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  Bic et autres shorts

  Vitaliano Trevisan

  Nouvelles. Traduction de l’italien par Jean-Luc Defromont.

  128 pages
11,50 €
ISBN : 978-2-86432-525-3

Résumé

Dans les années quarante, on appelait shorts des courts métrages destinés à présenter des morceaux de jazz. Il s’agissait, en quelque sorte, des ancêtres de nos vidéo-clips.
Dans ce livre, constitué par une quarantaine de très brefs récits, Trevisan retrouve les thèmes qui lui sont chers et dont le compte rendu des Quinze mille pas avait pu donner un aperçu au lecteur français : le déracinement, l’horreur de la province italienne, le travail, la déréliction du monde moderne.
La forme musicale des shorts permet à la fois la géométrie précise et sobre et l’improvisation bouleversante. Le monde proposé ici est détruit par le progrès et l’urbanisation sauvage. Des créatures à la dérive l’habitent – clochards, paumés, sans-papiers.
Comme chez Beckett (présent dans un magnifique récit intitulé sobrement « Acteur »), l’humour jaillit du désespoir le plus profond sans garantir d’autre salut que le langage.
La poésie des shorts doit beaucoup à l’étrangeté des situations et des figures. Chaque récit est un concentré d’énergie, un cri ravalé, un amorti déchirant – un pas suspendu.
La traduction française offre deux récits inédits en italien : « Homme jeune en bonne santé » et « Tired of life ».


Extrait de texte

Cirque

   Nous étions au bar en train de boire une bière en parlant de temps meilleurs. Quand le monde était encore entièrement à découvrir, et donc nous l’imaginions merveilleux et beau et digne de tous nos meilleurs efforts pour l’explorer toujours plus en profondeur. Nous parlions de ce que nous faisions lorsque nous avions encore des rêves, quand soudain Davide dit qu’une fois il avait monté un cirque. Un cirque ? demandâmes-nous. Un cirque, oui, répondit Davide en caressant la queue de cheval faite de ses cheveux longs et innombrables. Un cirque, dit-il, j’avais monté un cirque qui était quelque chose de phénoménal. On tournait dans toutes les villes : une semaine par-ci, une autre par-là, toujours en train de bouger. Mais ça a pas duré parce que malheureusement on touchait pas un rond.
  Et comment ça se fait qu’il rapportait pas un rond ce cirque, s’il était si phénoménal ? demandâmes-nous impitoyablement.
    Parce que les gens nous comprenaient pas, répondit Davide : le déçu du monde.
   Pourtant c’était un cirque vraiment extraordinaire, reprit-il. On avait une femme-canon trapéziste qui était la meilleure trapéziste-femme canon du monde. Et on avait le Tutsi le plus petit du monde, et le Juif le moins avare. Et l’Allemand le plus flexible du monde ? Un contorsionniste phénoménal, une tige, un bambou ! Et on avait l’Anglais le moins anglais d’Angleterre, au point qu’il parlait même pas anglais. Et on en avait beaucoup d’autres : les plus grandes attractions du monde, mais ce qui me plaisait le plus, qui me faisait toujours éprouver de la stupeur, alors que j’avais déjà vu toutes les bizarreries du monde, c’était un nain incroyable qui mesurait un mètre soixante-quinze, exactement comme un homme normal. Imaginez un peu, dit Davide, le plus grand nain du monde ! Incroyable, répéta-t-il en hochant la tête et donc la queue de cheval. Et malgré ça on gagnait pas un rond, ajouta-t-il avec une pointe de tristesse. Quel monde de merde, dit-il, un monde qui pige que dalle.
   Nous finîmes nos bières et, sans ajouter un mot, nous reprîmes notre route.
(1994)



Revue de presse

   France Italie, n°489, mars-avril 2008

   Dans les années quarante, on appelait shorts des courts métrages destinés à présenter des morceaux de jazz. Il s’agissait, en quelque sorte, des ancêtres de nos vidéos-clips. Dans ce livre, constitué par une quarantaine de très brefs récits, Trevisan retrouve les thèmes qui lui sont chers et dont le compte rendu des Quinze mille pas avait pu donner un aperçu au lecteur français : le déracinement, l’horreur de la province italienne, le travail, la déréliction du monde moderne.



   Télérama,
mercredi 23 avril 2008
   par Martine Laval

  Après un premier roman, Les Quinze Mille Pas, l’Italien Vitaliano Trevisan, adepte du phrasé impétueux, de l’humour noir, de l’absurde et de la divagation existentielle, récidive aujourd’hui avec des textes ultra courts, incisifs, comme tirés en hâte de l’agonie du monde.
   L’écrivain caracole sur ses obsessions – la perte de soi, la sauvagerie urbaine, la petitesse de la pensée – et trousse des fictions entre rêves et images, hallucinations et authenticité. En une quarantaine de récits, il dépoussière, bouscule, et l’appréhension du monde, et sa narration – écriture, sonorité, rythme. Et, jamais, n’oublie la dérision. Le voilà, lui ou un personnage, en plein labeur – ou déluge, ou questionnement – tétanisant : «  Si tant est qu’écrire soit un travail, pensai-je en me levant brusquement. Ces putains de mouches ne me laissaient pas le choix : pour m’en libérer il faudrait que j’en tue une, pour donner l’exemple. Je pris, au-­dessus de la planche à repasser, la tapette de plastique jaune à cet effet. (…) Voilà, pensai-je en visant une mouche, partons de ce concept fondamental.  » Trevisan prend la mouche, et poursuit sa course trépidante à l’écriture.



   Notes bibliographiques, mars 2008

   À partir des faits, d’objets, de situations, de lieux, d’idées, l’auteur tisse des nouvelles très courtes, désignées par le terme « shorts » qui à l’origine s’appliquait à la présentation des morceaux de jazz. Le style est alerte, la phrase courte, les mots biens choisis. L’observation est percutante, l’humour présent et la psychologie des personnages bien cadrée. Il y a des joueurs de jazz célèbres tels Keith Jarett et Bill Evans, des souvenirs d’enfance, des personnages originaux rencontrés dans les bars et même une « short » en anglais. À cela s’ajoute une part non négligeable d’humour basé sur l’absurde, en particulier dans le premier texte consacré aux pérégrinations d’un briquet lors d’un concert. Au travers de ces textes pointe la désillusion sur le monde actuel et un certain désespoir du quotidien.
   Style alerte, humour et imagination peuvent caractériser ce livre qui, en parlant de la réalité, emporte le lecteur vers l’imaginaire.



   TGV magazine,
mars 2008
   par Philippe Di Folco

   Un « short », ici, renvoie au monde musical des années 1940 : ancêtre du clip, il célébrait en images noir et blanc, en quelques minutes, les jazzmen et leurs instruments. Cette même rythmique, cette énergie se retrouvent dans ces nouvelles, une cinquantaine, où l’improvisation semble guider les pas de l’écrivain qui fuit les pesanteurs du monde moderne : d’un moindre détail, soudain, tout fait sens, les pas restent suspendus, et l’inachevé devient œuvre d’art. Ces petites formes en prose venues d’Italie touchent au sublime…



   La Liberté, samedi 1er mars 2008
   Un talent confirmé
   par Jacques Sterchi

   Révélé aux lecteurs francophones il y a deux ans avec Quinze mille pas, l’écrivain italien Vitaliano Trevisan confirme son talent particulier avec Bic et autres shorts. Quarante-deux récits brefs, toujours conduits par cette écriture rigoureuse, obsessionnelle dans le rendu des détails, mais sachant jouer de façon virtuose avec le temps et l’espace. Un « short », faut-il préciser, est un peu l’ancêtre du vidéo‑clip. Dans les années quarante, ce court‑métrage permettait de présenter un morceau de jazz. Et du tempo il y en a chez Trevisan, avec des accélérations dignes d’une improvisation musicale. C’est d’ailleurs le bonheur de cette lecture : jouer avec le souffle, la lenteur et l’accelerando, pour saisir le fond du propos.
   Car Bic et autres shorts est bien plus qu’un brillant exercice de style. La forme brève permet des flashes sur le désespoir de Trevisan face à la vie contemporaine, injuste, sauvage comme l’urbanisation de son pays. Un désespoir d’où surgit souvent l’humour, par les situations décalées que l’écrivain italien imagine. Rien que le premier short est à la fois tragiquement absurde et drôle : un musicologue suisse abandonne tout pour trouver l’origine d’un briquet Bic, dont la couleur lui était jusque‑là inconnue et qu’il a découvert dans sa poche. Une excellente introduction au livre, montrant avec quelle finesse le propos glisse dans le temps de l’espace.




   Livres hebdo, vendredi 8 février 2008
   Les nuages sont exacts
   par Jean-Maurice de Montremy

   Quarante‑deux très courts récits. Découvert voici deux ans, Vitaliano Trevisan confirme son grand talent.

   Richard Wagner expliquait, à propos de Parsifal, qu’en musique le temps et l’espace se confondaient. Ce principe correspondait, chez lui, à l’art des « divines longueurs ». Vitaliano Trevisan, s’inspirant du jazz, prouve que l’on peut aussi tirer de l’espace-temps musical des formes brèves impeccables et néanmoins riches d’harmoniques.
   On avait déjà remarqué cet Italien de Vicence (né en 1960) avec Quinze mille pas (Verdier, 2006). Ce roman s’organisait autour d’un narrateur obsessionnel, très occupé à vérifier le nombre de pas requis par chacun de ses déplacements en ville. Ce goût de la géométrie, de la précision, des choses vues, des situations intensément ressenties se retrouve dans les quarante-deux courts récits de Bic et autres shorts.
   Bic est la marque d’un briquet dont la première nouvelle du recueil raconte, en une page et demi, le parcours de main en main, de poche en poche, depuis qu’un musicologue, spécialiste de Keith Jarrett, l’a sans doute échangé, par mégarde, avec celui d’un ingénieur du son. C’est, dit Trevisan, « la chaîne de saint Antoine propre aux fumeurs, mécanisme en vertu duquel les fumeurs s’échangent constamment des briquets ». C’est aussi, d’une certaine façon, la méthode propre à chacun de ses récits, où la pensée, l’enchaînement des faits et les sensations voyagent à toute allure suivant des règles moins aléatoires qu’il ne semble – qui seraient celles des shorts.
   Non, ce n’est pas d’une culotte courte qu’il s’agit. On appelait aussi shorts dans les années 1940 de très courts-métrages présentant des morceaux de jazz. Et bien que le jazz ne soit en rien l’unique thème du recueil, Vitaliano Trevisan en transpose avec talent la technique et l’esprit tout en l’étendant aux choses vues ou vécues à travers ses voyages, ses promenades, son arpentage de la province italienne ou du vaste monde.
   Peut-être les dix-neuf lignes de «  Nuages  » résument‑elles le mieux les infinies possibilités du short, proches de celles du poème en prose cher à Baudelaire. «  Je n’ai pas de travail, écrit le narrateur. Je n’ai pas d’amoureuse. Je n’ai pas d’amis. Alors j’ai beaucoup de temps. Je suis un privilégié : le temps et l’espace définissent la richesse […]. On peut occuper aussi bien le temps que l’espace. C’est pour ça que je marche sans arrêt  » – marche qui lui permet d’apercevoir des collines et des nuages qui, en peu de mots, font sentir l’insaisissable de manière merveilleusement exacte.
   Il faudrait d’ailleurs, sans doute, lire Bic et autres shorts en se promenant soi‑même. Cinq minutes ici, cinq minutes là. Et l’on ne voit rien de la même façon.




   Page des libraires, janvier-février 2008
   par Renaud Junillon

   Si le narrateur du précédent livre de Trevisan comptait ses pas en tentant de s’approprier le monde extérieur, les histoires qui composent ce recueil de nouvelles révèlent à l’inverse un monde intérieur et une tentative de saisir ces impressions fugaces qui s’estompent à peine essaie‑t‑on de les nommer. Car c’est bien le langage qui est au cœur de ce livre bâti sur une cinquantaine de récits très brefs, menant en scène tantôt un sentiment, une action, et tantôt un souvenir, une vie passée. Entre conte philosophique et récit intimiste, Trevisan écrit sur le déracinement, la solitude, le travail, les impasses du monde moderne. Les protagonistes sont des êtres blessés, perdus dans un univers qui les dépasse. La forme est musicale, rythmée, scandée. Le terme « short » est directement lié à la musique puisqu’il désignait, dans les années 1940, ces courts métrages qui présentaient des morceaux de jazz. On retrouve dans ces textes ce mélange de construction rigoureuse et de liberté aventureuse, d’improvisation libre.
   Ainsi, la nouvelle éponyme Bic est chargée de sens : un célèbre musicologue s’apprête à rédiger le dernier chapitre de son livre consacré à Keith Jarrett lorsqu’il part à la recherche de son briquet. Par un jeu d’échanges entre fumeurs, il est maintenant en possession d’un Bic d’une couleur verte jamais vue auparavant. Partant à la découverte des origines de ce briquet, notre musicologue disparaîtra dans le vaste monde. Pourtant, son essai, incomplet, sera publié, et restera une analyse de référence quant à l’interprétation de Keith Jarren.