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  Antoine et Cléopâtre

  William Shakespeare

  Théâtre
Traduction de l’anglais et postface par Daniel Mesguich

  192 pages
14 €
ISBN : 2-86432-388-5

Résumé

Il s’agit là, rapprochant les deux langues, de traverser une fois encore ce texte qui se donne comme essentiellement fardé, costumé, d’aventures romaines, médiévales ou renaissantes, mais dont la lettre, quand on l’ouvre, renvoie inlassablement aux mêmes apories et aux mêmes vertiges.
Cette pièce est une histoire d’amour et de guerre où les deux thèmes entrecroisés sont indémêlables, nourris, permis l’un par l’autre. C’est l’histoire d’un sujet – Antoine – entre son autre lui-même – César-Octave – et son autre elle-même : Cléopâtre. C’est l’histoire d’un déchirure « au seuil de l’automne du corps », comme dit Bonnefoy.
Pour entreprendre une nouvelle traduction d’Antoine et Cléopâtre, Daniel Mesguich ne s’autorise que du seul fait qu’il est homme de théâtre et Shakespeare un écrivain pour le présent infiniment renouvelé de la scène – il écrit pour la représentation. Le texte anglais, lui, restera, terre d’accueil de tous les présents à venir – mises en scène ou traductions.



Extrait

     Dans le mausolée de Cléopâtre, à Alexandrie.
     Cléopâtre, Charmian, Iras, puis Diomède, Antoine.

     Cléopâtre. — Oh Charmian, jamais je ne sortirai d’ici !

     Charmian. — Laissez que je vous réconforte, Madame.

     Cléopâtre. — Non. Je ne veux pas.
     Quelque étrange qui m’arrive,
     Ou bien quelque terrible,
     Je lui dis bienvenue.
     Mais le réconfort, je le méprise.
     La taille de notre malheur,
     – Qui est aux proportions de ce que fut notre cause –
     Se doit d’être
     Aussi haute que ce qui la provoque.

     (Entre Diomède.)
     Ah !… Quoi, il est mort ?

     Diomède. — Sa mort s’est posée sur lui, mais il n’est pas mort.
     Regardez de l’autre côté de votre mausolée :
     Ses gardes l’y ont amené.

     Cléopâtre. — Ô Soleil,
     Incendie la sphère immense où tu te meus,
     Et plonge dans la ténèbre l’inconstant rivage du monde !
     Ô Antoine ! Antoine !… Antoine !…
     Au secours, Charmian, au secours ! Iras, au secours !
     Mes amis, là en bas, hissez-le jusqu’ici !

     Antoine. — Pacifie-toi, mon amour…
     Ce n’est pas la valeur de César qui a terrassé Antoine,
     C’est celle d’Antoine qui a triomphé d’elle-même…

     Cléopâtre. — Il devait en être ainsi,
     Puisque nul autre qu’Antoine
     Ne pouvait vaincre Antoine ;
     Mais qu’il en soit ainsi, ô malheur !

     Antoine. — Je meurs, mon Égypte, je meurs…
     Je ne fais ici qu’importuner la mort un instant :
     Qu’après tant de milliers de baisers,
     Je pose le pauvre dernier sur tes lèvres…

     Cléopâtre. — Oh, je n’ose pas, chéri
     – Chéri mon seigneur, pardon –
     Ooh, je n’ose pas :
     J’ai peur d’être prise…
     Jamais le très fortuné César ne fera de moi
     Le clou – doré – de son impérial spectacle !
     Si les poignards, les serpents, les drogues,
     Gardent leur tranchant, leurs dents, leur effet,
     Je suis sauvée.
     Ta femme Octavie, avec ses yeux modestes
     Et sa tranquille fermeture d’esprit,
     N’aura pas l’honneur de faire la vertueuse à mes côtés !
     Mais toi, viens !… Viens Antoine, viens !
     Aidez-moi, mes femmes, il faut le hisser !
     Aidez-moi mes amis !

     Antoine. — Oh, vite, vite, je meurs…

     Cléopâtre. — Ça c’est de l’exercice, vraiment !
     Comme mon seigneur pèse lourd !
     Mais c’est que notre force tout entière est partie en tristesse,
     Et, voici que notre peine se rajoute au poids !
     … Oh, sois le bienvenu, le bienvenu et le bienvenu !
     Oh, ne meurs pas avant vivre,
     Ranime-toi à mes baisers !
     Ah, si elles avaient ce pouvoir, j’y userais mes lèvres !

     Antoine. — Je meurs, mon Égypte, je meurs…
     Donne-moi du vin,
     Et laisse que je te parle un peu…

     Cléopâtre. — Non, moi, laisse-moi parler,
     Et laisse-moi me régler si haut
     Que sous la provocation de mes offenses,
     Cette fausse ménagère, la Fortune, en brise son rouet !

     Antoine. — Douce reine, un mot… Gentille, écoute-moi bien :
     Ne te fie, dans l’entourage de César, à personne,
     Si ce n’est à Procule. D’accord ?

     Cléopâtre. — Je ne me fierai,
     Dans l’entourage de César, à personne.
     Qu’à ma résolution, et à mes mains !

     Antoine. — Le change misérable…now at my end…
     Ne lamente pas… nor chagrine… Mais
     Que te plaisent
     Tes pensées… les nourrissant…with… thoses…
     Mes premières fortunes…
     When I… vivais… le plus grand prince du monde,
     The noblest… Maintenant my spirit is s’en allant
     … I can… je ne puis plus… no more.

     (Antoine meurt.)



Revue de presse

Presse écrite

     Le Monde, 4 mars 2003
     Un spectaculaire Antoine et Cléopâtre
     par Michel Cournot

     « Une histoire d’amour et de guerre ; mais non seulement comme deux thèmes entrecroisés : amour et guerre sont ici indémêlables; nourris, permis, l’un par l’autre », écrit Daniel Mesguich. Sa traduction d’Antoine et Cléopâtre est de première force. Elle est claire à l’écoute, et néanmoins mots et syntaxe sont comme décalés, ni juste d’un temps, ni juste d’un lieu. Ce sont des paroles qui raclent le terrain comme le soc d’une charrue, et qui en font germer l’esprit, la « philosophie » de Shakespeare, avec ses ténèbres, son chant, ses sourires, ses emportements.

 

     Télérama, 19 mars 2003
     Comptoir des solitudes
     par Fabienne Pascaud

     [...] Assister à une mise en scène de Daniel Mesguich, c’est avoir la sensation que le texte est autopsié devant soi et qu’on en découvre enfin l’architecture secrète, les labyrinthes intimes, LES sens cachés. Car peu importent l’intrigue, la stricte anecdote : priment chez Mesguich la pulsion des mots, l’enchevêtrement des phrases, ce qu’ils déclenchent en nous par-delà la fable, par-delà nous… Et la mise à nu est ici d’autant plus fiévreuse que le metteur en scène a lui-même traduit Shakespeare, apportant à chaque scène non seulement une clarté, une simplicité renouvelées, mais une sensualité et une violence toutes théâtrales.
     On connaît l’antique et tragique histoire d’amour, d’ambition, de diplomatie et de guerre qui lia, un siècle avant Jésus-Christ, la reine d’Égypte Cléopâtre, le triumvir romain Marc Antoine et le futur empereur Auguste… Shakespeare en restitue à gros traits l’essentiel, s’attache surtout aux ambivalences, aux contradictions qui hantent ses personnages. Jusqu’à les anéantir. Et avec eux, peut-être, un monde ancien, l’Orient, que l’Occident, déjà, est en train de menacer ; avec qui, déjà, il faut inventer de nouveaux rapports… Sans faire du dramaturge un visionnaire de la géopolitique – ni un feuilletoniste de sitcom historique –, Mesguich s’attache à faire résonner le texte dans toutes ses couches et sous-couches… On sort du spectacle plus intelligent, l’esprit content. On a découvert aussi un superbe acteur, Mathieu Marie, lyrique, bouleversant de force et de fragilité. Autour de lui, une vaillante distribution, dont Sarah et William… Mesguich. Bon sang ne peut mentir…


Radio et télévision

« Fictions / Théâtre et Cie », par Blandine Masson, France Culture, création radiophonique de Jacques Taroni, dirigée par Daniel Mesguich, enregistrée en direct et en public, dimanche 23 décembre 2012 de 21h à 23h