Télérama, n°3175, mercredi 17 novembre 2010
par Michel Abescat
Comme souvent chez Mathieu Riboulet, il y a un mystère au cœur de son dernier livre. Celui d’un garçon, vu et revu, dévoré, contemplé à travers les images d’un porno gay. Un garçon qui, apparemment, montre tout – son corps, son cul, sa peau –, mais cache l’essentiel – son histoire, sa vie, son âme. Du narrateur on ne saura rien, sinon qu’il aime les garçons et les vidéos pornographiques. Mais c’est par lui, voyeur obsessionnel, enfermé dans le retrait de lui-même, regard aigu autant que fertile, que l’on finira lentement par percer le mystère du garçon sur la pellicule.
Superbement incarné, dans la splendeur de sa liberté et de sa puissance sexuelle, le voici peu à peu inventé, mis au monde par le narrateur qui le couche avec passion sur le papier. « Appelons-le Bastien », écrit-il au tout début du texte. Bastien, un nom solidement ancré. Bastien, bastion, bastide. Un nom qui sent les vieilles racines, l’inscription ferme dans la nature. Et le narrateur de le faire naître en Corrèze, de lui donner le goût de l’escalade sur les grands causses de Lozère. Ce sont ainsi les thèmes chers à Mathieu Riboulet que l’on retrouve dans ce roman. Le lien avec la terre, la présence au monde qui lui est liée, la vision presque mystique qui s’attache au destin de son héros.
Offert au regard de tous, généreux de son corps, vivant incomparable, Bastien allume les envies, libère les énergies, délivre de la mort qui gagne, incarnant ainsi l’utopie d’un monde libéré de ses entraves. Et l’espoir d’une renaissance. Roman virtuose de la contemplation et du désir,
Avec Bastien est enfin acte de foi en la littérature. Aller au-delà des apparences, partager le regard, réinventer le monde, comme le fait le narrateur, c’est tout le travail de l’écriture.
Le Monde des livres, vendredi 12 novembre 2010
Trois fragments du corps intime par René de Ceccatty
[…]
Mathieu Riboulet n’avait pas craint […] dans
L’Amant des morts, de décrire une sexualité multiple et anonyme.
Avec Bastien va un peu plus loin. Son personnage est, telle la Divine de Jean Genêt dans
Notre-Dame-des-Fleurs, un petit paysan qui entre, une fois adulte, dans le monde de la nuit. Après avoir rêvé de devenir une femme, Bastien s’exhibe dans des films pornographiques. L’auteur suit parallèlement le parcours de son personnage, poétique et désespéré, et sa propre psychologie de voyeur : « Je ne voudrais pas de Bastien pour faire ma vie, parce que ma vie consiste essentiellement en une contemplation à l’occasion rageuse de l’inappropriable : Le corps du désir. »
Le roman analyse, dès lors, minutieusement le regard sur le corps masculin dans le cadre de l’industrie cinématographique du sexe. Mais est-ce seulement de stimulation érotique qu’il s’agit là ? Le tempérament très mystique de l’auteur oriente le récit vers autre chose, sans pourtant jamais se détourner de cette sensualité particulière, obsessionnelle, répétitive, que l’écran et la nature même de ces images rendent abstraite, impersonnelle. Une « bataille livrée au ciel », commente curieusement le narrateur. On accepte cette métaphore tant le roman s’éloigne de toute connotation graveleuse.
Les souvenirs de l’enfance villageoise de Bastien, le « brouillard exquis » qui envahit l’auteur décrivant son trouble devant « l’effacement des barrières entre nos corps et le monde qu’ils habitent » créent une atmosphère lancinante. Riboulet propose alors […] une réflexion poétique sur ces corps intimes, devenus collectifs sous le regard des voyeurs : « espaces battus par les vents de la consommation et de la perte ». Et […] du corps, inévitablement, on en revient à l’âme.
Le Matricule des anges, n°117, octobre 2010
Épiphanie pornographique par Jérôme Goude
L’image stéréotypée d’un acteur de films X, de trois quart dos, engendre du manque, lequel suscite désir de fiction et fiction du désir : Avec Bastien.
Une phrase liminaire, aussi minimale soit-elle, comme les premières notes d’une partition musicale bien orchestrée, suffit parfois à cristalliser l’attention. Trois mots anodins, « Appelons-le Bastien. » par exemple, sont en mesure de donner le ton d’un texte et d’élargir le champ de son interprétation. Mathieu Riboulet le sait qui, chaque fois, semble ciseler ses incipit, soupeser leurs effets. Souvenons-nous de l’entame abrupte de
L’Amant des morts (Verdier, 2008) : « Le père, de temps à autre, couchait avec le fils. […] Le fils, de temps à autre, couchait avec le père. »
Avec Bastien nous entraîne sans préliminaire au cœur d’une traversée fantasmatique qui, si elle convoque d’emblée l’ouverture de
Moby Dick de Melville (« Appelez-moi Ismaël. »), n’en demeure pas moins singulière, crue et obsédante. Obsédante comme l’est la rémanence d’une scène sur la rétine de son narrateur. Scène qui représente un homme d’une « beauté assez atypique » éjaculant sur le visage d’un blondinet.
À l’instar de
Mère Biscuit (Maurice Nadeau, 1999) et du
Corps des anges (Gallimard, 2005),
Avec Bastien a pour cadre fictif la Corrèze, ses combes, son grand air, ses cieux et ses légendes. À Bongue, entre un père médecin et une mère éducatrice, celui que nous appellerons donc accessoirement Bastien aurait appris à se « faufiler dans l’immense courage féminin ». Bien avant de céder son cul aux queues besogneuses de quelques gaillards, d’intégrer l’accorte confrérie des Sœurs de la Perpétuelle indulgence, ces « hommes habillés en nonne » prêchant le
safe sex, il se serait rêvé aïeule en jupe lourde et mitaines, paysanne se faisant culbuter par un berger, dame hautaine ou fée. Un soir d’été – il aurait l’innocence de qui a 14 ans –, ses deux frères se seraient enfouis en lui. Plus tard, à Paris, la nuit, dans quelques jardins, des backrooms, lors de partouzes, il aurait enfin joui de ce que « délices et sacrilèges sont à portée de nos doigts, sur la table où tout vient dans un somptueux désordre, le couvert et le pain, les fleurs et l’eau, le vin et la secrète splendeur des hommes. » Adepte de l’escalade, gay élevé à la dignité d’icône libidinale, Bastien n’aurait alors plus jamais cessé d’échouer sur les « rives où Achille se pencha sur Patrocle »…
Parce qu’il compte parmi ceux qui ne peuvent goûter « aux charmes d’un corps s’il ne raconte l’histoire de la tête qui l’anime », le narrateur d’
Avec Bastien, consommateur anonyme de films pornographiques, affabule le roman familial d’un inconnu, son penchant pour les garçons disgracieux, ses « obscénités délicieuses ». Depuis son écran, il imagine Bastien tantôt en enfant sensible et déterminé, tantôt en religieuse à cornette faisant pleuvoir des « capotes et du gel comme une manne céleste ». Ou bien encore en « bête sacrificielle oubliée sur l’autel » de l’orgasme viril. Il l’imagine seulement, tel Mathieu Riboulet ou tels nous, lecteurs. Voilà sûrement le tour de force de ce récit initiatique d’une beauté extatique, convulsive, dans lequel la pornographie n’aspire qu’à ce qu’elle a toujours été, à savoir n’être qu’une « écriture du désir vieille comme le Grèce antique ». À défaut du rapport fusionnel qu’induisait l’usage de la préposition initiale – usage dont un écho tronqué ferait presque entendre un Ave Maria travesti –,
Avec Bastien esquisse les traits d’une fascinante personnification du désir. Un désir de l’Autre qui est aussi, surtout, désir d’écriture. In fine Bastien ne marche-t-il pas dans la neige comme une phrase court sur une page blanche ; blanche comme l’est l’insaisissable Moby Dick ?
Hétéroclite, n°49, octobre 2010
Avec Bastien « Appelons-le Bastien ». Première ligne, nous sommes en pleine littérature. Pourtant, dessinant à traits précis le portrait d’un acteur porno qu’il faut bien nommer, imaginant la généalogie de ce corps à l’abandon des brutes et des caméras, Mathieu Riboulet raconte les trajets de son propre désir. Comme un refrain, seul ancrage dans la réalité, revient la scène devant laquelle le narrateur transpire : Bastien est étendu sur une table, disponible aux assauts de ses collègues bien montés, qui comme lui s’offrent autant qu’ils se vendent. Dans quels champs a-t-il couru avant de rejoindre les studios des productions pornos ? Où ce corps aux muscles secs et saillants a-t-il été sculpté ? Mathieu Riboulet nous propose des réponses. Bastien a grandi dans un hameau en Corrèze. À L’école, il était secrètement amoureux de Nicolas, mort dans un accident de voiture et terré, depuis, dans le ventre de son camarade qui aurait aimé porter le deuil comme une paysanne. Bastien pratique l’escalade ; Bastien a deux frères, auprès de qui s’est éveillé son désir ; Bastien est ému quand il prend son neveu dans ses bras ; il est heureux parmi les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence qui partagent avec lui et quelques autres « le courage des femmes ». L’auteur alterne et fait résonner l’enfance et l’âge adulte, les anecdotes et les grands moments. Tout paraît cause et conséquence, tout s’imbrique dans un balancement enivrant.
Avec Bastien est une toile sublime où le grain de la peau du jeune homme est dessiné avec autant d’attention que le hameau que l’on distingue au loin.
Lettre(s) de la magdelaine, vendredi 24 septembre 2010
La lumière de l’écriture, pour devancer l’ombre qui gagne par Ronald Klapka
Blog de la Librairie Mollat :
Ces mots-là, c’est Mollat, septembre 2010
Corps du fils Le Magazine littéraire, n°500, septembre 2010
Riboulet, biographe d’un fantasme par Augustin Trapenard
Qui est-il, ce Bastien dont le triste narrateur de Mathieu Riboulet s’efforce de tirer le portrait ? Une apparition dans un film pornographique, un de ces beaux éphèbes qui semble s’offrir tout entier mais dont l’essence reste cachée. Médusé par cette figure « gravée sur sa pupille », il se plaît à imaginer tout ce qui se dérobe à sa vue, tout ce que cet homme refuse de dire ou de montrer – quitte à dessiner, par touches ou par tableaux, la biographie de son fantasme. Tel plateau de tournage lui évoque la table familiale que la mère de Bastien aurait décorée de pivoines. Telle scène d’orgie, les quolibets et les railleries qu’il aurait essuyés dans la cour de l’école. Telle chorégraphie, une image d’enfance, dans le petit village de Bongue, en Corrèze, où – qui sait ? – Bastien aurait pu être élevé.
Si la destinée quasi mystique de ce garçon de campagne rappelle étrangement celle de
L’Amant des morts (Verdier, 2008), le précédent roman de Mathieu Riboulet, on retrouve surtout cette obsession toute lawrencienne pour la nature et l’énergie de la terre qui hantait déjà
Le Corps des anges (Gallimard, 2005). Ce qui frappe d’emblée, c’est bien la libération du désir, grâce à ce personnage de fiction qui semble échapper à toute forme d’aliénation. Pour Bastien, l’inceste ouvre de nouveaux horizons, l’épreuve du deuil est un catalyseur de création et les troubles du genre lui donnent l’occasion d’appréhender toute la complexité du monde – depuis son plus jeune âge, quand il pose en paysanne dans les vêtements de sa grand-mère, jusqu’à son affiliation à l’ordre de la Perpétuelle Indulgence lorsqu’il se déguise en religieuse à cornette et prêche la débauche protégée à ses frères de perdition. Ainsi de la superbe insolence de Bastien, cet être de nature qui promène ses muscles et sa grâce en toute tranquillité, sous les projecteurs d’un plateau de tournage ou sur les grands causses de Lozère où il pratique l’escalade. Bastien « avec ses bras de garçon et son courage de fille », conscient de sa place dans le monde, en harmonie avec lui-même, comme une incarnation du
carpe diem. Et c’est bien d’incarnation qu’il s’agit, puisque le travail du narrateur consiste à donner chair, littéralement. Toute la beauté de ce portrait tient au spectacle du corps, « bien en deçà des mots, bien au-delà des images », quand le texte se pense comme un corps vivant, vibrant, respirant au rythme de l’excitation et des soupirs. S’il y a du lyrisme, ici, c’est qu’on s’enivre de l’objet du désir, au point de se laisser emporter : « Ne nous égarons pas », « Ne perdons rien de vue », « Revenons à nos agneaux »… Et à mesure que le narrateur livre un peu de lui, on comprend que Bastien lui renvoie tout ce qu’il aurait rêvé d’accomplir. Pareils au miroir de la reine qui permet d’échapper, ne serait-ce qu’un instant, au vieillissement et à la mort, l’écran et l’écriture font jaillir comme une gigantesque pulsion de vie. Avec Bastien, tout est amour et générosité, Avec Bastien, on touche du doigt cette grande utopie où tous les hommes sont des frères. Avec Bastien, l’acte d’écrire tient de la communion : un geste sublime, une émotion inouïe, un ultime partage avant que l’ombre nous emporte.
Page des libraires, n°139, septembre 2010
Une autre histoire de l’œil par Stanislas Rigot ; propos recueillis par Patrick de Sinety
Page : Vous avez été réalisateur puis écrivain, publié chez Maurice Nadeau (votre premier livre), et chez Gallimard ensuite, avant de rejoindre les éditions Verdier. Vous êtes un écrivain rare, un auteur qui, roman après roman, construit une œuvre à la tonalité éminemment singulière, en marge de toute actualité (mais nullement de la réalité). Nous vous recevons à l’occasion de la parution de votre dernier roman,
Avec Bastien, texte court, d’une centaine de pages, toutefois très dense, dans lequel on retrouve les thématiques qui traversent vos précédents textes. Le point de départ est la fascination éprouvée par le narrateur à l’endroit d’un acteur, Bastien, qu’il ne fait qu’observer sur un écran. Le narrateur nous expose progressivement les motifs de sa fascination, presque de l’amour, et imagine l’enfance, l’adolescence, la vie adulte de cet acteur. Pouvez-vous nous présenter un peu Bastien ?
Mathieu Riboulet : C’est assez compliqué. Vous l’avez très bien dit dans l’ensemble, Bastien est une apparition cinématographique qui se met à occuper excessivement l’esprit du narrateur, lequel, faute de pouvoir s’approcher plus près, c’est-à-dire en « vrai », de l’objet de sa fascination, lui invente, au fur et à mesure du temps qui passe, une existence, pur produit de son activité de spectateur. Au moment où le texte commence, Bastien est un garçon d’une trentaine d’années que le narrateur repère dans un film, dont la particularité est d’appartenir à cette catégorie dite pornographique. Dès lors, le narrateur se perd dans une espèce de contemplation, de rêverie infinie. Vous avez raison de dire que, sans doute, même au-delà du désir, s’échafaude dans l’esprit du narrateur ce qui ressemble à une histoire d’amour, en tout cas, une façon pour lui de tomber amoureux du personnage qu’il regarde s’agiter sur l’écran, et dont il ne peut se contenter de ce qu’il donne, juste comme ça, à l’écran. On pourrait penser que, justement, un film porno est le lieu où un acteur se dévoile le plus. Mais ce que le narrateur comprend extrêmement rapidement, c’est que Bastien, pour se dévoiler, ne donne rien, et que tout le travail de construction fantasmatique accompli par le narrateur consiste précisément à aller au-delà de cet apparent dévoilement. Tel est le principe du livre, sous-titré
Portrait parce que j’ai essayé de procéder de cette façon-là, par touches, de façon à faire apparaître au fil des pages cette figure qui fascine tant le narrateur, et dont j’espère évidemment qu’elle parviendra à fasciner le lecteur aussi.
P. : Le livre montre le narrateur décrivant les réflexions que lui inspirent la contemplation de Bastien et son attirance pour lui – tout en n’étant pas une seule seconde dupe de l’issue de cette attirance. Il ne cherche à aucun moment à le rencontrer, à matérialiser l’amour qu’il ressent pour lui. Alternativement à ces réflexions, le narrateur fantasme l’enfance de son idole, une enfance rurale. La trame se déroule selon une succession de paragraphes plus ou moins longs, par petites touches à la manière impressionniste. Je me suis demandé lequel du narrateur ou du personnage de Bastien vous aviez en premier imaginé ?
M. R. : Question centrale ! Le roman est né de l’apparition simultanée des deux figures. Cela faisait un moment déjà que je tournais autour de ce livre, autour de ce personnage, ne sachant trop comment j’allais l’aborder. Puis, comme on a parfois le bonheur de voir se présenter ce genre de circonstance, je me suis mis au travail et, presque immédiatement, dès les premières lignes, j’ai trouvé ! Le dispositif qui allait soutenir le livre était sous mes yeux. Il est évident que tant que l’on n’a pas trouvé la façon dont le livre va s’organiser et fonctionner, il est impossible de progresser dans sa rédaction ; on ne peut écrire. En tout cas, pour moi, c’est comme cela que ça se passe. Le vrai bonheur a été de placer dans le premier paragraphe du livre l’exact rapport qu’allait entretenir le narrateur avec le garçon dont il allait dresser le portrait, et d’avoir fixé ce rapport pour le temps du livre. Je n’ai plus eu besoin de bouger de cette position initiale. De cette position, a pu se dérouler toute la trame du livre.
P. : À partir de cette perspective, vous abordez quantité de thèmes contemporains, la relation au corps, à l’image, à la représentation du corps et les projections que l’on peut y faire ; sans parler de notre rapport à la pornographie… Vous ajoutez à ces questions des pages sur l’amour, d’autres sur la nature et le lien aux racines. Ce sont des pages merveilleuses. Vous développez de nombreuses thématiques, mais y en a-t-il une qui vous semble plus importante que les autres ?
M. R. : Peut-être le regard, peut-être est-ce le thème central du livre. Je veux parler de ce regard que l’on peut porter sur un personnage, un événement, une chose. Au fond, il s’agit de la réflexion que l’on peut construire, ou le fantasme que l’on peut projeter dessus. Comment tout ceci travaille et finit par former la matière de l’existence, en tout cas une bonne part de celle-ci. J’ai voulu mettre en valeur cette chose de la manière la plus incarnée possible, et, à l’inverse, la moins théorique possible, cette chose qui est pour moi déterminante et qui se trouve au sein du rapport que l’on entretient avec les autres et le monde, avec ce qui nous entoure… Ce n’est peut-être pas la part la plus importante, elle est néanmoins essentielle, elle est le fruit de nos projections, de nos fantasmes, elle est entièrement issue de nos propres sensations. C’est ce que j’avais envie de dire, en essayant le plus possible de l’incarner. Il me semblait par ailleurs que ce type de regard porté, ce type de construction mentale était finalement très brut dans la relation que l’on peut entretenir avec une image aperçue sur un écran, a fortiori quand c’est une image de désir, ou censée être une image de désir.
P. : Le roman dégage une atmosphère assez bizarre. L’amour du narrateur pour un objet de fantasme – amour idéal, pur, impossible, amour d’un autre temps évoquant les grands romans d’amour impossible,
Tristan et Yseult, par exemple – se confronte à des thèmes très contemporains crus, telle la pornographie. Vous semblez à la fois repousser tout ce qui peut rappeler notre époque en donnant l’impression que vos inclinations vous portent vers le passé, et en même temps votre rapport à l’image, l’acuité avec laquelle vous en parlez montre, paradoxalement, que vous êtes fasciné par l’époque contemporaine.
M. R. : C’est une bonne manière de résumer le lien que je peux entretenir avec le monde dans lequel on vit, et qui me paraît être une sorte de mélange permanent. Je ne suis pas spécialement nostalgique de je ne sais quel passé que j’aurais plus ou moins connu. Je suis en revanche engagé dans un aller-retour constant entre ce qui nous a précédés, et qui fait que l’on est ce que l’on est, et la réalité qui nous est aujourd’hui donnée à voir. Et puis, comme tout le monde, je suis contraint de faire avec ce que j’ai pour réfléchir à tout ça. Ce que je m’efforce le plus possible de faire, c’est de cerner tous les gouffres, toutes les impasses, toutes les impossibilités, mais aussi tous les bonheurs que peuvent parfois susciter les contradictions d’une violence incroyable entre les traces du passé qui s’attardent, ou d’anciennes structures mentales qui continuent d’être agissantes, et puis un présent qui ne cesse finalement de se dérober, ne cesse de nous inciter à construire toujours plus d’images fantasmatiques pour le comprendre.
P. : Je voudrais cependant préciser que vous n’êtes absolument pas dans une démarche théorique. C’est un texte extraordinairement sensible, traversé d’émotions. Votre précédent roman
L’Amant des morts était très noir, très rageur.
Avec Bastien est lumineux du début à la fin. Il est enveloppé d’une sérénité qui irradie chaque page. Était-ce de votre part un choix délibéré de créer ainsi un fort contraste avec votre précédent livre ?
M. R. : D’une certaine manière, on est toujours obligé de partir de son précédent livre lorsqu’on s’attelle à un nouveau projet. C’était d’autant plus vrai au moment de reprendre la plume après
L’Amant des morts, texte essentiel pour moi, à la fois à écrire et à porter. L’accueil favorable dont il a bénéficié a fait qu’il m’a longtemps occupé – par conséquent habité. Quand je me suis remis au travail, l’ombre du précédent livre était encore là. J’ai tourné quelque temps autour de ça, puis je suis parti dans une tout autre direction, avant de me rendre compte que c’était une mauvaise idée. J’ai pris conscience qu’il fallait au contraire que je parte de l’endroit où j’étais parvenu en terminant
L’Amant des morts, et que je m’engage dans une autre tonalité, que j’emprunte l’autre versant, peut-être du même livre, en tout cas du même personnage, ou de la suite des mêmes réflexions… Je laisse entendre que ce sont des réflexions que je me suis faites, en réalité, je me suis à peine dit tout cela. Quoi qu’il en soit, le côté lumineux dont vous parlez, je l’ai éprouvé tout le temps de la rédaction de ce livre. C’est un texte qui m’a intégralement porté, dans lequel je me suis senti en état de bonheur absolu – l’expérience est suffisamment rare pour être soulignée. À l’évidence c’était un livre de bonheur, un livre d’allant, simplement parce que le travail s’ajoutant au travail, le temps passant, des thématiques que je n’aurais pas abordées auparavant sont apparues dans le récit.
P. : Je voudrais simplement dire pour terminer que
Avec Bastien s’ouvre sur une citation de Dostoïevski que voici : « La beauté est une énigme ». Vous ne donnez pas de solution à l’énigme mais de nombreuses clés pour tenter de la résoudre.
Têtu, septembre 2010
Cover boy par Baptiste Liger
Hardeur gay et Sœur de la Perpétuelle Indulgence, le Bastien de Mathieu Riboulet est aussi resté le petit garçon en deuil de son camarade d’école. Lumineux et émouvant : l’un des plus beaux romans de la rentrée. En chaque homme, il y a un spectateur de films pornographiques qui sommeille – enfin, qui sommeille… C’est le cas du personnage du dernier roman de Mathieu Riboulet,
Avec Bastien, qui en visionnant une vidéo fait la rencontre virtuelle d’un garçon à qui, si l’on en croit la première page, on aurait donné le bon Dieu sans confession, à juste titre d’ailleurs, puisqu’il en avait, de toute évidence, bel usage ».
Qui est ce blondinet, objet de tous les désirs ? C’est à cette question que Mathieu Riboulet, écrivain discret, tente de répondre, dans la splendeur d’une langue classique. Car pour cet admirateur de Proust et Sade, tout est question de style – tout comme chez quelques auteurs de la même école : Pierre Bergounioux, Pierre Michon, Marie-Hélène Lafon, voire le Richard Millet des bons jours… « Vous savez, je ne passe pas mon temps à réécrire sans cesse la même phrase. Mais si le flux général de la phrase me vient comme ça, il me faut beaucoup de temps à trouver le ton juste, la position du narrateur par rapport à un personnage… »
Autant son précédent ouvrage,
L’Amant des morts, était crépusculaire (il y était question d’inceste père-fils et du sida), autant
Avec Bastien paraît solaire, léger, même dans le drame. « C’est complètement conscient, reconnaît l’auteur. Il fallait absolument que je change de registre, d’atmosphère. On écrit toujours en opposition ou en contradiction avec ce que l’on a fait juste avant. J’ai souhaité là aller du côté de la lumière. » Une formule qui rappelle, paradoxalement, ces paroles de survivants à une expérience de mort approchée… Même si, on le sait, Éros et Thanatos ne sont pas forcément si éloignés.
Avec Bastien peut être lu comme une longue lettre d’amour, presque rose bonbon, contrepoint aux images d’ébats masculins les plus imaginatifs. Et tout le projet de Mathieu Riboulet tient ainsi dans un renversement de la notion de pornographie, qui veut qu’en règle générale tout objet X montre ce que l’on ne saurait voir et résume l’individu à sa seule enveloppe de sex toy vivant. Ici c’est l’inverse, Riboulet expose ce que dissimulent ces « soixante-dix kilos de tissus nerveux, musculeux, de sang, d’os et d’eau parcourus d’un long souffle, réunis par mille pensées éparses ». Derrière le hardeur souilleur ou souillé, c’est le portrait d’un homme, une vie, une identité.
Qui est Bastien ? Quel enfant a pu être ce régisseur de théâtre, cet acteur X occasionnel ? D’abord un petit Corrézien du hameau de Bongue, qui vivait avec sa mère et ses deux frères aînés, un gamin malin et sensible, amateur d’escalade, marqué à jamais par l’amour porté à l’un de ses camarades d’école au physique ingrat, malmené par les autres et qui disparaîtra dans un accident de voiture. Quel sens donner alors à ce désir de Bastien de s’habiller en fille ? À son engagement parmi les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence (ces nonnes LGBT pas comme les autres), cet « ordre pauvre, agnostique et désiroire de folles hystériques et radicales » ?
Une autre question s’impose au regard de la présentation de l’éditeur qui parle d’
Avec Bastien comme d’un « récit ». Ce garçon existerait-il vraiment ? Est-ce un fantasme ? Le mélange de plusieurs garçons, réels ou imaginaires ? « Je réponds dès la première phrase : "Appelons-le Bastien". s’amuse Riboulet non sans malice. C’est une affaire de glissement de sens : on entend aujourd’hui par récit une sorte de déballage. Mais, pour moi, récit signifie tout simplement histoire. Je préfère le terme de "portrait", utilisé dans le livre. » Alors on pousse un peu plus loin : ne peut-on lire cet opuscule comme une sorte d’autoportrait ? « Qui sait… »
Libération, jeudi 26 août 2010
par Éric Loret
« Finalement, comme c’était à prévoir, Bastien n’est pas devenu paysan, faute sans doute d’avoir pu devenir paysanne. » Bastien n’existe pas, puisque c’est le nom et le récit que le narrateur donne à un jeune acteur de porno gay qui « rémane » sur ses pupilles mais dont, évidemment, il ne sait rien. Bastien devient sous sa plume un Corrézien né au lieu-dit de Bongue. Le texte se fait exercice presque ascétique de contemplation du corps comme paysage et ciel, une traversée de soi par les routes du désir esthétique, une sorte de pendant écrit des films de Vincent Dieutre. Et si Bastien est devenu acteur porno, c’est parce que son seul amour, Nicolas, est mort avant qu’il puisse se déclarer. Il lui faut donc apprendre « la stupéfiante équivalence entre aimer un seul homme et les aimer tous ». Une délicate leçon de ténèbres, « un portrait lumineux et brutal à peaufiner pour les jours, désormais proches, où l’ombre gagnera ».
Technikart, juillet 2010
Quatre raisons de découvrir… Mathieu Riboulet par Arthur Dreyfus
1 Parce qu’il rend hommage comme personne à l’art du portrait littéraire. Dans
Avec Bastien, Mathieu Riboulet brosse le portrait d’un garçon envoûtant à l’enfance corrézienne et solitaire et qui, devenu acteur de porno gay, « joint l’utile à l’agréable ».
2 Parce que c’est un putain de styliste. Dès les premières phrases, on est emporté par un flux mélodique. L’auteur joue avec la volupté des mots et des sens. À l’image de ce texte – et comme c’est le cas chez les
grands écrivains –, Dostoïevski nous rappelle en épigraphe que « la beauté est une énigme ».
3 Parce qu’il réhabilite les sœurs de la perpétuelle indulgence. Vous savez, cette congrégation tragicomique et anti-SIDA de drag-queens travestis en nonnes… Grâce à Maria-Bégonia de la Sagrada Capota (et à ses mémorables prêches dans des lieux de baise) nous comprendrons que « les voies du ciel sont de moins en moins impénétrables ».
4 Parce qu’au fond, on ne sait pas de quoi ça parle. S’agit-il de backrooms, de Lozère ou du deuil d’un amour d’enfance ? On ne sait pas, en fait. On a juste besoin de tourner la page tant Riboulet réussit l’exploit d’être beau sans être poseur, profond mais jamais chiant. Son secret tient en un mot : l’émotion.
Livres hebdo, n°823, vendredi 28 mai 2010
Le garçon et l’amour par Jean-Claude Perrier
Sensible et élégant, le portrait d’un garçon particulier. Il est des amours d’enfance qui ne s’oublient jamais. Surtout les amours particulières et inassouvies. Ainsi, c’est parce que Bastien, tombé tout gosse amoureux de Nicolas, un copain d’école plutôt disgracieux et maltraité par les autres, n’a jamais osé lui déclarer sa flamme avant que celui-ci ne meure dans un accident de voiture, et se l’est toujours reproché, qu’il a décidé d’offrir son corps à tous les hommes qu’il rencontrera et qui le désireront. À commencer par ses deux frères aînés, Emmanuel et Christophe, à l’adolescence, à qui ce cadet un peu bizarre a proposé quelques jeux sexuels dépassant la simple connivence fraternelle au sein d’une famille unie, aimante et sans autre présence féminine que leur mère. Ce pourquoi, peut-être, Bastien prit vite l’habitude de se travestir en fille, à l’aide des vêtements conservés de sa grand-mère défunte. Sa mère et son père savaient, laissaient faire, ne s’inquiétant pas pour leur petit dernier, dont tout le monde avait décelé et respectait l’intelligence, le goût pour la solitude et l’intériorité.
Plus tard encore, Bastien, jeune homme, modelant et exerçant son corps dans la randonnée, l’escalade à mains nues, mettra en pratique sa détermination, la poussant même plus loin : entraîné là par un de ses amants, il deviendra acteur de films porno gays, où il s’offre toujours dans la même mise en scène. C’est ainsi que le narrateur a fait la « connaissance » de son modèle : sur des cassettes qu’il se repasse
ad libitum, sur quoi il fantasme, se bâtissant dans sa tête d’autres histoires, d’autres films, dont il pourrait cette fois être le héros, participer à l’action. C’est d’ailleurs sur cet espoir que celui qui dit « je », qui apparaît parfois au détour d’une page, peintre comme Vermeer se représentant dans un miroir œuvrant dans son propre atelier, achève son livre : « Un jour, j’irai à Bongue. »
Chacun son rêve. Celui de Mathieu Riboulet est sensible et fragile, tout en élégance même dans la crudité, avec flash-back et arabesques. Dans le grand fracas de la rentrée littéraire, il ne faudrait pas passer à côté de cette petite musique de chambre. Obscure.