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  Apologie de la fuite

  Léonid Guirchovitch

  Roman
Traduit du russe par Luba Jurgenson

  640 pages
28 €
ISBN : 2-86432-427-X

Résumé

    S’il fallait user des catégories littéraires classiques, Apologie de la fuite pourrait être lu comme un roman d’éducation : c’est l’histoire d’un adolescent aux prises avec le monde des adultes. Preis a perdu sa mère lorsqu’il était bébé (on lui a dit qu’elle s’était noyée), et a été élevé par son père, remarié avec une indigène. Preis est peintre. Son enfance s’est déroulée dans la contrée imaginaire d’Ijma, située dans une région perdue de la Sibérie et peuplée pour une part d’indigènes, mais surtout de… Juifs soviétiques, relégués ici en 1953, comme ce fut prévu par Staline. Livrés à eux-mêmes, les survivants reproduisent un mode de vie qui devient la quintessence du modèle soviétique. Le langage, surtout, est l’objet d’étranges déformations : les mots empruntés à la propagande, transportés loin de la source du pouvoir, vivent leur aventure propre, qui atteint à la folie.
    Le livre, sur lequel plane l’ombre de Chostakovitch, a une structure musicale. Il conjugue une réflexion des plus subtiles sur la question de l’identité à une aventure de langage déstabilisante cocasse et jubilatoire.



Extrait du texte

     Fijma n’avait jamais connu cela. Coupés du monde extérieur, les exilés ne pouvaient imaginer aucune issue, même théorique. Et ils n’avaient pas tort. La réussite des grandes captivités n’est pas toujours affaire de mystification. Il ne suffit pas que les geôliers feignent l’omnipotence pour puiser ensuite une force réelle dans la prétendue « complicité de la victime », idée-clé de toutes les anti-utopies, mais qui n’en est pas moins de la littérature ! En tout cas, dans la vie on voit des exceptions. Fijma en était une. Ses habitants, ne comprenant pas à quel point ils étaient coupés du reste de l’humanité, sous-estimaient leurs geôliers sans nourrir pour autant le moindre espoir d’évasion. La taïga était un bien meilleur gardien que ne l’eussent été des mitraillettes. Il n’y avait ni routes ni autres voies d’accès. Les « voies stratégiques de communication », frayées en toute hâte, avaient été presque aussitôt avalées par la forêt. De loin en loin, un hélicoptère se posait sur ce petit carré de civilisation… Mais l’essentiel, les gens l’ignoraient, grâce à ceux qui, à mille lieues de là, veillaient – pour leur bien, s’entend – à ce que la bonne tradition des œillères soit maintenue. Comme on le sait, dans les écoles de Fijma on avait supprimé la géographie. Les cartes, les atlas, les encyclopédies et même les mappemondes avaient été retirés de la circulation. Un petit plan au 1/10, dessiné à la main – histoire de guider un visiteur qui débarquait –, était devenu un objet subversif. Les gens, atteints d’espionnite aiguë et habitués à associer les mots « carte », « région », « plan » à des notions comme « sabotage », « secret d’État », « zone militaire », n’y voyaient rien d’étrange. Seul ce qui est nouveau paraît étrange. De plus, il y avait une explication savante à ce qui arrivait, deux même, fournies aux cadres du Parti par les spécialistes des relations internationales. Primo, vu la situation, la géographie avait perdu tout intérêt pratique, au contraire, elle ne pouvait que développer chez le relégué un complexe d’infériorité. Secundo, les cartes pouvaient servir en cas d’évasion. (Cette dernière hypothèse ne pouvait, franchement, être prise en compte que par un esprit particulièrement lumineux.) Voici l’histoire drôle qui circulait : un Juif s’était procuré tout ce qu’il fallait pour fuir, provisions, skis, tenue de camouflage, mais il ne se décidait toujours pas. Quand on lui demandait pourquoi, il répondait : « Il me manque la carte de l’hémisphère ouest. » Bref, qu’on soit une grosse tête ou un imbécile, on ne comprend pas pourquoi la géographie, la plus humble des disciplines scolaires, a pris place, tout d’un coup, au milieu des fripouilles comme la génétique, la cybernétique ou la psychanalyse. Mais trêve de devinettes, revenons à la métropole. Que s’y passait-il pendant que les institutrices abattaient des arbres et construisaient des écoles ? Au début, tout s’était déroulé rigoureusement selon le plan : il s’agissait de créer, dans une région forestière grande comme huit fois la France, le territoire autonome de Fijma avec une population juive d’environ un million d’habitants (estimation approximative du nombre des survivants). On privilégierait l’industrie lourde et la structure administrative traditionnelle qui réservait tous les postes de prestige aux cadres locaux. Ainsi, on nomma premier secrétaire du Comité de la région le grand chaman, le camarade Oïgy. Celui-ci – une grosse légume qui ne se déplaçait pas pour un oui ou pour un non – refusa de quitter son arbre. Le deuxième secrétaire, le camarade Guéorguiev, n’en fut pas chagriné pour autant. Guéorguiev jouait d’ailleurs lui-même les officiers fantômes, il s’enfilait verre après verre en attendant que l’armée transmette enfin les rênes du pouvoir aux représentants du Parti et des Soviets et qu’elle s’en aille aux Indes, au Pakistan ou autres Balkans, peu importe, Allah est grand ! C’est ce qui finit par arriver, mais pas exactement de la façon dont Guéorguiev l’avait souhaité.



Extraits de presse

   La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mars 2005
   Les héritiers de Gogol, de Dostoïevski et de l’URSS
   par Christian Mouze

  […] La bonne humeur et l’alacrité de Léonid Guirchovitch sont aussi du côté gogolien de la littérature russe. Apologie de la fuite (1998), traduit chez Verdier par Luba Jurgenson, est un roman extraordinairement riche et touffu. L’art (musique, peinture), la Russie et la judéité, sur le mode de l’humour, en sont les thèmes. L’action se passe dans la colonie juive d’Ijna, au cœur du territoire autonome de Fijma, une région imaginaire de Sibérie extrême-orientale (mais le lecteur se souvient du Birobidjan), puis à Novograd (Leningrad) où le héros, Preis, se retrouve un peu comme le Persan à Paris. La société juive d’Ijna est une imitation parodique de la société soviétique, de son mode de vie, de son organisation et de son langage. Elle continue de fonctionner, en quelque sorte à vide, après la chute du communisme. Coupée des sources du mal, mais celles-ci n’ont plus besoin d’agir : la colonie est définitivement contaminée, chloroformée. « D’ailleurs, qui chercherait encore un sens aux paroles ? » Seul Preis, désireux de se présenter au concours d’entrée de l’Académie de Novograd, réussit à sortir, ses tableaux sous le bras. Ce qui ne manque pas de poser problème aux autorités centrales, la région d’Ijna devant rester à tout prix secrète, soviétique, juive, « ignorante, elle-même oubliée du monde ». Les déportés d’Ijna sont d’ailleurs devenus une colonie volontaire, fiers de leur ancienneté dans un exil forcé, telle « Roujina Bsène, une bolchevik sans parti » : « Il va de soi que Bsène était une ardente patriote d’Ijna, une de ces saintes idiotes qui, ayant manqué se faire hacher menu, passent leur vie à louer le hachoir. »
   Le burlesque et l’absurde se font sans cesse écho. Mais Guirchovitch se livre aussi à de longues considérations sur ses héros, au détriment parfois de leur vie. Analyses et digressions peuvent la gêner. Surtout dans la première partie, l’auteur intervient sans cesse à propos de ses personnages. Il les lit avant que nous ne les lisions et nous livre ses réflexions, leur résultat. Il scelle ce qui devrait être ouvert. Le titre français Apologie souligne bien cet aspect de discours. Même les situations loufoques sont parfois présentées sous le verre du commentaire, alors qu’on aimerait un contact plus direct avec leur chaleur. Il y a une foultitude d’allusions, de références (histoire, littérature, arts) qui font de ce roman une somme profuse. Guirchovitch veut brasser beaucoup de choses. Le titre russe est simplement le nom du héros, Preis, et a l’avantage de recentrer l’intérêt sur ses aventures qui sont, dans la deuxième partie à Novograd, une réussite. Décalages, quiproquos sont désopilants. La légèreté et l’humour emportent le lecteur. Guirchovitch donne un tableau picaresque de la fin prolongée de l’URSS et des débuts de la Russie nouvelle, une Russie inévitablement complexe, mêlée et sa vie sociale déjetée. « Nous vivons aujourd’hui dans une Russie libérée et peut-être vivrons-nous un jour dans une Russie libre. » […]



   Zurban, 16 mars 2005
   Les jambes à son cou
   par Fabienne Jacob

   « Oh ! Notre Preis est un grand original », dit le professeur. Si « Notre » et « grand » présagent une bonne note, « original » gâche tout. De fait, des bizarreries, l’élève Preis, mis au ban par ses professeurs, en a plein le cartable. Il se trimballe, par exemple, avec un gros éclat de verre où s’est logée une bulle d’air. A la grande récré, il plonge son cristal magique dans un seau de peinture. Une expérience censée démontrer que ce qu’on ne voit pas peut exister malgré tout.
   Et donne la main à la femme. L’air de sa classe est si saturé de langue de bois que si l’on respecte les consignes des enseignants, on accède à la convention pure, qui n’est jamais, il faut bien le dire, très éloignée du ridicule. À l’école de Preis, l’enseignement de la géographie est proscrit. Résultat, les élèves n’ont jamais vu une carte de leur vie, ignorent tout de leur situation. En revanche, le latin, lui, est enseigné car c’est une langue morte. L’éducation sexuelle se résume à « L’homme saute par-dessus le fossé et donne la main à la femme » ! Autre curiosité, pour avoir l’aval de la commission qui doit juger ses tableaux, l’adolescent Preis, devenu peintre, doit présenter ces derniers sous leur meilleur jour, et les tenir d’une certaine façon devant le jury au risque d’être recalé. Cadre de cette école normative à l’excès, la contrée imaginaire d’Ijma en Sibérie, peuplée d’indigènes et de Juifs soviétiques relégués là par Staline en 1953 (on note au passage que ce dernier a réellement tenté de mettre ce projet à exécution). Coupés du reste du pays, vivant en autarcie, les survivants d’Ijma ont construit une société qui est une sorte de quintessence du modèle soviétique. Le résultat est cocasse et monstrueux. Le langage est fondé sur des mots empruntés à la propagande, mais transporté loin du pouvoir central, confine à la folie. Pour preuve, ces I.V.E., Indices de voisinage étranges…
   Roman ample, réservoir à questions inépuisables, Apologie de la fuite, sur lequel plane l’ombre de Chostakovitch, est un livre désarçonnant qui ne se laisse pas facilement domestiquer. Il faut un temps d’adaptation pour goûter son propos, qui sous une grosse couche d’absurde cache une réflexion profonde sur la conservation de l’identité en milieu hostile. Autre charme du roman, sa structure musicale. Normal, l’auteur, Léonid Guirchovitch est premier violon à l’Opéra de Hanovre.



   VSD, 10-16 mars 2005
   Petite fuite en « Je » majeur

   Le jeune Preis veut devenir peintre. Considéré comme un toqué, il vit avec son père et sa belle-mère dans une contrée inconnue des cartes : Ijma. C’est là qu’ont été relégués les Juifs sous Staline. Par un hasard merveilleux, l’artiste est autorisé à poursuivre ses études dans la grande ville de Novograd. Son identité lui vaudra de bien étranges mésaventures. Construit comme une fresque, Apologie de la fuite oscille entre le burlesque et la tragédie. Peintre, dessinateur et musicien, le romancier russe Léonid Guirchovitch est invité au 25e salon du livre, qui se tient à Paris, du 18 au 23 mars.



   Le Monde, mercredi 28 décembre 2004
   Léonid Guirchovitch, la plume et l’archet
   par Florence Noiville

   Peintre et dessinateur, l’écrivain russe, installé en Allemagne, auteur d’un essai sur la musique et de plusieurs romans, dont Apologie de la fuite, est premier violon à l’Orchestre de Hanovre.

   Les êtres les plus complexants peuvent être aussi les plus complexés. Léonid Guirchovitch en est un bel exemple. Écrivain, auteur de plusieurs romans et d’un essai sur la musique, premier violon à l’Orchestre de Hanovre, peintre et dessinateur hors pair, cet ex-enfant prodige, manifestement chéri de toutes les muses de l’Olympe, préfère décrire son parcours sur le mode de l’autodérision. « Je suis né en 1948 dans un pays barricadé sur lui-même, l’URSS. J’étais juif. Mon enfance a coïncidé avec les pires heures de l’antisémitisme stalinien. À tous ces problèmes s’en est ajouté un autre : j’ai toujours été gros. Enfin, à 18 ans, j’ai perdu tous mes cheveux. À partir de ce jour, je dois dire que tout m’est devenu égal… »
   Avec ses yeux bleus tout ronds, son crâne entièrement lisse et son humour ravageur, Léonid Guirchovitch fait penser à un Woody Allen russe – un mélange d’ironie constante et de sérieux absolu.
   De passage à Paris pour la sortie de son roman Apologie de la fuite (le premier traduit en français, magnifiquement, par Luba Jurgenson), l’homme conclut, comme pour lui-même : « Le fait d’avoir été un enfant complexé m’a néanmoins permis d’élaborer des défenses psychiques fortes. Du coup, j’ai les nerfs très solides. »
   Les nerfs solides : c’était la moindre des choses pour survivre dans cette Union soviétique des années 1950. Léonid Guirchovitch décrit « une sorte de terreur familiale », tant il était, dit-il, « honteux d’être juif ». Seule rédemption possible, la musique. Son père, violoniste dans l’Orchestre philharmonique de Leningrad dont Evgueni Mravinski était le directeur musical, et sa mère, professeur d’alto, l’inscrivent dans le très élitiste Conservatoire de la ville. Pour ces élèves hors normes, le régime a un projet d’avenir : ils seront la vitrine, la fierté de l’Union soviétique.
   Mais le jeune Léonid ne l’entend pas de cette oreille. À 13 ans, il se rebelle et décide d’être, au contraire, « un artiste maudit : un peintre qui dormirait sous les ponts et serait reconnu à sa mort, comme Van Gogh ». Cette décision coïncide avec un relatif dégel de la politique culturelle en URSS. L’adolescent découvre Picasso, les impressionnistes et connaît tous les Matisse du Musée de l’Ermitage. Il lit Maïakovski et se récite par cœur le poème sur Paris d’Ossip Mandelstam – 1923, « Bien mieux que les pigeons, me parlent les pavés… ». Il rêve d’aller peindre dans cette ville qu’il voit comme « la quintessence du bonheur ».
   Mais à 15 ans, nouveau revirement. Dans un kiosque, sur un quai de gare, Guirchovitch a acheté le Docteur Faustus de Thomas Mann. « Je n’étais pas capable de le lire, mais j’étais capable d’être bouleversé. » Bouleversé par le destin du compositeur Adrian Leverkühn, le héros de Mann, et par la course à l’abîme de cet artiste prisonnier de ses démons. « Ce jour-là, la France et la peinture sont passées au second plan, note-t-il. Seules se sont mises à compter l’Allemagne, la musique et la littérature. Ou plutôt la musique qui passait par la littérature. »
   À Leningrad, Léonid Guirchovitch attend son heure. Il est entré à l’Orchestre philharmonique. Mais comme il refuse d’adhérer aux jeunesses communistes, il est interdit de tournées à l’étranger. « Tout le monde partait. Je restais seul, mais serein. J’étais persuadé que je quitterais l’URSS un jour ou l’autre et je préférais ne pas gâcher mes premiers moments de liberté en voyageant avec des mouchards du KGB. » En 1973, ses espoirs se réalisent, le voilà libre. Il s’installe en Israël d’abord, de 1973 à 1979, puis à Hanovre où il va pouvoir exprimer ce qu’il appelle « sa grande histoire d’amour avec le romantisme allemand », Hoffmann, Goethe, Novalis…
   Toute sa vie, Léonid Guirchovitch semble avoir cherché à réaliser la synthèse de ses dons : peindre la musique tout en écrivant la peinture. Avec Apologie de la fuite, il y réussit étonnamment en mettant au centre du jeu littéraire un peintre, Preis, qui lui ressemble comme un frère. Autour de lui, se conjuguent la vision d’un artiste absolument décalé, une véritable recherche sur le langage et une histoire ambitieuse où plane l’ombre de Chostakovitch.
   D’où la difficulté de résumer en quelques lignes cette entreprise foisonnante, qui se présente d’abord comme un Bildungsroman, un long commentaire du « cas Preis ». Aux yeux de tous, Preis est un « toqué ». Dès l’enfance, il ne réfléchit, ne pense ni ne voit comme les autres. « Son cheval de bataille, c’étaient les visages. Il maîtrisait, comme ses cinq doigts, les traits de plusieurs dizaines de types humains (...) auxquels répondaient des nuances psychologiques qu’on ne peut exprimer avec des mots, fût-ce de la parole d’artiste. Il connaissait bien des secrets dans ce domaine, par exemple, la double comptabilité de la ressemblance : celle des traits et celle des types. »
   L’une des grandes trouvailles de Guirchovitch est d’avoir situé son roman dans la contrée imaginaire d’Ijma, région perdue de Sibérie où de nombreux juifs furent déportés en 1953. Cette translation dans le temps et l’espace permet à l’auteur de jouer d’un effet d’étrangeté permanent. De même que dans la ville de Fijma les cartes de géographie ont été bannies de la circulation – « la génération de Preis imaginait la Terre comme un amoncellement chaotique de lieux et non comme la page d’un livre émaillée de grappes de villes et des pays accessibles à l’œil » –, de même Preis a banni la perspective de ses toiles. Ce qu’il veut avant tout, c’est « appréhender les choses en tant que telles, hors de toutes connexions ». Pour mieux répondre à la question qui le hante : qui suis-je ?
   Des connexions, des échos, des correspondances, des renvois, il y en a pourtant à chaque page dans ce livre gorgé d’érudition. Ici, on croise une pensée de Plotin, là deux vers de Tsvetaïeva. Gogol et Dostoïevski sont partout en filigrane, sans parler de Nabokov, dont Guirchovitch avoue avoir mis longtemps à se déprendre. Mais le résultat, comme les toiles de Preis, ne ressemble à rien de connu. « Lorsque j’ai, pour la première fois, traduit des passages de Guirchovitch, j’ai été frappée par la négation des filiations, remarque la traductrice de Guirchovitch, Luba Jurgenson, maître de conférences à Paris-IV. Globalement, il appartient certes au courant du postmodernisme, mais sa façon de prendre la réalité soviétique comme un objet d’art dérisoire le place complètement à part. Chez Guirchovitch, tout est simulacre et tout est vrai. »
   Après Apologie de la fuite, les éditions Verdier devraient continuer à traduire en français ce personnage inclassable qui s’impose décidément comme l’une des découvertes de 2004. Et ainsi devrait paraître, au cours de l’année 2006, Têtes interverties. L’homme revendique d’ailleurs cet imaginaire extérieur à tout mais capable de relier entre eux tous les savoirs. « Être un écrivain russe en exil, c’est se réfugier dans une sorte de langue morte. C’est passer du discours direct au discours indirect. Il y a un prisme qui me sépare du monde environnant. Cette distance correspond à mon organisation psychique, tout simplement. »

   Un enfant croqueur de saynètes du quotidien soviétique
   Dans l’édition russe d’Apologie de la fuite, l’éditeur a inséré des dessins du jeune Guirchovitch. Ce sont des saynètes du quotidien soviétique.
   Le petit Léonid, qui a entre 5 et 13 ans, croque avec une grande maîtrise tout ce qui l’entoure : un voyageur avec chapka et valise en carton attendant le métro, une file d’attente un jour de pénurie, sa nounou russe qui lui racontait Maupassant et Balzac et même un Lénine vaguement féroce avec barbichette en pointe.
   Son coup d’œil et de crayon est tel qu’on comprend qu’il ait pu hésiter entre deux formes d’expression, musicale et graphique. D’ailleurs bientôt, ce que Guirchovitch tentera de dessiner, c’est la musique elle-même. Baudelaire pensait que les couleurs, les parfums et les sons se répondent, Apollinaire accrochait des couleurs aux voyelles.
   Guirchovitch, à 14 ans, dessine la célèbre Sonate pour piano et violon de César Franck. « Je voyais un ciel d’un bleu éclatant comme dans les pommiers ou les cerisiers en fleur de Van Gogh. Simplement, à la place des fleurs, il y avait les briques blanches de l’architecture khrouchtchévienne. Cette sonate a beaucoup compté pour moi. Mon père (que l’on voit en photo dans l’édition russe en compagnie de Chostakovitch et Rostropovitch) la jouait merveilleusement, j’ai encore des enregistrements de lui. À l’époque, j’étais persuadé que les thèmes des troisième et quatrième mouvements reflétaient l’amour d’Odette de Crécy chez Proust. C’est seulement plus tard que j’ai appris que le modèle de Vinteuil n’était pas Franck mais Gabriel Fauré. »




   La Croix, jeudi 23 décembre 2004
   Guirchovitch ou la réalité détraquée
   par Jean-Maurice de Montrémy

   Staline avait tenté l’affaire en inventant le Birobidjan, « région autonome des juifs », du côté de la Mandchourie (1934). Ce fut un échec. Finalement – si l’on en croit Léonid Guirchovitch – le « Petit Père » a pourtant fini par réaliser son projet. Les juifs soviétiques, imagine-t-il, furent tardivement regroupés dans la République autonome d’Ijma, quelque part au fond de la Sibérie. Il s’agit, bien sûr, d’un secret d’État.
   L’Union soviétique a donc suivi son cours sans rien savoir de cette lointaine République. Quant aux Fijmes (les habitants d’Ijma), ils ignorent ce qui s’est passé en Union soviétique depuis leur relégation. Leur monde n’a pas changé. Ils vivent l’habituelle absurdie bureaucratique d’une lointaine province, les combines de survie, le cahin-caha. Leur langage, lui, s’est transformé. Loin, si loin, du centre, les Fijmes usent d’un tissu de soviétismes, une suite d’approximations où la terminologie des propagandes et autres emphases patriotiques sont livrées à elle-même. S’y mélange le jargon des autochtones, une peuplade vaguement chamanique sur laquelle sont venus se greffer les juifs.
   Tel est le monde du jeune Preis, un adolescent dont la mère est morte (mystérieusement), dont le père est un velléitaire mélancolique, et dont la belle-mère est une indigène analphabète, néanmoins directrice d’école. Preis se destine à la peinture dont il ne connaît bien sûr que les scènes classiques du réalisme socialiste : les machines, les usines, les ouvriers stakhanovistes, les champs de blé, l’avenir radieux, etc. Son rêve : quitter Ijma pour rejoindre la mythique Leningrad, dont son père a été jadis déporté.
   Le début d’Apologie de la fuite – écrit par Léonid Guirchovitch dans les années 1980 – laisse attendre l’un de ces romans sarcastiques et burlesques dont les écrivains des années Brejnev avaient le secret. Le lecteur se sent toutefois peu à peu saisi d’un sentiment d’étrangeté, comme si les bases de cet univers se dérobaient insensiblement et que tout tanguait.
   On évite, par exemple, de prononcer le nom de Staline. On l’évoque en nommant son secrétaire, Poskriobychev, à qui vont suppliques, dénonciations et motions louangeuses. Mais y a-t-il encore, là-bas, un Staline ? Y a-t-il même un Poskriobychev ? Leningrad s’appelle-t-elle encore, là-bas, Leningrad ? L’URSS est-elle encore l’URSS ?
   Peu à peu, le jeune Preis et le lecteur découvrent, au dehors d’Ijma, une Russie postsoviétique tout à fait imprévue. Car ce n’est pas celle que nous connaissons… Si le monde d’Ijma surprend par son réalisme détraqué, ce même détraquage atteint maintenant le monde « réel ». Le roman d’apprentissage tient ainsi du polar. Quelque chose ne va pas dans la réalité. Il faut démêler l’embrouille. Tout est ressemblant. Tout est pourtant différent. Le soviétisme se parodie lui-même. Mais le post-soviétisme soi-disant occidental joue en parallèle une mauvaise pièce pour vieux chevaux de retour. Une seule solution : la fuite, comme l’annonce le titre.
   Né en 1948 à Leningrad dans une famille de musiciens, Léonid Guirchovitch a quitté l’Union soviétique dans les années 1970 pour s’installer en Israël. Il vit néanmoins presque toute l’année en Allemagne, où il tient le pupitre de premier violon à l’Opéra de Hanovre. Son livre témoigne d’une profonde imprégnation musicale. Apologie de la fuite commence par une méditation critique sur l’œuvre de Dimitri Chostakovitch et sur les efforts exténuants que celui-ci dépensa pour ménager à la fois le soviétisme et son contraire. C’est pourtant Chostakovitch qu’évoque cet art où l’ampleur, le lyrisme, la noirceur, les grands envols et le sarcasme rivalisent avec la fantaisie mais aussi avec la rigueur des plus sévères contrepoints. Léonid Guirchovitch tranche ainsi sur la nouvelle génération russe, sans s’inscrire pour autant dans la tradition dissidente. Il exige de son lecteur un certain goût du combat, car tout, chez lui, ne se donne pas d’emblée. Mais l’enjeu en vaut la peine.


   Le Soir, vendredi 17 décembre 2004
   La littérature russe d’aujourd’hui, ou comment la vie s’écrit à l’Est
   par Pascale Haubruge

   Envie d’un roman ample, orchestral, où vous installer en douceur, pour quelques heures ? Allez donc voir de quelles harmonies se chauffe l’Apologie de la fuite de Léonid Guirchovitch.

   L’auteur, né en 1948 à Leningrad, ne vit plus en Russie depuis 1973 – année où, comme d’autres Juifs du pays, il a décidé de s’exiler. Ce musicien, aujourd’hui premier violon à l’opéra de Hanovre, réside en Allemagne depuis 1979, après quelques années passées en Israël. Il a gardé le russe pour patrie.
   Son Apologie de la fuite suit le parcours d’un nommé Preis, écolier à Ijma, contrée imaginaire de relégation des populations de seconde zone. Cet enfant, peintre en puissance, finit par « gagner », comme l’auteur, le droit de s’exiler.
   Le narrateur présente ledit Preis avec un détachement critique oscillant entre amitié et cynisme. Le fait que ce dernier soit dépeint comme un naïf orgueilleux doublé d’un idiot mystique nous le rend immédiatement sympathique, comme par un effet de solidarité.
   Comme Flaubert dit « Emma, c’est moi », note à ce propos l’auteur, de passage à Bruxelles, je peux évidemment dire à propos de Preis que c’est moi. Ce roman, je l’ai écrit il y a vingt ans. En exil, mais l’URSS était alors encore très forte. C’était comme rêver avec un crayon en main. De manière circonspecte, parce que parfois les rêves se réalisent... N’importe qui en ce bas monde a eu l’occasion de souffrir de bêtises qu’il a faites. Ce rapport critique du narrateur au personnage, c’est aussi une manière de m’engueuler moi-même – la haine de soi étant une facette de l’ambur de soi.
   Entre musique et littérature russe, il y a, selon le violoniste écrivain, un gouffre infranchissable qu’il comble pourtant avec art en plaçant son roman sous la protection tout à la fois thématique et organique de Chostakovitch. La Russie, avance-t-il, a été sommée de choisir entre Pouchkine et Mozart. Elle a choisi Pouchkine, la poésie, parce que la musique, liée à l’idée de débauche, était jugée incivique.
   Je suis entre les deux, entre deux feux, constate Léonid Guirchovitch, mi-sérieux mi-amusé, et le fait d’être juif aggrave encore mon cas. Ça me permet de parler tout à fait librement de certaines choses, entre autres de la manière qu’ont certains d’utiliser à tous crins l’accusation d’antisémitisme, de l’exploiter. Etant juif, je peux dire ça, écrire ça sans être aussitôt taxé, moi aussi, d’antisémitisme... Bien sûr, il y a des Juifs antisémites, mais je n’en suis pas un. Toute phobie de type nationaliste m’est étrangère.
   Ce regard de côté, ce jeu de l’auteur avec ses appartenances, donne du piquant à son roman. Il aborde avec humour la question des identités. Mais aussi de l’art. Entre autres.
   Récit d’initiation, quête de soi et d’une mère, celle de Preis étant, selon la légende, morte noyée dans les eaux glacées de la Petite Pataugeoire quand il était tout jeune –, Apologie de la fuite se répète, avance, fugue, puis revient en arrière.
   J’ai emprunté la forme de ce livre aux compositeurs, confirme l’auteur, qui a voulu illustrer romanesquement, émotionnellement, ce proverbe qui dit que la musique est l’âme du peuple russe. Pari réussi.


    L’Humanité, jeudi 18 novembre 2004
    L’art de la fugue dans la taïga
    par Alain Nicolas

    Destins croisés. Révélé à l’occasion de l’ouverture de la saison littéraire russe, Léonid Guirchovitch nous livre une prose picaresque et satirique.

    L’élève Léonti Preis est carrément considéré par ses camarades comme un « toqué » Une de ses petites manies est d’enterrer, une fois l’an, un « modèle ». Le « modèle » est une bille en verre dans laquelle on peut voir une bulle. Le jeu, qui n’en est pas un, consiste d’abord à plonger le « modèle » dans la peinture afin que l’existence même de la bulle devienne insoupçonnable. Bizarrerie d’écolier ? Bien sûr, qui n’a pas ses petits fétiches ? « Notre Preis », comme dit l’institutrice, n’en reste pas là. La bulle, le verre, la peinture, il en fait une théorie, qui démontre une intuition aiguë de ce qu’on appellerait, si on était savant, l’ontologie, la métaphysique de l’être. La bulle existe-t-elle pour ceux qui ne l’ont pas vue ? Les objets existent-ils en dehors de notre conscience ? Graves questions, fondamentales mêmes dans une société où le matérialisme est la référence absolue. Les bulles, pour Preis, sont aussi ce qui doit rester caché, l’intime, la pensée libre, les rêves, les désirs : « Un film donné en projection privée sur le revers des paupières, avec Jeanne dans le rôle principal. » « Notre Preis est un grand original », ne peut que constater l’institutrice.
    Que faire lorsqu’on est un enfant « original » au fin fond d’un petit village de l’« Ijma » ? L’Ijma est une région de Sibérie où ont un jour « émigré », et pas de leur plein gré, des centaines de milliers de juifs soviétiques. L’Ijma est un territoire imaginaire. Le reste de l’histoire ne l’est pas. Dans le contexte d’un antisémitisme qui atteint son apogée l’année même de la mort de Staline, survivre dans cette région où, de plus, face aux « Fijmiens », les « indigènes », les juifs faisaient figures de colonisateurs tout-puissants, relevait du tour de force. C’est là que se déroule l’enfance et l’adolescence de Léonti, orphelin d’une mère morte dans son enfance, élevé par son père remarié à une Fijmienne » parée des « meilleurs traits de la femme contemporaine ». Dès dix-sept ans, ses essais littéraires, consacrés aux années révolues, grâce à « la langue de bois dont l’air de la classe est littéralement saturé », atteignent « la convention pure ». Un paradoxe pour ce grand original, qui retourne contre eux-mêmes les stéréotypes dont il est gavé, pour accéder, avec la plus conventionnelle des formes, à la moins conformiste des pensées. Sans en être vraiment conscient, Preis mène sa guerre contre l’impuissance du passé, contre le présent. Le passé, pour lui, c’est l’enfance de son père, ce sont les circonstances de la mort de sa mère, que l’on dit noyée dans la « petite Pataugeoire ». Une métaphore politique et morale, évidemment, mais aussi une énigme, une histoire d’amour et de pouvoir, une intrigue policière dont l’élucidation progresse au fur et à mesure que Léonti Preis avance en âge et en assurance. Le passé, c’est aussi l’état d’une civilisation ancienne, qui avait perduré, et peut-être même progressé sous la première période du soviétisme, avant que l’antisémitisme stalinien des années cinquante, consacrant l’éviction des éléments juifs, ne précipite la Russie dans la culture traditionnelle, « la peinture sur écorce de bouleaux », comme le note l’auteur dans le « prélude de ce livre, consacré au drame de Chostakovitch, auteur officiel pas vraiment malgré lui, mais presque.
    Le roman de Guirchovitch se construit ainsi comme une pièce orchestrale où les destins croisés des artistes, Dimitri, le musicien – un écho du « grand symphoniste national » –, et Léonti, le peintre, composent une fugue – une fuite – dont l’entrelacement thématique se resserre en progressant vers un finale haletant, qu’il serait cruel de dévoiler. Rassurons-nous : cette construction rigoureuse et très maîtrisée, dont l’hétérogénéité est assumée, ne donne pas dans la cérébralité. Le réalisme du traitement des détails et la puissance fraternelle que l’auteur donne à chaque personnage emportent le lecteur dans un mouvement d’adhésion à cet adolescent étrange et familier, qui devient le héros d’un grand roman de formation digne des classiques du genre. Apologie de la fuite, par son sujet, celui du destin d’un peuple condensé dans le parcours de quelques protagonistes, se rattache aussi au courant historique et politique du roman russe du XXe siècle. On peut d’ailleurs s’amuser à le lire comme un « Jivago » inversé, un « Jivago » picaresque et satirique, sans trahir plus que cela l’intention de l’auteur. Une manière de dire le plaisir que prendra le lecteur à ces pages animées par la prose tendre et ironique d’une des révélations de cette génération que nous fait découvrir la saison russe à son ouverture.



    Les Inrockuptibles, 17-23 novembre 2004
    Sur le volcan
    par Judith Steiner

    Parmi les nombreux auteurs russes traduits en France ces derniers mois, Léonid Guirchovitch est une découverte majeure. Ce roman de 1998 interroge un monde postsoviétique en perpétuel trauma.

    C’est un de ces livres au seuil duquel on sait déjà qu’il faudra revenir pour, humblement, obstinément, forcer l’entrée, avec le respect et la ferveur acharnée qu’on accorde aux lieux sacrés. Un livre dont on sent immédiatement qu’il s’inscrit dans le paysage fantasmatique de la littérature contemporaine mondiale. Comme Sous le volcan de Malcolm Lowry, Apologie de la fuite est de ces romans inépuisables qui s’apprivoisent patiemment, ne révélant toute la virtuosité, la précision de leur structure et l’envergure de leur propos qu’à force de fréquentation et d’intimité.
    Juif ukrainien né en 1948 Léningrad, Léonid Guirchovitch n’avait jamais été publié en français. Atypique, son parcours aiguise la curiosité que suscite l’évidence de sa présence et de sa force romanesques violoniste au Philharmonique de Léningrad de 1969 à 1973, il émigre en Israël en 1974 avant de s’installer en Allemagne en 1980, où il est violon solo à l’opéra de Hanovre. Son œuvre ne paraît en Russie qu’après 1991, et Apologie de la fuite, qui date de 1998, s’impose instantanément comme un classique. Il faudrait pourtant ne pas se laisser impressionner. Ni par la densité de ces six cents pages, ni par l’incroyable tressage de références littéraires, poétiques, musicales, mythologiques, historiques et politiques qui sert de soubassement à ce récit d’apprentissage intrinsèquement classique, ni encore par l’autorité amusée – érudition ironique, colère rentrée, humour vachard – de l’auteur, qui plie la langue et tord la narration comme s’il prenait la réalité pour un punching-ball (toute petite vengeance). Ni même par l’étrangeté de la présence tutélaire et structurelle de Chostakovitch, néanmoins constamment contestée.
    Mais il faut affronter cette sorte de trac et plonger dans la drôle d’histoire finalement plutôt simple, bien qu’insensée – ou plutôt bourrée de sens jusqu’à la gueule – du jeune Preis, orphelin de mère, fils de raté, bon gars vaguement désorienté, attardé, génial, qui se cogne au monde, aux adultes, à l’altérité, et trouve un refuge, un filtre protecteur et transcendant, dans la peinture. « Autodidacte, il était voué à une autogenèse spirituelle. En attendant, il avait compris que même si Dieu n’existait pas et n’avait jamais existé, sa place restait vacante et devait être occupée par l’homme. »
    Preis, qui finira par « mérite(r) la citoyenneté littéraire petersbourgeoise », est né et vit à Ijma, improbable réserve naturelle, trou perdu imaginaire de Sibérie, où Staline a envoyé les Juifs soviétiques se faire oublier en 1953, sans anticiper le fatal choc des cultures avec la population indigène. Au cœur de cet isolement redoublé, dans les miasmes intellectuels de ce microcosme un rien grotesque, entre farce et mauvais rêve, renaît et s’épanouit l’aberration du modèle soviétique, véhicule de choix pour l’absurdité universelle.
    S’y cristallise aussi, entre mythe et folie, une symbolique dernière tribu perdue d’Israël, dans un récit éclaté, aussi drôle que désemparé, hanté par la poisseuse persistance d’un antisémitisme insolvable (« “Qu’ai-je donc fait à Dostoïevski ?” se demandait Preis ») et les mouvants méandres de l’identité juive. Et d’Ijma, de cette « petite pataugeoire » à la fois concrète et métaphorique, où s’est noyée la mère de Preis et avec elle une certaine notion d’avenir de l’humanité, jaillit le tableau saisissant d’une Russie postsoviétique dont les tentacules amputés continuent de chatouiller notre monde en perpétuel trauma. Tolstoï, Dostoïevski… Guirchovitch, on dirait que le grand roman russe n’est pas mort.


    Le Figaro littéraire, jeudi 11 novembre 2004
    L’avant-garde des arrière-pensées
    par Clémence Boulouque

    Premier violon à l’opéra de Hanovre, Léonid Guirchovitch signe, avec son Apologie de la fuite, un livre écrit en contrepoint, où littérature, musique et histoire soviétique composent sa singulière partition. Situé dans un lieu imaginaire et reculé de l’ancienne URSS, son roman résonne pourtant des accents d’un puissant réalisme, tant l’époque – la fin du stalinisme, avec son travail d’érosion des inconscients et des êtres – y est décrite avec précision.
    Né en 1948, à Saint-Pétersbourg, Léonid Guirchovitch semble avoir traqué au plus loin de ses souvenirs et d’une mémoire collective en quelque sorte assommée, les notes d’ambiance d’alors pour écrire, à l’irréel du passé, un roman de formation. Preis est né dans la cité d’Ijma, en Sibérie, où furent regroupés, en 1953, les juifs devenus l’obsession de Staline.
    Orphelin de mère, le jeune homme, avide de pureté et à la limite de l’autisme, vit avec son père et une belle-mère née dans le pays, une femme autoritaire, incapable de s’exprimer dans un idiome correct. La population, éloignée du pouvoir central, entretient un rapport délirant avec l’idéologie qui l’a brimée : les structures d’enseignement sont la réplique des encadrements soviétiques, la langue est pervertie par les débris de propagande, les identités se sont effritées.
    La narration, qui se fait sur le mode de la fugue, trace la vie de ce jeune peintre et de son milieu, la fin de ses études et la rivalité des enseignantes, le décès mystérieux de sa mère, la lutte avec les tabous pesant sur l’adolescence. Ne sont pas oubliés l’idéologie qui envahit tout, même le rapport à la nature. L’absurde rôde implacablement aux alentours – le monde est divisé entre les « technocrates » et les « lyriques », le directeur de la cantine a pour nom Empiffrovitch…
    « Lorsque la conscience collective est désespérément uniformisée, la schizophrénie de masse devient l’unique réaction saine. (...) Bizarrement, du fait de diverses réglementations écrites, orales ou insinuées, cette schizophrénie est interprétée par certains comme un état créateur idéal. Pourquoi pas ? L’arrière-pensée est un bon engrais pour l’art. (...) Mais comme son nom l’indique, l’arrière-pensée est située à l’arrière elle profite toujours à une surface qui se prétend profondeur. D’ailleurs, si aux pires époques, sous les pires tyrannies, on n’a pas cherché à l’extirper, ce n’est pas uniquement parce que les censeurs en ont besoin pour vivre (au moins autant que les maîtres des « textes codés » ont besoin de censeurs). C’est aussi parce que l’homme du commun ne la détecte pas. (...) »
    Méfiant face à la littérature engagée, face aux monstres sacrés, Léonid Guirchovitch fait de son livre un terrain miné pour les mythes, les mythologies nationales et autres conventions. Le fourmillement des références aux âges d’or et d’argent de la littérature russe et universelle, la charge contre Chostakovitch, les intertextes qui sont autant de courbettes, parfois narquoises, devant Pouchkine, l’érudition et l’irrévérence, imposent pour ce roman ambitieux une lecture lente mais gratifiante.
    La traduction et les notes de Luba Jurgenson – auxquelles il faut rendre hommage –, facilitent, accompagnent avec acuité la plongée folle dans une contrée qui, pour être de pure fiction, n’a eu, dans la réalité, tout au long de l’histoire, que de trop réelles répliques.