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  Autobiographie
Approche de l’ombre

  Natacha Michel

  Déploration à quatre voix
Théâtre

  96 pages
11,50 €
ISBN : 2-86432-338-9

Résumé

     « Il y a à peine un été, il virevoltait sur la mer tenant par une courroie au bateau, séparant le bon de l’eau de sa Norvège d’écume avec ses skis marins. Et à l’automne, je disais, assise à l’avant du corbillard : Allez, allez toujours, chauffeur Borgniol, allez, laissez-moi le tirer, faites le tour de la terre, laissez-moi tirer l’ombre de mon enfant qui virevoltait si gracieusement sur les vagues. Que le corbillard ne cesse pas d’aller, qu’il dépasse le cimetière, qu’il fasse le tour de la terre, je suis bien sur la banquette : je remorque mon fils, attentive à ce qu’il me suive. Qu’il me suive, accroché de loin au bateau dans le bercail de l’écume qui découpe ses vrilles en figures animales, qu’il me suive. Qu’il ne me précède pas. »



Extrait du texte

     Mère : Papa disparu, je t’invoque, viens au secours de ta fille inhumaine. Je n’étais pas faite pour tomber vivante sous les dents de la roue.
     Jeunesse : Je ne sais rien de ta vie. Je suis avant ta vie, son moment de richesse, de promesse. Je sais que je suis aimée : mon père et ma mère m’aiment. Ah, le port glorieux de qui est doublement aimé. Je suis naïve et invincible, je suis moi-même.
     Mère : Pauvre enfant que je fus, je ne puis regarder en arrière. Ce qui m’arrive a sectionné l’ancien, le passé sur lequel je m’appuyais, dont j’étais le vert rejet, la branche venue. Plus de passé, mon père, je ne sais plus où tu te trouves, où te chercher. Mon dieu, ce n’est pas possible. Comme je hurlais. Combien je refusais, le front contre le mur et léchant le salpêtre de la souffrance sans larmes. Troc refusé avec le destin, à qui j’offrais ma vie contre la sienne. Silence dont le puits grimace. Oh l’absolu silence, papa, le vacarme assourdissant de la nouvelle. Il était parti à une heure trente, ce jour-là, sans déjeuner, il est venu dans la pièce où je me tenais, n’étais-je pas en chemise encore ? Beau, frais, et dans l’élan de sa jeunesse…
     Jeunesse : Cela, ça me connaît : dans l’élan de sa jeunesse.
     Mère : Son premier nom, avant qu’on lui donne le sien, ne fut-il pas « beau trouvé » ? Rappelle-toi, père.
     Jeunesse : Si je me rappelle ! C’est le nom de l’enfant élevé au fond d’un lac par une fée, la fée…
     Mère : Ce fond du lac qu’est le ventre des mères quand elles enfantent. Et maintenant un embauchoir vide. Beau trouvé, beau perdu. Ah je ne lui ai pas dit adieu. Comment pouvais-je savoir, imaginer ! Ah je n’ai pas assez suivi les avis de l’inquiétude qui font de tout départ bénin un adieu à qui ne reviendra jamais. Je n’ai pas embrassé sa joue ailée, ou si peu ou si vite, comme on embrasse la joue désormais fuyante d’un fils devenu homme, je n’ai pas baisé ses yeux bruns, ses longs cils, son habileté longiligne, je n’ai pas embrassé ses mains fines. Il était ce jour-là vêtu par le temps d’aujourd’hui, en blouson de cuir qui fut le berceau de sa mort, avec ces baskets que j’ai tant aimées.



Extrait de presse

     La Croix, 17 mai 2001
     par Solenn de Royer

     Son dernier roman, lente et contemplative psalmodie de l’absence – L’Éducation de la poussière (Seuil, 2000) –, évoquait le destin brisé d’une mère dont le fils avait été fauché par une mort brutale, alors qu’il n’avait que 20 ans. C’est du même deuil et de la même incapacité de vivre qui s’ensuit dont elle parle encore. Seule la forme a changé : abandonnant le roman, l’écrivain emprunte ici aux registres du théâtre, mais aussi de la poésie. Le récit s’articule autour d’une « déploration à quatre voix » : « la jeunesse », d’abord, qui incarne le passé (heureux) de la mère, « la mère » elle-même, qui pleure la mort de sn fils « Victor » et crie vers « le spectre », son propre père – lui aussi décédé –, figure de l’au-delà et de la Création.
     À travers chacun des personnages qui constituent cette Autobiographie, trois temps entrent en dialogue : « la jeunesse », ses insouciances et ses promesses, son insolence aussi, se heurtent au deuil radical, inacceptable ; lequel réduit à néant le passé, mais aussi le futur, brisant la linéarité de l’existence et la laissant captive d’un « présent éternel ». Pour « la mère », le temps s’est en effet arrêté un 24 octobre 1993, un dimanche à 5 heures de l’« après-midi, alors que son fils sautait maladroitement d’un train et était happé par lui. Un faux pas, un instant, qui suffirent à réduire deux vies en poussière, celle de l’enfant mais aussi celle de la mère : « Quand il est mort, il est devenu toute ma vie et elle est partie avec lui. » Parce qu’elle ne parvient pas à se sauver elle-même, la femme brisée va alors se tourner vers le père (le Père ?), seul et ultime recours, pour lui crier le De Profundis : « viens à mon aide »...
     Avec cette Autobiographie articulée dans la lutte – le conflit intime, la vie et la mort, l’impossible réconciliation entre les certitudes passées et la souffrance présente –, Natacha Michel est au plus près d’elle-même. Avec la même force et la même justesse, l’écrivain livre ici des pages d’une humanité tremblante – en rupture, en quête –, si profondément vraies... Des pages remarquables.