Études, janvier 2011
par Philippe Charru
L’auteur a eu la chance de passer quelque temps à la villa Kujoyama, une sorte de villa Médicis japonaise qui accueille à Kyoto des écrivains et artistes de tous horizons. Parti de France où il avait l’impression « de se trouver face à un mur, d’être mort », il voulait « retrouver une nouvelle manière de respirer aussi bien que d’écrire. » Cette quête de lui-même se jouera entre la découverte du Japon, la pratique du
kyudô (art ou chemin du tir à l’arc) et la rencontre de Yuki dont il tombe amoureux. Ce récit à l’allure d’autofiction est à l’image de l’opacité flottante du Japon : le réel et l’imaginaire, le passé et le présent, le dit et le non-dit, le conscient et l’inconscient, le vouloir et le non-vouloir tissent un écheveau que l’auteur tente de démêler. Comme à travers les idéogrammes qu’il regarde sans en comprendre la signification, il « marche dans un labyrinthe de signes fabriqués par notre esprit pour envelopper une réalité qui nous échappe, parce que nous la convoitons ou qu’elle nous effraie. » Son livre se lit comme un journal éclaté, au seul rythme des saisons et des rendez-vous réguliers au dojo où il s’exerce au
kyudô auprès de maîtres qui sont des sages ne manquant pas d’humour. Ce livre, écrit dans un style incisif très personnel, est tout entier placé sous le signe du lien métaphorique que Vincent Eggericx a découvert entre le tir à l’arc et la littérature : « La cérémonie du tir était le film lent de la rencontre de l’universel et du particulier, du vieux mystère avec la fugace présence humaine. La littérature était la somme d’une existence sublimée dans un livre : le livre aussi bien que le tir mettaient en scène une naissance et un anéantissement, les ramassaient dans une forme signifiante. » Mise en scène ou voie de sagesse ?
Politis, jeudi 23 décembre 2010
La voie de l’arc par Ingrid Merckx
Démonstration d’élégance de Vincent Eggericx apprenant le kyudô
à Kyoto. Ce pourrait être une nouvelle voie. Après celles du Tao et du samouraï : la voie de l’arc, ou
kyudô. Un art martial au japon, exercice physique, moral et spirituel tel qu’il n’en existe pas en Occident. Justement : le narrateur de
L’Art du contresens a fait le choix de quitter la société occidentale et ses démons personnels pour partir trouver la lumière à Kyoto. Cette quête passe par l’apprentissage du
kyudô et s’y concentre : « J’avais le sentiment que, si je m’engageais plus avant dans l’étude de l’arc, j’entrerais dans un chemin où je pourrais me regarder, puis regarder le monde, à la lumière de la lune. »
On pourrait penser le tir à l’arc comme une gestuelle horizontale, guidé par le trajet de la flèche. Au contraire : non seulement il y a deux flèches, l’une tendue vers la cible, l’autre à l’exact opposé – ce qui conduit le narrateur à un développement sur le contresens –, mais, en plus, « il s’agit dans le
kyudô de dessiner avec le corps de l’homme des croix dans l’espace, de les animer en une danse lente dont un élément anecdotique et essentiel sera le son produit par l’impact de la flèche sur la cible. »
Cette perception du corps en mouvement, et des gestes comme des énergies qui se rencontrent pour orienter l’arc, réceptacle et révélateur des progrès intérieurs ; voici ce qu’il y a de plus dépaysant dans ce roman. Ce n’est pas tant l’île, ses coutumes et ce que le narrateur perçoit de la société nippone, ouverte à l’immatériel, qui captive, ni ce qu’il révèle de ses affres œdipiennes, que sa méditation d’une élégance rare sur tes champs de trajectoires.
Lire, décembre 2010
La position du tireur à l’arc par Alexandre Fillon
Le Japon vu par Vincent Eggericx. Entre récit de voyage et confession, l’expérience d’une méditation. Bienvenue dans une ville qui n’existe pas ! Où l’été est « torride, interminable », et où l’hiver a « des longueurs de ban-quise ». Bienvenue à Kyôto, avec ses milans noirs et ses hérons plantés sur la rivière Kamo. Ses vélos qui circulent de manière totalement arbitraire. Tout comme Olivier Adam l’a fait il y a peu dans
Le Cœur régulier, c’est là que nous emmène aujourd’hui Vincent Eggericx. Un fin prosateur découvert avec
L’Hôtel de la Méduse (Verticales, 1998), que suivront
Le Village des idiots (Denoël, 2004) et
Les Procédures (Léo Scheer, 2006).
Le narrateur est venu se reposer « à l’ombre du Japon de la fournaise européenne ». Fatigué de la haine qu’il sentait monter en France, « empaquetée dans une bulle de bons sentiments », il a laissé derrière lui Paris et son emploi de réceptionniste dans un hôtel tombant en ruine. Sur place, nous le voyons se familiariser lentement avec un art particulièrement difficile, le
kyudô, que des connaissances techniques ne suffisent pas à assimiler.
Le but du tir à l’arc japonais n’est pas seulement de toucher la cible, il faut plutôt l’envisager comme un exercice spirituel, une cérémonie comprenant huit phases – Eggericx y voit le « film lent de la rencontre de l’universel et du particulier, du vieux mystère avec la fugace présence humaine ». L’exilé se rend à bicyclette matin et soir dans un dojo hors du temps, chambre d’écho de toutes ses angoisses, où il s’entraîne en observant les gestes de maître Kamikawa et maître Hotei.
En chemin, on entendra parler de la volcanique Yuki avec son rire d’oiseau et ses yeux pétillants. D’un grand-père chasseur et d’une mère tellement belle « qu’elle appartenait à un autre monde »… Si le Japon semble un baume, il faut y respecter les règles en usage. Ne jamais dire non. Faire attention au poisson-lune, surnommé « le flingue », spécialité culinaire du Kansai qu’il faut accommoder d’une certaine manière si l’on ne veut pas absorber son poison. Tenant à la fois du récit, du roman et. de la confession,
L’Art du contresens décrit minutieusement le combat d’un apprenti archer contre lui-même. Et laisse entendre la musique d’un écrivain déjà bien aguerri.
La Marseillaise, dimanche 7 novembre 2010
Brefs et beaux par Claudine Galea
[…]
L’art du kyudô,
le tir à l’arc japonais, métaphore d’un chemin de vie, par Vincent Eggericx […]
En résidence à la Villa Kujoyama, à Kyôto, Vincent Eggericx entreprend d’apprendre l’art du
kyudô. Au bout de quelques mois, où il apprend à tenir l’arc puis à le tendre simplement, il comprend qu’il doit prolonger son séjour Ce qu’il est venu chercher à Kyôto doit encore être mis à l’épreuve. Le Japon et l’art du Zen ne se donnent pas si facilement. Pays pétri de contradictions qui ne cessent de grandir au fur et à mesure qu’on en apprivoise les méandres, et qu’on en emprunte les contresens (à vélo notamment), le Japon n’a évidemment pas été choisi au hasard. Vincent Eggericx, narrateur et expérimentateur, a des comptes personnels à apurer. Au fur et à mesure que les semaines passent et qu’à l’hiver glacial succèdent le printemps splendide, l’été torride et l’automne moussu, le tir à l’arc modèle le corps et l’esprit de Vincent. Les « remontées » familiales paralysantes cèdent difficilement mais sûrement la place à la flèche qui se cache en soi et qui atteint la cible.
Après le confort de la Villa, vient le temps de l’installation dans une maisonnette crasseuse et douteuse au cœur de la vieille ville. Aux côtés de l’apprenti sorcier, une compagne de même lignée, l’étrange Yuki, sorte de Djinn, aux attributs féminins parfaits.
Vincent Eggericx se moque de ses peurs et stigmatise ses errances et erreurs tout en rapportant soigneusement ce qu’il apprend de ses Maîtres de
kyudô. S’ensuit un livre en forme de méditation sur le chemin de la création, traversé d’irruptions volcaniques personnelles, aux couleurs de démons et merveilles enfantins.
[…]
Le Magazine littéraire, n°502, novembre 2010
Résurrection au Japon par Victor Pouchet
Habités par un sentiment de désastre personnel et collectif, les précédents romans de Vincent Eggericx « poursuivaient une vengeance contre le monde qui [l]’avait fait naître ».
L’Art du contresens, courte et dense autofiction qui paraît chez Verdier, marque assurément une rupture dans la vie et l’œuvre de l’auteur. À l’occasion d’un voyage prolongé au Japon, celui-ci décide d’affronter ses ennemis intérieurs : « J’étais arrivé au Japon comme un homme mort et je devais retrouver une nouvelle manière de respirer aussi bien que d’écrire. » Depuis cet Orient lointain, le narrateur commence par observer ce qu’il a quitté mais qu’il emporte en partie avec lui en voyage : les traces de son enfance dans ce « village de poupées » de banlieue parisienne apeurée, cette méfiance collective diffuse, « toute cette haine […] empaquetée dans un papier bulle de bons sentiments ». À la recherche de l’inspiration, il décide de s’initier à un art physique du souffle : le
kyudô, littéralement la « voie de l’arc », art martial japonais auquel il se consacre peu à peu à plein temps, attiré irrésistiblement par cet exercice d’équilibre mental, de respiration mystérieuse. « Mon imagination était-elle à ce point épuisée que je dusse lui préférer le maniement d’un arc en bambou ? », se demande-t-il au début du livre. C’est pourtant de cette « danse étrange avec la réalité », qui impose d’éloigner ses monstres intimes, que naît cette réflexion personnelle, mêlant journal d’un étranger au Japon et marche à l’aveugle à travers ses souvenirs.
L’Art du contresens n’est pas de ces autofictions en ligne droite, où l’enchaînement causal brûle tout le mystère des obsessions. Ici, spectres et angoisses ne possèdent pas vraiment de nom ni d’origine. Il y a quelques coups de théâtre intimes qui résonnent dans le livre : enfant, il croit voir sa mère le séduire en se penchant sur lui, laissant la bretelle de son débardeur glisser devant ses yeux ; alors qu’il accompagne son père à la chasse, ce dernier tue le chien d’un voisin. Tous ces passages restent des blocs d’étrangeté, que l’on peut approcher mais pas totalement décrypter. Eggericx semble avoir autant de choses à dire que de choses à ne pas dire, mais à contourner, à apaiser : des fantômes essentiels, des histoires brouillées, une « encyclopédie de cauchemars ».
Cette histoire familiale, comme ces journées passées dans ce dojo, sorte « d’abbaye de Thélème orientale oscillant entre la discipline la plus austère et la comédie de boulevard », l’art d’Eggericx leur donne une beauté toute théâtrale, colorée de mythes, de littératures. La figure centrale est celle d’Ulysse, errant dans une mer de signes difficilement déchiffrables, pris dans une « odyssée tour à tour grandiose et minable ». Le romancier saisit avec humour les étapes de cette quête, depuis l’aménagement d’une petite maison infestée d’insectes jusqu’à la cérémonie finale de
shinsa qui juge le niveau de l’apprenti tireur à l’arc. Une phrase revient à plusieurs reprises, comme si le narrateur ne voulait pas oublier ce rapport fondamentalement aveugle au réel : « Nous marchons dans un labyrinthe de signes fabriqué par notre esprit pour envelopper une réalité qui nous échappe, parce que nous la convoitons ou qu’elle nous effraie. » Partir à Kyoto, cette ville hors du temps où il faut honorer les esprits des morts, où les déplacements des gens semblent réglés par un ballet silencieux, est une manière de fuir l’hystérie de la causalité qui règne en Occident, là où tous les signes deviennent symptômes. Au Japon, le secret n’est pas aboli ; subsistent le cérémonial, les masques, les apparences, ces « signes qui ne laissent pas filtrer le sens », comme le dit Baudrillard. Ils offrent au narrateur la séduction du contresens, des signes qui se retournent, des erreurs d’interprétation, impasses qui obligent le regard, comme dans l’art du tir à l’arc, à chercher l’équilibre. Vincent Eggericx sait mieux qu’aucun autre regarder cette étrangeté, et avec humour jouer des contresens de sa vie, pour surtout ne pas les comprendre.
Le Matricule des anges, n°117, octobre 2010
Chemin des flèches par Richard Blin
En partant au Japon pour dépayser sa pensée et s’initier au tir à l’arc, c’est un voyage au fond de soi-même qu’a entrepris Vincent Eggericx. C’est pour fuir le pathos occidental et une France où il sentait monter, « empaquetée dans un papier bulle de bons sentiments », une forme insupportable de haine et de politiquement correct, que Vincent Eggericx est parti pour le Japon. Lauréat de la Villa Kujoyama, l’équivalent japonais de la Villa Médicis, il s’installe à Kyôto avec l’espoir d’y trouver une nouvelle manière de respirer aussi bien que d’écrire. Déjà auteur, à bientôt 40 ans, de trois ouvrages –
L’Hôtel de la Méduse, Le Village des idiots, Les Procédures (cf.
Lmda, n°71) – il est en quête d’un nouveau rapport à la vérité. « J’aspirais à une forme de pureté qui était métronomiquement démentie par mon existence. J’étais pris dans un mouvement où la place que j’avais choisie – celle de l’homme qui écrit – était paradoxale : tout dans le monde nouveau proclamait que la littérature appartenait au passé, et tout mon être criait que cette prétention était un mensonge. » D’où le choix d’une sorte de stratégie de survie passant par l’initiation à cet art martial qu’est le tir à l’arc japonais, le
kyudô. Si dans les autres arts martiaux, il faut tenir compte de l’adversaire, ici il n’y a pas d’adversaire sinon soi-même. Le
kyudô est une « Voie » qui s’acquiert en passant par le lent apprentissage, sous la houlette d’un maître, des huit phases de la cérémonie qui amène le tir. Après avoir appris à faire un éventail de ses jambes, à élever ses bras vers le ciel, à se placer, on gagne le droit d’élever non plus l’arc seul, mais l’arc et la flèche. L’ajustement de la flèche, l’extension de l’arc, tout est minutieusement codifié. « Il s’agit de dessiner avec le corps de l’homme des croix dans l’espace, de les animer en une danse lente dont un élément anecdotique et essentiel sera le son produit par l’impact de la flèche sur la cible. » Car derrière cette mise en scène d’un affût où ce qui est guetté est soi-même, c’est tout un monde d’interactions entre réalité physique, réalité sensible et réalité métaphysique que découvre le narrateur. S’exprime ainsi dans le
kyudô, « quelque chose d’inexprimable qui réside au fond de l’homme un mystère qui est lié à la beauté, dont le corps qui se meut sur le pas de tir n’est plus qu’un signe, et tout le signe ; c’est-à-dire qu’il est le reflet de l’infini, comme l’image de la lune sur l’eau est le simple écho de la lune ».
Alors – dans ce pays qui s’offre et se refuse sans cesse – lui qui cherchait la lumière, « non pas la brûlante lumière de la vérité, mais l’éclat de la lune », découvre que la vie relève de bricolages incessants et souvent paradoxaux. « J’apprenais à avancer vers la vérité en la regardant comme un ensemble de mouvements contraires. » À l’image du Japon, de Kyôto où il a fait venir sa compagne, et avec qui il emménage dans une petite maison pleine de fantômes. Un Japon vécu de l’intérieur, et dont le secret réside, dans « une intelligence pratique et sensuelle très développée, regorgeant de culs-de-sac, de trappes, d’impasses, travaillant obstinément la surface des choses de telle façon qu’elle y établit des corridors pour arriver au bout du monde, qui est aussi son origine : cet espace vide et silencieux d’où nous venons ».
Une conception de l’homme comme produit d’équilibres provisoires, comme élément infime du Tout, et qui finalement recoupe la vision du monde qu’on peut extrapoler à partir des théories de la mécanique quantique et de la physique des cordes, qui conçoit la matière comme jeu de boucles d’énergie vibrionnantes et asymétriques.
Synchronicités dynamiques, mondes qui s’interpénètrent, sur fond d’espérances et de hantises, la réalité est pleine de ces failles et de ces intensités immatérielles que la Voie de l’arc – « ce chemin vers nulle part sur lequel on sent la présence d’une force invisible » – aide à apprivoiser. Une expérience dont
L’Art du contresens condense la saveur intime et le sens esthétique.
La Revue littéraire, n°49, octobre 2010
par Vincent Wackenheim
Pas une fête de quartier à Paris qui n’échappe à sa démonstration, via les clubs locaux, d’arts martiaux – on y voit de très dignes Français de souche quitter un instant les signes de leur profession (plombier, assureur, voire même professeure des écoles) pour vivre de l’intérieur l’aventure japonaise et en adopter, outre l’accoutrement, la gestuelle et les cris. Quand on ne fit que passer (pris par de très triviales occupations dont on aurait presque honte), c’est rien de dire qu’on est un peu surpris, joue-t-on aussi aux boules dans les rues de Kyoto, et pratique-t-on les exercices spirituels d’Ignace de Loyola sous les cerisiers en fleurs, je veux dire avec ce même respectueux enthousiasme ? Il y aurait là quelque chose qui nous échappe, honteux on poursuit sa route, rapport aux triviales occupations, il faudrait qu’on y regarde de plus près, c’est ce qu’a fait Vincent Eggericx.
Il est allé jouer aux boules (pour Ignace je ne sais pas), là-bas, à Kyoto, il est allé faire le naïf (ou le barbare, le long-nez) chez les Japonais, sacrifiant pour de vrai à l’attirance pour ce pays qui faisait qu’on avait tous lu avec ferveur, il y a quelques années,
La Mort volontaire au Japon de Maurice Pinguet, sans en trouver d’applications immédiates dans le monde de la trivialité. Et il a mis d’emblée la barre assez haut : « J’étais arrivé au Japon comme un homme mort et je devais trouver une nouvelle manière de respirer aussi bien que d’écrire. »
Pour ciseler l’entrisme, il choisira de pratiquer l’art consommé du
kyudô, le tir à l’arc, dans un dojo qui comme chacun sait est d’une autre eau qu’un club de tir au pistolet en banlieue parisienne. Pour le lecteur, peu au fait de la langue japonaise, on donne un (bref) glossaire, et comme ce livre fait juste 128 pages, nous voilà baignant dans le « Que sais-je ? » du tir à l’arc, respect, mais pas seulement. Le tout serait-il de décocher vraiment sa flèche ? Voire, et le plaisir sera justement dans les digressions, j’avance, je recule, je tombe aussi, comme si ce texte ne savait pas quelle pente suivre, et c’est bien là ce qui fait son charme – et c’est peu de dire que le narrateur sait user d’une écriture qui ne souffre d’aucun surpoids.
Il respire et il écrit : Vincent Eggericx en tire un carnet de voyage dans lequel, on le sait bien, à cause de Maurice Pinguet, il sera aussi question de tout autre chose que de mettre au centre, mais aussi aller vers soi, visiter son passé. Un roman, ou un récit, ou quelque chose qui s’apparenterait à de la fiction, petit faussaire que celui-là qui signe d’un nom qui n’est pas le sien, et que penser de ce provocateur contresens, car il s’agit tout de même de tirer la flèche dans la bonne direction. Ce sera comme de voir son appartement, mais vu des fenêtres de l’immeuble d’en face. Parfois on est un peu étonné. Remarquez. les premiers mots des trois premiers chapitres : (I)
Kyoto n’existe pas… ; (II)
On pourrait croire… ; (III)
Nous avons toujours l’impression… voilà qui laisse place au doute, à la rêverie, à l’inquiétude aussi.
Du carnet, la liberté : il y a des confessions dans ce récit, le choc des contraires, des références aux grands de ce monde, Hölderlin en particulier, et aussi Gabriele Veneziano, tout là-haut l’oxygène est rare, il y a aussi que c’est un livre écrit magnifiquement, fait de réminiscences et d’humour, de notations et d’images, de drôlerie et d’obscur, de tristesse quant à notre temps, et d’une gaie lucidité.
Rajoutons vite qu’on rit beaucoup, d’abord dans le dojo, qui est loin de respirer la monotonie, puis lors de la réception que le narrateur organise pour pendre la crémaillère de son merveilleux logis – et aussi des souvenirs d’enfance (faussaire ? il faudrait y regarder de plus près), une partie de chasse qui nourrit le roman familial, une mère dont le petit débardeur mauve et sa bretelle feront sûrement couler beaucoup d’encre, peut-être le moyen de développer au Japon une section nouvelle de psychanalyse, pour ma part j’ai un faible pour le personnage de Yuki, l’épouse japonaise (dans
L’Invitation chez les Stirl de Gadenne, l’un des deux chiens s’appelle Douki, mais je crains qu’il n’y ait là aucun rapport, j’use aussi de la digression), qui semble tout aussi étonnée que son Occidental de mari du pays où ils vivent, ce qui serait somme toute une belle définition de la relation amoureuse.
Le tout fait un livre sensible, intelligent et attachant, une histoire racontée en marchant, un hommage au Japon et à Yuki, bref un très réel plaisir de lecture. « J’en dirai plus une autre fois », c’est sur cette formule de conte que se clôt
L’Art du contresens – sûr que nous serons nombreux, attentifs, à l’écouter.
Autofiction.org, octobre 2010
De l’art d’écrire à l’arc par Arnaud Genon
On accuse souvent l’autofiction – tout au moins ceux pratiquant l’art du raccourci et du topos – de ne donner à lire que les turpitudes d’un individu se refermant, se repliant sur lui-même, exprimant les platitudes d’un « moi » inintéressant et vide. Les contre-exemples sont bien sûr nombreux et c’est toujours avec joie que l’on ajoute un nouveau venu à liste. Le dernier livre de Vincent Eggericx, disons-le tout de suite, est de ceux-là.
Le narrateur de
L’Art du contresens, l’auteur lui-même, parti s’exiler au Japon pour se reposer « de la fournaise européenne », réussit ainsi à relater son expérience, à s’écrire, à se raconter tout en se
décentrant, en faisant du sujet qu’il est un objet d’étude inconnu à lui-même. S’initiant à l’art du tir à l’arc japonais
(kyudô), s’astreignant, à son corps défendant, à la discipline qu’une telle pratique impose, se maudissant de perdre un temps précieux, Vincent Eggericx vient à noter ceci, qui définit tant sa nouvelle activité que sa propre entreprise littéraire : « La cérémonie du tir était le film lent de la rencontre de l’universel et du particulier, du vieux mystère avec la fugace présence humaine ».
« L’art du contresens » ne réside donc pas uniquement dans « l’arbitraire total » qui règne dans la circulation à vélo « au pays des bonsaïs », il se déploie aussi, surtout, dans l’art de l’écrivain qui consiste à se regarder en se détournant de lui-même, à se regarder, lui, pour regarder le monde. Et au Japon – contrairement à ce qui se pense en Occident – le reflet n’est pas seulement considéré « comme pure vacuité », il est aussi « l’essentiel de ce qui peut être vu, sans que cette apparente contradiction n’émeuve l’homme qui l’observe ». Le contresens, encore, comme art…
Vincent Eggericx comprend rapidement qu’il y a une essence commune à la pratique du tir à l’arc et à celle de l’écriture : tout est question d’inspiration. Il saisit aussi qu’il est lui-même la clef des problèmes qu’il rencontre dans sa manière
d’écrire à l’arc, pourrait-on dire… Ce qu’il dit de l’arc s’applique en effet souvent – et réciproquement – à la plume. Alors, il explore son passé, se lance dans « un labyrinthe de souvenirs », évoque la relation à sa mère – fantasmatiquement incestueuse –, ses angoisses, sa quête, un temps, de corps, sa vie avec sa fiancée Yuki, à Kyôto ou encore une soirée avec le voisinage dans sa nouvelle demeure. En écriture comme en
kyudô, il faut « faire couler son esprit dans toutes les directions ; le poser sur un point, puis sur un autre ; ne pas se raidir sur l’objectif… ».
L’Art du contresens, tour à tour contemplatif et drolatique, traduit dans un premier temps le choc culturel, la confrontation ou plus précisément la rencontre de l’Orient et de l’Occident. Le récit exprime aussi, à la manière des philosophies orientales, c’est-à-dire de manière simple mais profonde, l’essence même de ce que peut être l’écriture : « un fil qui vous lie à la vérité, que vous essayez de tendre chaque fois que vous ouvrez votre arc pour faire voler votre flèche jusqu’à cette feuille de papier qui en elle-même ne représente rien, à laquelle vous devez vous abandonner ».
Télérama, n°3168, samedi 2 octobre 2010
par Marine Landrot
Pendant son séjour à la villa Kujoyama, sorte de villa Médicis japonaise qui accueille à Kyoto des créateurs de tous horizons, Vincent Eggericx a cherché l’inspiration au sens propre comme au figuré : il s’est initié au tir à l’arc, sport imposant une technique respiratoire très spéciale, et a bâti ce roman introspectif envoûtant, à la fois brumeux et limpide. Quel rapport entre la discipline d’archer et l’écriture ? « La cérémonie du tir était le film lent de la rencontre de l’universel et du particulier, du vieux mystère avec la fugace présence humaine. La littérature était la somme d’une existence sublimée dans un livre : le livre aussi bien que le tir mettaient en scène une naissance et un anéantissement, les ramassaient dans une forme signifiante. »
Écrit comme un journal éclaté, sans autre date que l’écoulement des saisons, sans autres rendez-vous fixes que les cours de tir à l’arc au dojo de maître Kamikawa, ce livre séduit par sa drôlerie. Il y a du Woody Allen chez Vincent Eggericx, qui se retrouve dans un studio à chasser les papillons, bêtes noires de sa fiancée Yuki, une irrésistible Annie Hall du cru… Avançant à tâtons dans l’opacité flottante du Japon, l’auteur chancelle, titube, plane. Ses sens sont décuplés, sa clairvoyance sur lui-même aussi. Issu d’un « fond obscur », il recueille les souvenirs qui affleurent à la surface de sa conscience chamboulée et fait la lumière sur son passé. Ode au voyage, à l’exil, à la fuite dans ce qu’elle a de plus noble, ce guide peuplé de fantômes se lit comme un conte noir. C’est un livre de conjuration, vif et réconfortant, que tout voyageur à destination du Japon devrait prendre dans sa besace.
Livres hebdo, n°824, vendredi 4 juin 2010
Made in Japan
par Jean-Claude Perrier
C’est de Kyoto que Vincent Eggericx nous adresse sa dernière autofiction. « En France, j’avais l’impression de me trouver face à un mur, d’être mort, raconte Vincent Eggericx. Et ce n’était pas un spleen baudelairien, mais quelque chose de plus pesant. » Alors, même s’il avoue « ne pas avoir éprouvé à l’origine une passion pour le Japon » (juste une certaine curiosité pour les arts martiaux, mais sans pratiquer), il a déposé un dossier de bourse pour la villa Kujoyama, l’équivalent nippon de la villa Médicis.
Puis il a passé une audition pour expliquer son projet : écrire un livre consacré au
kyudô (« La Voie de l’arc ») et à « tout ce monde mystérieux qui se dissimule derrière le tir à l’arc, presque inconnu des Français ». Le jury convaincu, l’impétrant gagne un séjour de six mois à Kyoto, tous frais payés, plus quelques subsides afin de s’offrir ses sushis quotidiens. Comme notre ami est quelqu’un de sérieux, il a commencé à préparer son voyage fin 2006, à prendre des cours de japonais. C’est là qu’il a rencontré sa femme Midori. Coup de foudre, et c’est elle qui lui a inspiré le personnage de Yuki dans
L’Art du contresens. Mais attention, prévient l’auteur, « comme mes précédents livres, c’est une autofiction ».
En janvier 2007, Vincent Eggericx arrive à Kyoto, s’installe à la villa Kujoyama, « un endroit assez étrange, un nid d’aigle moderne en béton d’où l’on domine toute la ville », et se met au boulot. Il lui faudra deux mois pour être admis dans un dojo, une école de
kyudô, véritable sésame pour un Japon qui l’enchante. Et pas question, les six mois écoulés, de revenir. Il lui faut terminer son livre, et puis il y a son épouse, venue le rejoindre alors que, originaire du nord du Japon, elle déteste Kyoto et son climat extrême, glacial l’hiver, torride l’été. Les Eggericx emménagent dans une petite maison biscornue et pleine de fantômes, Vincent gagne ses yens en donnant des cours à l’Alliance française et à l’université. Et il pratique le
kyudô, bien sûr. Il est actuellement deuxième dan (sur dix), « ceux du débutant », dit-il, modeste.
Naturellement,
L’Art du contresens n’est pas un traité sur la
Voie de l’arc, même si on y apprend beaucoup sur cette discipline et ses pratiquants. C’est un récit très personnel et très drôle sur la vie d’un gaijin, un barbare, chez les Nippons. Et aussi une occasion pour l’auteur de faire le point avec lui-même, de revenir sur sa vie passée en France et quelques souvenirs de jeunesse. Comme ce fameux jour où, adolescent, il a vu sa mère, une femme énergique avec qui ses rapports étaient extrêmement passionnels, en « petit débardeur mauve ». Chacun ses madeleines. Vincent Eggericx est un oiseau rare. Eggericx n’est d’ailleurs pas son vrai nom mais, « à une lettre près », celui de la fille dont il a été fou amoureux, « platonique », en hypokhâgne. Lorsqu’ils se sont quittés, il lui avait dit qu’il lui prendrait son nom. Parole tenue, même si elle n’en a jamais rien su : « Ma notoriété ne l’a pas encore atteinte ! »
« Nègre très bien payé. » Né en 1971 dans une famille bourgeoise où l’on compte quelques gouverneurs coloniaux proches du maréchal Lyautey, très vite le jeune Vincent, pourtant bon élève, éprouve un puissant désir de rupture. À dix-huit ans, il annonce à ses parents médusés qu’il sera écrivain et rien d’autre, qu’il ne mettra pas leur nom sur la couverture de ses livres, et quitte le doux foyer pour tracer sa route personnelle. De 1989 à 2007, il vivra de petits boulots, suffisants pour lui payer « un papier et un crayon, c’est tout ce dont j’ai besoin ».
Mais chez un écrivain, c’est bien connu, tout fait œuvre. Ainsi, veilleur de nuit dans les années 1990 dans un hôtel borgne de la rue Sainte-Anne, et fasciné par cette expérience, même si elle l’a rendu à l’époque, dit-il, « à moitié fou », Eggericx en fait le sujet de son premier roman,
L’Hôtel de la Méduse, paru chez Verticales en 1998. S’ensuit une « période terrible » : il passe trois ans littéralement cloîtré dans une chambre de bonne minable à essayer d’écrire le deuxième,
Le Village des idiots qui, « refusé partout », finit par être publié chez Denoël, en 2004. Enfin, en 2006,
Les Procédures, paru chez Léo Scheer, apporte à l’écrivain comme une « libération de [sa] pulsion d’échec ». De plus, « un travail de nègre très bien payé » lui permet de voir l’avenir sous des auspices plus favorables.
Après avoir changé trois fois d’éditeur (« parce que chacun d’eux a refusé mon manuscrit suivant ! »), voici Vincent Eggericx chez Verdier, où, confie-t-il, il resterait bien. Il a, naturellement, quelques idées… Mais, pour l’instant, il s’apprête à venir passer le mois d’août en France, pour savoir s’il y restera ou s’il retournera à Kyoto voir rougir les érables pourpres et les ginkgos.