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96 pages
10,50 €
ISBN : 2-86432-172-6
Épuisé |
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Les lieux portent aussi les histoires qui forment ces textes. Non pas parce qu’ils seraient seulement les métaphores des drames qu’ils abritent, mais parce que ceux-ci s’y ancrent au point d’en être indissociables. C’est un appartement où l’on devient guetteur – délateur – à croire qu’il recelait cette fonction, ou plutôt que, naturellement, il se proposait d’en être le théâtre adéquat. C’est un terrain vague qu’il faut quitter quand il se construit ; un meurtre s’est commis là dont les traces disparaissent en même temps que se transforme le paysage. Alors d’un coup, on passe du lieu au lieu commun du fait divers et une histoire collective se retrouve avec sa honte épaisse et diffuse. Maintenant on peut aller jusqu’au non-lieu, celui d’un viol jamais élucidé. Les Autres lieux, ce serait ça, une place, une situation au-delà de la géographie creusée dans le temps, approfondie par une histoire qui la compose tandis qu’en retour elle la soutient. |

La jeune femme aux cheveux noirs n’est plus dans la maison. Elle est là-bas, dans la rue, entourée de policiers. Marie est en pleurs et Ferdinand la retient. Il n’essaie pas de la raisonner, de la consoler. Il sait. Il a déjà vécu l’inacceptable. Il ne dit rien. Un policier soulève Danièle, l’enfant que la jeune femme tenait par les doigts. Elle hurle. Un autre tente de m’attraper. Le temps ne s’est pas arrêté au bonheur de la photo. Pourtant dans cette maison, autour de cette maison, il y avait la niche du chien jaune adossée au garage en toile goudronnée qui abritait la 203 noire de l’oncle André, un tonneau d’eau de pluie, sous la gouttière, des camions du « Rhum du Vieux Zouave » garés devant la porte, un type à la voix éraillée gueulant « Peaux d’lapins » par-dessus les clôtures, une échelle qui mène au grenier et sur laquelle je ne suis jamais monté, Maurice le Fumeur à la veste couverte de cendres, des personnages de Walt Disney constellant le mur de ma chambre, des piles de Bleck le Rock combattant les Tuniques Rouges, des collections de Détective dont les titres me glaçaient d’effroi, la mère Rose qui, à quatre-vingts ans, se maquillait toujours pour le bal, mon père frappant la nuit aux volets clos, l’odeur des marrons sur la cuisinière à charbon, celles de la pelure d’orange, des feuilles de tilleul, le parfum de l’omelette au fromage, le banc vert, sous le lilas et les soirées d’été que nous vivions assis en regardant le ciel, la radio sur son étagère et le monde qui nous venait de là, le cerisier dont les branches basses frôlaient le portail qui nous servait de cible, aux fléchettes, les pavots que cultivait innocemment ma grand-mère, pour la beauté de l’éclosion, le cendrier en terre fabriqué à l’école et dans lequel, longtemps après sa mort, les mégots du grand père prenaient la poussière, le lino dans les chambres, le soleil au travers des volets, la buanderie pleine d’outils, les amoncellements de bois... Une baraque sans importance, rue du Globe, à Stains, que Ferdinand construisit de ses mains, au cœur d’un lotissement ouvrier enfoui dans la boue des banlieues, à la fin des années vingt. Je n’ai pas d’autre maison. |

Le Monde, vendredi 8 juillet 2005
Nouvelles d’oubliés
par Xavier Houssin
Deux recueils de Didier Daeninckx, écrivain des marges et des périphéries douloureuses
Les terrains vagues aujourd’hui sont
d’approximatifs quadrilatères dégagés à coups de pelleteuse entre deux
immeubles. Des endroits oubliés juste un temps. Des buddleias, des
valérianes mauves s’y grainent avec le vent en fausse parenthèse. Dans
l’attente du béton.
Ces lieux sont les accrocs d’un tissu fatigué
qu’on rapièce de neuf au petit bonheur l’argent. Patchwork des
banlieues. Pavillons et cités. Algéco, foyers d’hébergement et
logements de transit. Le provisoire est si longtemps resté définitif.
On veut faire place nette. C’est oublier les gens et leur passé
fragile. « Le lino dans les chambres, le soleil au travers des volets,
la buanderie pleine d’outils, les amoncellements de bois… Une baraque
sans importance, rue du Globe, à Stains, que Ferdinand construisit de
ses mains, au cour d’un lotissement ouvrier, à la fin des années vingt.
Je n’ai pas d’autre maison. »
Didier Daeninckx plante le décor sensible et
peut se laisser aller à la noirceur. À la chronique d’événements
meurtriers. Aux vengeances folles. Aux chausse-trapes du destin. Tout
finit mal ou presque. Comment pourrait-il en être autrement ? Avec Main courante et Autres lieux, « Folio » continue l’édition en poche des textes de cet écrivain des périphéries douloureuses et des marges.
Et ces deux recueils de nouvelles, parus au
milieu des années 1990 chez Verdier, sont au centre de son travail
littéraire. De sa volonté d’inscrire le roman noir dans la réalité
sociale et politique. De mettre de la pulpe vive dans le bourbier de
l’exclusion. Une contre-écriture militante, posée en parapet. Qui
dénonce. Qui accuse. Qui met devant les faits. « Mai 1981. Marc entama
une grève de la faim quand il fut clair qu’on ne voulait rien sauver de
l’usine où il avait passé sa vie. Il s’enchaîna au pied de sa machine,
trois semaines sans bouger, dans le bruit du travail qui l’isolait. Sa
conscience solitaire s’est balancée bien des mois plus tard, au bout
d’une corde. »
Avec Daeninckx, le fait divers touche à la
grande Histoire, celle des peuples. Le tragique témoigne de
l’oppression. Les entreprises sordides se mêlent d’abus de pouvoir, et
les assassinats renvoient aux crimes d’État. L’étrangeté barbote dans
le réel absolu. Celui des brèves des journaux populaires. Des flashes
d’information. Une vingtaine de récits où le grotesque barbouille
l’incontestable, le sérieux, l’avéré. Révérence à Poe. Mystère des bas
fonds. Simples rappels aussi. C’est l’affaire Isabelle Fisch, cette
jeune fille de 19 ans dont le père, responsable CGT est le premier
adjoint au maire de Staffelfelden, la seule municipalité communiste en
Alsace. Elle disparaît le 19 novembre 1977. Son corps est retrouvé le 1er
janvier 1978 en forêt de Reiningue. Elle a été violée et tuée.
L’enquête vite bâclée, la suite des non-lieux laissent pour le moins
perplexe… La frontière est ténue.
De texte en texte, Didier Daeninckx nous la
fait franchir sans cesse. On est troublés. Dérangés. Révoltés. Des mots
qui nous réveillent. « Ce que vous avez devant vous s’appelle une
glace. Ceci est votre reflet… »
La Croix, 26 juillet 1993
La 203 de l’oncle André
par J.-M. de Montremy
Le
premier texte compte à peine neuf pages. Et l’on retrouve Didier
Daeninckx : non pas l’homme qui prend les faits divers dans un
récit en forme de vérin, mais plutôt le poète. Certes, Daeninckx sait
d’expérience que les banlieues sont souvent laides et les perspectives
bouchées : banlieues des années cinquante (baraques, terrains
vagues, lessiveuses) ; banlieues d’aujourd’hui (tours, béton,
électroménager). Mais il aime les gens
qui viennent dans tous ces « autres lieux », ceux qui
trouvent des rêves à grand orchestre dans un livre à cent sous ou des
épopées dans la goualante d’une radio. Alors en neuf pages, il décrit
une de ces maisons bricolées par le père de famille, une maison des
années après-guerre, où chaque objet – fût-il moche et balourd –
coûtait encore son prix. [...] Tout le
recueil est dans la même veine : huit textes, en moins de cent
pages. Pourtant, on ne lit pas vite. Car Didier Daeninckx invente pour
chacun d’eux une forme dense, concentre l’émotion, casse le rythme. Ce
peuvent être des collages, d’une violence contenue, comme une
succession de photos – mais ces photos, jetées l’une après l’autre,
racontent le destin d’un village d’Alsace où les trois guerres (1870,
1914, 1939) et l’exploitation de la potasse ont laissé beaucoup de
silences, beaucoup de rancœurs, beaucoup de détresses. Ce
peuvent être des récits très simples, comme celui d’un soldat de
Verdun. Il a survécu à l’enfer d’une énième attaque. Il est,
temporairement, le seul survivant d’une escouade dont les membres ont
réglé en plein assaut les comptes sordides qui les dressaient les uns
contre les autres. Ici donc, les
objets, les maisons, les rues sont gorgés de souvenirs, de regards,
d’injustices, d’envols impossibles. Les usines ferment, la classe
ouvrière n’a plus d’ouvriers, Le Parti n’est qu’un parti. Mais les
floués restent floués. Didier Daeninckx ne s’en accommode pas. Il
s’engage. En se souvenant que cela ne dispense pas d’écrire, et d’être
insoumis.
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