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  Au bout des comédies

  Michel Jullien

  192 pages
16 €
isbn : 978-2-86432-640-3

Résumé

Qu’elle s’exalte dans la gloire ou se dissolve dans la déchéance, la dignité humaine ne va pas sans une part d’absurde, d’ironie saugrenue, de dérision subsidiaire.
C’est ce que relève Bernanos lorsqu’il affirme que « le ridicule n’est jamais très éloigné du sublime ». Dans une suite de tableaux aussi tendres que cruels, Michel Jullien décline cette loi en l’appliquant à une galerie de héros des siècles passés. Hommes, femmes, enfants, animaux se débattent sous nos yeux, en plein risible, lorsque vacille leur destin, quand s’interrompt pour eux l’agitation vaine du monde.
Ovide chez les Barbares, Sarah Bernhardt amputée face à Roald Amundsen conquérant du pôle Sud, l’éléphant neurasthénique de Léon X enfermé au Vatican, un condamné devenu appât des sauvages sur la route des Indes, l’athlète Astylos de Crotone voué à l’anathème par ses concitoyens… toute une humanité qui, face à l’adversité du monde – guerre, racisme, ostracisme, exil, maladie – 
ou en quête de prodiges dérisoires ou admirables, tantôt s’effondre, s’efface ou enchérit, tantôt consent à sa condition.


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Au bout des comédies

Extrait de texte

   C’est Hanno, l’éléphant du pontife, son fétiche de six tonnes. Bête obèse, pape obèse. Mais la bête a l’obésité naturelle des pachydermes quand celle de Léon X est un peu maladive pour un pape de trente-neuf ans. Il aime son éléphant, et ce qu’il aime le plus en lui c’est son œil, car l’œil n’est pas à l’échelle de l’animal, il l’a remarqué. Cette petitesse aberrante vissée deux fois aux coins de la tête rend son regard étrangement implorant, comme madré, plus perçant, une acuité visuelle claustrophobique encastrée dans un trop-plein de volume crânien. Ce qu’une pupille verrait d’une autre pupille rivée à un œilleton. Cela l’a frappé dès mars 1514, quand Hanno fit son entrée au Saint-Siège. Depuis, il s’est entretenu de cette curiosité avec ses secrétaires, Bembo, Sadolet, avec Bernardo Dovizi et son cousin Jules de Médicis, il a mené plusieurs fois Raphaël par la manche devant le pachyderme, lui a montré du doigt ce rapetissé de l’œil. Chaque fois Raphaël n’a rien dit. Et lorsqu’il requerra dans ses appartements un autre protégé, de Vinci, le barbu, le dépenaillé de la Renaissance, en lever de rideau, il lui présenta d’abord tout l’animal comme on dévoile une statue. Hanno face à Vinci, des accordéons à la peau, aux jointures, des pituites aux larmiers, Vinci impavide. Alors le nouveau pape émit sa remarque personnelle, en aparté, touchant cette disproportion de l’œil. Léonard observa, sourit, décocha un clin d’œil à Léon avant de retourner à ses traités dans le palais du Belvédère, sa résidence du Vatican.
   Léon aima beaucoup Hanno. De Pline, il tenait la grande mémoire de ces bêtes, c’est dit maintes fois au livre VIII de l’Histoire naturelle, une mémoire mieux qu’un chien, dépassant l’attachement, la reconnaissance, une mémoire frisant le point de vue. Et de même que le pape s’engouffra dès le début de son règne dans un mécénat boulimique, il voulut s’inscrire par le canal de la rétine dans la mémoire de son éléphant. C’est pourquoi une fois par jour (parfois pas mais parfois deux), Jean de Médicis, second fils de Laurent le Magnifique, juste pontife, engoncé, enfilait sa mosette sur son surplis, passait dessus son mantum à fond de satin rouge, se coiffait du camauro brodé d’un liseré d’hermine et, en mules papales, à pas souples, allait écraser la luzerne (une centaine de kilos sous la foulée), passait l’allée d’oliviers des jardins, longeait les conifères, les cyprès, les friches vaticanes, butant sur les vestiges du cirque de Néron, des chicots de pierre.
   Au pavillon d’Hanno, cela commençait par des conciliabules avec Giovanni Battista Branconio dell’Aquila, son chambellan, devenu le chambellan de l’éléphant. Passé les palabres, pour l’effet de mémoire, cela se poursuivait en retrouvailles tactiles, entre Hanno et Léon, sous le regard des cornacs pontificaux. Ses doigts à bras levés brossaient les rugosités d’un grand pan de fesse – quelque chose dans le geste qui plus tard sera celui des poseurs d’affiches –, câlinaient un mètre carré de stries cutanées, parcheminées, un craquelé poussiéreux d’où chutaient des boulettes terreuses bien qu’Hanno fût brossé au balai à longueur de journée. Debout au pied d’une cuisse dépassant de beaucoup son calot d’apostat, son ventre effleurant le jarret, Léon contemplait le galbe ventru d’Hanno puis, de là, passait à la trompe, cette main qui est le nez. Avec ce tube annelé il s’amusait, faisait des passes, se haussait sur la pointe des mules en riant quand Hanno le dressait en spirale vers le ciel. Et le bout du groin retombant allait parfois souiller l’étoffe de lin, qu’importe. Au cou du pachyderme, dessous un petit menton si talonné et discret qu’il ne pouvait ravaler toute la langue chassieuse, une clochette tintait. Elle tintait au moindre pas. Elle tintait à intervalles réguliers, sous les vents coulis, lorsque Hanno déployait ses deux membranes avachies, feuilles d’oreilles clairsemées de crins aléatoires. Une fois, l’animal éternuant, la clochette se dégonda.



Revue de presse

Presse écrite

   Culture Chronique.com, mardi 14 juin 2011
   par Archibald Ploom



   La Liberté, samedi 28 mai 2011
   Le cabinet de curiosité
   par Alain Favarger

   Après un récit d’enfance, Compagnies tactiles (Verdier, 2009), remarqué par Jean-Pierre Richard, Michel Jullien nous revient avec un recueil de textes insolites, qui pourrait être à la littérature ce que les cabinets de curiosités étaient à la peinture du 17e siècle. Des objets fascinants, sinon d’habiles constructions esthétiques. En une quinzaine de textes, l’essayiste attire ainsi l’attention du lecteur sur les sujets les plus divers.
   On découvre Roald Amundsen, le conquérant du pôle Sud au grand désespoir de son rival l’Anglais Robert Scott, mortifié après avoir constaté que le petit fanion norvégien flottait sur sa hampe au point fatidique, piqué comme une épingle dans l’Antarctique. On croise aussi la silhouette envoûtante de Sarah Bernhardt, l’amputée. Ou l’éléphant neurasthénique du pape Léon X, enfermé au Vatican. Mais encore d’autres figures énigmatiques nous renvoyant au soleil cuisant de l’Antiquité. Comme Astylos, l’athlète Crotone, voué aux gémonies par ses concitoyens ou le poète Ovide chez les Barbares. On suit également l’auteur décryptant au British Museum un autoportrait de Poussin à la moitié de sa vie, « le faciès d’un individu en proie à l’insomnie ».

   À chaque fois l’écrivain suit et développe ses sujets avec une infinie précision dans un modèle d’écriture qui emprunte peu ou proue à l’auteur phare de Verdier, Pierre Michon. La patte de Michel Jullien estompe en partie ce label, mais pas au point d’effacer l’impression d’exercice de style qui s’attache par trop à ces pages. C’est un peu dommage, car cela entrave l’expression de la voix intérieure de l’auteur, assourdie par l’extrême souci du style.



   Le Figaro littéraire, jeudi 21 avril 2011
   Un cabinet de curiosités
   par Patrick Grainville

   Michel Jullien. L’écrivain propose une succession de récits ironiques, fantasques et philosophiques.

   Les différents récits de Michel Jullien télescopent toutes les époques, tous les pays. Ce sont des nouvelles, des documents, des fables, des chroniques, des contes ironiques, barbares, fantasques et philosophiques qui composent un cabinet de curiosités alléchantes. Xerxès commande qu’on fouette la mer qui vient de détruire un pont ! Un typographe se fait extraire un éclat d’obus dans les tranchées de 14-18 sans rien oublier du vocabulaire et des pratiques de son métier. Le lutteur Milon de Crotone meurt étranglé par un arbre et bouffé par des loups. Et Astylos, champion de course de vitesse, après avoir remporté deux Jeux olympiques, finit dans l’exil et la purée. Méfiez vous, les athlètes ! C’est parce qu’il évite toute gymnastique que l’ermite Siméon, au 5e siècle, survit sur sa colonne pendant trente-six ans. Ascète encore, ce docteur Kellogg, nutritionniste et végétarien intégriste qui reçoit à sa table Sarah Bernhardt. Elle demande à Amundsen, autre convive, un autographe qu’il rédige et signe en morse ! Pourquoi Kathleen Ferrier tombe-t-elle en panne à la fin du Chant de la terre dirigé par Bruno Walter, juste au moment où il lui faut articuler pour la cinquième fois le mot ewig qui signifie « éternel » ? Pourquoi Amundsen réussit-il à planter le drapeau norvégien sur le pôle Sud un mois avant Robert Falcon Scott. dont l’expédition avorte dans une scène de boucherie chevaline ?

   Perles rares
   On ne sait quelle règle se fixe Michel Jullien pour trier ses perles rares dans l’océan de son savoir encyclopédique. Le pittoresque, l’incongru, la dérision humaine, les farces du destin prennent toujours un tour métaphysique à partir de considérations triviales et physiques. Car les tribulations du corps sont au centre de ces histoires sur les cycles de la puissance et de la déchéance. Sarah Bernhardt unijambiste donne lieu à un portrait à la loupe et époustouflant de ses moindres difformités. Borgnes, graveurs daltoniens tracassés. Corps torturés, brûlés, pendus ou dévorés par le scorbut… L’incendie de Londres vu à travers l’errance d’un horloger rouennais, pied-bot et mythomane est un chef-d’œuvre. L’histoire de Hanno, l’éléphant de Léon X, atteint un sommet de mélancolie comique.
   L’écriture drue, abondante, inventive, truffée de détails savants et drôles contribue à la vigueur de cet assortiment de sagesse tonique.



   Libération, Cahier Livres, jeudi 7 avril 2011
   Légendes d’orée
   par Éric Loret

   Étrange fusée (trait diatonique, terrier de renard) que ce second livre d’un auteur discret, éditeur d’art, né en 1962. Exercice de mise à l’os, en huit diptyques et une charnière. Les textes sont des tableaux aux héros historiques (Ovide exilé et perdant son latin chez les Daces) et curiosités de cabinet : le lynchage de l’ouvrier noir Sam Hose en 1899, l’abbé Breuil, préhistorien amateur de cavités, ou bien le Dr Kellogg, inventeur des corn-flakes et de méthodes contre l’onanisme : circoncision sans sédation, phénol sur le clitoris et seulement « quelques secousses, électrodes à l’intime » pour les cas bénins.
   Michel Jullien a réuni ces figures par paires, sous des intitulés qui décrivent un univers cruel et disparu, dispatché en « aphasies », « reclus », « célibats », « demeures », « châtiments » et « toquades », à peine soulagés par les « odyssées » des « convives » et « témoins ». Il n’y a pas à proprement parler d’intrigues, plutôt un empêtrement acéré dans l’obstacle de la matière et du quotidien. On songe en le lisant à cette description que faisait Mirbeau de la Porte de l’Enfer de Rodin : « Chaque muscle suit l’impulsion de l’âme. Même dans les contournements les plus étranges et les formes les plus tordues, les personnages sont logiques avec la destinée dont l’artiste a marqué leur humanité révoltée et punie. » C’est par exemple ce morceau de bras de Sarah Bernhardt, imaginé en 1916 et en Amérique, face au Dr Kellogg dans « Deux convives » : « des fripes cutanées et des mouchetures de vieillesse roussies en comètes, des méandres de veines violacées au dos des mains, entortillées d’un système de veinules secondaires raccordées dessus, des doigts congestionnés par trop de bagues à la suite, corsetant l’arthrite ». Le monde de Julien imbrique le verbe dans la chair, construit des êtres monstrueux pour moitié de sang et moitié de mots, comme dans Hermiston, seconde des « Deux aphasies » qui ouvrent le recueil. Texte amniotique qui décrit les hallucinations d’un ouvrier typographique blessé sur le Chemin des Dames. Tandis qu’on lui ôte un morceau d’acier du thorax, il enfile « les blocs chanfreinés, yeux clos » et endure dans son cauchemar un angoissant problème : alors qu’il est en train de composer une phrase de Robert Louis Stevenson, il s’aperçoit que la seule apostrophe de sa casse est abîmée.
   Les êtres aussi sont endommagés tout Au bout des comédies humaines. Chaque texte commence par une phrase qui claque et complote (« Nason fut neuf ans sans toucher au raisin. », « À présent seule dans la maison de l’abbé. »…) puis très vite empile gestes et matériaux (« le lit fait, le traversin tapoté, l’oreiller aéré, elle tire les rideaux, ramasse pilules et gélules sur la table de chevet ») sur la tête de ses protagonistes. Une fois sédimentés au fond de l’écrit, ils s’élèvent en gloire, c’est-à-dire aussi dans la pitié. Domaine de la légende, de la vie de saint. Car, dit l’auteur, il s’agit ici d’exhiber le ridicule au sein de la dignité, le risible comme force dans l’adversité. La mécanique du style se fait alors comique esseulé : « Un public sorti de la guerre, Kathleen Ferrier en pied, Bruno Walter de dos, cinq fois ewig à donner avant que s’achève le lied. »



   Le Matricule des anges, n°122, avril 2011
   Chacun sa chimère
   par Jérôme Goude

   Sur l’estrade d’Au bout des comédies, Michel Jullien brosse le tableau kaléidoscopique d’une humanité chancelante.

   En l’an 8 après J.-C., Auguste condamne Ovide à l’exil, loin des sept collines de Rome, sur les bords du Pont-Euxin, à Tomes. Cerné par les barbarismes d’un assortiment de peuplades mal dégrossies, l’auteur des Métamorphoses se claquemure dans sa langue latine pour écrire les Tristes et les Pontiques. Rien, pas même l’avènement impérial de Tibère, ne délivrera le poète de la solitude pathétique et pittoresque de cette « terre échue, piètre cité de basse Mésie ». « Au cachot de Tomes », texte inaugural d’Au bout des comédies, donne la mesure d’une série de portraits de personnes illustres et d’antihéros dont, à un moment précis, le destin trébuche. La haine raciale, la folie – des grandeurs, psychotique, militaire, douce ou froide –, la maladie, la vindicte populaire et l’esprit de compétition, se jouent des masques en révélant les traits d’une adversité tout ensemble extraordinaire et bouffonne. Après Compagnies tactiles, florilège de courts récits consacrés à l’apprentissage de la matière (cf. Lmda n°105), Michel Jullien frotte sa plume délicate aux lois imprescriptibles de la condition humaine.
   Que ce soit en 1630, pendant la Première Guerre mondiale ou vers 484 avant J.-C., jamais Thanatos ne va sans Éros, l’Apollinien sans le Dionysiaque ou, selon les termes du philosophe irlandais Edmund Burke, le sublime sans la terreur. Au gré des dix-sept textes d’Au bout des comédies – textes qui, à l’exception de « Deux convives », sont réunis par paires –, Michel Jullien illustre avec maestria cet inconciliable rapport de forces. Mortellement blessé dans une tranchée du Soissonnais, de l’acier fiché dans la poitrine, un jeune ouvrier typographe de Laval pense aux trois cent mille plombs d’Hermiston, le juge-pendeur, roman inachevé de Robert Louis Stevenson. Au terme d’un repas au Battle Creeck Sanatorium, établissement dirigé par le nutritionniste et eugéniste puritain John Harvey Kellogg, un explorateur norvégien signe un autographe pour une Sarah Bernhardt amputée, en morse. De gourbis étroits en hospices, l’aquafortiste Charles Meyron grave ses visions de Paris, avant de sombrer dans un délire de persécution et mourir à l’asile de Charenton. Une cantatrice de renom, interprète inégalée du Chant de la terre de Mahler, succombe à un cancer à 41 ans. Parmi ces récits sombres et poignants, il en est un auquel nul ne peut être indifférent : « Sam Hose ». À l’instar de « Strange fruit », poème d’Abel Meeropol chanté par Billie Holiday, il met en scène le lynchage d’un noir américain. Alors qu’il doit se rendre chez Miss Corve pour sa leçon de grammaire, Wab, 12 ans, terré dans un fourré, est témoin de l’irréparable : des Blancs déchaînés scarifient Sam Hose, le Nègre de Coweta County, lui brisent les dents, l’émasculent, l’aspergent de gazole et le pendent à un arbre.
   Si la vie s’apparente à un vaste songe susceptible de basculer dans la démesure macabre, elle flirte aussi parfois avec le ridicule. Entre humour et ironie, Michel Jullien donne corps à l’absurde. Outre la toquade ascensionnelle de Charles VIII et les trois cents coups de fouet que les bourreaux de Xerxès infligent à l’échine de la mer, Au bout des comédies s’intéresse à la passion saugrenue de Léon X. Avouons d’emblée qu’il est quasi impossible, à la lecture de « Parjure du cornac », de réprimer ses rires. En mars 1514, Hanno, un éléphant neurasthénique, fait son entrée au Saint-Siège. Baba devant les étrons de son pachyderme obèse et albinos, notre souverain pontife l’entoure de mille attentions : « En plus de la clochette, on l’affubla d’une étole grenat passée au cou sur laquelle furent piqués des fleurs, des tortillons et des bouffettes un peu partout. Ils enfilèrent des anneaux aux défenses. Une girandole torsadée à sa queue pendouillait entre ses fesses. »
   Savant, mais jamais assommant, Michel Jullien excelle dans l’art du détail. Au moyen d’un bagage lexical choisi, il dépeint ses modèles sans les empâter. Ainsi, dans « L’autoportrait de Poussin au British Museum », texte qui n’est pas sans rappeler les qualités d’orfèvre de Pierre Michon et, plus précisément, Maîtres et Serviteurs : « En pleine gueule, sous le bonnichon, le rictus du vaincu domine la composition dans l’effondrement d’un soi intérieur. La bouche crispée prononce beaucoup de dégoût, comme un vomissement qui ne viendrait pas. L’encolure du nez, quant à elle, provoque des fronces concentriques sur tout le pourtour. Le modelage creuse des évasements, des synclinales, des cônes de déjection, des monticules, des bourrelets, des zones érodées. L’acrimonie, la grande grimace de Poussin, ses nippes n’ont certainement pas été inventées pour forcer le tableau. »



   Transfuge, avril 2011
   L’impuissance de l’art
   par Damien Aubel

   Deuxième livre de Michel Jullien, Au bout des comédies, est un recueil de brèves biographies poétiques. Une réflexion sur les rapports entre l’art et la vie, aussi jubilatoire que tragique.

   Oubliez les pavés indigestes : une biographie peut être un concentré de vie, resserrée sur quelques pages d’une écriture savoureusement baroque. Avec Au bout des comédies, son deuxième livre, Michel Jullien marche ainsi sur les traces du Marcel Schwob des Vies imaginaires et cisèle une série de portraits singuliers. Au bout des comédies épingle des anecdotes à la fois bouffonnes et tragiques. On croise Xerxès qui fit fouetter la mer en représailles pour une tempête intempestive, Siméon, « l’ermite fou de pénitence », ou encore ce Noir du Sud des États-Unis atrocement lynché à la fin du XIXe siècle, ou même Hanno, l’éléphant dépressif offert au pape Léon X. Toutes ces microbiographies, insolites et jubilatoires, sont traversées par une même interrogation sur les limites de l’art quand il se confronte à la vie.
   Car l’art est tout simplement impuissant : sa grande ambition, la rivalité avec la vie, est une illusion. Lorsque Astylos, l’athlète vedette de la ville de Crotone au VI siècle avant J. C., trahit ses concitoyens, ceux-ci mutilent sa statue. Leur colère est inopérante : s’« ils brisèrent les deux pieds à hauteur de cheville », l’homme continue à courir et à collectionner les lauriers. Astylos n’a rien à voir avec sa statue : il y a un fossé infranchissable entre le modèle et l’effigie, la vie et l’art.
   Plus grave encore : le second déprécie la première. Qu’il s’agisse du grand préhistorien français, l’abbé Breuil et de la chaste Miss Boyle, sa fidèle secrétaire ou du chef Bruno Walter et de la cantatrice Kathleen Ferrier, ces couples sont placés sous le signe de l’art. Mais leur dévouement exclusif aux peintures pariétales ou à la musique de Malher empêche que naisse entre eux l’histoire d’amour que tout semblait annoncer.
   Au bout des comédies se lit comme un avertissement : vie et art sont incompatibles. Alors que reste-t-il aux artistes ? Il faut lire le dernier récit, « L’autoportrait de Poussin au British Museum », pour répondre : l’autoportrait en question est celui qu’a effectué le peintre vers 1630, rongé par une maladie vénérienne. Cette « radiographie à la sanguine » est d’une « vérité flagrante ». Le royaume de l’art, ce n’est pas la vie, mais son envers – la maladie, la mort.



   Livres hebdo, vendredi 18 février 2011
   Abyssale adversité
   par Fabienne Jacob

   Dans ces récits, Michel Jullien sonde les consciences de personnages saisis à un moment crucial de leur destin. Les partisans de Sainte-Beuve en seraient marris. « Né en 1962. De puis 1988, éditeur de livres d’art. » Voilà en tout et pour tout le menu fretin qu’on a pu pêcher dans l’épuisette biographique pour Michel Jullien. Demeure la consolation de l’œuvre et elle est réjouissante. Après avoir livré en 2009 un recueil de récits d’enfance intitulé Compagnies tactiles, éblouissante quête du toucher autour d’objets que Ponge n’aurait pas dédaignés : l’aimant, l’algue, la prise femelle… Avec son deuxième livre, Au bout des comédies, l’objet s’efface au profit d’êtres animés saisis à une période critique de leur vie. Ainsi Ovide qu’Auguste a envoyé en exil à Tomes, loin de sa chère Rome, sur les rives du Pont-Euxin, au milieu d’un pays de pierres « qui refuse le fruit ». Tomes est une « méchante bourgade cerclée de remblais, […] qui resserre une populace de peuplades mal pacifiées, inconciliables au contact, s’apostrophant dans des patois composites mêlés de décharges de rires ». Délicat mondain, l’auteur de L’Art d’aimer boira jusqu’à la lie le sens du mot « barbare ». Le « cercle carcéral » le plus redoutable est pour lui la langue, ou plutôt l’absence de langue. Un comble pour un homme de lettres ! Autre personnage qui se raccroche désespérément aux lettres, Simon Bérault, soldat sacrifié du Chemin des Dames, gisant le pied haché et la poitrine criblée parmi les galeries funèbres de la boucherie que fut la Première Guerre mondiale. Pour unique et ultime planche de salut, « des couplages, des combinaisons d’Elzévir […] des doubles plombs récalcitrants ». Le jeune soldat était ouvrier typographe à Laval. On est sidéré par l’érudition de l’auteur. Mais au milieu des énumérations savantes surgit soudain, trouée lumineuse de la phrase, une formule sèche, définitive. Ainsi qualifie-t-il le meublé où dépérit Meryon, ex-marin aquafortiste, de « première chambre immobile depuis qu’il a quitté la mer ». La langue est précise au point qu’elle en est parfois précieuse. Reste que la littérature est là, nichée au creux des phrases qui alternent, amplitude et brièveté, d’une justesse ultime. On salue la haute teneur romanesque de ces moments de vie juchés au-dessus des abysses de l’exil, du racisme ou de la maladie mentale et saisis sur la corde raide de l’humaine condition.