femmes, mardi 21 octobre 2008
par Angèle Paoli
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 octobre 2008, n°978
La Bienveillance par Hugo Pradelle
Le nouveau roman de Mathieu Riboulet s’écrit au nom des morts, de tous les morts, de la famille, des étrangers, au nom de la vie, autant. Il se fait mémorial et aventure, il aborde l’intime, l’insatiable besoin de compassion et de vigilance face à la mort et à l’amour. À partir du vivier de l’enfance, dans le creux de la géographie intime, des amours juvéniles, incomprises, de la violence aussi, des attirances illogiques, naissent les amants. Celui qui traverse le dernier livre de Mathieu Riboulet, Jérôme, est un garçon très séduisant, silencieux et entêté, c’est un mystère vivant, un être accroché à une chair qui le transporte.
Le roman s’ouvre sur l’abrupte consommation du corps d’un fils de seize ans par son père, l’étrange « consentement tendant à l’abandon » de cet adolescent aux assauts irraisonnés et brutaux de cet homme fort, taiseux, tout entier attaché à la terre. La mère, qui ne voit pas, ne supporte pas « l’apparent consentement obscène, révoltant de son fils aux menées prédatrices du père » et s’enfuit pour ne jamais revenir. De la disparition de la mère, d’une enfance tout entière tournée vers l’acceptation d’un désir profond, surgit pour Jérôme l’évidence qu’il « avait touché là l’histoire de sa vie, le contact avec l’abîme, de quoi, enfin, rompre le fil des jours », qu’il lui fallait partir.
II vit d’abord à Toulouse, où il fait des études commerciales et où, on l’apprend peu à peu, il a fourbi ses armes pour le désir et la découverte d’une certaine joie à se donner et s’avilir. En 1991, il débarque à Paris, chez ses tantes, les veuves Mondeville, deux jumelles qu’il séduit avec aisance et qui le prennent sous leurs ailes, le logent dans une chambre de bonne de leur immeuble bourgeois. La nouvelle vie de Jérôme débute ici, dans cette ville à laquelle il n’appartient pas et où l’épidémie de sida bat son plein. Étranger, peu concerné par le monde, la maladie, les dangers, il se tourne tout entier vers la quête absolue d’une perte de soi dans le désir des autres, un anéantissement, « pour devenir cette caverne tiède où accueillir les hommes ».
Sa vie bascule au moment où son jeune voisin de palier, lui aussi homosexuel, meurt « pour ainsi dire dans ses bras, qu’il lui avait ouverts en grand, comprenant tout à trac qu’on ne saurait laisser mourir les gens seuls ». Jérôme le recueille, lui prodigue tendresse et soins, assistant impuissant à sa rapide déchéance. À cet instant, devant l’illumination de la mort qui se presse contre les corps, au-dedans d’eux, devant l’absence immense de Dieu, Jérôme se transforme. Il comprend que l’on peut devenir un autre homme en ressentant la stupeur d’être en vie : « On en a tous été là, à voir la mort nous attraper […]. Et nous n’en reviendrons pas, le temps qui passe jamais ne nous délivrera de cette stupeur qui nous a décimés, toujours nous aurons […] à nous demander comment nous avons survécu […]. » C’est la révélation de la compassion, la tentation absolue de la bienveillance. Ce changement s’accomplit en accompagnant la mort d’un autre soi-même et permet de se révéler, de mieux comprendre ses propres gestes, de réinterpréter cette façon de se jeter dans le remugle infini et terrible des corps pour y mieux se retrouver, fuir parfois, imparfait, impréparé, lutter aussi, obstinément. C’est tendre les bras à ceux qui meurent – anges ou démons déchus – et leur donner un peu de sa propre chaleur, partager avec eux, terriblement, quelques instants de vie.
Le livre de Riboulet réorganise ses obsessions : la filiation, les lieux, le désordre des sentiments, l’absence, la mort et la maladie. On ne peut qu’être admiratif de la tension qu’il parvient à exercer entre réflexion et érotisme presque barbare, entre compassion et déréliction. On savoure une fois de plus les capacités d’une écriture psychologique qui sait ne pas s’empêtrer dans une sentimentalité un peu bête, mais qui se tient, toujours en équilibre, traversée de trouvailles et d’élans contenus, ainsi que le resserrement de la narration dans ces formes toujours brèves, elliptiques et pourtant dépliées.
L’Amant des morts fait se reconnaître les morts et les vivants ; il fait cohabiter le destin d’un seul et la multitude des autres. Ce récit est travaillé par un « nous » qui ponctue le texte, caressant en quelque sorte l’histoire de cet étrange garçon. Sont-ce les morts, ceux qui ont disparu et qui se révèlent dans la parole qui se déploie, dans cette histoire à la fois terriblement violente – de cette violence qui provient des tréfonds, de ceux-là mêmes qui nous ont faits – et de tendresse, de cette tentation du bien, de la bienveillance charnelle et douce qui prolonge la vie, sont-ce ceux qui auraient pu mourir, les vivants, les morts, les morts-vivants ?
En un temps où le brouhaha de mots et d’images finit par nous dire tant que l’on ne dit peut-être plus rien, que l’on se lasse de ce qui rappelle la souffrance, au cœur d’un fatras de mots, d’impressions et de peurs ancrées profondément, se dessinent parfois quelques lignes de discours apurées. Le récit de Mathieu Riboulet fait s’exercer une parole nécessaire, la nomination d’un mal qui déchire une génération, la blessant pour longtemps. À la fois requiem pour les morts, intercession pour leur mémoire, diction sublime de la souffrance, âpre lutte contre l’oubli et le recommencement, le récit est aussi une supplique aux vivants qui demeurent, avec les morts ou grâce à eux car ils auraient pu être les autres, ceux qui vivent encore, exhibition presque insoutenable de sacrifices ou de morts inutilement tues. Les derniers mots sont les ultimes gestes de la tendresse, caresse vive sur des corps en agonie, quelques mots murmurés à l’oreille des vivants et des morts.
Vient de paraître, n°33, octobre 2008
par Thierry Guichard
C’est un diamant noir que ce huitième livre de Mathieu Riboulet : dans sa tension, dans sa fulgurance et sa rage, dans l’implacable force de sa prose. Nous sommes dans les années 1980 et dans le trou du cul du monde : la Creuse. Jérôme est né du fruit de l’accouplement d’un bûcheron taraudé par le désir et d’une Parisienne échouée à la campagne dans le sillage des années 1970. Pas d’amour entre ces deux-là. Les liens qui les unissent tiennent plus de l’animalité, pour lui, de la passivité, pour elle. Et Jérôme au milieu de cela. La première phrase du roman est une manière de dissuader les bonnes âmes de poursuivre plus loin : « Le père, de temps à autre, couchait avec le fils. » La première phrase du paragraphe suivant enfonce le clou : « Le fils, de temps à autre, couchait avec le père. » La mère, dégoûtée, quittera ces deux-là et le livre par la même occasion. Le désir irradie les premières pages comme une cellule cancéreuse. C’est sombre, fait d’une matière qu’on dirait sortie de l’humus noir des forêts. Jérôme n’a pas plus que son père l’amour chevillé au corps. Le désir oui, la nécessité peut-être de se dissoudre dans la « grande affaire, où brille la gloire pleine ». Sous prétexte de faire des études, le fils trouvera une porte de sortie de cette région enfouie dans un autre âge. Toulouse l’accueille d’abord, dans l’anonymat de sa condition d’étudiant, puis ce sera Paris où deux tantes, veuves et femmes (on en croisera, veuves aussi qui seront des hommes) l’hébergent, séduites par tant de grâce. C’est à Paris que le sida s’imposera à lui, sous la forme du corps martyr de son voisin. Un « nous » s’immisce dans le récit, troublant, insistant autant que fantomatique. La révélation du sida ouvre plus grand le sentiment christique qui gisait au corps de Jérôme. Il sera, sans aucune religiosité, « l’amant des morts » ou de ceux qui sont sur le point de le devenir. Roman rageur sur le sida,
L’Amant des morts est tout entier porté par une langue magnifique et violente. Sans concession.
Page, octobre 2008
Au nom du père par Stanislas Rigot, Librairie Lamartine, Paris 16
e En apparence énième variation du classique destin du jeune provincial gagnant la capitale, L’Amant des morts
se révèle d’un lyrisme trouble, qui, longtemps après avoir refermé le livre, continuera de vous hanter. Jérôme Alleyrat est né dans une ferme au bord de la Creuse, d’une mère qui n’a pas voulu de la bourgeoise existence que lui promettait sa naissance, et d’un père bûcheron qui vagabonde d’un chantier à l’autre, d’une rencontre à l’autre, d’un sexe à l’autre, incapable d’assouvir ses pulsions. Le père va aimer le fils. Physiquement. Le fils va aimer ces moments « d’étreintes saccadées ». La mère finira par s’en rendre compte. Elle disparaîtra totalement dans l’indifférence. Sur cette scène originelle, magnifiée par Mathieu Riboulet dont le talent peut rivaliser avec celui des grands auteurs contemporains (Pierre Michon en tête), l’auteur transcende son sujet. On suit le héros d’un Toulouse universitaire, enveloppé de rose à tendance sombre, jusqu’à un Paris des années 1990, illuminé dans un premier temps par les deux tantes de Jérôme, Constance et Alix, veuves et rentières, tenant un salon où se réunissent des artistes et des gens concernés par la chose artistique. Jérôme se confronte alors à cette capitale, corps et âme. Parallèlement, l’épidémie du Sida frappe, et frappe encore. Ce bref roman tire toute sa force, qui est impressionnante, de la langue de son auteur, souvent fulgurante de beauté.
Le Matricule des anges, octobre 2008, n°97
Ecce homo (extrait du Dossier Mathieu Riboulet) par Thierry Guichard
On est d’abord dans quelque chose de brutal, un incipit jeté au lecteur pour le dissuader de poursuivre s’il n’aime ni la terre sombre des ancêtres, ni la sueur animale des corps, et moins encore le sexe et l’inceste homosexuel vécus comme un abandon. Dans la phrase qui ouvre le livre, « Le père, de temps à autre, couchait avec le fils », la violence vient de la nuance : « de temps à autre ». Et qu’elle se réfléchisse, cette phrase, à l’entame du paragraphe suivant : « Le fils, de temps à autre, couchait avec le père. » Une symétrie qui dit assez le consentement de Jérôme, cet enfant du Limousin qu’on va suivre tout au long du livre. Destin individuel que l’auteur relie à des âges immémoriaux : « Les élans adultes, brusques du père avaient éveillé au creux du fils un écho aussi obscur qu’ancien d’animalité, un besoin de sueur séchée, de salive et de sperme venu du fond des temps. » « Élans », « creux », « écho », « obscur », « animalité », « fond des temps » : les dés en sont jetés, la naissance de Jérôme lui donne sa trajectoire, le sida, plus tard, viendra croiser le météore. Pour l’heure, on quitte le Cantal pour la Creuse, le nez sur cette famille « étrange équipage » où la mère se tait. Mathieu Riboulet remonte le temps puisqu’il faut bien donner aux héros une origine. La rencontre entre Élisabeth et Gilles (la mère et le père) est celle du loup et de l’agneau. Lui est bûcheron taraudé par un désir de bête, elle est enfant de 68, vague bourgeoise sans contour attirée avec d’autres par une ruralité qu’elle ignore. Leur union mécanique donne un fils à l’une, un amant, donc, à l’autre : « Des heures durant il contemplait la belle ouvrage […] maçonnée au rythme de ses reins, cet éclat d’abîme arraché au néant, déposé au fond de celle qu’il ne tarderait plus à appeler "ma femme" sans l’épouser jamais ni un instant cesser de la tromper. »
C’est avec des phrases comme celle-ci, serrées au plus sombre de la vie mais lumineuses dans leurs variations, que Mathieu Riboulet dit une enfance parmi les arbres, dans un territoire trop grand, la première expérience homosexuelle, « l’expérience cardinale entre toutes. » La mère fuira ses deux hommes sans qu’on la regrette, le bac permettra à Jérôme de quitter cette terre. C’est Toulouse d’abord qui l’accueille. Ce sera Paris bientôt. Un « nous » commence à apparaître dans le texte, à la fois narrateur protéiforme, voix vindicative dont on se dit qu’elle est celle des morts, et plus précisément encore, celle du chœur des enfants que le sida a fauchés. Chez deux tantes (sans jeu de mots) qu’il retrouve dans la capitale, Jérôme va trouver le moyen de vivre extatiquement sa sexualité d’abandon : « Car c’était bien sûr exactement cela qu’il fallait, être mis en pièces, brutalement mené de l’absence à soi-même à l’échappée hors de soi, au démantèlement, avec ce poids sur le dos pour conforter l’abandon et la chaleur d’une déchirure comme une promesse. » Ses nuits sont plus folles que nos jours et le mysticisme y niche sans partage. Le sida prendra la figure (et la vie) d’un jeune voisin que Jérôme va accompagner jusqu’au plus noir de la nuit. Il trouvera ainsi la voie incandescente qui lui fera aimer ces corps, ces âmes en transit vers l’éternité. Mathieu Riboulet pousse ses phrases jusqu’au bout d’une mystique plus charnelle que religieuse. Il dépose des cristaux de lyrisme qu’une colère rature et d’un personnage finit par éclairer tout un siècle. Enfin d’un « nous » auquel sera donné le mot de la fin, il conduit cette fiction aux portes du mythe. Les romans comme celui-ci sont rares qui peuvent être relus sans fin. Ils nous rapprochent de la mort en même temps qu’ils nous ouvrent à la vie dans cette radicalité qui n’empêche pas, qu’ici ou là, on rie.
Lire aussi
Architecte du verbe, sur l’ensemble de l’œuvre de Mathieu Riboulet, et
Dialogue avec les morts, l’entretien par Thierry Guichard, sur la
page consacrée à l’auteur.
Télérama, n°3058, mercredi 20 août 2008
Mon père, ce bourreau par Marine Landrot
Après l’inceste, Jérôme tente de se reconstruire. Court et dense comme une tragédie antique. Entre la soumission et le consentement, il n’y a qu’un pas, que Jérôme franchit pour survivre aux assauts sexuels de son père, pour supporter ce « corps sans regard » qui l’avilit dans le silence de leur maison creusoise. Ecrasé par ce bourreau incestueux, l’adolescent n’a d’autre choix que de se condenser, de s’abstraire. L’entreprise est source de peur, mais conduit à la renaissance. C’est cette pulsion de vie qui intéresse Mathieu Riboulet, écrivain de l’enfance et du secret, tenaillé depuis toujours par la quête d’un apaisement ascétique (
Le Corps des anges, Deux larmes dans un peu d’eau, éd. Gallimard). Aussi violent et cru soit‑il, le chapitre inaugural de ce roman initiatique frappe par sa douceur. Les mots savent ce qu’ils disent, ils connaissent leur pouvoir guérisseur. Soudain gonflés de lyrisme, mais justes et ciselés, ils pansent les plaies du héros, le transformant en guerrier qui partira au secours des autres pour effacer sa peine.
Court et dense comme une tragédie antique dont il déroule cinq actes fondateurs, ce livre est aussi un magnifique traité de l’abandon. Abandon de soi, abandon des autres. Si Jérôme n’éprouve jamais un seul sentiment, c’est qu’il craint la désagrégation de l’émotion, et la perdition qui s’ensuit. Sa dureté n’est qu’une armure trop grande pour lui, qu’il lui faut sans cesse remettre en place. D’où cette impression de secousses, de chocs et de ruptures dans ses actes, qui le mènent dans un Paris qui se meurt à petit feu du sida.
Ce n’est pas l’agonie d’un milieu branchouille que raconte Mathieu Riboulet, mais la tentative de réanimation personnelle d’un enfant abîmé par son père. D’une sensibilité aiguë, il capte ces « moments de tension très précise où s’accomplissent ces apocalypses intimes qui génèrent une émotion et un calme intenses ». À peine visible, timidement insistante, une petite phrase clignote tout au long du livre, au détour du récit : « On en était là. » Ce constat entêtant et résigné recèle un profond amour des autres, une soif de collectif qui oxygène le roman, et décuple son ampleur. L’amant des morts est avant tout l’ami des vivants.
Têtu, septembre 2008
par Baptiste Liger
Jérôme Alleyrat a 14 ans quand, sans étonnement ni émoi particuliers, il tombe amoureux du garçon de ferme du hameau voisin. Il n’en a que 16 quand son père, témoin des premiers épanchements du fils, prend l’habitude de coucher avec lui. La mère, abandonnant père et fils à la force souveraine de leurs étreintes, décide de fuir le désir, la loi intime des hommes. Quand, à 20 ans, Jérôme arrive à Paris, un matin de septembre 1991, il trouve refuge chez ses tantes – deux veuves au charme un peu mondain, empreint du parfum léger, insouciant et libertaire des années 1970. Seulement, à Paris, l’épidémie du sida est à son comble. Jérôme, tout entier voué à l’assouvissement de son désir, connaîtra l’épreuve de la maladie avec sa rencontre d’un voisin de palier, Fabrice, qu’il recueillera et soignera jusqu’à la mort. Il devient alors « l’amant des morts ». Mathieu Riboulet, dans une langue rigoureuse, dont l’âpreté n’exclut pas la plus violente et intense poésie des corps, signe là une magnifique variation sur le deuil et la mélancolie des survivants.