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  Le Balcon d’Angelo

  Hugo Marsan

  Roman

  128 pages
12 €
ISBN : 2-86432-143-2

Résumé

     Entre la bouche d’ombre de la figure maternelle et celle de la mort, comment échapper à l’enfermement ? L’écriture n’en est-elle pas, au fond, qu’une modalité ? Le balcon est-il observatoire tendu vers l’autre, fascinant appel du vide ou lieu d’une apparition ? celle de l’adolescence, sous les traits de Jane. Cette présence sera-t-elle, pour le narrateur, consolation ou insurrection de la vie au cœur de cette lutte nocturne et sourde où la mémoire exhume, en contrepoint de ce visage, son tragique double sur la toile de fond d’une mechta algérienne ?



Extrait du texte

     Il n’aime pas le balcon. Ce qu’il apprécie c’est habiter au cinquième étage, à l’abri des passants, des pas et des cris de la rue. Au-dessus des gaz toxiques avait-il pensé non sans se moquer de tenir encore à sa peau, de craindre ces émanations meurtrières dont on parlait à la télévision. C’était la guerre, pour lui la suite inexorable de celle qu’il avait faite, trente ans auparavant, quelques images de nuit aux confins d’un autre désert et d’une autre mémoire. Il aurait pu vivre dans un appartement sans fenêtres. Tu es fou, ne jamais voir la lumière ! Jane hochait la tête. Elle l’enlaçait, collée à son dos, l’embrassait derrière l’oreille. Il fallait croire à l’amour de Jane. C’était donc ça vieillir : faire semblant d’empoigner le présent, s’emparer en intrus d’une histoire sans lendemain.

     La mère l’appelait pour le dîner, il attendait un moment caché derrière l’arbre. Elle réitérait son cri : être sûr qu’elle s’inquiétât, droite et blanche sur la terrasse. Sa main abritait ses yeux, elle scrutait le chemin où il finissait par atterrir. Il exigeait la preuve quotidienne de l’amour, au coucher du soleil, quand le doute creusait un grand trou de tristesse.
     Avant de la quitter, il se réconciliait avec la mère travestie en vieille femme qui tournait le dos à la fenêtre. Il sacrifiait ainsi aux divinités qui avaient terrifié son enfance afin de pactiser avec les livres qu’il continuait d’écrire, dans la chambre barricadée au-dessus du puits muet de la cour. Toutes les fenêtres s’ouvraient sur le passé. Que lui importait le balcon tendu vers la ville ? En bas, ce n’était pas la réalité non plus, mais une rue qui ressemblait à tous les passages où s’étaient engouffrés jadis les rêves de départ.



Extraits de presse

     Indications, juin 1992,
     par Hubert Thomas,

     Peut-être pourrait-on titrer ce livre : Les contraintes de l’écriture ? Mais, bien sûr, ce n’est pas là un bon titre pour un roman. Pourquoi écrit-on ? Plus précisément, pourquoi s’impose-t-on les contraintes de l’écriture ?
     Des contraintes, le narrateur qui achève d’écrire un roman, s’en est donné. Et l’ouvrage d’Hugo Marsan se livre en quelque sorte à une exploration de ces contraintes, sous la forme d’une narration. Enfermé dans une chambre sans lumière, fixé à son écran d’ordinateur, l’écrivain connaît les affres du dernier chapitre. Car, c’est toujours la même question : comment faire une bonne fin ? Il a accepté le départ provisoire de Jane, sa compagne. « Ne fallait-il pas se séparer des êtres aimés pour finir le roman ? » Homme en prison, homme sans femme. Homme des douleurs, pourrait-on dire, il connaît jusque dans son corps la passion douloureuse du verbe fait chair. Car le corps de l’écrivain parle, avec ses malaises, de son déchirement. Ce n’est pas pour rien que l’on passe sans cesse du corps souffrant au corps de Jane et à la rédemption qu’il promet, notamment par l’enfant à venir.
     Se déplaçant de son traitement de texte au balcon de sa chambre, l’écrivain inscrit un va-et-vient permanent à son écriture. Est-on dans son roman en train de s’écrire ? Est-on dans ses souvenirs ? Est-on dans le réel de sa relation aux autres ? C’est indécidable. Sans doute l’écrivain est-il pris dans ces directions diverses qui toutes pourtant le constituent. Le balcon ne serait-il pas ici comme un lieu symbolique qui jouerait comme l’unité d’espace, mais à titre résiduel, du théâtre classique ? Car le balcon revient à plusieurs reprises. Ce n’est pas seulement le balcon d’Angelo où s’est inaugurée la relation à sa nouvelle compagne, Jane. C’est le balcon de la maison de repos où gît la mère devenue la proie de l’ombre amnésique. C’est le balcon où il s’évade quelque temps de son texte. Mais venir au balcon et s’y pencher, n’est-ce pas convoquer encore autre chose ? Oui, l’image d’un jeune soldat pendant la guerre d’Algérie qui, par trop de peur, s’est lancé dans le vide du haut d’un mirador. Tout cela revient. Puits d’eaux mortes, puits d’eaux vives où s’irrigue l’épreuve de l’écriture.
     Pourquoi s’impose-t-on les contraintes de l’écriture ? La force du roman de Hugo Marsan vient de ce que cette question de fond n’est pas esquivée, mais regardée en face. Non seulement regardée, mais habitée de l’intérieur, reprise. Même si l’on sait que la vérité de sa réponse taraude le corps, fait lever les souvenirs du malheur et renvoie aux commencements.
     « Pourquoi ne pas dire simplement que je m’impose les contraintes de l’écriture parce qu’on ne m’a pas enseigné le bonheur ? ». Mais justement rien n’est moins simple à dire. Est-il si simple de reconnaître : « Aussi loin qu’il remonte dans sa mémoire le soleil est caché par le corps d’une femme dont il ne supporte pas la souffrance. Il était la cause de son malheur » ? On voudrait être comme les autres, avoir été un enfant comme les autres. Mais « elle (sa mère) lui avait appris la peur ». Cela est dit et il en coûte toujours de le dire.
     L’imaginaire, c’est le domaine de l’écrivain. On aurait tort d’y voir toujours un pays de merveilles. « Sait-il déjà qu’il a choisi cette part de vie qui renie la vie : l’imaginaire. » Hugo Marsan nous rappelle que la vérité d’une écriture peut être aussi une vérité souffrante. Il le fait sans apitoiement, sans amertume. Avec une belle sobriété.

 

     Bulletin Critique du Livre Français, avril 1992,

     Entre la présence obsédante de la mère et la mort portée à l’intérieur de soi, entre l’enfance déchirée et l’incapacité de devenir adulte, comment échapper à l’enfermement ? L’écriture ne constitue-t-elle pas aussi une modalité de son propre emprisonnement ? Tenter pour le narrateur d’achever le dernier chapitre de son livre ne conduit-il pas directement à la mort ? Alors Le Balcon, seule ouverture de la chambre close de l’écrivain, devient un observatoire de l’extérieur, un fascinant appel du vide, ou le lieu d’une apparition se rattachant à la vie. La silhouette de Jane, l’adolescente qui aime cet écrivain prématurément vieilli, incarne cette vie. Mais sa présence suffira-t-elle à exorciser les peurs et à empêcher la mémoire d’exhumer de tragiques souvenirs ? Tout le récit se déroule en un lieu unique, fermé. L’atmosphère pesante est encore accentuée par les crises d’étouffements dont est victime le narrateur, prisonnier de ses peurs, de sa maladie et de son livre à terminer. Les seules échappées dans le temps et l’espace sont contenues dans les délires et les rêves d’où surgissent la figure de la mère, de l’enfance, de la guerre et de l’amour. Au-delà de l’écriture, puissamment évocatrice, il appartient au lecteur de décider de plonger dans cet univers angoissant dont on ne ressort pas indemne.

 

     Magazine littéraire, avril 1992,
     par Serge Safran
     La mort en italiques

     La lutte pour le bonheur ressemble étrangement à celle contre la mort. La vieillesse en devient plus aiguë, confrontée aux souvenirs d’enfance et à la différence d’âge. Entre une mère sur le point de perdre la vie et une nouvelle « jeune » femme qui, elle, la croque à belles dents, le narrateur d’Hugo Marsan doit faire face à la solitude, même désirée, même redoutée. Sa situation d’écrivain lui impose de mettre fin au dernier chapitre d’un roman en train de s’écrire, et qui pourrait être le récit donné ici à lire. Cette « modification » renvoie à la présence d’un « personnage » qui, d’une certaine façon, fait son entrée en littérature : l’ordinateur. Le traitement de texte reste donc à veiller dans la nuit, comme un « soleil pâle ». On peut bien sûr y voir un substitut de la figure maternelle qui hante, par son refus de s’éteindre et son pouvoir absolu, le fils en mal d’espérances à jamais abolies. Mais les vertus de l’écriture et d’un nouvel amour permettent à l’écrivain, dévoré par l’écran nocturne des mots ultimes, de voir la vie sous un jour plus prégnant.
     L’apparition de Jane, rencontrée chez son ami Angelo, sur un balcon dominant, comme dans Giono, une « ville morte », n’est pourtant pas un recours suffisant. Son départ pour la guerre – qu’on devine être celle du golfe –, en tant que journaliste, le renvoie trente ans en arrière, lors de la guerre d’Algérie. Guerre contre guerre, absence contre absence (celle de la femme aimée contre celle du fils toujours jugé coupable), le narrateur en vient à prendre conscience que « C’était ça sans aucun doute aimer, non pas communiquer – ce verbe affreux –, mais être englouti dans l’espérance de l’autre... » Jane reviendra-t-elle à temps, porteuse d’un avenir radieux ? Le dernier chapitre sera-t-il celui tant attendu ? L’auteur peut-il en connaître lui-même l’issue fatale ou l’heureuse conclusion ?
     Hugo Marsan laisse son lecteur dans l’expectative au terme d’un récit où voix diverses et discours indirects s’immiscent, comme la mort, en italiques, jusqu’à se confondre dans l’harmonie désespérée de la mémoire en lutte avec une histoire qu’il voudrait sans lendemain. Mais l’ombre d’Angelo, réminiscence discrète de rencontres autant littéraires qu’humaines, éclaire paradoxalement ce monologue intérieur où les contraintes de l’écriture, à défaut de l’inaccessible bonheur, dévoilent une indubitable beauté.

 

     Le Monde, 22 février 1992,
     par Jean-Noël Pancrazi,
     La fiction déchirée

     Tout romancier éprouve, un jour, le besoin de se mettre à nu, de s’imposer à lui-même une épreuve de vérité, en s’interrogeant sur ce qui, de tout temps, l’a poussé à écrire. Hugo Marsan le fait aujourd’hui. Et magnifiquement. Déchirant le voile de la fiction et franchissant, du même coup, un cap important dans son œuvre, il explore, avec une grande profondeur d’analyse et dans une écriture lumineuse, les racines mêmes de son désir d’écrire. Enfermé depuis plusieurs nuits dans une chambre, où l’écran de l’ordinateur est son seul carré de ciel, le narrateur écrit le dernier chapitre d’un roman.
     Mais il a peur de mettre le point final. Peur de voir arriver le moment où il sera rendu à la vie, à son tumulte, où il devra tourner le dos à l’imaginaire – ce seul domaine dont il soit le maître – qui l’exalte et l’épuise à la fois. Parce qu’il est en train d’écrire le récit d’un vieillard qui s’approche de la fin, il mime, d’une certaine manière, sa propre mort, traversé par une douleur qui « laboure les alentours de son cœur », dont il croit qu’il va, d’un instant à l’autre, « se retourner comme un gant ».
     Avec une justesse désespérée, Hugo Marsan montre cette imprégnation physique de l’imaginaire chez un romancier, comment son corps est tout entier gagné par ce qu’il est en train d’écrire. Tel un comédien suffoqué par son propre rôle, il ne parvient pas à reprendre son souffle, à retrouver le « vertige déchirant » de la libre respiration de son enfance en allant parfois sur le balcon. Il croit y trouver un espace de délivrance ; il ne surplombe que les fantômes de sa fiction.
     Dans ce lent sursis qui dure le temps d’une nuit, il appelle au secours, lance des signaux de détresse vers les personnes qu’il aime, notamment sa compagne Jane, partie faire un reportage dans un pays en guerre. Mais il se rend compte qu’il a encouragé son départ car « ne fallait-il pas se séparer des êtres aimés pour finir le roman ? ». Au fond, il a souhaité cette absence, creusant ce manque affectif pour mieux irriguer l’œuvre de ses tristesses. Il sait qu’on ne peut dépeindre le bonheur qu’une fois révolu.
     Dans cet état de vide, de concentration panique, d’abandon survolté, il laisse venir à lui les visions les plus primitives, les plus violentes, ces images-fétiches qui ont commandé peut-être toute son écriture : celle, d’abord, de la guerre d’Algérie, qu’il a faite en tant qu’officier. « Des confins d’un autre désert et d’une autre mémoire » revient le visage perdu de la sentinelle dont il n’a pas su alors apaiser la terreur et qui s’est finalement jetée du haut d’un mirador. Ce remords fondamental, toute la fiction du monde ne saurait l’apaiser.
     Mais c’est surtout l’image de la mère qui revient l’obséder. Elle qui, dans la chambre de la maison de repos où elle végète, retient sa propre mort, tout en essayant de le tirer vers sa nuit, de l’entraîner vers ses dérives amnésiques. Non seulement elle ne lui a pas enseigné le bonheur, le condamnant à partager son sacrifice, mais elle lui a inoculé très tôt, la peur de la vie. C’est dans cette peur qu’il puise la jubilation douloureuse des mots. En se confrontant à l’origine du deuil exalté de l’existence qui a fondé son état d’écrivain et en l’exprimant avec un talent aussi net, Hugo Marsan vient d’écrire son plus beau livre.

 

     Télérama, 22 janvier 1992,
     par Michèle Gazier,
     Au bout des souvenirs

     Un écrivain, rendu pour dix jours à sa solitude – sa jeune compagne journaliste est partie couvrir la guerre du Golfe – tente de terminer le dernier chapitre d’un roman. C’est la nuit du point final. La terrible nuit où il doit faire mourir son personnage. Mais son corps se venge d’une telle tension : une lancinante douleur s’éveille en lui côté cœur. Les vieux fantômes l’assaillent. L’acte d’écrire n’est jamais banal, et il faudrait être bien naïf pour croire qu’un roman ne s’écrit qu’au stylo, à l’encre ou à l’ordinateur.
     Le Balcon d’Angelo est un angoissant huis clos : quatre murs aveugles et un balcon suspendu cinq étages au-dessus de la vraie vie. Dans la chambre-bureau, caverne platonicienne sur les murs de laquelle défilent les ombres du passé, le romancier tourne le dos au monde. Happé par ces images d’hier qu’il tente de saisir, d’emprisonner pour qu’elles deviennent chair de sa création littéraire, il perd le fil du réel. Le temps enfle. Ne dit-on pas des jours heureux qu’ils passent comme l’éclair et qu’en revanche l’heure du malheur s’éternise ? Le temps de l’angoisse, lui, tend à s’identifier à l’éternité immobile de la mort. Et le rythme de la respiration, de la fiction, de la vie s’accorde à cette boucle obsédante des souvenirs qui bégaient. Lumière jaune de l’écran, douleur de poitrine, visions de la mère qui ressasse des rancœurs, images fulgurantes de la femme aimée, une chevelure lisse, un regard gris si loin ce soir, et cette scène récurrente de la jeune sentinelle précipitée dans le vide du haut de son mirador, quelque part dans les brumes d’hier et la nuit d’Algérie...
     Comment écrire tout cela ? Comment ne pas mentir, ne pas sublimer, ne pas détruire la fragile vérité de la vie ? Si le narrateur du Balcon a toutes les peines du monde à échapper à la simplicité, à laisser couler les mots, à canaliser ses peines, Hugo Marsan, lui, trouve sa musique intérieure. Pas une symphonie avec grand orchestre et chœur, pas une petite musique de chambre aux violons acidulés, mais plutôt une cantate. Voix grave qui frôle les sanglots et les larmes sans jamais se briser, Le Balcon d’Angelo est un livre d’une surprenante fluidité, d’une incroyable souplesse. Et pourtant que de tensions, que de mal-être, que de fantômes à exorciser entre ces pages d’inquiétude domptée.
     Le narrateur, et après lui le lecteur sont saisis par le vertige. Pas celui, bien usé, de la page blanche, mais celui de la page à blanchir, de la mémoire à vider, du passé à liquider. Écrire, ce n’est pas remplir l’espace de signes mais faire le vide en soi. Aller jusqu’au bout de ses souvenirs, refaire tous les chemins qui ne mènent nulle part. Jusqu’à épuisement des mots et des images. Et là, dans cet espace incertain, lorsqu’il reste à peine une vision, une impression : l’émotion d’une jeune fille sur un balcon de province, le désarroi d’un soldat, le regard perdu d’une mère, tout reconstruire, comme Descartes agrippé à son « je pense » pour affirmer son être. Je souffre, j’aime, j’oublie tout, je me souviens – donc j’écris.