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112 pages
10,50 €
ISBN : 2-86432-337-0 |
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C’est à travers les couches successives d’autres lieux recouverts par le temps que Bambérati, ancienne ville coloniale d’Afrique, exerce sur le narrateur sa fascination. Le pays, sous l’autorité dérisoire d’un despote, montre tous les stigmates de l’épuisement tandis qu’autour de l’ambassade vit un petit monde séparé. La volonté de dépaysement, l’oubli des livres – ce pas de côté, cette vacance – qui devaient jeter Étienne au cou du réel, ne l’ont en fin de compte mené que vers ce « Romorantin des tropiques » qu’évoque le récit teinté d’une amertume dépourvue de lyrisme, et qui recourt volontiers à l’humour. Mais c’est plongé dans la pathétique banalité des choses, la transparence blessée d’un visage de femme – Florence que, dans le mitan de sa vie, la sorcière a touchée de son bâton –, ou la foisonnante profondeur d’un paysage que l’écrivain consent, pour vain que ce soit, à s’émerveiller du babil des couleurs et de la moire du monde. |

— Rue du Temps-Passé, dit Sylla. Numéro 18. Une toute petite chambre. C’est le soir, sur la pelouse d’une belle villa coloniale, ou dans les jardins de la Résidence, au son des glaçons tintant dans les verres – ou plutôt, tenez, dans l’après-midi, sur le coup de trois ou quatre heures, assis devant une bière au bord de la piscine du club : — Pas bien loin des quais, dit encore Sylla. J’ai séjourné deux années. — Mais je connais, je vois très bien… Un soupçon de Gascogne descend dans le ciel tropical, se mêle imperceptiblement à l’odeur de vase du fleuve, aux émanations sui generis d’une capitale exotique. — Pas un beau quartier, insiste Sylla. Puis changeant brusquement de ton, comme un cycliste change de braquet : — Un quartier de prostitution ! L’accent sur le o – de proo-stitution – qu’il étire démesurément. Il se met à rire en silence : — Rien que des nègres et des hétaïres... En détachant bien hétaïres, comme un insecte bariolé qu’on regarderait gigoter au bout d’une paire de pincettes. — Des pé-ri-pa-té-ti-ciennes ! Puis très vite le sourire s’efface, il avale un peu de Mocaf (c’est le nom de la bière locale) repose son bock, me considère : — J’étudiais à la faculté de droit. J’étudiais, il dit comme cela. Je jette un coup d’œil à son uniforme. — En droit ? Mais je pensais… — Qu’est-ce que vous pensiez ? — J’aurais cru plutôt l’École militaire. Me regarde encore, secoue la tête. — Non, non. Le droit. La fac de droit. Faisant sonner fac afin d’établir l’amplitude de ses compétences linguistiques. Cependant passent près de nous de belles expatriées à pas comptés sur le carrelage. Sylla a terminé sa bière, il s’empare de mon poignet gauche qu’il secoue par-dessus la table : — On se reverra… Il s’enlève de son fauteuil, puis faisant mine de se souvenir : — Votre veste, au fait… — Ma veste ? — Vous ne me la vendez toujours pas ? Bon, bon... plus tard. On se reverra. |

La Provence, 10 juin 2001, par Jean-Rémi Barland L’ensorcelant récit de Claude Pérez
Professeur de lettres à l’Université de Provence, et grand spécialiste de la littérature française des XIXe et XXe siècles, Claude Pérez, déjà auteur chez Fata Morgana, d’une Petite suite turque signe aujourd’hui chez Verdier un récit étonnant, écrit avec onirisme, intelligence et une rare richesse formelle. Intitulé Amie la sorcière, ce texte atypique abordant les rivages de la géographie intérieure, rappelle l’univers fictionnel et linguistique d’auteurs comme Julien Gracq ou Michel Chaillou. Se présentant comme une fugue romanesque, où les différents pays traversés incarnent les multiples étapes psychologiques de plusieurs personnages aux consciences mises à nue, ce court ouvrage met en scène un certain Étienne, attaché culturel de l’Ambassade de France en Haute-Sangha, État fictif d’une Afrique en pleine déliquescence. Nous sommes dans les années 70-80, dans une époque riche en débats politiques et esthétiques fondamentaux. Rencontrant au hasard de ses pérégrinations professionnelles la très énigmatique Florence, mariée à Delélis, un austère prof de maths, il traverse son époque avec l’œil du poète plus attiré par l’espace que par le temps perdu. Aussi, quand il la retrouve, quinze ans après, dans les rues d’Ankara, « une ride mince et profonde comme un coup de lame dans la joue gauche », il s’exclame intérieurement « Amie la sorcière vous a touchée de son bâton » et lui dit en souriant « Tu n’as pas changé ». Tout le récit de la quête de beauté formelle entreprise par Étienne tient dans le creux de cette confession intime. L’usage du monde, la fascination exercée sur lui par la sensualité de ses amantes, par la puissance des contes et des mythes, un certain sens de l’honneur et de la citoyenneté lui serviront, tout au long de ses différents périples, d’habits chamarrés et de passeports existentiels, très utiles dans son combat permanent contre le refus de voir la passion s’éroder sous le poids des ans. Avec, en contrepoint au visage de la Française romantique, le corps enflammé de Sibylle, femme contemporaine, libre, scandaleuse, désirable et terriblement courageuse. Fluide, la prose souvent ironique se présente comme une réflexion sur la manière de raconter aujourd’hui une histoire de fascination vieille comme le monde. Pour s’imposer, tout en respectant la liberté d’adhérer ou non aux propos tenus par les personnages, la narration originale engage comme dans Jacques le fataliste (un des ouvrages préférés de Claude Pérez) un riche dialogue avec un lecteur fictif : « Vous voyez ? Comment ? Que dites-vous ? Vous n’êtes pas d’accord ? Vous avez sûrement raison ». Autant d’assertions qui nous transforment au fil des pages en acteurs à part entière de ce récit en trompe-l’œil que l’on peut recevoir comme un terrible réquisitoire sur l’état d’une Afrique moderne, laissée à l’abandon par les démocraties occidentales. Et si le sorcier du texte n’était autre que Claude Pérez lui-même, jongleur de mots et ébouriffant conteur ? |

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