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  Assise devant la mer

  Pierre Silvain

  128 pages
14 €
ISBN : 978-2-86432-585-7

Résumé

Un homme se souvient de son enfance marocaine, tout entière captive de l’amour inquiet et jaloux qu’il voue à sa mère – elle-même séparée de son fils par ses rêves mélancoliques, ses attentes vides, et plus tard les secrets de l’adolescent.
Désir, effroi, tendresse et provocation peuplent moins leurs paroles que leurs silences, car rien de ce qui constitue leur jeu, dans ce qu’il pourrait avoir de trouble et de cruel, ne saurait passer par le langage.
Mais – complicité des enfances qui ignorent l’espace et les générations – c’est auprès de la fillette que fut sa mère, dans les étés de La Geneytouse, qu’il trouve grâce et apaisement.
Le trajet amont dans le temps que le narrateur accomplit cette fois face à l’irréversible – sa mère vient de s’éteindre – opère paradoxalement en lui une métamorphose qui lui permet de dire je, tu – nous enfin réunis, confondus.
Après Julien Letrouvé colporteur, Pierre Silvain nous livre ici, dans une langue très maîtrisée, un récit construit sur une étrange et fascinante mise en abyme.



Extrait de texte

   C’est le matin, le plein jour à présent, la chambre est paisible. Bien qu’elle soit entrée sans faire de bruit, l’enfant qui s’est réveillé près de la place vide du père, voit la mère s’approcher du lit. Elle se penche pour l’embrasser. Alors, il se détourne violemment, se cache le visage dans son bras replié et ne bouge plus jusqu’à ce qu’elle reparte et ferme la porte. Il passe la journée à l’éviter et tandis qu’elle s’occupe du ménage, de la cuisine, qu’elle termine un travail de couture en retard ou consacre un moment de répit à la lecture du feuilleton et des avis de décès du journal, il l’observe à la dérobée, sans trouver de quoi satisfaire ce qu’il s’efforce de découvrir, une fatigue, une absence, un cerne bistre sous ses paupières qu’elle n’a pas d’habitude, l’éclair d’une pensée heureuse au fond de son regard. Il ne remarque rien que ce qu’il a toujours vu, rien qui lui soit étranger et tout à coup inexplicable.
   Il est décontenancé et sans se l’avouer, tout de même déçu. Il se dit que ce ne peut être sa mère, en chemise de nuit légère, qui, pieds nus sur le plancher froid, a rejoint le père dans le secret du lit, mais une autre créature, née du tourment ou d’une fantasmagorie de l’imagination. Pourtant, aussi longtemps qu’il reste à l’attendre la nuit suivante, comme un être de peu de réalité, à même de se manifester par quelque impénétrable dessein de la puissance qui tient les fils d’une marionnette ayant pris à s’y méprendre l’apparence de la mère, la visiteuse nocturne n’est pas reparue. Ou alors, de guerre lasse, a-t-il à cet instant perdu conscience et a-t-elle profité de cet endormissement de nourrisson à l’abandon pour s’approcher du lit, dans l’irréelle pâleur de la mince étoffe où elle frissonne de tout son corps, se hisser, s’allonger après avoir écarté le drap sur l’autre corps, s’abandonner à l’étreinte, d’abord immobile, fermant les yeux, recueillie, puis animée de mouvements précipités, soudain interrompus par la voix de l’enfant qui parle et s’agite au milieu d’un rêve. C’est alors qu’elle a dû, son cœur battant à grands coups, se redresser, sauter du lit et s’évanouir ainsi qu’une apparition au point du jour. Mais la nuit s’écoule avec une lenteur, une uniformité que, maintenant qu’il est réveillé, il endure comme si elle n’allait plus finir. Il a cessé de guetter par l’ouverture du volet la lueur d’une improbable aurore. De loin en loin, il entend le chant du rossignol, si beau et si esseulé, qu’il lui vient comme une envie de mourir d’une mort très douce.



Revue de presse

Presse écrite

   La Feuille volante, n°416, avril 2010
   par Hervé Gautier

   Gaston Bachelard écrit quelque part que l’enfance subsiste en nous toute la vie.
   Ce récit est celui d’un homme qui évoque cette enfance marocaine à travers le figure de sa mère et de l’amour exclusif qu’il lui porte, avec, en contre-point, la silhouette du père qu’elle rejoint sur cette terre africaine où ils vont s’établir. Il la revoit assise sur une plage, apparemment oublieuse de l’enfant qui l’accompagne, il se remémore l’image du père, mais seulement à travers ses silences, ses absences et ses étreintes d’époux. Il incarne le travail de la terre, il est « ce revenant de l’aube qui, environné d’un silence de tombe à peine froissé, n’est déjà plus là », autant dire un fantôme qu’accompagne cependant le visage tourmenté de Samuel Beckett auquel son fils l’identifie. Il choisit de se souvenir de lui à travers des épisodes de sa vie, sa guerre dans le Rif, son mariage à trente ans, sa nouvelle vie dans une ferme d’Afrique du Nord, de l’histoire et de l’amour de ce pays, de la ferme isolée devenue dangereuse, des attentats aveugles, de la terre que l’on fuit à cause de l’indépendance, pour rester en vie et des tombes qu’on abandonne, la mort du père devenu désœuvré et le veuvage de la mère. Il parlera aussi de la grande guerre, mais c’est comme si l’histoire du monde autour de lui ne comptait pas au regard de la sienne. Parce que c’est elle, Angèle, qu’il revoit, petite fille dans un village du Limousin. Il ne voit qu’elle, à la fois femme et mère, étrangère et familière qui alterne tendresse, attention et détachement. Il tente de profiter de ses moments de complicité et d’intimité avec elle. Le narrateur, qui finit à la fin par décliner son récit à la première personne, lui donnant ainsi un tour plus personnel, refait à l’envers la vie de ses parents avant sa naissance autant qu’il évoque la sienne, en Allemagne, loin de cette mère qu’il adorait.
   Bien qu’il ne soit pas un enfant unique de ce couple (deux autres sont restés en France et un autre frère naîtra emporté par le croup), le narrateur donne l’impression d’être seul face à cette mère qu’il nous présente au début, assise face à l’océan. Elle regarde au loin vers l’horizon et semble absente. Il semble que le temps ne compte pas dans ces instants faits de détachement et de complicité et cette image silencieuse de la vie, évoque celle de cette même femme, face à la fenêtre de sa cuisine, qui entre silencieusement dans la mort. Il choisit de cristalliser son souvenir sur la figure maternelle toujours présente à son esprit malgré les nombreuses années écoulées depuis sa disparition.
   Avec de nombreuses analepses (« le temps bouleversant du ressouvenir »), l’auteur, juste avant sa mort en 2009, nous fait revivre cette période de l’enfance, à la fois tendre et tourmentée, grâce à une écriture poétique et fascinante. La langue qu’il emploie pour son cette évocation de l’amour filial donne pour son lecteur un texte bouleversant, un véritable poème ne prose. Cet écrivain qui a été toute sa vie d’une grande discrétion offre là une œuvre ultime, comme un message destiné autant à l’au-delà qu’à l’humanité du présent et de l’avenir. Son écriture précieuse et simple reste, pour notre plus grand plaisir.



   Le Matricule des anges, n°107, octobre 2009
   par Thierry Guichard

   Auteur d’une trentaine d’ouvrages publiés en cinquante ans, le discret Pierre Silvain s’était distingué en 2007 en donnant chez Verdier un roman sensible et fort : Julien Letrouvé colporteur. Plus accoutumé à la prose courte, au récit, à la poésie, à une littérature débarrassée des genres, il revient aujourd’hui chez le même éditeur avec ce que l’on pourrait appeler une évocation rêveuse. Il s’agit ici de rappeler à soi la figure maternelle et avec elle des bribes d’une enfance partagée entre le Limousin et le Maroc tout entière tenue dans l’amour que l’enfant d’alors portait à sa mère. Rassemblé en chapitres qui cristallisent chacun un moment du passé, le récit vise à renouer avec l’émotion originelle, dans une sensibilité que le style, à la limite du précieux, évite de fissurer. Une scène primitive et oedipienne fait office de noyau autour de quoi s’arrangent les souvenirs : amoureux de sa mère, l’enfant la surprend, nuitamment, enlacée au père. Si l’Histoire du siècle fait toile de fond (les tranchées, la montée du nazisme, la fin de la colonisation), elle reste en périphérie du corps maternel sur quoi la focale est faite « il est tout entier ce corps sans défense qu’il laisse retourner au corps maternel dont le même mouvement berceur qu’autrefois, quand il ne savait rien du monde autour de lui, rien d’autre que l’effleurement d’un souffle dans ses cheveux ou le duvet d’un baiser de lèvres sur ses lèvres, l’endort, tandis qu’il entend les paroles d’une chanson – un peu triste – s’éloigner, se brouiller et enfin mourir là-bas où sa mère l’attend. » Dans ses encorbellements délicats, la phrase tente de saisir ce moment de l’idylle, comme s’il était possible de recueillir dans un miroir d’eau le visage de la disparue.



   Le Magazine littéraire, n°490, octobre 2009
   Au bord de la mère
   par Chloé Brendlé

   Tout le livre de Pierre Silvain tient dans une image : une plage sur laquelle, d’abord éloignés, se tiennent un enfant et une femme. Comme le rappelle la phrase de Montaigne mise en exergue : « Où que votre vie finisse, elle y est toute. » Le narrateur écrit un tombeau de son enfance marocaine dans les années 1930, ainsi que de sa mère, venue rejoindre son mari, ancien des tranchées, en exil d’elle-même dans la ferme du bled. Ou comment parvenir à dire le silence croissant entre les deux, d’abord jeu puis tension, « l’amour possessif, inquiet » du petit garçon devenu adulte, sa rencontre avec la mort, et, confusément, la guerre (de la Première Guerre mondiale à l’indépendance du Maroc). Le pouvoir de l’écriture consiste dès lors à faire coïncider, progressivement, le présent et le passé, et surtout le « tu » et le « je ». Le narrateur se réconcilie avec sa mère à travers le souvenir imaginaire de la petite fille, « Zélou », qu’elle a dû être, jadis, dans un village limousin, La Geneytouse. « Il se réveille en sursaut du rêve où il est en même temps cet enfant et cette femme qui est sa mère » : la fusion fantasmée des êtres se fait paradoxalement au moment même de la séparation ultime. Et pourtant la bouleversante dernière partie n’est pas une chute pathétique, mais une boucle nécessaire opérée par la narration et la mémoire. Car le récit intimiste de Pierre Silvain dilate le temps et l’espace dans le lent déroulement de la phrase, comme une goutte d’eau que l’on s’appliquerait à écraser. Et c’est justement une goutte d’eau qui tombe de l’évier quand le narrateur découvre, affaissée, sa mère, devant la fenêtre de la cuisine.



   Notes bibliographiques, octobre 2009

   Quel est le personnage central de ce récit ? La mère ou le fils qui la contemple sur la plage de son enfance ? Leur relation est très forte, dans les jeux, les rites quotidiens, les rêves et les cauchemars partagés. Leur amour est aussi grand que leurs peurs, peur que l’autre ne disparaisse, comme le petit frère mort brutalement, peur d’être moins aimé, peur de l’avenir, avenir qu’on désire aussi quand on a seize ans. Les évocations de leur vie au Maroc – le garçon y est né en 1927 – laissent place parfois au mariage de la mère, à son enfance aussi, aux deux guerres, au retour en France, et à la solitude de la vieillesse. Le père n’apparaît qu’en creux, comme une ombre vaguement effrayante mal aimante et mal-aimée.
   L’écriture est très belle, sensuelle et mélancolique, avec une grande puissance évocatrice, surtout pour faire ressentir la chaleur et la lumière qui sont à la fois celles d’un pays du sud et celles de l’amour fusionnel entre deux êtres. Le lecteur doit se laisser envoûter, et aimer les histoires où il ne se passe rien… rien que la vie qui passe. Nous sommes aux antipodes de Julien Letrouvé colporteur.



   Poezibao, lundi 21 septembre 2009
   par Chantal Tanet

   Après Julien Letrouvé colporteur, publié chez le même éditeur, Assise devant la mer, dernier livre de Pierre Silvain, se lit d’un seul souffle comme un long poème en prose. Récit par le découpage en chapitres titrés et séquencés, par le recours à la matière autobiographique qui semble nous conduire d’un point à un autre d’« une vie antérieure » – une enfance de colons au Maroc. Mais le travail de l’écriture, le phrasé musical de Pierre Silvain détournent le lecteur de toute construction romanesque, de toute linéarité, lui laissant l’illusion de reconstituer une complexe ordonnance du temps, de saisir par touches successives une série de « scènes primitives ».
   La première de ces scènes, fondatrice, ouvre et clôt un livre bâti autour de deux personnages sans nom, « la mère » et « l’enfant ». Saisie par le regard – la mémoire – aigu de l’enfant, la mère se tient assise face à l’infini de la mer, fixée à son insu et à jamais par l’enfant tapi, loin en retrait, dans un creux de sable. La distance physique entre eux deux, exacerbée par le détournement (le ravissement) de la mère, est source d’angoisse dès lors qu’une vague plus forte pourrait soustraire la mère au regard de l’enfant dont le cri est alors recouvert par le bruit de la mer. « C’est ce que l’enfant peut-être s’imagine, croit tout près de s’accomplir, il voit se dresser une masse d’eau d’un bleu laiteux à sa crête, qui se recourbe aussitôt en avant et déferle dans un écroulement d’écume plein d’éclats de soleil, glisse sur le sable dont la rapide inclinaison amortit l’élan, l’épuise jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’une onde inoffensive, la pointe baveuse d’une langue d’animal dompté venant lécher l’orteil de la mère. » Dans l’acte final, cette scène inscrite depuis bien longtemps dans le catalogue des rêves, ou plutôt des cauchemars de l’enfant, est livrée par l’adulte depuis longtemps séparé de sa mère.
   Entre ces deux séquences se déploie un souple maillage de regards en abyme. Regards de l’enfant sur la mère – vers la mer – en miroir ; sur le sexe et la mort apprivoisés, sur l’autre soi rattrapé par le temps. La scène initiale, qui donne son titre au récit, a son propre miroir dans celle de la mort de la mère, survenue devant une fenêtre découpée sur le temps suspendu, comme si la mort était l’instant où cesse l’attente, où le regard de l’un se heurte au vide de l’autre.
   Au bout du compte, la phrase longue et cadencée de Pierre Silvain fait émerger de ce jeu de regards, du bleu intense de la mer, des murs blancs de la maison d’enfance, une étrange figure. Duelle, fusionnelle, mère-enfant dont le narrateur – « l’enfant » devenu « je » dans les toutes dernières pages – ne sait plus si c’est d’elle ou de lui en elle dont il parle. D’une manière comparable aux Vagues de Virginia Woolf, où l’agencement rythmé des monologues intérieurs évoque le flux et le reflux de la mer, Assise devant la mer est traversé d’une vision récurrente, légère et grave à la fois. Le grand corps maternel, l’océan primordial, agrippé du regard par l’enfant, résiste et cède tour à tour à la séparation, à l’enfouissement dans « l’étendue dormante de l’océan, la plage vide, l’éclat du ciel ».



   La Quinzaine littéraire, n°999, du 16 au 30 septembre 2009
   La vie derrière soi
   par Hugo Pradelle

   Pierre Silvain entreprend le ressouvenir de son enfance au Maroc, de sa mère, de leurs rapports étranges, cruels et innocents à la fois, de ses secrets de jeunesse, de son rapport à la disparition et à l’écriture. Il signe un récit bouleversant, plein de clarté, la chronique d’un amour compliqué, d’une recouvrance.

   Assise, sur une plage, devant la mer, une femme laisse les vagues glisser le long de ses cuisses, la dépasser, la recouvrir pour un instant, avant de se retirer dans un crissement d’éclats de coquillages, et de recommencer. Elle regarde fixement un point à l’horizon, sans que l’on sache pourquoi, ni ce que cette fixation recouvre. En arrière-plan, un enfant la regarde, faisant semblant de dormir, jouant au pied des dunes, fasciné et absent à la fois. Voici la scène inaugurale du récit que Pierre Silvain consacre à ses années d’enfance au Maroc, en cet « endroit où il ne neige jamais », aux rapports inquiets qui le lient à cette femme, la manière de jeu qui les occupe, les rapprochant et les éloignant l’un de l’autre, mais qui ne les sépare jamais, sorte de fil d’Ariane filial qui, dans le silence, par les gestes, par leurs mystères, les attache l’un à l’autre irrémédiablement. Il reprend le « jeu de l’amour, léger ou grave, éperdu, qui se joue sans paroles ».
   Le récit tient tout entier dans cette scène, dans une manière de ressac émotionnel et mémoriel. Ainsi, le fils revit, dans la distance du temps qui a passé et l’impossibilité de se remettre vraiment dans un présent révolu, l’attachement viscéral à cette mère à la fois proche (par son corps, ses gestes) et distante (dans ses chagrins inexpliqués, sa détresse et ses espoirs inconnus), dont il ne peut détacher ses souvenirs. Il entreprend alors un lent travail de recomposition de ses souvenirs et de ceux de sa mère, faisant s’entrecroiser leurs mémoires. leurs émois et leurs expériences. Rien ne peut se disjoindre entre ces deux êtres ; ils suivent, silencieusement, un étrange sentier sur lequel leurs traces s’entremêlent sans fin. Pourtant, la prose semble étrangement détachée, distante, presque absente. Nous sentons, dès le commencement, une certaine contradiction entre ce qui se dit et sa manière, entre l’émotion produite et les moyens mis en œuvre pour la provoquer. Le récit semble comme habité d’une tension étrange, mystérieuse, que le cheminement narratif s’emploie à ouvrir, à libérer peut-être.
   Le livre emprunte deux sentes convergentes, comme deux échos qui se fondent dans la distance. Tout d’abord, il se ressouvient de sa vie, du temps lointain où, petit garçon et jeune adolescent, il a vécu, ses émotions révolues mais vivaces : le trajet vers la plage à travers les chemins caillouteux, la maison blanche aux grandes vérandas, son père absent, toujours attardé à quelques travaux de la ferme, taiseux, distant (il écrit quelques pages magnifiques comparant une photographie de ce père méconnu et les traits de Samuel Beckett), de la maison de sa grand-mère dans le Limousin, d’un marin noyé au-delà de la barre, de la découverte d’un cadavre près d’une meule, de la mort d’une poule tuée au petit matin, du départ de ses parents en 1955, de ses lectures... Parallèlement, il s’attache à l’histoire de sa mère, se faisant son biographe intime, reliant entre eux souvenirs personnels et histoires rapportées à une imagination qu’il ne peut séparer de cette figure qu’il entreprend, comme un corps que l’on regagne. La geste du fils qui revient à sa mère, qui se la réapproprie par un mouvement qui les libère. Il raconte son arrivée au Maroc, son débarquement (qui rappelle tant Chateaubriand) avant que le port ne soit construit, son enfance dans le Limousin, le remariage de sa mère au charron d’un autre village, la guerre de 14, le grand départ des hommes, l’épisode « du grand nègre »...
   Deux histoires qui n’en font qu’une, reliées, indémêlables, paradoxalement concomitantes. Assise devant la mer conforme le récit impossible de deux vies qui se suivent et se disent ensemble dans la volonté de l’écriture du fils qui formule ainsi ces paradoxes étranges, cette tendresse impossible, cette connivence empêchée d’elle-même. Car le livre suit la pente équivoque du rêve d’être sa propre mère (fantasme ô combien commun), de se déplacer en son corps même, de se fondre dans ses pensées, d’éclairer d’évidences ses secrets, de se conformer à une antériorité presque magique, mystérieuse. Sans sa mère, l’homme demeure incomplet. La grande force du texte de Silvain réside dans la confusion qui s’opère peu à peu entre eux, lorsque le fils, en vacances chez sa grand-mère, joue avec l’enfant que fut sa propre mère, dans cette régression anticipée qui le libère, par la communion même avec l’autre, de son emprise, de trouver un équilibre précaire, une manière d’apaisement. Et, lorsque la mère meurt, en une scène décalée d’une tendresse presque indicible, d’une retenue touchante, la tension enfin s’amoindrit jusqu’à disparaître, le fils peut dire « je » et « tu », s’adresser à cette mère dont l’ombre « de géante, lui cache l’étendue dormante de l’océan, la plage vide, l’éclat du ciel » et la regagner vraiment, pouvoir laisser cours à une tendresse infinie, à une admiration silencieuse qui se dit enfin, qui lui fait écrire : « Je peux revenir près de toi. » Le récit se fait à la fois genèse biographique et justification de l’écriture, se figure en porte et en clef, se développe, avec la sérénité d’une prose sûre et délicate, pour élaborer un discours de soi et de l’autre, du temps qui a passé, manière de métamorphose enfin éclaircie, confusion attendrissante en un « nous » qui laisse continuer la vie, qui la reconquiert en quelque sorte.



   Page, septembre 2009
   Requiem
   par Stanislas Rigot

   Remontant aux sources de sa propre histoire, Pierre Silvain nous offre, à l’aide d’une langue aussi ouvragée que sensible, un magnifique voyage dans les méandres de sa généalogie, dans le sillage de cette mère tant aimée et pourtant inaccessible, dans cette mémoire fuyante, à réinventer. Bouleversant.

   Assise devant la mer, une femme. Quelques mètres derrière elle, un enfant. Son fils. Que regarde-t-elle ? Qu’attend-elle ? À quoi, à qui pense-t-elle ? Aucune réponse ne viendra à la suite de cette magistrale ouverture. Et lui, l’enfant, que regarde-t-il ? Qu’attend-il ? À quoi, à qui pense-t-il ? Une seule et même réponse évidente qui traversera le texte de part en part : à Elle. Sa mère. De cette scène, à la fois originelle et définitive, nous apprendrons, par petites touches, qu’elle se situe au début des années 1930 au Maroc, le pays d’adoption de cette femme depuis qu’elle a abandonné sa famille et son village (La Geneytouse dans le Limousin) pour suivre son mari. Celui-ci séduit par ce pays alors qu’il participait en tant que tirailleur à la répression des troubles du Rif, y était reparti dans l’espoir de se voir attribuer un des lots de colonisation. Il avait fini par obtenir après une année de recherche, la gérance d’un domaine et il avait alors demandé à sa femme de le rejoindre. Leur premier fils était né quelques années plus tard.
   Pierre Silvain est né au Maroc en 1927 : ce petit garçon et lui se confondant un peu plus à chaque chapitre passé, il nous raconte, tout autant narrateur extérieur que protagoniste principal, cette famille et son enfance au gré d’une chronologie délicieusement flottante. Ainsi, en une poignée de courts souvenirs, il évoque aussi bien l’accouchement et sa naissance que le retour en France pour son baptême, la perte du frère, le père silencieux, souvent absent, beckettien comme il le définit lui-même, sa découverte de l’écrit ou l’éloignement progressif du Maroc et de son foyer, allant jusqu’à se projeter dans l’enfance de cette mère devenue soudainement sœur (« La petite fille et l’enfant, la mère et le fils, car c’est par le temps bouleversé du ressouvenir que tout est rendu possible, ont le même âge »). Page après page, il esquissera au travers de leurs échanges et de leurs absences une poignante déclaration d’amour à sa mère, transcendée par un style magnifique, ramassé et essentiel, d’une grande pudeur ne négligeant ni poésie ni violence, ni désir ni doute.
   Malgré une bibliographie impressionnante (son premier roman, La Part de l’ombre a paru chez Plon en 196o et il sera suivi, de manière assez régulière, par une trentaine d’ouvrages), Pierre Silvain ne bénéficie pourtant pas d’une reconnaissance à la hauteur de son œuvre, même si son précédent roman Julien Letrouvé colporteur lui aura permis de bénéficier d’un bel accueil critique. Assise devant la mer est une occasion de le (re)découvrir d’urgence : avec ce récit aussi douloureux que lumineux, les éditions Verdier, qui fêtent cette année leur trentième anniversaire, ne pouvaient pas mieux illustrer leur attachement à une certaine littérature française, pétrie de terre et de racines (Pierre Michon, Pierre Bergounioux…) tout en rappelant leur exigence de qualité, Pierre Silvain soutenant la comparaison avec les auteurs précédemment cités.