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  Avicenne et le récit visionnaire

  Henry Corbin

  Édition bilingue

  560 pages
38 €
ISBN : 2-86432-305-2

  Voir aussi : Trilogie ismaélienne

Résumé

Élaboré à l’occasion du millénaire d’Avicenne, cet ouvrage est d’abord l’édition et la traduction de trois « récits » avicenniens qui déploient la perspective mystique où se parachève l’œuvre du grand penseur iranien.
Henry Corbin (1903-1978) a procédé à cette édition en la soumettant à l’épreuve du commentaire. Il met en lumière, pour la première fois, l’angélologie d’Avicenne, où se transmue en termes mystiques la doctrine des Intelligences et des Âmes célestes. Cette élucidation lui permet de montrer comment Avicenne procède à l’élaboration d’une doctrine du pèlerinage de l’âme humaine vers son Ange personnel, doctrine par laquelle Avicenne entre en consonance avec diverses traditions gnostiques, qui appartiennent au domaine de l’islam. Ces traditions, à leur tour, renvoient aux gnoses des Religions du livre (judaïsme, christianisme) ou à la gnose manichéenne. L’ouvrage de Henry Corbin s’amplifie ainsi au point de traiter du problème plus vaste posé à la science des religions : quel est le sujet de l’expérience visionnaire ? Celle-ci passe par les voies du monde imaginal – thème cher à Corbin, dont le présent ouvrage offre une première thématisation.
Le livre est ici édité en intégralité, pour la première fois depuis sa parution originale dans la Bibliothèque Iranienne.



Extraits de presse

     Études, février 2000
     Avicenne et le récit visionnaire
     Par Henri Loucel

     La structure de cet ouvrage semble d’abord déconcertante, car la première partie, de loin la plus importante (5 chapitres, 350 pages) est un exposé de Henry Corbin (1903-1978) sur la pensée d’Avicenne (980-1037), à partir de trois récits visionnaires. Le premier de ces trois récits constitue la seconde partie de l’ouvrage (p. 350-404). Donc, commencer par cette dernière partie! Le héros de ce récit, le Sage par excellence, apparaît au Maître, Avicenne lui-même, qui, saisi d’admiration, devient son disciple. Le voyage visionnaire est lancé. Il faut traverser neuf royaumes immenses, dont les habitants sont très divers. Le climat des Sphères célestes comporte à son tour neuf royaumes extraordinaires, dont le neuvième est inaccessible, sauf aux Anges spirituels. Alors apparaît le royaume de l’Âme et, une fois surmontés ses démons, le voyageur pénètre dans le climat des Anges terrestres, dont les deux classes correspondent à nos deux Intellects: spéculatif et pratique. Vient ensuite le monde des « Anges-Âme des Sphères », au-dessus de qui se trouvent les Intelligences, Âme-Chérubins. Avicenne les présente une à une et en arrive enfin à la seconde intelligence, chargée de ce monde inférieur, l’Intelligence agente. Au-dessus, les lntelligences-Chérubins sont attachées au service du Roi et de la cour céleste. Le voyage s’achève. Avicenne souligne, pour conclure, que l’Intelligence agente est la Donatrice de notre Connaissance et notre Guide. Henry Corbin, entre sa maîtrise de l’arabe et du persan, fait preuve d’une documentation stupéfiante. Dans les cinq premiers chapitres de son ouvrage, il reprend ce récit visionnaire d’Avicenne et son commentaire. Deux dimensions commandent son exposé: l’Intelligence agente et l’angélologie. Il ne néglige pas l’influence « orientale »: Zoroastrisme, Zarvanisme, Mazdéisme. Bref, le sens de ces récits visionnaires est la prise de conscience de soi comme Étranger au monde et donc, en même temps, l’éveil à une origine et à une parenté célestes. Il faut donc sortir de la crypte cosmique pour accéder à la Connaissance. Comment? Avec l’intelligence agente présentée çà et là comme l’Archange-Chérubin suprême, Gabriel l’Esprit-Saint (sic!). Ce récit nous introduit dans le monde de l’Imaginal, celui des Anges-Âme doués d’Imagination active pure. Univers « où se corporalisent les esprits et où se spiritualisent les corps ».

 

     Études théologiques et religieuses
     Par Elisabeth Couteau

     Élaboré à l’occasion du millénaire d’Avicenne, cet ouvrage est l’édition et la traduction de trois « récits » avicenniens qui développent une perspective mystique. Le Cycle des Récits raconte les phases du « Voyage vers l’Orient » de l’âme. C. a commenté cette édition en mettant en lumière l’angélologie d’Avicenne où se transmuent en termes mystiques la doctrine des Intelligences et des Âmes célestes. Il évoque différentes traditions gnostiques qui appartiennent à l’islam. Ces traditions renvoient elles-mêmes aux gnoses des religions juive et chrétienne.
     Ce livre est constitué de 3 parties. La première, Le Cycle des Récits avicenniens, mentionne les grands thèmes propres à montrer la situation philosophique de l’homme avicennien dans le cosmos et la situation de l’univers avicennien lui-même dans la pluralité des systèmes philosophiques. Il s’agit du Récit de Hayy ibn Yaqzân, du Récit de l’Oiseau, du Récit de Salâman et Absâl. Une deuxième partie est consacrée à la traduction intégrale du commentaire persan du Récit de Hayy ibn Yaqzân. La troisième partie recueille un nombre important de notes et gloses sur ce Récit. Nous nous intéresserons uniquement à la première partie.
     Présentons ces Récits. Le Récit de Hayy ibn Yaqzân est l’initiation aux Formes archangéliques de lumière qui s’opposent à l’occident du monde terrestre et à l’extrême-occident de la Matière pure. Il décrit un cosmos dont les données philosophiques se muent en symboles et invite l’adepte à entreprendre le voyage mystique vers l’Orient. Le Récit de l’Oiseau donne la réponse à cette invite. L’âme s’est éveillée à elle-même. En l’extase d’une ascension mentale, elle franchit les vallées et les chaînes de la montagne cosmique. Elle marche en compagnie de l’Ange. Le Récit de Salâman et Absâl typifie dans ces deux figures le couple d’Anges terrestres que mentionne le § XXI du Récit de Hayy ibn Yaqzân. Ce couple comprend les deux puissances intellectives de l’âme, spéculative et pratique. La structure de l’âme réfléchit en elle-même la structure qui ordonne les couples d’Archanges-Kerubim et d’Anges-Âmes qui meuvent les sphères célestes. Il existe deux versions de ce récit. Les trois Récits répondent aux questions: Où est l’Orient? Comment s’y diriger? Comment y atteindre?
     Ces narrations nous montrent l’Image que l’homme Avicenne porte en lui-même. C’est une Image qui exprime l’être le plus profond de la personne. Chacun de nous porte en lui l’Image de son propre monde et la projette. Cette situation se maintient tant que les systèmes philosophiques se donnent comme établis et cesse à la prise de conscience qui permet à l’âme de franchir triomphalement les cercles qui la retenaient prisonnière. Cette aventure est contée ici, à titre d’expérience personnelle, dans le Récit de Hayy ibn Yaqzân et dans le Récit de l’Oiseau. L’âme révèle toutes les présences qui l’habitaient depuis toujours. Elle pressent une famille d’êtres de lumière qui l’attirent. La figure de l’« Intelligence agente » qui domine cette philosophie révèle sa proximité, sa sollicitude. L’Ange s’individue sous les traits d’une personne précise, dont l’Annonciation correspond au degré d’expérience de l’âme. Par l’intégration de ces puissances, elle s’ouvre à la trans-conscience. La décision de l’avenir lui incombe, celui-ci dépend de son refus ou de son acceptation d’une nouvelle naissance. Le Récit de Hayy ibn Yaqzân figure en tête du « Cycle des Récits » car il enseigne l’orientation fondamentale. Il constitue la grande réponse d’Avicenne. L’âme est simultanément orientée dans le sens de sa condition d’étrangère et vers la nécessité d’une philosophie orientale. Elle ne peut plus se satisfaire des règles communes et collectives. Elle doit trouver la voie pour le Retour. Cette voie est la Gnose et l’âme a besoin d’un Guide. Celui-ci est la figure-archétype de nos Récits d’initiation, l’âme se découvre comme étant la contrepartie terrestre d’un autre être avec lequel elle forme une totalité de structure duelle. Ces deux éléments peuvent être désignés comme le Moi céleste transcendant et le Moi terrestre. Le Soi est « en personne » la contrepartie céleste d’un couple constitué d’un ange déchu ou ordonné au gouvernement d’un corps et d’un ange resté dans le Ciel. Un des traits les plus frappants qui se dégagent du Récit de Hayy ibn Yaqzân est la parenté et l’homologie de structure qui unissent les uns par les autres les Archanges ou Intelligences et les êtres qui en procèdent.
     Quel est maintenant l’itinéraire? Il faut gagner l’espace spirituel. L’Oiseau du Récit s’élève de sphère en sphère. Les mouvements célestes sont ici « une immense symphonie de désir et de nostalgie vers une perfection sans limites ». L’opération mentale constitutive du ta’wîl apparaît comme le ressort de la spiritualité. C’est une exégèse intérieure, ésotérique. Il s’agit d’atteindre à « ce qui fut l’expérience de l’Âme chez une âme », de comprendre à quoi tend l’Événement qui s’appelle naissance spirituelle.
     Que retenir aujourd’hui de la leçon d’Avicenne? Le symbolisme avicennien et sa mise en œuvre, tel que les Récits en témoignent, ouvre la voie difficile menant à la Présence pure.

 

     Nova & Vetera, janvier-mars 2000
     Par Jean Borel

     Cet ouvrage du fameux islamologue français Henry Corbin est absolument capital pour comprendre certaines doctrines mystiques propres à l’Islam, et qui sont assez différentes de celles qu’a développées le christianisme. La pensée d’Avicenne joue en effet un rôle de premier plan dans la genèse et le rayonnement de ces doctrines.
     Henry Corbin nous explique d’abord en quel sens la métaphysique d’Avicenne, qui est né en 980 près de Bokhara, en Transoxiane, et qui est l’un des plus grands philosophes et théologiens musulmans, est une métaphysique des « essences », et comment l’univers avicennien ne comporte pas ce que nous appelons « la contingence », dès lors que le possible est fait existant. Dans ce système, la création n’est donc plus conçue comme une liberté survenue dans la Volonté divine prééternelle, elle devient une nécessité intradivine qui conduit de l’Être pur au premier être fait existant. La création consiste dans l’acte même de la pensée divine se pensant elle-même, et cette connaissance que l’Être divin a éternellement de soi-même n’est autre que la Première Émanation ou Première Intelligence chérubinique. Ce n’est qu’à partir de cette Première Intelligence chérubinique médiatrice que va procéder la pluralité de l’être, et cela selon une série d’actes de pensée ou de contemplation qui font en quelque sorte de la cosmologie une phénoménologie de la conscience angélique.
     On assiste alors, comme le met remarquablement en lumière Henry Corbin, à une procession complexe de Dix Intelligences chérubiniques qui s’effectuent selon un rythme ternaire. La dernière des Dix Intelligences est désignée comme l’Intelligence agente, laquelle est identifiée avec l’Esprit Saint que le Coran identifie de son côté avec l’Ange Gabriel ou Ange de la Révélation. De cette dernière Intelligence émane non plus une Intelligence unique mais, parce qu’elle est trop éloignée du Principe, sa vertu émanatrice se fragmente en la multitude des âmes humaines. Cette dixième Intelligence est donc celle dont l’illumination projette les idées ou formes de connaissance sur les âmes qui se tournent vers elle.
     Dans ce sens, dit l’auteur, il est capital de noter que, selon la doctrine avicennienne, l’intellect humain n’a ni la tâche ni le pouvoir d’abstraire les formes ou les idées, il ne peut que se préparer par la perception sensible à recevoir l’illumination de l’Ange projetant sur lui la forme intelligible. Cette illumination est donc bien une émanation venant de l’Ange, elle est présence de l’Ange; elle n’est pas une abstraction accomplie par l’intellect humain.
     Dans la seconde partie du livre, Henry Corbin nous donne la première traduction française des trois fameux récits mystiques visionnaires où Avicenne a déposé le secret de son expérience personnelle, qui sera décisive pour tous les spirituels qui se réclameront plus tard de lui. Le Récit de Hayy ibn Yaqzan a pour thème le voyage spirituel vers l’Orient mystique en compagnie de l’Ange illuminateur ou Intelligence agente, dont la relation personnelle avec Avicenne s’individualise sous les traits du personnage de Hayy ibn Yaqzan, c’est-à-dire le Fils vivant du Veilleur. Tout comme le disciple aime se conformer au maître qu’il vénère, dans ce voyage, l’âme d’Avicenne aspire à s’unir à l’Intelligence dont elle émane pour réintégrer son univers spirituel propre et la totalité de son être. Le Récit de l’Oiseau effectue ce voyage aux péripéties dramatiques, jusqu’à l’Extrême-Orient. Enfin, le Récit de Salamân et Absâl présente, sous la forme symbolique de deux héros typifiant les deux intellects contemplatifs et pratiques, le drame intime d’Avicenne, l’apprentissage de toute sa vie de philosophe mystique.