Magazine littéraire, juin 1985, par Serge Rigolet,
Dès 1939, année de la publication de Peintures sans parler de Mouvements et bien d’autres ouvrages, Henri Michaux a souvent mêlé ses propres mots aux diverses approches picturales de la page blanche. Or, entre 1980 et 1981, faisant face à de douloureuses souffrances, ne pouvant même plus écrire, le poète est revenu au dessin. Pour traquer une fois de plus l’immanence absolue de l’instant. Comme un commentaire incontournable d’une expérience des plus hautes limites. C’est en partie la production de cette période que présente justement Yves Peyré, dans un magnifique travail d’édition. Domine surtout le noir. Les tons pastel sont rehaussés par l’éclat de couleurs aussi essentielles que le bleu, le rouge, et (de façon plus discrète), le vert, le jaune, le brun ou l’orangé. Ce sont bien des crayons de couleur qui ont été utilisés. Ils déterminent avec une grave simplicité les traces furtives ou fugitives d’énigmatiques autoportraits. Et Yves Peyré d’insister à juste titre sur l’originalité d’une telle technique. Tout comme sur la réitération obsédante d’un surgissement de visages. Suivant une inspiration très intuitive, se laissant emporter par « le mouvement giratoire des tourbillons apaisés » (pour reprendre cette citation de Poe tirée du texte), Yves Peyré a réussi à commenter des dessins que la richesse du dénuement rend toujours aussi surprenants qu’inaccessibles. Familiarisé de longue date avec l’univers de Michaux, Peyré a choisi de se livrer à une mémoire onirique pour découvrir dans les dessins d’étranges visages. Visage-hache ou visage-grenouille, visage-ampoule ou visage-nénuphar, les associations de ce genre abondent. Elles révèlent tous les règnes qui semblent ici fusionner. Anaphores et néologismes ne font que souligner musicalement une liberté d’interprétation non seulement assumée mais bel et bien revendiquée. Une sorte de renaissance est affirmée. Certaines métaphores, même, n’ont pas dû être pour déplaire à celui qui se cachait en tant d’ébauches définitives. Voilà donc une méditation où on ne sait presque plus qui, du texte ou du dessin, nous restitue la vérité.
Le Monde, 20 avril 1984, par Raphaël Sorin,
[...] Peyré affirme encore ses choix, cédant à la « fascination d’une étrangeté violente », avec En appel de visages qui s’inspire de dessins de Michaux. Ce livre, admirablement imprimé, donne à voir, comme jamais sans doute, ce qui « tremble » depuis toujours, et se multiplie infiniment, chez l’auteur de tant d’exorcismes. « Homme couché qui s’est emparé sans préméditation de feuilles et de crayons qui n’avaient pour eux que de se tenir à juste portée de main. » Peyré signale d’emblée le lien entre un état (la maladie) et une technique d’improvisation (le crayon), en montrant qu’ils produisent ce qu’autrement l’on n’aurait jamais connu ni même entrevu. Michaux engendre tour à tour l’« homme-mâchoire », des « visages-poings », des « démons à l’allure paisible », un « visage-montagne », l’« homme de neige », etc. Peyré voyeur et voyant, sous l’envol des taches, griffonnages et coups de mine écrasée, désigne une seule hantise à plusieurs vertiges. L’écrit ne trouble pas le silence qui entoure ces métamorphoses douloureuses. Peyré ne tombe jamais dans le travers du commentaire : se mettre à la place de. « Homme qui, dans un élan suicidaire, s’est tiré une balle en pleine tête, balle dont la course traversière lui a presque arraché le bas du visage. » Après le vacarme, dont il ne reste que des traces sur ces visages tuméfiés, la prose de Peyré souligne le trajet de l’être. Elle accompagne, c’est le mot, celui que ce parcours éparpille et, ainsi, elle aide à le retrouver.
La Nouvelle Revue Française, avril 1984, par Gilles Quinsat,
Un pouvoir étrange, par nature insaisissable, naît de la maladie. C’est lui qui par exemple permet à Schœnberg d’écrire son Trio opus 45, dont il nous dit : « J’étais tellement affaibli que je ne sais comment je suis arrivé à écrire ceci. J’ai simplement griffonné quelque chose sur du papier à musique. » Or « ceci », ce « griffonnage », ces traces précaires allient en même temps une rare expressivité dramatique à une extrême rigueur technique. Si la maladie y intervient comme dépossession, submersion incontrôlable d’une partie de l’être, elle n’est pas que cela : elle se révèle également la chance d’un nouvel apprentissage au cours duquel, parce que tout a été perdu, tout peut être regagné. Cette simultanéité déconcertante, nous la voyons à nouveau à l’œuvre dans ce recueil de dessins d’Henri Michaux en regard desquels sont placés des textes d’Yves Peyré qui ne cherchent pas tant à les commenter qu’à communiquer dans le langage une part du vertige qui nous saisit à leur vue. Dessins qui, parce qu’ils partent du plus élémentaire, ne pouvaient naître que le plus simplement possible : par le moyen de crayons de couleur, dont Yves Peyré remarque avec justesse le rapport obligé à l’enfance. Qu’on ne voit pas là cependant l’enfance comme une réminiscence, quelque chose qui, revécu, se laisserait aisément localiser, mais plutôt comme une force qui, à la faveur de l’impouvoir de la maladie, réoccuperait le corps : qui retournerait en lui, vive et intacte, pour passer tout entière dans le crayon du dessinateur. L’enfance oubliée et soudain donnée en surcroît, hors mémoire, dans le foisonnement de dessins où la légèreté du trait n’a d’égal que le trouble qu’ils suscitent en nous. D’ailleurs, peut-on appeler dessins de telles apparitions ? Certainement pas si l’on entend par-là une forme close, un contour dont la présence suffirait à affirmer la réalité de l’objet cerné. Au contraire, les formes suscitées par Michaux, autant qu’elles se montrent, se retirent devant nous. Comme bues par le papier et s’en dégageant dans une oscillation sans terme, elles sont livrées à ce que Yves Peyré nomme « l’attrait du disparaître ». Merveilleux usage du crayon de couleur qui lui seul, dans son tremblé, son imperceptible frottement qui ne s’imprime pas, pouvait permettre un tel affleurement de formes sans cesse au bord de la dissolution ou de la métamorphose, toutes entraînées dans le même élan qui ne se contente pas de les porter jusqu’à notre regard mais semble aussi les multiplier à l’infini et renverser le temps passif, l’apathie de la maladie en suprême effervescence. Cette fébrilité, cette mise en action du corps à la fois démuni et agressif, donne visage. Et il est tout de même notable que la maladie, à travers les échappées qu’elle suscite ou qu’elle renouvelle, ait permis à Henri Michaux de renouer avec une certaine figuration – si tant est que ce mot ait un sens dans une œuvre dont les différentes « manières », à se tenir si étroitement bord à bord, rendent vite inutile toute tentative de démarcation. Remarquons simplement que là où les grandes peintures à l’encre de Chine privilégiaient une vitesse du trait, toujours en déplacement, qui excluait par avance la moindre virtualité de forme, ici au contraire chaque apparition semble naître d’un seul mouvement centrifuge qui, au lieu de les dissoudre instantanément, abandonne comme en suspens sous nos yeux des corps ébauchés et des ombres de visages qui n’en possèdent pas moins toutes les caractéristiques inaliénables de la vie. Yves Peyré : « C’est un état de vie qui se dégage, état d’entre-deux, point d’hésitation où déjà la lumière n’hésite plus. État encore inconnu. Irrépressible accès de couleur. Sur la feuille, blancheur qui se renonce, l’éclat vaporeux de soi par vagues de présence. » Une présence diffractée, inépuisable, qui à l’identité rassurante de l’autoportrait opposerait le bouillonnement des possibles visages de soi, à l’unité fallacieuse du corps humain le recours à tous les règnes – animal, végétal, minéral – susceptibles de briser cette compacité et de laisser entrevoir ce qui n’est que passage : le mouvement immobile de l’être lancé à sa propre poursuite. D’un dessin à l’autre Yves Peyré relance le dialogue avec ce mouvement irrésistible. S’il accepte d’emblée l’absence de soutien qui en constitue la loi secrète, c’est pour exiger du langage une souplesse mais aussi une vigueur grâce auxquelles les mots seront à même à chaque fois de répondre à l’instance de l’apparition. D’où cette vélocité, ce mouvement perpétuel d’une écriture qui s’ingénie moins à commenter qu’à mettre en scène, dans l’espace propre au langage, l’effet que produit une image par nature silencieuse et toujours prête de se défaire : c’est à peine si le regard la capte, la retient en lui. Dans leur vigilance qui n’exclut en rien le jeu, une sorte de plaisir à ruser avec le nœud de virtualités que propose chaque dessin, le texte d’Yves Peyré ne trouble en rien un tel silence. Il s’adjoint à lui. Il le redouble en donnant à lire à son tour cette réitération infinie de l’instant qui fait l’intensité et la singularité de chaque apparition.
Esprit, mars 1984, par Michel Crépu,
Voici un trésor. Il s’agit d’un livre rassemblant des dessins au crayon de couleur exécutés par Michaux lors d’une récente période de convalescence. Des textes, rédigés par Yves Peyré (l’artisan trop peu connu de la revue L’Ire des vents dont le dernier numéro était consacré à Du Bouchet), accompagnent ces dessins. Voilà, si je puis dire, pour l’intrigue. On ose à peine imaginer le vertige qui saisirait le lecteur s’il venait par exemple à disposer de griffonnages de Beckett, s’il nous était donné d’entrevoir l’arrière-cour, là où les choses se décident... Car enfin, d’où viennent ces remontées d’écriture et de traces colorées qu’on appelle ensuite, beaucoup plus tard, une œuvre ? Cet ouvrage ne fournit nulle réponse à la question mais, en nous faisant un peu deviner l’arrière-cour et l’immense vertige qui y règne, il en restitue toute l’acuité. C’est bien entendu énorme. Ainsi Yves Peyré s’est-il efforcé d’entendre ces premiers tremblements de la re-vie, a-t-il guetté le moindre signe de cet affrontement inouï au néant au fur et à mesure que ces dessins se présentaient à lui : « L’homme impuissant pris au piège de la montée de sa propre face comme amoureusement dévoilée à proportion de son incurie. » Or lorsqu’on sait que le convalescent en question n’est pas n’importe qui, l’affaire devient fascinante. Car cette convalescence n’est nullement un à-côté du parcours. Au contraire, on se trouve mis, et de la façon la plus pauvre qui soit, en présence du mystère de l’art. Le mot de mystère ne désignait ici rien de ce qu’on trouve habituellement sous ce terme : révélation, essence cachée, vérité secrète et autres fumées du même genre. Quoi donc alors ? Une chose très simple : le commencement d’un trait. La première palpitation de la figure. Tous ces dessins sont en effet « palpitants » : comme si la main n’avait fait que caresser la page à tâtons pour mieux la ranimer. Regarder ces dessins, c’est se demander : à partir de quel moment le cœur se met-il à battre dans un corps d’homme, à partir de quand le premier balbutiement ? Leur fragilité et la violence terrible qui les anime, nous parviennent à nous qui sommes autour du lit du malade comme au-dessus d’un gouffre, échos tremblés de l’origine. Inutile donc de chercher dans les vieux secrets d’alchimistes : ce qu’il faut, c’est suivre sa main, entendre son souffle, ses pauses, ses poussées tragiques, son histoire. Par-là seulement peut-être un peu de ce savoir... Rarement aura-t-on à ce point « pu » fixer la précarité du visage, pressentir l’humain depuis l’informe et la dissolution. Cependant, ce pouvoir, aux mains de Michaux, à l’évidence il n’en veut pas. D’où, immédiatement, ce surcroît de violente faiblesse qui confère à ces dessins leur prodigieuse capacité d’humanité : car seuls ceux qui ne s’accrochent pas à la vie sont capables de s’y perdre, d’y trouver leur souffle. Sont en mesure d’une telle remontée. Assurément, le maître mot de cette affaire est celui de confiance. Est artiste celui qui, de toutes ses forces, fait confiance aux crayons de couleur. On remerciera Yves Peyré, par le truchement de son poème, d’avoir su nous le montrer. |