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  Les Années impossibles
(Gli anni impossibili)

  Romano Bilenchi

  Récits (trilogie)
Traduit par Marie-José Tramuta
Préface de Mario Luzi

  192 pages
14,50 €
ISBN : 2-86432-191-2

Résumé

     L’arrière-pays de Sienne est une terre tantôt prodigue de vert, tantôt âpre et nue. Y naître, y grandir, y devenir adulte, c’est découvrir qu’à l’apaisement du paysage peut succéder soudain sa violence ou celle des hommes. Dans la Toscane provinciale du début du siècle, le jeune garçon des Années impossibles idéalise la figure de son grand-père, autrefois propriétaire d’une auberge, qui l’initie à la plénitude d’une campagne menacée par les passions. Mais ce guide s’éloigne, s’égare dans ses chimères, puis meurt. La brutalité ou la ruse des humains, la sécheresse qui prend possession de la terre et des êtres tel un monstre implacable, autant d’épreuves pour le garçon qui apprend, avec la vie, l’ambiguïté, la cruauté, ce gel qui toujours le séparera des hommes, tout en l’unissant à eux.
     Bilenchi explore avec la précision d’un entomologiste et l’intensité d’un poète les plis et replis de l’origine, cette enfance qui nous constitue si intimement qu’elle en paraît incroyable voire, par chacune de ses années, impossible, et qui tisse pourtant tout au long d’une vie, comme le souligne Mario Luzi dans sa préface, les fils d’une temporalité infinie.
     L’histoire de cette trilogie est singulière : ses deux premiers temps, La Sécheresse et La Misère, parurent à Florence en 1941. Le Gel, lui, fut publié, isolé, en 1982. L’auteur estima, deux ans plus tard, que ces trois récits, dont le dernier avait été composé plus de quarante ans après les deux autres, constituaient une seule fiction en trois mouvements. Il en remania certains aspects afin d’accroître la cohérence du triptyque.



Extrait du texte

    Le printemps s’achevait, ç’avait été un printemps étouffant, uniforme, privé de ses lumières habituelles et de ses couleurs, avec très peu de pluies, et la pluie avait été rare aussi pendant l’hiver, quand survint la sécheresse. Le soleil, se dressant sur les malédictions des habitants de la ville, s’empara de tout. Un monstre terrible s’était établi dans le ciel et de là-haut plongeait ses tentacules dans la terre. Il tuait les plantes, s’acharnait sur les animaux et les hommes. La mort avait frappé d’abord les faubourgs de la ville, aussitôt dépouillés de toute végétation, et s’était abattue sur les collines telle une vague géante, envahissant aussi l’étendue des champs et des prés. Elle avait attaqué et desséché de même les bois des collines et ceux plus touffus des vallées. Sur les collines se trouvait le domaine de grand-père, notre domaine. Nous allâmes lui et moi le visiter. Les plantes étaient desséchées, les fruits noirs, flétris. La maison bleue était devenue blanchâtre, brûlée, inhospitalière. Le paysan pleura, et sa femme aussi. Grand-père les consola tout en essuyant la sueur de son front et de son menton. Moi aussi je transpirais d’émotion. Nous revînmes tout de suite sur nos pas. En chemin, grand-père donna libre cours à son désespoir, affirmant que désormais il était ruiné. Il dit que s’il avait eu d’autres capitaux, il aurait essayé d’amener l’eau du fleuve sur les collines, mais ensuite il ajouta qu’un tel travail aussi aurait sans doute été vain. Toutes les années de travail à l’hôtel allaient être balayées par ce désastre. Il n’aurait pas les moyens de reprendre les cultures quand la sécheresse serait passée. Il maudit le genre humain qui, par son inconscience, avait attiré la sécheresse sur la terre et jura qu’il tuerait le premier qui émettrait une opinion quelconque sur le cours du temps.



Extraits de presse

     Libération, 28 avril 1994,
     par Jean-Baptiste Marougiu
     Bilenchi l’apprenti

     La hantise de Romano Bilenchi (1909-1989) aura été le roman. Non pas qu’il songeait à en écrire, mais parce qu’il était convaincu de n’avoir fait que cela avec ses dizaines de récits. Et les critiques de même. Pourtant il n’en publia qu’un seul, deux peut-être si l’on considère Les Années impossibles – qui vient d’être traduit chez Verdier – comme un roman. L’histoire de ce livre aide d’ailleurs à comprendre cette résonance inépuisable, si caractéristique de l’écrivain toscan, entre la clôture formelle de ses nouvelles et leur nature supplétive de matériau d’un roman en train de se faire – mais dans le secret à l’insu du lecteur et quasiment de l’auteur. Romano Bilenchi publia La Sécheresse et la Misère, les deux premiers longs récits de ce triptyque, en 1941. Il les republia dans un recueil étoffé à plusieurs reprises d’autres nouvelles qui fut traduit en 1969 par Gallimard sous le titre de Récits. En 1982, quarante ans après la première édition de « la Sécheresse » et de « la Misère ». Bilenchi les sort du recueil, leur rajoute un troisième volet, « Le Gel », et publie l’ensemble sous le titre des Années impossibles. L’incompréhension, voire le conflit ouvert entre le monde de l’enfance et de l’adolescence – tour à tour généreux, troublé, impuissant – et celui des adultes – insensible, aigri, méchant – sert de trame à ce livre. Rigoureux roman d’apprentissage (sa conclusion tardive souligne même qu’on n’en finit vraiment jamais), Les Années impossibles relatent l’amitié « d’égal à égal » entre l’auteur enfant et son grand-père, dans l’atmosphère pesante d’une famille où le père, la mère et la grand-mère se liguent contre cette relation. Surtout contre le grand-père, responsable de l’achat ruineux d’une propriété à la campagne. Le domaine perdu et le grand-père mort, l’enfant, puis l’adolescent, se trouve enfermé dans un horizon de misère et de ressentiment. Il campe alors tristement à la périphérie de la vie, un peu comme si, par fidélité au grand-père et par haine de toute société adulte, il ne savait se décider entre la ville et la campagne, entre les rues et les sentiers, la civilité et la sauvagerie. Cependant, ses compagnes en fleur viennent troubler l’adolescent, le placer dans un état de noire culpabilité, et les trahisons de ses camarades lui font découvrir que la méchanceté n’appartient pas aux seuls adultes. La nature non plus n’est pas en reste : « Étrangement, par instants, même les tournesols se tournaient vers nous d’un air menaçant ; ployant sous le poids de leurs fleurs chargées de graines, de leurs feuilles charnues, et sous le soleil accablant, ils se redressaient brusquement avant de se fondre parmi les tiges voisines : alors, sans que j’y prenne garde, ils me frappaient violemment sur le dos. »

     1. Un autre long récit de Romano Bilenchi, Anna et Bruno, paraîtra courant mai en édition bilingue chez la Tour de Babel.

 

     L’Express, 24 février 1994,
     par Jean-Michel Gardair,

     Où finissent les collines les de Sienne, peignées comme des jardinets zen ? Où commencent les coteaux florentins, couronnés de vignes et de tours ? On éprouve d’abord, en lisant les récits de Bilenchi (1909-1989), un dépaysement dans des lieux familiers. Sa Toscane est à la fois hyperréaliste et imaginaire : ses lieux-dits ne sont pas nommés. La double appartenance de l’auteur, florentin d’origine siennoise, n’explique pas tout. Le vrai dépaysement est l’œuvre du temps : la Toscane d’avant guerre – hommes et paysage – ressemble moins à celle d’aujourd’hui qu’à celle de Dante et de Lorenzetti. La petite bourgeoisie, qui domine à travers les pages de Bilenchi, y est encore si proche du peuple des campagnes qu’à chaque guerre, à chaque épidémie, à chaque catastrophe naturelle elle renoue avec sa magie et ses peurs ancestrales. Dans ses récits les plus inspirés, qui sont les plus courts, Bilenchi pousse le dépaysement encore plus loin, jusqu’au séjour intemporel de l’enfance. Il a, pour évoquer, au seuil de l’adolescence, les désirs bafoués et la candeur bernée, des mots merveilleux et terribles.