La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mars 2005
Les héritiers de Gogol, de Dostoïevski et de l’URSS
par Christian Mouze
[…] La bonne humeur et l’alacrité de Léonid Guirchovitch sont aussi du côté gogolien de la littérature russe. Apologie de la fuite
(1998), traduit chez Verdier par Luba Jurgenson, est un roman
extraordinairement riche et touffu. L’art (musique, peinture), la
Russie et la judéité, sur le mode de l’humour, en sont les thèmes.
L’action se passe dans la colonie juive d’Ijna, au cœur du territoire
autonome de Fijma, une région imaginaire de Sibérie extrême-orientale
(mais le lecteur se souvient du Birobidjan), puis à Novograd
(Leningrad) où le héros, Preis, se retrouve un peu comme le Persan à
Paris. La société juive d’Ijna est une imitation parodique de la
société soviétique, de son mode de vie, de son organisation et de son
langage. Elle continue de fonctionner, en quelque sorte à vide, après
la chute du communisme. Coupée des sources du mal, mais celles-ci n’ont
plus besoin d’agir : la colonie est définitivement contaminée,
chloroformée. « D’ailleurs, qui chercherait encore un sens aux paroles
? » Seul Preis, désireux de se présenter au concours d’entrée de
l’Académie de Novograd, réussit à sortir, ses tableaux sous le bras. Ce
qui ne manque pas de poser problème aux autorités centrales, la région
d’Ijna devant rester à tout prix secrète, soviétique, juive, «
ignorante, elle-même oubliée du monde ». Les déportés d’Ijna sont
d’ailleurs devenus une colonie volontaire, fiers de leur ancienneté
dans un exil forcé, telle « Roujina Bsène, une bolchevik sans parti » :
« Il va de soi que Bsène était une ardente patriote d’Ijna, une de ces
saintes idiotes qui, ayant manqué se faire hacher menu, passent leur
vie à louer le hachoir. »
Le burlesque et l’absurde se font sans cesse écho. Mais
Guirchovitch se livre aussi à de longues considérations sur ses héros,
au détriment parfois de leur vie. Analyses et digressions peuvent la
gêner. Surtout dans la première partie, l’auteur intervient sans cesse
à propos de ses personnages. Il les lit avant que nous ne les lisions
et nous livre ses réflexions, leur résultat. Il scelle ce qui devrait
être ouvert. Le titre français Apologie souligne bien cet
aspect de discours. Même les situations loufoques sont parfois
présentées sous le verre du commentaire, alors qu’on aimerait un
contact plus direct avec leur chaleur. Il y a une foultitude
d’allusions, de références (histoire, littérature, arts) qui font de ce
roman une somme profuse. Guirchovitch veut brasser beaucoup de choses.
Le titre russe est simplement le nom du héros, Preis, et a l’avantage
de recentrer l’intérêt sur ses aventures qui sont, dans la deuxième
partie à Novograd, une réussite. Décalages, quiproquos sont
désopilants. La légèreté et l’humour emportent le lecteur. Guirchovitch
donne un tableau picaresque de la fin prolongée de l’URSS et des débuts
de la Russie nouvelle, une Russie inévitablement complexe, mêlée et sa
vie sociale déjetée. « Nous vivons aujourd’hui dans une Russie libérée
et peut-être vivrons-nous un jour dans une Russie libre. » […]
Zurban, 16 mars 2005
Les jambes à son cou
par Fabienne Jacob
« Oh ! Notre Preis est un grand original », dit le
professeur. Si « Notre » et « grand » présagent une bonne note, «
original » gâche tout. De fait, des bizarreries, l’élève Preis, mis au
ban par ses professeurs, en a plein le cartable. Il se trimballe, par
exemple, avec un gros éclat de verre où s’est logée une bulle d’air. A
la grande récré, il plonge son cristal magique dans un seau de
peinture. Une expérience censée démontrer que ce qu’on ne voit pas peut
exister malgré tout.
Et donne la main à la femme. L’air de sa classe est si
saturé de langue de bois que si l’on respecte les consignes des
enseignants, on accède à la convention pure, qui n’est jamais, il faut
bien le dire, très éloignée du ridicule. À l’école de Preis,
l’enseignement de la géographie est proscrit. Résultat, les élèves
n’ont jamais vu une carte de leur vie, ignorent tout de leur situation.
En revanche, le latin, lui, est enseigné car c’est une langue morte.
L’éducation sexuelle se résume à « L’homme saute par-dessus le fossé et
donne la main à la femme » ! Autre curiosité, pour avoir l’aval de la
commission qui doit juger ses tableaux, l’adolescent Preis, devenu
peintre, doit présenter ces derniers sous leur meilleur jour, et les
tenir d’une certaine façon devant le jury au risque d’être recalé.
Cadre de cette école normative à l’excès, la contrée imaginaire d’Ijma
en Sibérie, peuplée d’indigènes et de Juifs soviétiques relégués là par
Staline en 1953 (on note au passage que ce dernier a réellement tenté
de mettre ce projet à exécution). Coupés du reste du pays, vivant en
autarcie, les survivants d’Ijma ont construit une société qui est une
sorte de quintessence du modèle soviétique. Le résultat est cocasse et
monstrueux. Le langage est fondé sur des mots empruntés à la
propagande, mais transporté loin du pouvoir central, confine à la
folie. Pour preuve, ces I.V.E., Indices de voisinage étranges…
Roman ample, réservoir à questions inépuisables, Apologie de la fuite,
sur lequel plane l’ombre de Chostakovitch, est un livre désarçonnant
qui ne se laisse pas facilement domestiquer. Il faut un temps
d’adaptation pour goûter son propos, qui sous une grosse couche
d’absurde cache une réflexion profonde sur la conservation de
l’identité en milieu hostile. Autre charme du roman, sa structure
musicale. Normal, l’auteur, Léonid Guirchovitch est premier violon à
l’Opéra de Hanovre.
VSD, 10-16 mars 2005
Petite fuite en « Je » majeur
Le jeune Preis veut devenir peintre. Considéré comme un
toqué, il vit avec son père et sa belle-mère dans une contrée inconnue
des cartes : Ijma. C’est là qu’ont été relégués les Juifs sous Staline.
Par un hasard merveilleux, l’artiste est autorisé à poursuivre ses
études dans la grande ville de Novograd. Son identité lui vaudra de
bien étranges mésaventures. Construit comme une fresque, Apologie de la fuite
oscille entre le burlesque et la tragédie. Peintre, dessinateur et
musicien, le romancier russe Léonid Guirchovitch est invité au 25e salon du livre, qui se tient à Paris, du 18 au 23 mars.
Le Monde, mercredi 28 décembre 2004
Léonid Guirchovitch, la plume et l’archet
par Florence Noiville
Peintre et dessinateur, l’écrivain russe, installé en
Allemagne, auteur d’un essai sur la musique et de plusieurs romans, dont Apologie de la fuite, est premier violon à l’Orchestre de Hanovre.
Les êtres les plus complexants peuvent être aussi les plus
complexés. Léonid Guirchovitch en est un bel exemple. Écrivain, auteur
de plusieurs romans et d’un essai sur la musique, premier violon à
l’Orchestre de Hanovre, peintre et dessinateur hors pair, cet ex-enfant
prodige, manifestement chéri de toutes les muses de l’Olympe, préfère
décrire son parcours sur le mode de l’autodérision. « Je suis né en
1948 dans un pays barricadé sur lui-même, l’URSS. J’étais juif. Mon
enfance a coïncidé avec les pires heures de l’antisémitisme stalinien.
À tous ces problèmes s’en est ajouté un autre : j’ai toujours été gros.
Enfin, à 18 ans, j’ai perdu tous mes cheveux. À partir de ce jour, je
dois dire que tout m’est devenu égal… »
Avec ses yeux bleus tout ronds, son crâne entièrement
lisse et son humour ravageur, Léonid Guirchovitch fait penser à un
Woody Allen russe – un mélange d’ironie constante et de sérieux absolu.
De passage à Paris pour la sortie de son roman Apologie de la fuite
(le premier traduit en français, magnifiquement, par Luba Jurgenson),
l’homme conclut, comme pour lui-même : « Le fait d’avoir été un enfant
complexé m’a néanmoins permis d’élaborer des défenses psychiques
fortes. Du coup, j’ai les nerfs très solides. »
Les nerfs solides : c’était la moindre des choses pour
survivre dans cette Union soviétique des années 1950. Léonid
Guirchovitch décrit « une sorte de terreur familiale », tant il était,
dit-il, « honteux d’être juif ». Seule rédemption possible, la musique.
Son père, violoniste dans l’Orchestre philharmonique de Leningrad dont
Evgueni Mravinski était le directeur musical, et sa mère, professeur
d’alto, l’inscrivent dans le très élitiste Conservatoire de la ville.
Pour ces élèves hors normes, le régime a un projet d’avenir : ils
seront la vitrine, la fierté de l’Union soviétique.
Mais le jeune Léonid ne l’entend pas de cette oreille. À
13 ans, il se rebelle et décide d’être, au contraire, « un artiste
maudit : un peintre qui dormirait sous les ponts et serait reconnu à sa
mort, comme Van Gogh ». Cette décision coïncide avec un relatif dégel
de la politique culturelle en URSS. L’adolescent découvre Picasso, les
impressionnistes et connaît tous les Matisse du Musée de l’Ermitage. Il
lit Maïakovski et se récite par cœur le poème sur Paris d’Ossip
Mandelstam – 1923, « Bien mieux que les pigeons, me parlent les pavés…
». Il rêve d’aller peindre dans cette ville qu’il voit comme « la
quintessence du bonheur ».
Mais à 15 ans, nouveau revirement. Dans un kiosque, sur un quai de gare, Guirchovitch a acheté le Docteur Faustus
de Thomas Mann. « Je n’étais pas capable de le lire, mais j’étais
capable d’être bouleversé. » Bouleversé par le destin du compositeur
Adrian Leverkühn, le héros de Mann, et par la course à l’abîme de cet
artiste prisonnier de ses démons. « Ce jour-là, la France et la
peinture sont passées au second plan, note-t-il. Seules se sont mises à
compter l’Allemagne, la musique et la littérature. Ou plutôt la musique
qui passait par la littérature. »
À Leningrad, Léonid Guirchovitch attend son heure. Il est
entré à l’Orchestre philharmonique. Mais comme il refuse d’adhérer aux
jeunesses communistes, il est interdit de tournées à l’étranger. « Tout
le monde partait. Je restais seul, mais serein. J’étais persuadé que je
quitterais l’URSS un jour ou l’autre et je préférais ne pas gâcher mes
premiers moments de liberté en voyageant avec des mouchards du KGB. »
En 1973, ses espoirs se réalisent, le voilà libre. Il s’installe en
Israël d’abord, de 1973 à 1979, puis à Hanovre où il va pouvoir
exprimer ce qu’il appelle « sa grande histoire d’amour avec le
romantisme allemand », Hoffmann, Goethe, Novalis…
Toute sa vie, Léonid Guirchovitch semble avoir cherché à
réaliser la synthèse de ses dons : peindre la musique tout en écrivant
la peinture. Avec Apologie de la fuite, il y réussit
étonnamment en mettant au centre du jeu littéraire un peintre, Preis,
qui lui ressemble comme un frère. Autour de lui, se conjuguent la
vision d’un artiste absolument décalé, une véritable recherche sur le
langage et une histoire ambitieuse où plane l’ombre de Chostakovitch.
D’où la difficulté de résumer en quelques lignes cette entreprise foisonnante, qui se présente d’abord comme un Bildungsroman,
un long commentaire du « cas Preis ». Aux yeux de tous, Preis est un «
toqué ». Dès l’enfance, il ne réfléchit, ne pense ni ne voit comme les
autres. « Son cheval de bataille, c’étaient les visages. Il maîtrisait,
comme ses cinq doigts, les traits de plusieurs dizaines de types
humains (...) auxquels répondaient des nuances psychologiques qu’on ne
peut exprimer avec des mots, fût-ce de la parole d’artiste. Il
connaissait bien des secrets dans ce domaine, par exemple, la double
comptabilité de la ressemblance : celle des traits et celle des types. »
L’une des grandes trouvailles de Guirchovitch est d’avoir
situé son roman dans la contrée imaginaire d’Ijma, région perdue de
Sibérie où de nombreux juifs furent déportés en 1953. Cette translation
dans le temps et l’espace permet à l’auteur de jouer d’un effet
d’étrangeté permanent. De même que dans la ville de Fijma les cartes de
géographie ont été bannies de la circulation – « la génération de Preis
imaginait la Terre comme un amoncellement chaotique de lieux et non
comme la page d’un livre émaillée de grappes de villes et des pays
accessibles à l’œil » –, de même Preis a banni la perspective de ses
toiles. Ce qu’il veut avant tout, c’est « appréhender les choses en
tant que telles, hors de toutes connexions ». Pour mieux répondre à la
question qui le hante : qui suis-je ?
Des connexions, des échos, des correspondances, des
renvois, il y en a pourtant à chaque page dans ce livre gorgé
d’érudition. Ici, on croise une pensée de Plotin, là deux vers de
Tsvetaïeva. Gogol et Dostoïevski sont partout en filigrane, sans parler
de Nabokov, dont Guirchovitch avoue avoir mis longtemps à se déprendre.
Mais le résultat, comme les toiles de Preis, ne ressemble à rien de
connu. « Lorsque j’ai, pour la première fois, traduit des passages de
Guirchovitch, j’ai été frappée par la négation des filiations, remarque
la traductrice de Guirchovitch, Luba Jurgenson, maître de conférences à
Paris-IV. Globalement, il appartient certes au courant du
postmodernisme, mais sa façon de prendre la réalité soviétique comme un
objet d’art dérisoire le place complètement à part. Chez Guirchovitch,
tout est simulacre et tout est vrai. »
Après Apologie de la fuite, les éditions Verdier
devraient continuer à traduire en français ce personnage inclassable
qui s’impose décidément comme l’une des découvertes de 2004. Et ainsi
devrait paraître, au cours de l’année 2006, Têtes interverties.
L’homme revendique d’ailleurs cet imaginaire extérieur à tout mais
capable de relier entre eux tous les savoirs. « Être un écrivain russe
en exil, c’est se réfugier dans une sorte de langue morte. C’est passer
du discours direct au discours indirect. Il y a un prisme qui me sépare
du monde environnant. Cette distance correspond à mon organisation
psychique, tout simplement. »
Un enfant croqueur de saynètes du quotidien soviétique
Dans l’édition russe d’Apologie de la fuite, l’éditeur a inséré des dessins du jeune Guirchovitch. Ce sont des saynètes du quotidien soviétique.
Le petit Léonid, qui a entre 5 et 13 ans, croque avec une
grande maîtrise tout ce qui l’entoure : un voyageur avec chapka et
valise en carton attendant le métro, une file d’attente un jour de
pénurie, sa nounou russe qui lui racontait Maupassant et Balzac et même
un Lénine vaguement féroce avec barbichette en pointe.
Son coup d’œil et de crayon est tel qu’on comprend qu’il
ait pu hésiter entre deux formes d’expression, musicale et graphique.
D’ailleurs bientôt, ce que Guirchovitch tentera de dessiner, c’est la
musique elle-même. Baudelaire pensait que les couleurs, les parfums et
les sons se répondent, Apollinaire accrochait des couleurs aux voyelles.
Guirchovitch, à 14 ans, dessine la célèbre Sonate pour piano et violon
de César Franck. « Je voyais un ciel d’un bleu éclatant comme dans les
pommiers ou les cerisiers en fleur de Van Gogh. Simplement, à la place
des fleurs, il y avait les briques blanches de l’architecture
khrouchtchévienne. Cette sonate a beaucoup compté pour moi. Mon père
(que l’on voit en photo dans l’édition russe en compagnie de
Chostakovitch et Rostropovitch) la jouait merveilleusement, j’ai encore
des enregistrements de lui. À l’époque, j’étais persuadé que les thèmes
des troisième et quatrième mouvements reflétaient l’amour d’Odette de
Crécy chez Proust. C’est seulement plus tard que j’ai appris que le
modèle de Vinteuil n’était pas Franck mais Gabriel Fauré. »
La Croix, jeudi 23 décembre 2004
Guirchovitch ou la réalité détraquée
par Jean-Maurice de Montrémy
Staline avait tenté l’affaire en inventant le Birobidjan,
« région autonome des juifs », du côté de la Mandchourie (1934). Ce fut
un échec. Finalement – si l’on en croit Léonid Guirchovitch – le «
Petit Père » a pourtant fini par réaliser son projet. Les juifs
soviétiques, imagine-t-il, furent tardivement regroupés dans la
République autonome d’Ijma, quelque part au fond de la Sibérie. Il
s’agit, bien sûr, d’un secret d’État.
L’Union soviétique a donc suivi son cours sans rien savoir
de cette lointaine République. Quant aux Fijmes (les habitants d’Ijma),
ils ignorent ce qui s’est passé en Union soviétique depuis leur
relégation. Leur monde n’a pas changé. Ils vivent l’habituelle absurdie
bureaucratique d’une lointaine province, les combines de survie, le
cahin-caha. Leur langage, lui, s’est transformé. Loin, si loin, du
centre, les Fijmes usent d’un tissu de soviétismes, une suite
d’approximations où la terminologie des propagandes et autres emphases
patriotiques sont livrées à elle-même. S’y mélange le jargon des
autochtones, une peuplade vaguement chamanique sur laquelle sont venus
se greffer les juifs.
Tel est le monde du jeune Preis, un adolescent dont la
mère est morte (mystérieusement), dont le père est un velléitaire
mélancolique, et dont la belle-mère est une indigène analphabète,
néanmoins directrice d’école. Preis se destine à la peinture dont il ne
connaît bien sûr que les scènes classiques du réalisme socialiste : les
machines, les usines, les ouvriers stakhanovistes, les champs de blé,
l’avenir radieux, etc. Son rêve : quitter Ijma pour rejoindre la
mythique Leningrad, dont son père a été jadis déporté.
Le début d’Apologie de la fuite – écrit par Léonid
Guirchovitch dans les années 1980 – laisse attendre l’un de ces romans
sarcastiques et burlesques dont les écrivains des années Brejnev
avaient le secret. Le lecteur se sent toutefois peu à peu saisi d’un
sentiment d’étrangeté, comme si les bases de cet univers se dérobaient
insensiblement et que tout tanguait.
On évite, par exemple, de prononcer le nom de Staline. On
l’évoque en nommant son secrétaire, Poskriobychev, à qui vont
suppliques, dénonciations et motions louangeuses. Mais y a-t-il encore,
là-bas, un Staline ? Y a-t-il même un Poskriobychev ? Leningrad
s’appelle-t-elle encore, là-bas, Leningrad ? L’URSS est-elle encore
l’URSS ?
Peu à peu, le jeune Preis et le lecteur découvrent, au
dehors d’Ijma, une Russie postsoviétique tout à fait imprévue. Car ce
n’est pas celle que nous connaissons… Si le monde d’Ijma surprend par
son réalisme détraqué, ce même détraquage atteint maintenant le monde «
réel ». Le roman d’apprentissage tient ainsi du polar. Quelque chose ne
va pas dans la réalité. Il faut démêler l’embrouille. Tout est
ressemblant. Tout est pourtant différent. Le soviétisme se parodie
lui-même. Mais le post-soviétisme soi-disant occidental joue en
parallèle une mauvaise pièce pour vieux chevaux de retour. Une seule
solution : la fuite, comme l’annonce le titre.
Né en 1948 à Leningrad dans une famille de musiciens,
Léonid Guirchovitch a quitté l’Union soviétique dans les années 1970
pour s’installer en Israël. Il vit néanmoins presque toute l’année en
Allemagne, où il tient le pupitre de premier violon à l’Opéra de
Hanovre. Son livre témoigne d’une profonde imprégnation musicale.
Apologie de la fuite commence par une méditation critique sur l’œuvre
de Dimitri Chostakovitch et sur les efforts exténuants que celui-ci
dépensa pour ménager à la fois le soviétisme et son contraire. C’est
pourtant Chostakovitch qu’évoque cet art où l’ampleur, le lyrisme, la
noirceur, les grands envols et le sarcasme rivalisent avec la fantaisie
mais aussi avec la rigueur des plus sévères contrepoints. Léonid
Guirchovitch tranche ainsi sur la nouvelle génération russe, sans
s’inscrire pour autant dans la tradition dissidente. Il exige de son
lecteur un certain goût du combat, car tout, chez lui, ne se donne pas
d’emblée. Mais l’enjeu en vaut la peine.
Le Soir, vendredi 17 décembre 2004
La littérature russe d’aujourd’hui, ou comment la vie s’écrit à l’Est
par Pascale Haubruge
Envie d’un roman ample, orchestral, où vous installer
en douceur, pour quelques heures ? Allez donc voir de quelles harmonies
se chauffe l’Apologie de la fuite de Léonid Guirchovitch.
L’auteur, né en 1948 à Leningrad, ne vit plus en Russie
depuis 1973 – année où, comme d’autres Juifs du pays, il a décidé de
s’exiler. Ce musicien, aujourd’hui premier violon à l’opéra de Hanovre,
réside en Allemagne depuis 1979, après quelques années passées en
Israël. Il a gardé le russe pour patrie.
Son Apologie de la fuite suit le parcours d’un
nommé Preis, écolier à Ijma, contrée imaginaire de relégation des
populations de seconde zone. Cet enfant, peintre en puissance, finit
par « gagner », comme l’auteur, le droit de s’exiler.
Le narrateur présente ledit Preis avec un détachement
critique oscillant entre amitié et cynisme. Le fait que ce dernier soit
dépeint comme un naïf orgueilleux doublé d’un idiot mystique nous le
rend immédiatement sympathique, comme par un effet de solidarité.
Comme Flaubert dit « Emma, c’est moi », note à ce propos
l’auteur, de passage à Bruxelles, je peux évidemment dire à propos de
Preis que c’est moi. Ce roman, je l’ai écrit il y a vingt ans. En exil,
mais l’URSS était alors encore très forte. C’était comme rêver avec un
crayon en main. De manière circonspecte, parce que parfois les rêves se
réalisent... N’importe qui en ce bas monde a eu l’occasion de souffrir
de bêtises qu’il a faites. Ce rapport critique du narrateur au
personnage, c’est aussi une manière de m’engueuler moi-même – la haine
de soi étant une facette de l’ambur de soi.
Entre musique et littérature russe, il y a, selon le
violoniste écrivain, un gouffre infranchissable qu’il comble pourtant
avec art en plaçant son roman sous la protection tout à la fois
thématique et organique de Chostakovitch. La Russie, avance-t-il, a été
sommée de choisir entre Pouchkine et Mozart. Elle a choisi Pouchkine,
la poésie, parce que la musique, liée à l’idée de débauche, était jugée
incivique.
Je suis entre les deux, entre deux feux, constate Léonid
Guirchovitch, mi-sérieux mi-amusé, et le fait d’être juif aggrave
encore mon cas. Ça me permet de parler tout à fait librement de
certaines choses, entre autres de la manière qu’ont certains d’utiliser
à tous crins l’accusation d’antisémitisme, de l’exploiter. Etant juif,
je peux dire ça, écrire ça sans être aussitôt taxé, moi aussi,
d’antisémitisme... Bien sûr, il y a des Juifs antisémites, mais je n’en
suis pas un. Toute phobie de type nationaliste m’est étrangère.
Ce regard de côté, ce jeu de l’auteur avec ses
appartenances, donne du piquant à son roman. Il aborde avec humour la
question des identités. Mais aussi de l’art. Entre autres.
Récit d’initiation, quête de soi et d’une mère, celle de
Preis étant, selon la légende, morte noyée dans les eaux glacées de la
Petite Pataugeoire quand il était tout jeune –, Apologie de la fuite se répète, avance, fugue, puis revient en arrière.
J’ai emprunté la forme de ce livre aux compositeurs,
confirme l’auteur, qui a voulu illustrer romanesquement,
émotionnellement, ce proverbe qui dit que la musique est l’âme du
peuple russe. Pari réussi.
L’Humanité, jeudi 18 novembre 2004 L’art de la fugue dans la taïga par Alain Nicolas
Destins croisés. Révélé à l’occasion de
l’ouverture de la saison littéraire russe, Léonid Guirchovitch nous
livre une prose picaresque et satirique.
L’élève Léonti Preis est carrément considéré
par ses camarades comme un « toqué » Une de ses petites
manies est d’enterrer, une fois l’an, un « modèle ». Le
« modèle » est une bille en verre dans laquelle on peut voir
une bulle. Le jeu, qui n’en est pas un, consiste d’abord à plonger le
« modèle » dans la peinture afin que l’existence même de la
bulle devienne insoupçonnable. Bizarrerie d’écolier ? Bien sûr,
qui n’a pas ses petits fétiches ? « Notre Preis », comme
dit l’institutrice, n’en reste pas là. La bulle, le verre, la peinture,
il en fait une théorie, qui démontre une intuition aiguë de ce qu’on
appellerait, si on était savant, l’ontologie, la métaphysique de
l’être. La bulle existe-t-elle pour ceux qui ne l’ont pas vue ?
Les objets existent-ils en dehors de notre conscience ? Graves
questions, fondamentales mêmes dans une société où le matérialisme est
la référence absolue. Les bulles, pour Preis, sont aussi ce qui doit
rester caché, l’intime, la pensée libre, les rêves, les désirs :
« Un film donné en projection privée sur le revers des paupières,
avec Jeanne dans le rôle principal. » « Notre Preis est un
grand original », ne peut que constater l’institutrice.
Que
faire lorsqu’on est un enfant « original » au fin fond d’un
petit village de l’« Ijma » ? L’Ijma est une région de
Sibérie où ont un jour « émigré », et pas de leur plein gré,
des centaines de milliers de juifs soviétiques. L’Ijma est un
territoire imaginaire. Le reste de l’histoire ne l’est pas. Dans le
contexte d’un antisémitisme qui atteint son apogée l’année même de la
mort de Staline, survivre dans cette région où, de plus, face aux
« Fijmiens », les « indigènes », les juifs
faisaient figures de colonisateurs tout-puissants, relevait du tour de
force. C’est là que se déroule l’enfance et l’adolescence de Léonti,
orphelin d’une mère morte dans son enfance, élevé par son père remarié
à une Fijmienne » parée des « meilleurs traits de la femme
contemporaine ». Dès dix-sept ans, ses essais littéraires,
consacrés aux années révolues, grâce à « la langue de bois dont
l’air de la classe est littéralement saturé », atteignent
« la convention pure ». Un paradoxe pour ce grand original,
qui retourne contre eux-mêmes les stéréotypes dont il est gavé, pour
accéder, avec la plus conventionnelle des formes, à la moins
conformiste des pensées. Sans en être vraiment conscient, Preis mène sa
guerre contre l’impuissance du passé, contre le présent. Le passé, pour
lui, c’est l’enfance de son père, ce sont les circonstances de la mort
de sa mère, que l’on dit noyée dans la « petite
Pataugeoire ». Une métaphore politique et morale, évidemment, mais
aussi une énigme, une histoire d’amour et de pouvoir, une intrigue
policière dont l’élucidation progresse au fur et à mesure que Léonti
Preis avance en âge et en assurance. Le passé, c’est aussi l’état d’une
civilisation ancienne, qui avait perduré, et peut-être même progressé
sous la première période du soviétisme, avant que l’antisémitisme
stalinien des années cinquante, consacrant l’éviction des éléments
juifs, ne précipite la Russie dans la culture traditionnelle, « la
peinture sur écorce de bouleaux », comme le note l’auteur dans le
« prélude de ce livre, consacré au drame de Chostakovitch, auteur
officiel pas vraiment malgré lui, mais presque.
Le
roman de Guirchovitch se construit ainsi comme une pièce orchestrale où
les destins croisés des artistes, Dimitri, le musicien – un
écho du « grand symphoniste national » –, et Léonti, le
peintre, composent une fugue – une fuite – dont
l’entrelacement thématique se resserre en progressant vers un finale
haletant, qu’il serait cruel de dévoiler. Rassurons-nous : cette
construction rigoureuse et très maîtrisée, dont l’hétérogénéité est
assumée, ne donne pas dans la cérébralité. Le réalisme du traitement
des détails et la puissance fraternelle que l’auteur donne à chaque
personnage emportent le lecteur dans un mouvement d’adhésion à cet
adolescent étrange et familier, qui devient le héros d’un grand roman
de formation digne des classiques du genre. Apologie de la fuite,
par son sujet, celui du destin d’un peuple condensé dans le parcours de
quelques protagonistes, se rattache aussi au courant historique et
politique du roman russe du XXe
siècle. On peut d’ailleurs s’amuser à le lire comme un
« Jivago » inversé, un « Jivago » picaresque et
satirique, sans trahir plus que cela l’intention de l’auteur. Une
manière de dire le plaisir que prendra le lecteur à ces pages animées
par la prose tendre et ironique d’une des révélations de cette
génération que nous fait découvrir la saison russe à son ouverture.
Les Inrockuptibles, 17-23 novembre 2004 Sur le volcan par Judith Steiner
Parmi les nombreux auteurs russes
traduits en France ces derniers mois, Léonid Guirchovitch est une
découverte majeure. Ce roman de 1998 interroge un monde postsoviétique
en perpétuel trauma.
C’est un de ces livres au seuil duquel on
sait déjà qu’il faudra revenir pour, humblement, obstinément, forcer
l’entrée, avec le respect et la ferveur acharnée qu’on accorde aux
lieux sacrés. Un livre dont on sent immédiatement qu’il s’inscrit dans
le paysage fantasmatique de la littérature contemporaine mondiale.
Comme Sous le volcan de Malcolm Lowry, Apologie de la fuite
est de ces romans inépuisables qui s’apprivoisent patiemment, ne
révélant toute la virtuosité, la précision de leur structure et
l’envergure de leur propos qu’à force de fréquentation et d’intimité. Juif
ukrainien né en 1948 Léningrad, Léonid Guirchovitch n’avait jamais été
publié en français. Atypique, son parcours aiguise la curiosité que
suscite l’évidence de sa présence et de sa force romanesques violoniste
au Philharmonique de Léningrad de 1969 à 1973, il émigre en Israël en
1974 avant de s’installer en Allemagne en 1980, où il est violon solo à
l’opéra de Hanovre. Son œuvre ne paraît en Russie qu’après 1991, et Apologie de la fuite,
qui date de 1998, s’impose instantanément comme un classique. Il
faudrait pourtant ne pas se laisser impressionner. Ni par la densité de
ces six cents pages, ni par l’incroyable tressage de références
littéraires, poétiques, musicales, mythologiques, historiques et
politiques qui sert de soubassement à ce récit d’apprentissage
intrinsèquement classique, ni encore par l’autorité
amusée – érudition ironique, colère rentrée, humour
vachard – de l’auteur, qui plie la langue et tord la
narration comme s’il prenait la réalité pour un punching-ball (toute
petite vengeance). Ni même par l’étrangeté de la présence tutélaire et
structurelle de Chostakovitch, néanmoins constamment contestée. Mais
il faut affronter cette sorte de trac et plonger dans la drôle
d’histoire finalement plutôt simple, bien qu’insensée – ou
plutôt bourrée de sens jusqu’à la gueule – du jeune Preis,
orphelin de mère, fils de raté, bon gars vaguement désorienté, attardé,
génial, qui se cogne au monde, aux adultes, à l’altérité, et trouve un
refuge, un filtre protecteur et transcendant, dans la peinture.
« Autodidacte, il était voué à une autogenèse spirituelle. En
attendant, il avait compris que même si Dieu n’existait pas et n’avait
jamais existé, sa place restait vacante et devait être occupée par
l’homme. » Preis, qui finira par
« mérite(r) la citoyenneté littéraire petersbourgeoise », est
né et vit à Ijma, improbable réserve naturelle, trou perdu imaginaire
de Sibérie, où Staline a envoyé les Juifs soviétiques se faire oublier
en 1953, sans anticiper le fatal choc des cultures avec la population
indigène. Au cœur de cet isolement redoublé, dans les miasmes
intellectuels de ce microcosme un rien grotesque, entre farce et
mauvais rêve, renaît et s’épanouit l’aberration du modèle soviétique,
véhicule de choix pour l’absurdité universelle. S’y
cristallise aussi, entre mythe et folie, une symbolique dernière tribu
perdue d’Israël, dans un récit éclaté, aussi drôle que désemparé, hanté
par la poisseuse persistance d’un antisémitisme insolvable
(« “Qu’ai-je donc fait à Dostoïevski ?” se demandait
Preis ») et les mouvants méandres de l’identité juive. Et d’Ijma,
de cette « petite pataugeoire » à la fois concrète et
métaphorique, où s’est noyée la mère de Preis et avec elle une certaine
notion d’avenir de l’humanité, jaillit le tableau saisissant d’une
Russie postsoviétique dont les tentacules amputés continuent de
chatouiller notre monde en perpétuel trauma. Tolstoï, Dostoïevski…
Guirchovitch, on dirait que le grand roman russe n’est pas mort.
Le Figaro littéraire, jeudi 11 novembre 2004 L’avant-garde des arrière-pensées par Clémence Boulouque
Premier violon à l’opéra de Hanovre, Léonid Guirchovitch signe, avec son Apologie de la fuite,
un livre écrit en contrepoint, où littérature, musique et histoire
soviétique composent sa singulière partition. Situé dans un lieu
imaginaire et reculé de l’ancienne URSS, son roman résonne pourtant des
accents d’un puissant réalisme, tant l’époque – la fin du
stalinisme, avec son travail d’érosion des inconscients et des
êtres – y est décrite avec précision. Né
en 1948, à Saint-Pétersbourg, Léonid Guirchovitch semble avoir traqué
au plus loin de ses souvenirs et d’une mémoire collective en quelque
sorte assommée, les notes d’ambiance d’alors pour écrire, à l’irréel du
passé, un roman de formation. Preis est né dans la cité d’Ijma, en
Sibérie, où furent regroupés, en 1953, les juifs devenus l’obsession de
Staline. Orphelin de mère, le jeune homme,
avide de pureté et à la limite de l’autisme, vit avec son père et une
belle-mère née dans le pays, une femme autoritaire, incapable de
s’exprimer dans un idiome correct. La population, éloignée du pouvoir
central, entretient un rapport délirant avec l’idéologie qui l’a
brimée : les structures d’enseignement sont la réplique des
encadrements soviétiques, la langue est pervertie par les débris de
propagande, les identités se sont effritées. La
narration, qui se fait sur le mode de la fugue, trace la vie de ce
jeune peintre et de son milieu, la fin de ses études et la rivalité des
enseignantes, le décès mystérieux de sa mère, la lutte avec les tabous
pesant sur l’adolescence. Ne sont pas oubliés l’idéologie qui envahit
tout, même le rapport à la nature. L’absurde rôde implacablement aux
alentours – le monde est divisé entre les
« technocrates » et les « lyriques », le directeur
de la cantine a pour nom Empiffrovitch… « Lorsque
la conscience collective est désespérément uniformisée, la
schizophrénie de masse devient l’unique réaction saine. (...)
Bizarrement, du fait de diverses réglementations écrites, orales ou
insinuées, cette schizophrénie est interprétée par certains comme un
état créateur idéal. Pourquoi pas ? L’arrière-pensée est un bon
engrais pour l’art. (...) Mais comme son nom l’indique,
l’arrière-pensée est située à l’arrière elle profite toujours à une
surface qui se prétend profondeur. D’ailleurs, si aux pires époques,
sous les pires tyrannies, on n’a pas cherché à l’extirper, ce n’est pas
uniquement parce que les censeurs en ont besoin pour vivre (au moins
autant que les maîtres des « textes codés » ont besoin de
censeurs). C’est aussi parce que l’homme du commun ne la détecte pas.
(...) » Méfiant face à la littérature
engagée, face aux monstres sacrés, Léonid Guirchovitch fait de son
livre un terrain miné pour les mythes, les mythologies nationales et
autres conventions. Le fourmillement des références aux âges d’or et
d’argent de la littérature russe et universelle, la charge contre
Chostakovitch, les intertextes qui sont autant de courbettes, parfois
narquoises, devant Pouchkine, l’érudition et l’irrévérence, imposent
pour ce roman ambitieux une lecture lente mais gratifiante. La
traduction et les notes de Luba Jurgenson – auxquelles il
faut rendre hommage –, facilitent, accompagnent avec acuité la plongée
folle dans une contrée qui, pour être de pure fiction, n’a eu, dans la
réalité, tout au long de l’histoire, que de trop réelles répliques.
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