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Traduit du russe par F. Andreieff, Z. Andreyev, N. Favre et N. Pighetti-Harrison |

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448 pages
23 €
ISBN : 2-86432-270-6 |
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Ce recueil rassemble des textes écrits dans le secret, au péril de leur vie, par ces quatorze femmes victimes de la politique de terreur que Staline imposa jusqu’à sa mort aux « sujets » de son empire. Elles ne sont que quelques cas parmi tant d’autres qui ont vu leur existence brisée par quinze à vingt ans de prison et de camp. Au-delà de leur propre histoire et de leur propre souffrance, elles témoignent de leur résistance et tracent une série de portraits souvent tragiques, parfois teintés d’humour lorsqu’elles parviennent à décrire cette société concentrationnaire comme s’il s’agissait d’une pièce de théâtre mise en scène par de sinistres bouffons. On rencontre dans ce microcosme une population cosmopolite, hétéroclite, issue de tous milieux et de tous horizons, où chacun, menacé de mort en permanence, arrive pourtant à vivre des moments fugitifs de fraternité et presque de bonheur. On y voit passer des foules hagardes et squelettiques qu’elles évoquent avec une grande humanité, en témoins fidèles. On s’y attarde sur une nature impitoyable mais qui ne manque pas de splendeur. Quelques-unes d’entre elles, apolitiques jusque-là, découvrent l’engagement. Toutes dénoncent une persécution qui n’épargne aucune catégorie sociale – communistes fidèles, opposants révolutionnaires, simples paysans, minorités ethniques –, sans pour autant jamais renoncer à leurs idéaux. |

En 1935, j’engageai une nourrice pour mes enfants. Une femme de trente-cinq ans, travailleuse, propre, mais très renfermée. Il n’était pas dans mes habitudes de prêter grande attention à la vie intime d’une domestique. Dans l’ensemble, je la trouvais plutôt bornée, assez indifférente, pas très tendre avec les enfants, parcimonieuse, avare même, mais consciencieuse et honnête. Maroussia et moi avons vécu côte à côte toute une année, satisfaites l’une de l’autre. Je ne savais rien de sa vie. Un jour, au cours du déjeuner, on apporta une lettre pour elle. À la lecture, son visage se décomposa et elle courut s’étendre sur son lit, disant qu’elle souffrait d’un violent mal de tête. Je sentis qu’un malheur était arrivé. J’expédiai les enfants en promenade et, seule avec Maroussia, je tentai de la questionner. Le visage tourné vers le mur, Maroussia d’abord se tut, puis elle se dressa sur son lit et, d’une voix rauque et mauvaise s’écria : « Ce qui m’arrive, vous voulez vraiment le savoir ? Soit, seulement n’allez pas vous fâcher. Vous dites qu’il fait bon vivre chez nous maintenant, moi, pourtant, j’avais un mari aussi bien que le vôtre, j’avais trois enfants, plus beaux même que les vôtres. Je trimais dur dans la maison, je soignais le bétail, sans dormir pendant des nuits. Mon mari se démenait : il travaillait le feutre pour les valenki et cousait des pelisses. La maison ne manquait de rien. Nous avions une aide, rien de honteux que je sache, ce n’était pas interdit. Vous avez bien une domestique vous ; moi aussi, pour m’aider, j’avais pris une vieille femme, ma mère, et moi, je m’éreintais au champ. L’hiver 1930, je suis partie à Moscou voir ma sœur, et, pendant ce temps, on a proprement dékoulakisé les miens : mon mari fut envoyé dans un camp, ma mère et mes enfants en Sibérie. Ma mère m’a écrit : “Trouve-toi un petit quelque chose à Moscou, tu pourras, qui sait, nous aider un peu, ici on n’a rien, impossible de trouver du travail. Dans notre cahute j’ai bien du mal avec les enfants.” Voilà. Depuis je m’engage comme domestique, je leur envoie tout ce que je gagne. Et aujourd’hui, on m’écrit que mes enfants sont morts. » Elle me tendit la lettre. La voisine lui écrivait : « De ton homme rien depuis trois mois, on a appris qu’il creuse un canal. Tes enfants vivaient avec la grand-mère, ils étaient toujours malades. Une cahute humide, et presque rien à manger. Mais bon, ils vivaient. Ton Michka était ami avec mon Lenka, c’était un bon petit gars. Seulement la scarlatine s’en est prise aux gamins, les miens aussi ont été très mal, je les en ai sauvés de justesse. Les tiens, Dieu les a rappelés à lui. Ta mère est comme folle, elle ne mange plus, ne dort plus, elle ne fait que gémir, probable qu’elle aussi va bientôt mourir. » « C’est juste à votre avis ?... On nous a tout pris, on nous a chassés. Mes petits sont morts, mes petits trésors à moi. » Ce soir-là, j’étais à bout de patience d’attendre le retour de mon mari. Biologiste, il était chargé de cours à l’Université. Selon moi, personne au monde n’était plus intelligent, plus savant. Un poids terrible m’oppressait. Un monde clair, limpide et bienveillant s’effondrait. De quoi Maroussia et ses enfants étaient-ils coupables ? Se pouvait-il, oui se pouvait-il que notre vie si pure, si laborieuse, si lumineuse reposât sur des souffrances, du sang répandu ? |

Lunes, n° 4, juillet 1998, par Marianne Jaeglé, « Récits des camps staliniens »
[...] Au fil des témoignages des quatorze auteurs, les destins de dizaines de milliers d’autres affleurent ; un peuple entier de femmes défile, avec ses figures ordinaires ou exceptionnelles, les personnalités côtoyées ou seulement entrevues dans les prisons, haïes parfois, aimées et respectées souvent par les narratrices. Et c’est une étonnante leçon de courage et de dignité qui se donne à lire, forçant l’admiration du lecteur pour celles qui ont su résister à la haine comme au désespoir. « Parfois je m’interroge, écrit ainsi Olga Adamova Sliozberg : qu’est-ce qui fut le plus important dans ma vie ? Avant mon arrestation, je menais l’existence classique d’une intellectuelle soviétique sans parti. Je ne m’étais distinguée par aucune de mes interventions touchant aux problèmes sociaux. (...) C’est lorsque ma vie fut ruinée que naquit en moi le désir ardent de lutter contre cette injustice qui avait mutilé une vie qui m’était si chère. J’ai décidé de rester vivante, de dire publiquement tout ce que m’avait enseigné ce temps passé derrière les barreaux. » Sans prise de position militante ou revancharde, les auteurs laissent aux autres le soin des déductions idéologiques : « Les sociologues, les psychologues tireront un jour des conclusions sur l’époque des bacchanales staliniennes. Étant contemporaine, je ne fais que me souvenir et révéler » (Véra Choults).
La Quinzaine littéraire, 1er décembre 1997, par Pierre Pachet, L’Aujourd’hui blessé
Sous ce titre fort mais énigmatique sont rassemblés des récits de femmes soviétiques, pour la plupart arrêtées et déportées dans les années terribles (1936, 1937), et qui racontent. Elles témoignent pour « aujourd’hui », en effet (le livre fut publié en URSS en 1989, juste avant la fin du régime), elles révèlent ce qui est caché sous l’expérience des nouvelles générations, celles qui n’ont pas connu la violence si amère de la Terreur exercée au nom du bien de tous, sans pitié, sans égards, sans respect des lois. Leurs témoignages très divers (par la longueur, par le ton, par les personnalités des auteurs) se rejoignent étrangement. C’est qu’elles sont toutes femmes : privées de leurs enfants, quelquefois de la confiance ou de l’amour de leurs enfants, agressées dans leur faiblesse et leur pudeur. Elles se rejoignent aussi dans leur désir d’offrir à aujourd’hui (un aujourd’hui qui peut être celui des lecteurs français) une souffrance qui est riche de connaissance et d’une surprenante beauté. Ces témoignages n’apportent pourtant rien de radicalement inédit sur les prisons et les camps soviétiques : le lecteur de Soljenitsyne, d’Evguénia Guinzbourg, de Chalamov y retrouve les Boutyrki, la Loubianka, les Solovki et, plus loin, les isolateurs, les camps de l’Oural ; enfin la terrible Kolyma. On reconnaît les différents courants de détenus et de déportés : ceux qui avaient le tort d’avoir une appartenance politique : socialistes-révolutionnaires, mencheviks, trotskistes, enfin les vagues successives de staliniens ; les masses de paysans « dékoulakisés » auxquels le régime mena une guerre féroce ; les peuples martyrs, Ukrainiens, Baltes, sans oublier le peuple russe lui-même ; et surtout les individus emportés sans raison par le flot, arrachés à leurs proches, à leur vie, privés d’avenir et de présent vivable parce qu’une décision absurde les avait nommés « ennemis du peuple », alors qu’ils étaient le peuple lui-même. Les femmes qui parlent ici ont en commun d’avoir non seulement survécu, mais d’avoir préservé ou gagné une intégrité morale à travers les humiliations et les moments de désespoir. L’un des récits les plus forts, à l’ouverture du recueil, est celui d’Olga Sliozberg. C’est aussi le plus long, celui qui a la chance de pouvoir se développer et se constituer en un ensemble. Épouse d’un scientifique qui se sentait à l’aise dans le régime, elle a un long chemin à faire. Il lui faut rompre avec l’indifférence qu’elle opposait, avant son arrestation, aux rumeurs de persécutions injustes : « On coupe le bois, les copeaux volent ! » En prison encore, elle apprend à cesser de mépriser la souffrance des autres. À la Loubianka, apprenant qu’une co-détenue occupée à recoudre son col de blouse n’a pas vu son fils depuis trois ans, elle lui dit cruellement : « Vous ne devez pas aimer votre fils comme j’aime le mien. Trois ans séparée de lui, je n’y survivrais pas. » Et la femme lui répond : « Dix ans même vous survivrez, et vous vous intéresserez et à la nourriture et à votre robe, et vous vous battrez pour un baquet aux bains et pour un coin chaud dans votre baraque. Et souvenez-vous : la souffrance est égale pour tous. » Nombre d’épisodes, dans ce récit comme dans les autres, rapportent ainsi des leçons données et reçues, lorsque la détenue apprend qu’elle n’a encore rien vu, lorsque telle communiste égoïstement fière de l’être reçoit la révélation des souffrances dont elle s’est rendue complice comme sans le savoir, lorsqu’une intellectuelle apprend à haïr férocement, et à haïr ceux qui l’ont amenée à haïr ainsi. Les éditeurs russes du volume lui ont donné une orientation, un sens. Deux des derniers récits rapportent la rencontre, dans un camp, avec Ariadna Efron, la fille de la grande poétesse Marina Tsvetaieva (revenue en Russie en 1940, elle se suicida en août 1941). Ariadna Efron, dans les années quarante et cinquante, portait en elle l’amour de la poésie, la foi dans l’écriture. Et le volume se clôt sur quelques-unes des lettres qu’elle envoya à Boris Pasternak, l’ancien correspondant de sa mère depuis son lieu de relégation. Elle réagit avec une sensibilité inquiète et précise au spectacle de la nature (le ciel immense, « la vie écrite noir sur blanc sur la neige », le fleuve qui « manque totalement d’intimité »), et surtout elle lance les écrits vers l’avenir, vers nous : « L’important c’est d’écrire, c’est là qu’est le miracle, et nous voulons encore que l’écrit soit publié !... D’accord, mon cher, peut-être vivrons-nous pour voir ça ; mais il est après tout beaucoup plus important que tes écrits et ceux de maman survivent jusqu’à des générations que nous ne pouvons pas même imaginer, mais avec qui vous serez à tu et à toi... » (lettre de 1957). La conclusion et comme la résolution ainsi donnée à ces pages rapportant des souffrances absurdes, décrivant des vies brisées et des consciences délibérément méprisées et poussées au désespoir, cette conclusion serait presque trop belle, trop artificiellement apaisante, si la beauté ainsi appelée n’était elle-même gonflée d’amertume, blessée pour toujours.
Le Monde des Livres, 14 novembre 1997, par Marion Van Renterghem « Ennemies du peuple »
À côté des grands témoignages de l’idéologie concentrationnaire soviétique, ceux de Chalamov, de Soljenitsyne ou, différemment, du magistral roman de Vassili Grossman, Vie et destin, il pourrait y avoir ceux, innombrables, des inconnus. De ceux qui, opposants au régime ou communistes fidèles, simples paysans ou idéalistes confiants, furent désignés comme « ennemis du peuple » et déportés pendant quinze à vingt ans de leur vie, pour rien. Les auteurs de L’Aujourd’hui blessé sont des femmes. Emprisonnées, puis réhabilitées, presque toutes ont fait partie du « lot des années trente ». Leurs témoignages sont d’autant plus saisissants qu’ils émanent d’une génération surprise dans sa naïveté, encore épargnée par l’école de soumission et d’inertie que subiront les suivantes. La plupart ont aujourd’hui plus de quatre-vingts ans, les autres sont mortes, toutes ont pris le risque d’écrire la vie des camps, leur tragédie quotidienne monstrueuse et humaine, parfois bizarrement bouffonne, ou dite sur ce ton presque jovial qu’emprunte ici la fille de Marina Tsvetaieva dans ses lettres à Boris Pasternak. Glaçantes sont les circonstances des arrestations. Un jour, sans raison. Comment celle des autres paraît d’abord suspecte aux fidèles du régime, avant que ce ne soit leur tour. Le mari de la bonne est exécuté ? « Difficile de croire qu’il soit totalement innocent ». Des incessantes disparitions à la torture des interrogatoires, il y a la peur. Et cette voix : « Tant de fois au cours de notre existence il fallut se dire : rien encore n’avait été si dur. » |

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