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  Benjamin Fondane, au temps du poème

  Patrice Beray

  256 pages
25 €
ISBN : 978-2-86432-485-0

Résumé

Comme un poème ravi, confisqué à la fin par les sirènes de l’Histoire, l’œuvre poétique en langue française de Benjamin Fondane a été tenue à l’écart de la pensée de la modernité. Les raisons en sont multiples, qui appartiennent tout autant, avec la brutale disparition du poète, à une genèse éditoriale chaotique qu’à une écriture en perpétuelle recherche et à une pensée sans pareille, véhémente, sur l’art.
Ainsi cette œuvre ne doit qu’à sa force de création d’exalter le « temps du poème », depuis Dada et la pensée de la tragédie de Chestov. C’est dans le sens de ce poème de la vie toujours à inventer que l’œuvre de Fondane témoigne pour une récriture de l’histoire contemporaine, littéraire et artistique, qu’elle n’a pas seulement « connue » mais « vécue », à ses risques et périls.
                                             P. B.


Revue de presse

Presse écrite

   Histoires littéraires, 15 février 2008, n°32
   par Jean-Jacques Lefrère

   Le titre semblerait annoncer quelque étude pointilleuse sur la poésie de Fondane, mais il en va tout autrement. Nous avons en effet affaire à un véritable essai, extrêmement dense, à la fois précis et souple, et nourri d’une véritable connaissance des œuvres littéraires et philosophiques du XXe siècle. Un tel bagage, pas si commun, était sans doute nécessaire pour se livrer à une étude de la poésie de Fondane, laquelle n’est nullement un simple exercice littéraire, mais un véritable drame spirituel, qui met en jeu quantité de notions et de concepts, et ne peut de surcroît être compris sans être relié à la vie de Fondane comme au reste de son œuvre. Cet essai a également le mérite de s’attacher à étudier la partie peut-être la moins connue de cette œuvre, quoique certains de ces textes aient fait l’objet de récentes rééditions. Autre mérite, l’auteur fait souvent appel aux articles de Fondane parus dans la presse roumaine, qui éclairent assez bien les opinions et conceptions du poète. On trouvera par ailleurs de bonnes analyses de la position de Fondane vis-à-vis de Dada (de Tzara, notamment) et du Surréalisme. S’élevant contre Valéry et son concept de « poésie pure », l’auteur du Mal des fantômes a cherché à retrouver « la spécificité du geste poétique » et à réhabiliter le chant, qui constituait à ses yeux une « manière d’exister ». S’affirme ainsi une véritable confiance dans le langage et l’écriture, qu’on peut percevoir dans les si curieux Ciné-poèmes (1928), où Fondane a voulu retrouver, par la poésie, cette prise sur le réel qui, selon lui, caractérise le cinéma. Mais cette poésie ne se nourrit pas seulement de l’influence du cinéma et du théâtre ; elle s’inspire aussi, montre Patrice Beray, de certains philosophes comme Nietzsche et surtout Chestov, dont on sait l’influence qu’il eut sur Fondane. À travers cet essai, on voit enfin à quel point le poète, venu de Roumanie en France pour périr finalement à Birkenau, vécut dans sa personne même le drame de l’entre-deux guerres, et l’on comprend sans peine que, comme le souligne l’auteur, il ait pu trouver cruelle et terrifiante la leçon de l’Histoire. Tout cela parfaitement montré et expliqué dans cet excellent essai, qui n’a rien de commun avec toutes ces monotones chasses à courre et curées faites par tant de critiques sur tous les « grands » auteurs du programme.



   Au sud de l’Est, N°3
   par Ann Van Sevenant

   Conjointement à la parution des poésies complètes (Le Mal des fantômes) de Benjamin Fondane (1898‑1944) vient de paraître un essai de Patrice Beray sur ce considérable « fantôme » de la modernité. Originaire de Roumanie, Benjamin Fondane a composé l’essentiel de son œuvre en langue française à partir de 1923.
   L’essai de Patrice Beray (auteur avec Michel Carassou de Benjamin Fondane : Le voyageur n’a pas fini de voyager, 1996) est divisé en trois parties. Dans la première partie, intitulée « La crise de réalité », c’est le thème de la « duplicité du sujet lyrique » chez Fondane qui est brillamment développé. Beray montre, par exemple, que les ciné‑poèmes de 1928 témoignent de la synthèse entre mouvement et réel, de la « prise sur le réel, sur le monde, que le cinéma rend enfin possible poétiquement » (p. 68). Ou encore, que la préface au poème « Ulysse » poursuit un dialogue du poème avec le théâtre, « un étonnant dialogue d’art à art », même si le poème articulé à un autre art « pose dans cette relation les limites de la représentation traditionnelle », prenant ainsi « voix » dans le poème (p. 87‑88). Beray estime que « ce “droit” de l’oralité sur le “texte établi de toujours” invente ici sa propre poétique en se muant en un discours actif de témoin » (p. 89).
   Dans la seconde partie, « Le discours du témoin », l’auteur approfondit la critique de Fondane sur la poésie moderne (notamment celle de Rimbaud et de Baudelaire). Selon Fondane, le poète doit se résoudre à faire le deuil d’une tradition métaphysique (surtout de la philosophie rationnelle de Descartes, et de la philosophie idéaliste de Platon à Hegel). Cela ne signifie pas pour autant que Fondane suit aveuglément le mouvement avant‑gardiste de son temps. Il se positionne même à contre‑courant de ces avant‑gardes qui prescrivent le suicide heureux du poète, alors qu’il s’applique lui‑même à être témoin du « besoin de réalité du poète ». Beray constate que la réaction de Fondane « à la poétique de son époque n’est pas motivée par une moindre écoute du langage, mais par une disposition singulière à son égard » (p. 131).
   La troisième partie, « Un visage pour l’altérité » est sans doute la partie la plus innovatrice. Beray y défend la thèse que le geste d’écriture de Fondane, plus qu’une ouverture à l’inconscient est en effet une sollicitation volontaire, recherchée hors de soi, de l’altérité » (p. 167). Suivent alors une lecture de quelques poèmes retravaillés par Fondane, une série d’études génétiques (Beray y explique les problèmes éditoriaux posés par l’oeuvre de Fondane, qui avait fait parvenir de Drancy des instructions très précises pour les éditions ou les réimpressions de ses textes) et une analyse métrique du Mal des fantômes. Beray porte toute son attention sur les variantes formelles significatives, la ponctuation, les blancs, la disposition typographique, la structure des vers, les marques rythmiques, jusqu’à l’organisation spatiale.
   Pour conclure, l’ouvrage de Beray se présente sur tous les plans comme une quête de la poétique de Benjamin Fondane qui, selon l’auteur, constitue une poétique à part entière. Le lecteur qui découvre l’œuvre de Fondane pour la première fois se trouve confronté à un monde singulier où la contestation contre l’homme occidental décadent prend la forme non seulement d’une critique mais aussi d’une alternative non idéalisée. Fondane incitait, il est vrai, à oser écrire de la poésie, même si elle reflète le conflit interne du poète, la tragédie de l’existence dans la période de l’entre‑guerre, et même si elle évite de se réfugier dans les faciles conciliations aménagées par l’esprit critique. Selon Fondane, il importait en premier lieu d’écouter le gouffre, d’oser entendre ses objections. Beray estime que ce n’est le moindre des paradoxes de Fondane : « À mesure que l’image du monde se ternit (la guerre, l’occupation, sa condition de Juif), ce mouvement de confiance dans l’écriture, de liberté ultime s’affermit » (p. 30)
   Patrice Beray a su marier les données biographiques à celles de la poétique délicatement déployée. Ainsi a-t-il pu lier sa propre existence à celle de quelqu’un comme Fondane. Poète lui-même, il souligne avec Fondane – qui a réussi à montrer que la poésie contemporaine a voulu rompre avec son « non-savoir existentiel » – qu’il incombe de renouer les liens avec le tissu de l’acte vécu dont le poème est la réalisation sensible.

Radio

« Du jour au lendemain », par Alain Veinstein, France Culture, 27 décembre 2006 à 0h