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  L’Ange d’Avrigue

  Francesco Biamonti

  Roman
Traduit par Philippe Renard

  136 pages
13 €
ISBN : 2-86432-115-7

Résumé

     Marin que le « mal du fer » (l’angoisse des traversées) rive à sa terre de Ligurie, près de la frontière française, Gregorio déchiffre peu à peu autour de lui les signes d’une mort qui, à travers l’errance ou la drogue, bouleverse un pays autrefois familier. La disparition de Jean-Pierre, le jeune ami silencieux, est-elle meurtre ou suicide ? Plus que les femmes croisées par Gregorio, qui ajoutent leur solitude à la sienne, c’est le dialogue abrupt de la mer, des roches et du vent qui accompagne son enquête, de fulgurantes intuitions en gouffres obscurs, sur la frontière. Une voix loyale et forte, dont le lyrisme bref évoque la grande poésie ligure (Sbarbaro, Montale, Caproni), par ses pleurs retenus devient secrète consolation, tisse un thrène sans pathos, comme un lumineux congé.



Extrait du texte

     L’homme, presque un vieillard sacré, expliqua qu’il avait marché toute la nuit pour descendre, pour fuir le vent de neige (l’auro de nèu) ennemi de ceux dont les biens étaient ces bêtes faites de sang, du sang de Dieu.
Il parlait provençal en une étrange cantilène : la cadence des Alpes maritimes ; à des tons aigus comme des sanglots faisaient suite des sons descendants qui traînaient, des douceurs de berceuse.
     Il regarda avec tristesse un bataillon de chèvres hors du troupeau et déjà sur la ligne de faîte : elles écimaient des genêts épineux et tordaient le museau en avalant. Il se plaignit de l’herbe, là autour, toute dure et sèche. Les nuées de haute mer (dis auti mar) n’étaient pas venues en automne et maintenant à la sécheresse succédait le gel.
     Gregorio l’invita à descendre dans les olivettes car de toute façon elles étaient à l’abandon : il ne pouvait pas faire de dégâts. Mais le berger refusa de la main. Les paysans n’aimaient pas « lou pastre », ajouta-t-il. Au berger, à « lou pastre », dit-il résigné, étaient destinés seulement la pierraille, les terrains maigres ou les roches sur la mer où poussaient une herbe dure comme de la ficelle et des broussailles qu’aucune bête n’appréciait.
     Quelle étrange cantilène. À des tons stridents faisaient suite d’autres plus bas et plus longs. On comprenait difficilement. Mais à qui parlait-il ? L’homme semblait parler aux anges ou à lui-même.



Le point de vue d’Italo Calvino

     Il y a des romans-paysages comme il y a des romans-portraits. L’Ange d’Avrigue, page après page, heure par heure, vit de la lumière du paysage âpre et escarpé de l’arrière-pays ligurien, à son extrémité du Ponant : la frontière française.
     Comme s’il suivait une morale tacite et libertaire, le personnage principal refuse de juger la façon dont chaque individu dépense sa propre vie ; mais il voudrait comprendre ce qu’est ce désir d’autodestruction qu’on sent dans l’air ; et ses allées et venues le conduisent à enquêter sur la mort mystérieuse d’un jeune homme. Quatre personnages de femmes, chacune porteuse de sa hantise, croisent ses pas ; mais les solitudes ne s’annulent pas en s’ajoutant.



Extraits de presse

    Le Magazine littéraire, mars 1991
    par Jean-Paul Manganaro

    [...] Que résumer, ou retenir d’histoire en ce que Calvino appelait un « roman-paysage » ? Loin de la plaine du Pô qui était le paysage de Tout l’or du monde, le roman de Francesco Biamonti palpite des lumières de la Ligurie : non point la Ligurie touristique et assourdissante de San Remo ou de Portofino, mais celle, immensément secrète, de l’arrière paysage montagneux et sévère. Et si Calvino nous avait déjà donné des descriptions de ces hommes qui habitent et vivent dans ces zones, Biamonti nous parle d’une génération bien plus jeune mais qui vit chaque geste et chaque mot avec la même intensité muette que ses aînés, comme si le gène qui nous fait communs n’arrêtait pas de travailler nos visages et nos pensées à partir d’un paysage qui serait électivement le nôtre.
    L’interrogation du roman porte ici sur la disparition d’un être fait de silence dont on ne sait s’il est mort par suicide, par accident, ou par meurtre. Aucune des personnes de Gregorio, celui qui s’interroge sur l’ami disparu, croise dans sa recherche d’une réponse, mère ou maîtresse ou ami, n’est capable d’apporter une réponse à son questionnement. Seul le paysage semble suggérer, selon sa disposition dans la page narrative, un embryon de solution ; mais chaque fois que l’on parvient à une image qui semblerait dénouer l’énigme, voilà que ce même paysage est là pour brouiller les pistes précédentes et n’offre que des murmures diffus qui crucifient toute expression et tout sentiment aux arêtes des rochers, aux éraflures du vent, aux crêtes de la mer. Joue ici cette incapacité qui est la nôtre à établir la plus simple des communications avec nous-mêmes avant qu’avec les autres, mais qui est aussi le fondement essentiel de cette recherche de l’autre et de la reconnaissance de sa difficulté à être. Et on découvre en soi, à travers l’autre, un humanisme déchiré dont on essaie en vain de recoller les filaments et les bribes.
    Mais il y a aussi, dans ce texte d’une humilité étonnante, des dialogues continus, les marques mêmes des questionnements qu’on ne cesse de se faire en les posant aux autres, qui sont sans doute, avec la langue de Vincenzo Consolo, une des plus belles mises en scène poétiques du langage. Une sonorité transparente et douce, jamais mielleuse, une tendresse du verbe qui avance de pair avec les traînées des transparences du paysage, toujours évoquées par la langue plus que par la description. Écriture du passage, des frontières, en ce qu’elle relève et laisse entendre à l’oreille de l’esprit sa menaçante fragilité, la stupeur de sa force.

 

     L’Indépendant, 20 novembre 1990
     par Serge Bonnery
    À l’orée du silence

     Il règne sur l’arrière-pays ligurien un silence monacal. À peine entend-on une cloche. Et le sifflement qui donne au vent ses notes méditerranéennes. C’est ici, autour de cette falaise peuplée d’ombres à l’heure violette, que Francesco Biamonti situe son roman L’Ange d’Avrigue.
     L’histoire est celle de Gregorio, un marin rongé par l’angoisse des traversées, et qui attend. À Avrigue, tout d’ailleurs est attente. Et mort. La mort brutale d’un jeune garçon, Jean-Pierre, retrouvé au pied de la falaise. Ne dirait-on point qu’il dort ? Mais c’est la drogue qui l’a tué. Ou autre chose.
     Gregorio cherche plus à comprendre qu’à connaître le pourquoi de cette mort. Il devient le regard des autres. Qu’il pose sur chaque signe d’un lent glissement vers le rien. Un jour, à force de marches, les paysages d’Avrigue se confondent. Les visages. Et les mots de ceux qui disent encore. Ou simplement parlent. En attendant.
     L’Ange d’Avrigue est un long poème. Dans la lignée des Montale et Caproni ce roman se situe à l’orée du silence. Tout de confidences murmurées. De gestes ébauchés, avec pudeur, par des personnages que la mort saisit au vif.
     « Le soir, ils allèrent dîner à Poggioscuro, sur le contrefort qui barre, au Nord, le val Creuse. Poggioscuro, village perché, n’est pas abrité et murmure sans cesse dans le vent du soir. L’auberge est un peu à l’écart, dans un bosquet de chênes verts qu’ils parcoururent à pied. » Le roman de Francesco Biamonti est un chant de la terre, dernière demeure de ceux qui n’ont plus rien.