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  L’Autre Monde

  Christian Garcin

  64 pages
10 €
ISBN : 978-2-86432-489-8

Résumé

Cet « autre monde », que Christian Garcin nous laisse entrevoir ici, nous le devons à l’histoire étrange qui s’est tissée autour du Cerf courant sous bois de Gustave Courbet.
A-t-il vu le tableau ou une simple reproduction – voire : ce tableau qui, selon ses mots, l’a « proprement saisi » existe-t-il vraiment ?

« Il s’était évanoui. J’avais l’impression de me trouver au cœur d’une forêt impénétrable de correspondances rompues, de mystère et d’incompréhension. J’avoue que cela m’enchantait plutôt… Mais en attendant il s’agissait à proprement parler d’un tableau-fantôme, enfui, évanoui. »


Extrait du texte

Nous ne sommes pas si loin du cerf de Courbet. L’autre monde, vert et brun, un peu flou, que révèle l’esquisse d’arrière-plan dans quoi se fond la course du cerf, s’efface sous nos yeux, dans sa profondeur insondable. Il est pour moi celui du grand Pan, le monde de l’hypothétique immédiateté antique, un monde qui jadis faisait signe et qu’aujourd’hui nous ne pouvons qu’appréhender imparfaitement, en miettes, à travers les écrans successifs de la conscience et du langage. Tout ce que nous voyons autour de la course du cerf, c’est du vert inatteignable. Ce qu’abrite ce vert, seul l’œil de l’animal le sait, et cela nous est tu à jamais.

Qu’est-ce que j’appelle « autre monde » ? Le saisissement mêlé à l’effacement. Le souvenir de ce qui n’a pas été. Un « satori » immémorial. Un soudain basculement aussitôt oublié.
Le rappel diffus d’une origine. Une odeur ou un coup d’œil furtifs sur une autre réalité. Après quoi tout disparaît.


Extraits de presse

   Calou, l’ivre de lecture
   par Pascale Arguedas


   Art Sud, avril 2007
   par Victor Sanières

   Né à Marseille en 1959 et vivant à Aubagne, Christian Garcin est un écrivain minimaliste ennemi des effets de manche, et qui a su faire de simples vies des œuvres d’art.

   Dans Vidas et Vies volées (deux de ses livres qui reparaissent en un seul volume dans la collection « Folio »), il a su capturer la vérité derrière l’apparence des choses. C’est un peu l’esthétique de cet auteur remarquable dont la prose poétique est au service de fictions inventives. Le vol du pigeon voyageur, Du bruit dans les arbres, ou L’embarquement, sont à ce titre des réussites surprenantes faciles d’accès et ouvrant de véritables débats sur les enjeux de la fiction. Il faut dire que ce professeur de littérature aime le récit court, le cinéma, la musique et la peinture au point de mêler dans son écriture tous ces éléments réunis souvent sous sa plume par des liens étroits pas forcément visibles au premier coup d’œil. Toute son œuvre est une célébration de l’art, « l’art, écrit‑il, est poreux comme un os : à travers lui les mondes communiquent ». Pas étonnant donc de trouver l’évocation d’un tableau comme point de départ de son nouveau livre L’autre monde, publié chez Verdier. Ce tableau c’est le Cerf courant sous bois de Gustave Courbet datant de 1865, dont il a acheté la reproduction au Musée Courbet situé dans la maison natale du peintre à Ornans dans le Doubs. « Le premier mot qui me vient à l’esprit à propos de ce tableau est le mot “saisissement”, précise‑t-il. Et d’ajouter : Le deuxième mot est le mot “effacement”. » S’ensuit une description de cet autre monde dans lequel nous projette ce tableau et notamment la forêt où court le cerf. « Je ne vais pas dans les musées pour voir des peintures. Je ne vais pas dans les salles obscures pour voir des images bouger, explique‑t-il mais, j’y vais pour trouver une image de l’autre monde. » Et de préciser sa pensée par l’éloge du langage inévitablement mêlé au temps. A‑t‑il vraiment vu le tableau ? Tout le livre est une tentative de réponse, et l’analyse du tableau effectuée par Christian Garcin s’appuie autant sur la littérature, avec par exemple pour la description de la forêt suggérée par le tableau les personnages de Tristan et Yseut, que sur le cinéma « intensément spirituel » de Andrei Tarkovski dont chaque film « est la genèse d’un monde ». Pour illustrer ses idées, Christian Garcin cite Giorgio Agamben dont les propos constituent une sorte de synthèse de sa recherche littéraire : « Là où finit le langage, ce n’est pas l’indicible qui commence, mais la matière de la langue. Qui n’a jamais atteint, comme en rêve, cette substance ligneuse de la langue que les anciens appelaient silva (forêt) demeure prisonnier de ses représentations quand bien même il se tait. » Belle définition qui illustre à merveille le magnifique livre de Christian Garcin.


   Tatouvu a lu, du 15 mars au 15 mai 2007
   par Manuel Piolat Soleymat

   « La forêt ici à peine esquissée ouvre pour moi sur le mystère d’un monde où nous n’avons nulle place. Il ne s’agit pas de ces bois très peu ensauvagés où nous allons nous promener, ni même des sombres forêts des légendes, hostiles à toute présence humaine – mais d’un espace irréductible à toute formulation, à toute représentation picturale ou verbale. Il s’agit d’un monde vu, senti et agrippé par d’autres sens que les nôtres, un monde qui, même s’il venait parfaitement redoubler celui que nous avons sous les yeux, s’en démarquerait toujours comme en une dimension parallèle, inconnaissable et à jamais insondable. Il s’agit d’un monde d’avant nos regards et nos mots : le monde de l’animal, que nous ne savons ni ne pouvons soupçonner. »
   Invitant chacun de ses auteurs à se mettre en recherche à partir d’une image ayant occupé ou occupant une place essentielle au cœur de sa réflexion, de ses rêveries ou de sa création, la collection « L’Image » des éditions Verdier propose de sonder les liens parfois inextricables, souterrains, qui unissent ces écrivains à une image ou une œuvre picturale. Après Claude Esteban, Alain Lévêque et Anne Serre, Christian Garcin se livre à cette investigation personnelle de façon éclatante, construit une forme de vagabondage littéraire passionnant autour du Cerf courant sous bois de Gustave Courbet. Tentant d’appréhender et d’investir un envers de l’exactitude ordinaire, un « autre monde » qu’il relie tout au long de sa réflexion à d’autres artistes – Kafka, Rilke, Tarkovski… –, ainsi qu’à sa propre écriture, l’écrivain en vient à élaborer une pensée extrêmement profonde sur ce qui est et ce qui n’est pas, sur les notions d’origine, de saisissement et d’effacement. « Loin du monde, le langage se heurte à sa matière propre et se révèle à lui‑même, avant de s’oublier », explique‑t‑il. « J’écris. Je longe la forêt, parfois pendant longtemps. Puis j’y entre à petits pas, armé de phrases brèves. / Ce que me dit la fuite éperdue du Cerf courant sous bois peine à franchir mes lèvres. / Il me semble que le moment de cette révélation du langage à lui-même est ce que je cherche dans l’écriture. Lorsque j’écris, je cherche l’autre monde. » Servies par une très belle écriture, ces pensées ouvrent les portes de champs métaphysiques et poétiques captivants.



   La Gazette Nord-Pas de Calais, 24 février 2007
   Suivez le cerf
   par Julia Dubreuil

   À l’origine de L’autre monde est un Cerf courant sous bois, petit tableau de Gustave Courbet exposé au Musée Maison natale du peintre à Ornans, dans le Doubs. Si Christian Garcin ne se souvient pas avoir vu ce tableau, il en a conservé une reproduction sur carte postale qui sert de point de départ à cet ouvrage. Passage furtif d’un cerf sur un fond indistinct de vert et de brun, la peinture de Courbet devient support à une réflexion sur la notion d’un « autre monde » qui hante l’auteur, et qu’il tente de définir par la parole, même si son expérience est semble‑t‑il, au‑delà des mots.
   « La forêt ici à peine esquissée ouvre pour moi sur le mystère d’un monde où nous n’avons nulle place (…), un espace irréductible à toute formulation » : le monde primordial, animal, de « l’expérience immédiate » des choses. Saisi par le tableau, l’auteur déroule librement le fil de sa pensée pour tisser « un réseau de correspondances hasardeuses » entre différents souvenirs et émotions artistiques. L’ouvrage mêle ainsi des passages autobiographiques, récits de chasse réels ou fictifs, à une réflexion nourrie de références littéraires, artistiques et cinématographiques. Tristan et Yseut cachés dans la forêt du Morois, l’épisode de la mort de Pan raconté dans un dialogue de Plutarque, mais aussi Le Terrier de Franz Kafka et l’œuvre du cinéaste Andreï Tarkovski sont ainsi convoqués pour cerner par approches successives ce sentiment furtif d’un autre monde. Conscient des difficultés de l’entreprise, l’auteur n’en parvient pas moins à nous entraîner dans sa rêverie hybride, teintée de mystère et de lyrisme. Une séduisante expérience de lecture aux confins de l’essai et de la nouvelle, presque aussi indéfinissable que « l’autre monde ».




   L’Humanité, jeudi 22 février 2007
   L’Homme fait son temps
   par Alain Nicolas

   « Un homme qui naît tombe dans un rêve comme un homme qui tombe à la mer », écrivait Christian Garcin, citant Conrad, dans un de ses précédents livres (La Jubilation des hasards). Cette « tombée dans le rêve », rien ne saurait mieux l’illustrer que les deux ouvrages qu’il nous propose aujourd’hui, dans des veines bien différentes. L’Autre Monde nous emporte, hors de nous, dans une course à travers bois. Haletants, extatiques, terrifiés, nous sommes cerfs. Celui, précisément qu’a peint Courbet sous ce titre Cerf courant sous bois. Si le prétexte éditorial est bien d’écrire « sur », où « à partir » d’une œuvre, d’une image, l’ambition de Christian Garcin est double. C’est d’abord la « part animale » de l’homme qui le met en mouvement. Cette course du cerf, qu’il nous fait vivre, c’est une entrée dans un monde qui peu à peu s’enfonce dans l’oubli, l’ouï-dire, la seconde main. Des hommes qui vivent à notre époque dans nos pays, de moins en moins auront un jour eu un contact direct, charnel, à la vie sauvage. Cette expérience de « l’altérité absolue », cette entrée dans « un monde vu, senti et agrippé par d’autres sens que les nôtres », il va la déplier, entre références de lecture, expériences vécues et rêves, souvenirs véritables ou reconstruits, à la recherche du « parfum légèrement sucré d’un monde en train de lentement s’effacer ». Courbet l’y aidera. Le Cerf courant sous bois représente l’animal, sous des voûtes vertes et brunes à peine détaillées, se dirigeant vers une trouée plus claire, encore moins nette, porte de cette bulle de sauvagerie où le temps d’avant le temps subsiste indéfiniment, clé d’accès à ce « monde d’avant nos regards et nos mots ». Un espace-temps « aux limites de la raison et de l’humain », où « le langage se heurte à sa matière même ». Pourtant c’est par le souvenir de lectures que l’auteur le réinvestit en évoquant la forêt du Morois, où s’enfuient Tristan et Yseut, pour y vivre leur amour interdit, hors du temps. C’est là encore qu’on entendit le fameux cri « Le grand Pan est mort ! », signe de la fin d’un temps où le monde animal nous faisait signe, où l’homme et la nature se parlaient. Le langage est alors la « tentative pour retrouver cet immémorial enfoui ».



   Télérama, mercredi 14 février 2007
   par Martine Laval

   Christian Garcin arpente des territoires à la fois inconnus et intimes, et s’approprie tous les genres (le roman, le récit, la nouvelle) avec un naturel émouvant. Il suffit de se laisser porter par son écriture, entre force et légèreté, de se laisser emporter dans son univers, qui navigue entre imaginaire, méditation et matérialité. Dans Le Scorpion de Benvenuto, il écrit deux histoires de guerriers, de champs couverts de corps dépecés. L’une se déroule en 1415, l’autre en 1999, et qu’importe qu’il s’agisse d’Azincourt ou de Gaza, la mort est toujours la même. Il reprend les mêmes dialogues d’un texte à l’autre, et l’effet est surprenant.
   Dans L’Autre Monde, qu’il publie parallèlement, Christian Garcin s’attache cette fois au peintre Gustave Courbet et à un tableau, Cerf courant sous bois, une oeuvre moins connue, moins scandaleuse que L’Origine du monde. De digression en révélation, il avoue chercher toujours « l’autre monde », celui de l’écriture et de ses labyrinthes à l’infini – comme ces sous-bois sombres et mystérieux dans lesquels s’élance un animal.



   Le Monde, vendredi 19 janvier 2007
   La toile, l’œil, l’écrit
   par Valérie Marin La Meslée

   Regards multiples sur un tableau de Courbet

   La collection d’Alain Madeleine-Perdrillat accueille des textes inspirés par une image à valeur de souvenir, d’éveil ou de révélateur pour chacun des auteurs. Christian Garcin a choisi Cerf courant sous bois, de Gustave Courbet, un tableau daté de 1865, pour entrouvrir, dans ce court essai, les portes de ce qu’il nomme « l’autre monde ». « Qu’est ce que j’appelle “l’autre monde” ? Le saisissement mêlé à l’effacement. Le souvenir de ce qui n’a pas été. »
   Une incursion onirique dans la toile inaugure ces pages aux approches diverses : récit factuel (l’auteur raconte n’avoir jamais vu ce tableau mais seulement sa reproduction sur carte postale), souvenirs autobiographiques (vrais et faux), littérature (Kafka, Rilke), cinéma (Tarkovski)… et jusqu’au conte fantastique, – tournure imprévue que l’apparition-disparition du tableau, fait prendre au livre… Ce qui, à ce point, échappe vaut bien une palette variée pour éclairer des zones secrètes tenues pour ineffables.
   La « bande de vert » du tableau, esquissant la forêt que longe le cerf, « est à la fois le monde inconnaissable des bêtes, celui des rêves qui les rappellent parfois à nos consciences, et de l’art qui fige ce rappel ». Derrière elle s’animent des scènes anciennes, la mort du dieu Pan relatée par Plutarque, Tristan et Yseult face à l’ermite Ogrin. Avec le temps, le langage propre à nommer des réalités disparues vient à manquer, autre sujet de trouble surgi de cette contemplation. L’écrivain, tantôt chasseur, tantôt proie, cherche les mots qui disent la part animale dont l’homme a perdu le souvenir.
   L’effacement est au cœur d’un livre que son auteur suggère même d’annuler au profit de la Huitième élégie de Rilke traduisant si bien son propos ! Ce serait nous priver de l’émotion transmise par son écriture qui interroge en chacun le mystérieux rapport à l’œuvre d’art.



   Tageblatt, supplément littéraire, janvier 2007
   par Corina Ciocârlie et Laurent Bonzon

   Une très belle rêverie en marge d’un tableau peu connu de Gustave Courbet, Cerf courant sous bois.
   L’expérience d’une altérité absolue et pourtant si proche se dessine, au fil des pages, à travers l’âpreté primordiale des matins froids, l’humidité des bois, la fascination des bêtes, le contact puissant et chaud des corps et des fourrures.
   En mettant ses pas dans ceux de Tristan et Iseut, Christian Garcin franchit le miroir pour s’abîmer à son tour dans cette forêt du Morois où le temps se dissout et le désir s’évanouit. Une silhouette rapide, une odeur chaude et forte, un regard furtif, une vérité évanescente, une lente houle d’herbes dans un film de Tarkovski bref, un autre monde laissant entrevoir une dimension parallèle, inconnaissable et à jamais insondable, loin des rives du langage et de la représentation.
   « Dans l’imaginaire médiéval, la forêt est l’ailleurs, l’anti-société, le monde non balisé des bêtes et des parias. Le meurtre, le viol, la dépossession et la mort y menacent. On sait que dans les contes il ne faut pas s’éloigner du sentier, qui est comme un mince et rassurant souvenir de l’humain au sein d’un monde sombre, enchevêtré, sauvage, illisible, menaçant. À l’écart du sentier détroussent les brigands et attaquent les loups : ceux qui vont à quatre pattes et ne sont pas toujours dangereux, comme ceux qui vont à deux pattes et le sont infiniment plus, surtout pour les jeunes filles pubères. Comme la nuit pour le jour, comme la bête pour l’homme, comme le rêve pour la veille, comme l’écriture pour le langage, la forêt est un envers du monde. Elle procède de la sauvagerie, quand sa lisière ouvre sur la raison des champs cultivés. »




   Tageblatt, jeudi 11 janvier 2007
   Un monde hors du monde
   par Corina Ciocârlie

   […] On touche là à cette étrange idée selon laquelle a pu exister jadis, au-delà des divers écrans que l’espèce humaine a interposés entre le monde et elle, un autre état du langage, qui disait un autre état de la réalité.
    Un monde d’où les arbres, les animaux, les bois, les sources, ne s’étaient pas encore retirés. « Il me semble », écrit Garcin, « que le moment de cette révélation du langage à lui-même est ce que je cherche dans l’écriture. Lorsque j’écris, je cherche l’autre monde ». L’autre monde, une très belle rêverie en marge d’un tableau peu connu de Gustave Courbet, Le Cerf courant sous bois (peint vers 1865) : une masse de chair brune filant comme un éclair au-dedans d’un espace interdit à nos sens.
    « Tout ce que nous voyons autour de la course du cerf, c’est du vert inatteignable. Ce qu’abrite ce vert, seul l’œil de l’animal le sait, et cela nous est tu à jamais ».
    La forêt au cœur de laquelle surgit et disparaît le cerf est un monde hors du monde, « qui depuis longtemps ne fait plus signe aux hommes ».
   Ce que le narrateur-chasseur traque à la lisière du rêve et de l’oubli, c’est le saisissement mêlé à l’effacement : un coup d’œil furtif sur une réalité seconde – sombre, enchevêtrée, sauvage, illisible, menaçante, tellurique, charnelle –, après quoi tout disparaît. En regardant le bond effarouché de l’animal, l’homme se trouve en un éclair projeté ailleurs, « vers la puissance et la vulnérabilité immémoriale des bêtes, vers l’expérience immédiate du monde ». Un monde vu, senti et agrippé par d’autres sens que les nôtres.
    Au petit matin, dans l’odeur de résine et les craquements des pommes de pin sous nos pieds, nous « nous révélons un peu O nous-mêmes au contact des bêtes qui vivent loin des hommes ». Cerf, écureuil, mouflon, renard, chamois… L’expérience d’une altérité absolue et pourtant si proche se dessine, au fil des pages, à travers l’âpreté primordiale des matins froids, l’humidité des bois, le frôlement des corps et des fourrures.
    Dans l’imaginaire médiéval, rappelle Christian Garcin, la forêt est l’ailleurs, l’anti-société, le monde non balisé des bêtes et des parias. « Comme la nuit pour le jour, comme la bête pour l’homme, comme le rêve pour la veille, comme l’écriture pour le langage, la forêt est un envers du monde. Elle procède de la sauvagerie, quand sa lisière ouvre sur la raison des champs cultivés ».
    Lieu de l’intime et du lointain, L’autre monde se révèle de la manière la plus immédiate qui soit : Soudain dans la forêt profonde. C’est le rappel diffus d’une origine, le franchissement d’une frontière, le parfum légèrement sucré d’un songe en train de se dissiper.
    En mettant ses pas dans ceux de Tristan et Iseut, Christian Garcin traverse le miroir pour s’abîmer à son tour dans cette forêt du Morois où le temps se dissout et le désir s’évanouit. Une silhouette rapide, une odeur chaude et forte, une vérité évanescente, un regard furtif et muet dans une élégie de Rilke, une lente houle d’herbes dans un film de Tarkovski – bref, un ailleurs laissant entrevoir une dimension parallèle, inconnaissable et à jamais insondable, loin des rives du langage et de la représentation.



   Livres Hebdo, vendredi 24 novembre 2006
   L’appel de la forêt
   par Sean James Rose

   Au commencement, il y a une visite à Ornans. Au musée Courbet, Christian Garcin achète une carte postale d’un tableau qu’il n’a pas vu. Cerf courant sous bois, peint vers 1865. L’auteur du Vol du pigeon voyageur est d’emblée saisi par l’œuvre du grand maître du réalisme. Mais pas pour le réalisme justement, plutôt pour l’irréel qui se dégage de « la bande de vert que transperce et dans quoi se dirige le cerf » – le monde inconnaissable des bêtes, l’autre monde. Cette fulgurance face à l’image, Garcin la décrit, tel « un saisissement mêlé à l’effacement ». Et la reproduction de devenir matière à réflexion sur le mystère symbolisé par la forêt.
   Le monde auquel est consacré cet essai est autre, dans le sens où il implique une rupture de plan, il s’agit d’un monde en deçà du verbe et au-delà de la course du temps, « d’avant nos regards et nos mots ». Christian Garcin, comme pour mieux prouver l’irrationnel de son expérience, adopte ici une manière souple : il entremêle la fiction d’une chasse au chamois et le souvenir de la vraie mort d’un écureuil ; au fil de la plume, sont évoqués la mort du dieu Pan ou le temps suspendu dans la forêt du Morois où s’aimèrent Tristan et Yseult; plus loin, il fait un petit éloge du cinéaste Andrei Tarkovski. L’auteur ne livre pas tant une étude iconographique qu’une interrogation inquiète sur le but même de l’art, sur la puissance toute relative des mots. Et en filigrane du texte, cette obsession qui traverse ses autres livres, le mystère de l’apparition et de la disparition – épiphanie et néant. Ironie suprême: la carte postale du tableau jamais vu s’est égarée dans un livre où elle a dû servir de marque-page.