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  Bleu ciel et or, cravate noire

  François Garcia

  352 pages
18 €
ISBN : 978-2-86432-572-7

Résumé

Au début des années soixante-dix, François Garcia fait partie de cette poignée de jeunes Français qui, dans le Sud de la France, se lancent dans la grande aventure de la tauromachie. Leurs aînés font alors tout pour les en dissuader : « Pour toréer, il faut avoir du sang espagnol », répètent ces aficionados confirmés, responsables de clubs taurins à Nîmes, Dax, Arles ou Bordeaux…
Comme quelques autres, François Garcia, qui commence alors des études de médecine, refuse les conseils raisonnables. Il part sur les routes d’Espagne, à la recherche de vaches à toréer dans les élevages de toros de combat, participe à des courses de villages et connaît, avec quelques autres, la vie misérable des pensions du quartier des toreros à Madrid, les apoderados véreux, les compagnons en difficulté, les rêves trop grands.
Après Jours de marché, en 2005 (Liana Levi), magnifique roman sur des destins croisés dans la communauté espagnole de Bordeaux, justement remarqué par la critique et qui fut un succès de librairie, François Garcia livre, avec Bleu ciel et or, cravate noire, le grand roman des débuts de la tauromachie française. Le héros de François Garcia, qui veut à tout prix devenir torero, construit peu à peu son destin, des exigences de la passion au difficile exercice de sa propre liberté.


Un roman comme un road-movie, par Jean-Pierre Delbouys

   Son beau titre évoque à la fois des horizons, des fenêtres qui s’ouvrent, des portes qui se ferment, peut-être des failles. Entre soleil et ruptures, entre mers et prisons.
   Paco, le « héros » est un novillero, c’est à dire un torero non confirmé. Il rêve d’un toro roux, comme le capitaine Achab rêve de la baleine blanche, dans Moby Dick. Leurs chimères s’incarnent avec une obstination que seule la passion, en son sens premier de souffrance, mêlée d’exaltation, peut nourrir. Achab s’acharne sur les océans, Paco sur les terres arides de l’Espagne taurine.
   Le récit de François Garcia, comme celui de Melville, est porté par une langue. Melville disait qu’il n’écrivait pas en anglais, mais en « outlandish »… la langue du grand Ailleurs. Garcia, lui, parle métis, une langue venue des entrailles des toros et des hommes, entre Bordeaux, Madrid, Valencia et les petits villages blancs d’Espagne.
   Les mots de l’arène flamboient dans leur hispanité, treille muscate où picorent des femmes et des hommes. Ils se croisent et souvent se perdent dans l’incessant tourbillon d’un récit magnifié par une écriture à la fois sensible, tenue et très visuelle.
   Bleu ciel et or… a vite des allures de road-movie, dont la bande-son mêle Léonard Cohen, les Rolling Stones, Eric Burdon, Van Morisson et l’arte flamenco.
   Les passions de Paco, qu’elles soient amoureuses – Hélène la bordelaise et Inès la madrilène – ou taurines, tremblent d’abord dans leur fragilité même et aussi sous les ultimes sursauts du franquisme.
   Bleu ciel et or… est le roman du feu, celui des légendes intimes. Mais la réalité guette, chat noir ou chat blanc : une rupture amoureuse, une intrusion brutale de la guardia civil, une faena sublime de Rafaël de Paula, une novillada triomphale de Paco à Logrono, en mai 1975, suivie d’un retour à Madrid juché… sur la charrette de foin d’un brave paysan qui l’a recueilli, sa voiture étant tombée en panne, la mort d’un grand torero, Antonio  Bienvenida.
   Le récit est cadencé par des lieux évoqués dans la profondeur de leurs apparences, dans l’épaisseur de l’instant vécu. Admirables pages sur l’été à Madrid, le quartier taurin avec sa boutique, « capharnaüm … tenu par un borgne asthmatique qui vivait dans deux mètres carrés ». On pense à Gobseck, le personnage de Balzac : « Sa maison et lui se ressemblaient. Vous eussiez dit l’huître et son rocher. »
   Le récit s’ancre ainsi dans des lieux de connivence. Mais on appareille sans cesse sur les traces, du toro roux. L’œuvre de Garcia est comme un mascaret qui vous emporte jusqu’à la très belle rive du chapitre dernier.
   Roman à bien des égards solaire et exalté ; mais aussi roman de l’échec, de l’impossible quête. « Nous nous sommes regardés encore une fois, le toro et moi, avant de nous quitter et puis il a pris son chemin et moi le mien, une vraie séparation, comme sur le quai d’une gare, je l’ai bien senti, c’était la dernière fois. »


Revue de presse

Presse écrite

   Sud Ouest, vendredi 30 avril 2010
   Fictions de souvenirs
   par Benjamin Perret

   Le Bordelais François Garcia puise dans sa mémoire pour dresser la trame de ses romans.

   Longtemps, il s’est refusé à s’avouer ses envies d’écriture. Au point même d’y renoncer tandis que le carabin qu’il était alors noircissait déjà des pages et des pages de carnet. « Entre 20 et 30 ans, je n’étais jamais satisfait de mes écrits, comme de ma manière de toréer. Après ces deux échecs, je me suis dit qu’être un médecin correct, ça ne serait pas si mal. »
   Son serment d’Hippocrate digéré, la plume fut pourtant la plus forte. J’en ai senti le besoin. Alors je m’y suis remis, sérieusement, depuis 10 ans. C’est devenu l’une des composantes de l’organisation de ma vie. » Mais là encore, il fallut à François Garcia plusieurs années pour oser publier son premier manuscrit. « Je pensais ne pas être digne d’être partagé et j’ai toujours une certaine pudeur à m’exposer. J’ai attendu 50 ans pour le style et le rythme qui me convenaient. C’est un peu comme en tauromachie : il faut trouver le sitio, la distance… »

   Une envie d’Ibérie
   Si la tauromachie revient aussi souvent dans les paroles du docteur Garcia, c’est tout simplement parce que lui aussi voulut devenir torero. De Bordeaux, Bayonne, Dax ou Vieux--Boucau plus tard, la confrérie anonyme dont il fit partie était bien décidée à explorer les sentiers tauromachiques et assouvir leur envie d’Ibérie.
   L’histoire de Paco. Paco Lorca, un jeune Bordelais d’origine espagnole raconté par François Garcia dans Bleu ciel et or, cravate noire, son deuxième roman, aux éditions Verdier : « Il s’agit du parcours initiatique d’un jeune homme qui me ressemble et a voulu devenir torero dans les années 1970. » Un récit autobiographique ? Garcia réfute l’idée. « Notre mémoire est forcément modifiée par rapport à la réalité. Il y a des traces de mon passé dans plusieurs personnages mais c’est une fiction. La fiction permet justement de revenir sur notre passé. »
   Le passé de la famille Garcia, c’est aussi et surtout Bordeaux. Sa place des Capucins, les « Capus », les halles. Enfant, je donnais la main dans l’épicerie de produits espagnols et d’Afrique du Nord de ma famille. » Mais aujourd’hui, ce village dans la ville n’existe plus. « Les gens des Capus vivaient par et pour le travail. C’était dur et joyeux malgré une vie pénible. J’ai voulu parler de gens que j’ai aimés. » L’hommage, Jour de marché, jongle entre les époques, de la fin du 19e siècle au mitan du 20e au travers des témoignages familiaux, de ses souvenirs et de la documentation qu’il a pu recueillir.

   Un nouveau projet
   Pourtant, pour son nouveau projet qui commence à voir le jour depuis une paire de mois, François Garcia s’est lancé un nouveau défi. Je veux me confronter à une fiction qui ne puise pas dans mon expérience personnelle. »
   Il n’en dira pas plus. Si ce n’est sur le processus d’écriture qu’il a adopté. Levé dès l’aube, le médecin écrit avant d’ouvrir son cabinet. Puis, dès qu’il a un moment il griffonne quelques notes : « Je médite, mijote une scène jusqu’à ce que ça saute. Je peux alors écrire 5 ou 6 pages en une matinée. »
   Une plume qui brûle, une envie quotidienne d’écrire. Un besoin, comme le confesse François Garcia. « L’écriture est devenue pour moi une nécessité. On vit mieux en écrivant. Cet acte nous renvoie à beaucoup d’humilité et à une remise en question permanente. »



   L’Indépendant, vendredi 26 février 2010
   Le roman des illusions perdues
   par Serge Bonnery

   François Garcia est l’auteur de Bleu ciel et or, cravate noire, roman paru chez Verdier. Il présente son livre ce soir à 18h à la librairie Torcatis, invité par l’association d’aficionados L’arène blanche.

   François Garcia exerce la médecine à Bordeaux, mais il est aussi un écrivain remarqué depuis la sortie, en 2005, de son roman Jour de marché (éditions Liana Levi) qui déjà avait à voir avec les racines espagnoles de l’auteur.
   Dans Bleu ciel et or, cravate noire, François Garcia raconte l’histoire de ces jeunes français qui, dans les années 1970, se sont frottés à la dure réalité du mundillo espagnol en voulant accomplir leur rêve : devenir torero. L’auteur sait de quoi il parle. Il a vécu cette expérience. Son roman, très autobiographique, en témoigne. Il en parlera sans doute ce soir à la librairie Torcatis. En présence d’un de ses proches amis : Vincent Bourg, plus connu sous le nom de Zocato, écrivain et chroniqueur taurin au journal Sud-Ouest.
   Là n’est pas le moindre intérêt de Bleu ciel et or, cravate noire. Mais pas le seul non plus. Car le roman de François Garcia ne naît pas de rien. Il est une authentique œuvre littéraire dans laquelle, au-delà de l’expérience personnelle qui y est racontée, on trouve un lien fort avec la tradition espagnole du roman picaresque. Les personnages, jusqu’à la 4 L dans laquelle les jeunes aventuriers de l’arène parcourent le campo qui prend tout à coup des allures de Rosinante, les descriptions des villages où ils tentent leurs premières confrontations avec les toros, le Madrid de la Puerta del Sol, ses artistes, ses toreros… François Garcia invente un genre : le road movie tauromachique.

   Un roman d’apprentissage
   Roman picaresque, road movie tour à tour burlesque et tragique, ce texte est aussi un roman d’apprentissage. « Parcours initiatique », indique l’auteur qui explique : « J’ai voulu parler du désir d’exister chez des jeunes dont le rêve, la folie, s’expriment sur un territoire qui n’est pas ouvert à tout le monde, dans lequel on avance pas à pas Ces jeunes n’avaient que ce moyen de s’exprimer, la tauromachie, un jeu du corps avec le taureau qui est aussi une expression artistique ».
   François Garcia a aussi voulu « être fidèle à ce monde du taureau dont j’ai partagé la vie et aussi la misère. Car Bleu ciel et or, cravate noire est le récit des illusions perdues d’une jeunesse qui a vu son rêve se briser sur le mur de la réalité avec, pour toile de fond, l’Espagne franquiste vacillante des années 1970. Là réside, au-delà du seul monde taurin, la dimension universelle de ce roman.



   Toros, n°1867, 4 décembre 2009
   François Garcia un médecin en bleu ciel et or…
   par Miguel Darrieumerlou

   Au printemps dernier paraissait un roman captivant, Bleu ciel et or, cravate noire, qui, plus qu’un roman au titre étrange (mais les aficionados, eux, comprennent de quoi il s’agit !), est une tranche de vie vécue par un de ces jeunes Français des années 1960 et 1970, qui pensaient que la corrida pouvait devenir résolument française. Et se lancèrent dans la grande aventure tauromachique en tentant leur chance tras los montes.
   Dans le Dictionnaire des toreros français (U.B.T.F., 2003), François Garcia n’a qu’une petite notice à son nom, accompagnée d’une photo réduite, qui disent mal la somme d’efforts, de souffrances et d’illusions déçues de ces jeunes en quête de gloire et surtout d’émotions sur les routes d’Espagne. Et, plus prosaïquement, à la recherche fiévreuse de quelque mauvaise vache à toréer, entre ganaderos peu scrupuleux et apoderados pourris. Flash-back sur l’aventure…
   François Garcia est né à Bordeaux, en 1951. La famille est originaire d’Aragon, arrivée en France vers la moitié du XIXe siècle. Chaque fois qu’il y avait un petit mouvement, politique ou social, dans cette région désolée d’Europe, quelques membres de la famille rejoignaient les oncles et les cousins de la communauté espagnole, à Bordeaux. Le grand artiste aragonais de Fuendetodos, Francisco Goya y Lucientes, avait fait de même, quelques décennies plus tôt.
   Le père et l’oncle de François Garcia vont aux arènes, notamment pour la fameuse course de l’Oreille d’Or, aux arènes du Bouscat…
   « Ce sont mes premiers souvenirs, à l’époque des mano a mano avec Dominguín et Ordóñez, Aparicio et « Litri », Jaime Ostos… Puis mon père a commis l’imprudence de m’amener à San Sebastian et à Madrid. J’y ai reçu quelques chocs supplémentaires. Mais à dix-sept ans, j’ai lait mes premières sanfermines, et là ce choc – la population en liesse, Palomo Linares en piste, avec « Paquirri » aussi… – m’a donné envie d’être acteur et pas seulement spectateur. Ce jour-là, à Pamplona, ce qui était peut-être déjà dans mon inconscient a surgi. Une vraie passion est née, alors que, depuis toujours, je voulais devenir médecin. Ce que je ne renie pas, mais il a fallu y associer cette passion. Et je me suis évertué à combiner les deux, c’est-à-dire les études de médecine et le lait de m’échapper le plus souvent possible pour toréer. Jusqu’au moment où, à la lin de mes études, j’ai eu assez de disponibilités pour être la plupart du temps en Espagne. »
   Il se souvient bien de sa première corrida bordelaise, en 1958. Ne serait-ce que parce que, l’année précédente, ses parents l’avaient laissé à la maison, mais lui avaient ramené une photo de Dominguín. Pour sa première, il y avait « Solanito », qu’il retrouvera quelques années plus tard dans la cuadrilla de « Nimeño II », et auquel il rappellera un fameux desplante à genoux qui a marqué définitivement sa mémoire d’enfant. Mais, très vite, le spectacle vu des tendidos ne lui suffit plus…
   « À Bordeaux, j’avais un ami d’enfance, Joël Queuille, qui toréait des vachettes et, m’avait-il dit, appartenait à l’École Taurine Bordelaise. Quand je suis rentré des fêtes de Pamplona, j’ai pris contact avec lui et il m’a fait rencontrer Alain Briscadieu, Cosme Saenz… Les frères Biec fréquentaient aussi l’École, mais n’en étaient pas membres. On faisait des réunions, du toreo de salon, nous avions des contacts avec les autres clubs taurins… mais tout cela nous paraissait un peu immobile et traditionnel. Nous, nous voulions vraiment toréer. Nous, c’était essentiellement Vincent Bourg « Zocato », qui avait seize ou dix-sept ans, et moi. Et puis nous avons rencontré Juan Cubero, le père des toreros, qui était peintre en bâtiment à Bordeaux, et nous avons fondé un club taurin, dans le quartier espagnol, qui nous permettrait de nous entraîner et de toréer. »
   C’est un ancien novillero de la région de Valencia, devenu maçon à Bordeaux, Eleuterio Moya dit « Morenito Pinares » – ça ne s’invente pas – qui leur apprend les premiers rudiments du toreo. Mais les tout premiers seulement Il les emmène cependant dans son village, en Espagne, et c’est de là que partiront leurs expéditions pour toréer une malheureuse vache ou un becerro, moyennant finances évidemment…
   « Il y a eu des bus à la Dubout, des scènes burlesques, comme je les ai décrites dans mon livre, avec des professeurs, des prostituées, des maçons, des chômeurs… bref, des excursions hautes en couleurs. Nous avons commencé à toréer des vaches en Navarre, dans la Rioja, vers Valencia… Moyennant quelques sous, ou quelques photos qu’on prenait de l’éleveur, on trouvait toujours quelque bétail à toréer. Ensuite, on est passé aux premières mises à mort. J’ai tué pour la première fois a puerta cerrada dans l’élevage de Domínguez, à Funes, en Navarre, en 1972. Tout ça prenait beaucoup de temps. Avec l’afición que nous avions, cette immense envie et cette détermination à vouloir toréer, je pense qu’on aurait fait beaucoup plus dix ans plus tard. Mais on n’avait rien, aucune oreille attentive. Les aficionados français avaient plus le souci d’être bien reçus dans les élevages en Espagne, que de nous donner un coup de main. Dans le Sud-Ouest et jusqu’au festival de Saint-Sever, en 1977, rien n’était possible pour des Français voulant toréer. »
   Et ce fameux festival au Cap de Gascogne, il regrette encore de n’avoir pu y participer, car il avait, bien sûr, déjà côtoyé les acteurs de ce spectacle, un des tout premiers où se produisaient des prácticos d’Aquitaine. À l’époque, François Garcia s’était exilé à Madrid. Dans le Sud-Ouest, il n’y avait pas de vrai mouvement de groupe, comme à Nîmes. N’ayant rien à attendre de la France, Vincent Bourg, le futur « Zocato », et lui étaient partis tenter leur chance dans les pueblos de la péninsule. À la paire précitée s’ajoutèrent les trois frères Cubero, dont les parents habitaient Bordeaux : Juan, qui dirige les arènes de Vista Alegre et qui a été banderillero de « Joselito » ; Miguel, banderillero de José Tomás et matador d’alternative sous le nom de Sanchez Cubero José, enfin, le plus jeune, le futur « Yiyo »…
   « La première fois qu’il est arrivé dans notre groupe, il portait une chemise américaine. Il avait six ou sept ans. Nous nous entraînions dans une cour de patronage, le Solar Espagnol, tenu par des Jésuites espagnols qui nous toléraient, avec nos capes et nos muletas. Ainsi que le narrateur le raconte dans mon livre, c’étaient le plus souvent les Cubero qui tuaient le toro lorsque nous nous produisions en Espagne. Vincent et moi, nous étions sobresalientes. J’ai donc dû faire deux cent cinquante fois le paseo comme sobresaliente, et Vincent autant ! À chaque fois, il y avait une bonne explication pour qu’on passe notre tour. Il nous manquait toujours un papier… Ou alors on nous disait : Tu verras, dimanche prochain, ça sera toi, etc. Mais tout cela dans un sain esprit de rivalité amicale. Nous sommes d’ailleurs toujours restés amis avec les Cubero. »
   Emploi du temps chargé, entre études studieuses et classes pratiques de toreo, entre allers-retours incessants dans la 4L cahotante et désespérantes attentes d’improbables contrats… François se souvient d’avoir pris une rouste monumentale du côté de Valencia, d’avoir roulé toute la nuit, d’être arrivé à huit heures à Bordeaux, juste à l’heure pour passer un examen ! Avec Zocato, c’étaient des aventures picaresques, multipliées…
   « Après le toro de Funes, j’en ai tué un en traje corto à Corella, sous l’égide de l’ancien torero navarrais Julián Marín. J’avais pris, là aussi, une grosse raclée, avec dix entrées a matar. La vérité, c’est que le toro m’avait posé des problèmes que j’étais techniquement incapable de surmonter. Je n’avais pas vraiment peur, c’était sans doute de l’inconscience au début. Mais j’avais la peur du regard des autres, peur de mal faire. À l’époque, nous ne passions pas les vacances à la plage ! Nous passions notre temps, d’un dimanche à l’autre, à attendre une opportunité dans des bleds paumés, dans de vieilles pensions, chez l’habitant, dans l’espoir de toréer enfin dans un de ces pueblos perdus. »
   Ça, c’est dans une première période. Après, Juan Cubero commence à beaucoup toréer, Miguel également, et François Garcia participe avec lui à un spectacle comico-taurin près de Valencia. Le petit José, dix ans à peine, subjuguait déjà tout le monde par son aisance, son relâchement devant les toros. C’est là que le père Cubero a décidé de revenir vivre à Madrid avec sa famille. François Garcia se retrouve seul…
   « Une solitude très difficile à vivre, car là tu as grand besoin de soutien, de quelqu’un qui t’épaule. J’avais bien des copains, à Bordeaux, mais qui me comprenaient plus ou moins bien ! Au bout d’un certain temps, il y a eu un phénomène d’usure, malgré ma détermination et les longues séances de toreo de salon. Au bout de trois ou quatre ans, j’ai fait un constat d’échec. »
   Il rentre en France et fait son stage d’interne à La Rochelle. Il avait précocement commencé ses études de médecine, à seize ans et demi, il les achève à vingt-quatre. Il s’essaie à l’écriture mais, de son propre aveu, ce n’était pas très bon. Il part à Paris, y reste six mois mais n’y tient plus et prend le train, direction Madrid. Sans même s’arrêter à Bordeaux…
   « Je suis arrivé plaza Santa Ana, dans le quartier taurin bouillant. Commence alors la deuxième époque. J’avais fini mes études et j’ai fait des remplacements dans le Marais Vendéen pendant l’hiver, ce qui n’était pas le plus drôle ni très torero, façon Grand Meaulnes, Mais ça me permettait, à condition de loger à la Pension Burgalesa et de ne manger qu’une fois par jour, de tenir tout l’été. Là, je me suis retrouvé propulsé dans le milieu taurin et j’ai toujours regretté de ne pas suivre le conseil du père Cubero : il me disait de m’inscrire à l’École Taurine de Madrid qui ouvrait, en 1976-1977, et où étaient déjà inscrits ses fils. Il m’avait présenté à Arranz. J’ai fait la connaissance de Curro Caro, d’Alain Bonijol, de « Chinito »… et j’ai passé deux temporadas avec eux. J’ai toréé ainsi dans un festival à Chinchón, en 1977, j’ai participé à des capeas d’enfer, des novilladas sans picadors dans la montagne… »
   Et c’est à nouveau l’expérience des pensions miteuses, l’œil sur le téléphone qui ne sonne jamais, les promesses rarement tenues, son costume de lumières tout de guingois, qui ne lui va pas du tout, mais qui reste un traje de luces…
   « Quand je vois tous les efforts que nous faisions, les autres et moi, par rapport aux conditions offertes aux débutants actuels… J’en suis ravi pour eux, mais nous avons ouvert la voie. En bataillant vraiment, car c’était très difficile. Il fallait s’accrocher. Et c’est le sujet du livre : ne pas renoncer »
   À vingt-sept ans, il renonce pourtant. Il est médecin, certes, mais il doit remiser ses rêves adolescents de faenas cumbres et de vueltas fleuries. Il comprend qu’il a été jusqu’au bout de ses possibilités, qu’il n’a pas le bagage pour aller plus haut. Alors qu’en passant par l’École Taurine de Madrid, peut-être… Bleu ciel et or, cravate noire est l’histoire, à peine romancée, de ce parcours fiévreux. L’écriture donc, une autre passion ancienne, qu’il va désormais assouvir, en même temps qu’il va redevenir spectateur aux arènes.
   Rentrant de Madrid, il rencontre sa future épouse, actuellement Conservateur au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, s’installe dans le quartier espagnol de son enfance et monte son cabinet médical. Quasiment en face de l’endroit où il avait monté sa peña avec les Cubero. Il y reste vingt ans, ne peut s’empêcher de partir donner des cours d’homéopathie à l’Institut Franco-Espagnol de Madrid et, y ayant rencontré Olivier Mageste, ancien novillero français, découvreur et premier apoderado de Fernando Cruz, il repique au truc. Ça s’appelle une addiction grave et c’est incurable… Il prend une grosse rouste dans un tentadero le matin, et une seconde l’après-midi, histoire de vérifier qu’il a toujours un corps et les bêtes bravas des cornes. Trois jours au lit, à cinquante ans, le corps couvert d’hématomes, le cabinet fermé par obligation… Famille et amis lui ont assuré qu’il avait le droit de s’arrêter de faire le torero ! D’autres auraient usé d’un autre terme moins élégant, mais plus compréhensible…
   L’écriture, toujours. Et le moment où il trouve le ton et le rythme justes. Il se lance alors dans Jours de marché, pour témoigner notamment de cette communauté espagnole ancienne et nombreuse, celle de son enfance. Ces halles de Bordeaux au décor romanesque, pleines de personnages truculents, burlesques, avec des histoires tragi-comiques… Une chronique où le narrateur est un orphelin d’origine espagnole, une belle étude de caractères au travers d’une saga historique, que j’avais signalée en son temps dans ces mêmes colonnes. Un premier roman et un coup de maître publié en 2005 (l’ouvrage vient d’être réédité en format poche), Jours de marché obtient coup sur coup deux prix littéraires. Un gros tirage, une réédition, des ventes qui se poursuivent… Cela s’appelle un gros succès. Bleu ciel et or, cravate noire, publié chez Verdier, est sur la même voie. Un mois seulement après sa parution, il a dû être réimprimé, tirage initial épuisé. Après un seul article de presse. Ces deux ouvrages, écrits à la cinquantaine, François Garcia en était porteur depuis longtemps…
   « Cela s’est imposé à moi, il fallait que je raconte ces histoires. Le narrateur de Bleu ciel et or… s’appelle Paco Lorca, il a beaucoup de similitudes avec François Garcia. Mais ce n’est pas à un exercice narcissique auquel je me suis livré, ni à une réminiscence pour me soulager de tous ces souvenirs. N’empêche que j’ai toujours été fasciné par les caractères humains et les démarches humaines. Et celles de tous ces gars qui font tant de sacrifices, tant d’efforts pour tant de douleur et si peu de récompense, oui, ça m’a fasciné. Même s’il y a l’amour du toro, du toreo bien fait, les goûts esthétiques et artistiques, toute cette passion, cette poésie pour un monde riche et picaresque, que d’ailleurs j’ai voulu décrire… Je voulais témoigner de la démarche de ces garçons. Quelle était la démarche humaine qui amenait jusqu’à cette folie de se mettre face à un monstre de 500 ou 600 kg ? Tous les parcours initiatiques, l’apprentissage qu’il faut faire, devenir professionnel, c’est-à-dire admettre le risque, maîtriser la peur, connaître la technique… Tout cela, ce mode d’expression, dont je suis convaincu qu’il n’a pas ses origines uniquement dans la misère sociale des années 1960 ou 1970, me passionnait. De même que je m’intéresse à ce qui peut être révélé du caractère humain dans la médecine, en m’y prenant d’une autre manière, par l’écriture, c’est ce qui m’intéresse dans la démarche extrême et fascinante de la tauromachie.
   « Pour être dans un langage de plus grande vérité, il faut toujours trouver le bon sitio. Le sitio par rapport au mot, comme on le trouve par rapport au toro, trouver aussi le style et la forme qui conviennent pour révéler avec le plus d’authenticité ce qui est le plus susceptible de toucher l’autre. J’ai essayé d’adopter un ton poétique et familier, si ce n’est pas trop prétentieux. Il y a toujours ce ressassement, cette même préoccupation qui est l’épaisseur humaine des individus. J’illustre des scènes tragiques, ou burlesques, mais mes personnages ne sont jamais abjects, ils gardent toujours leur humanité. Même ceux qui font des choses pas bien. »
   De l’aveu de François Garcia, il y a 90 % d’histoire vécue dans Bleu ciel et or, cravate noire, même si la nécessité romanesque implique une certaine torsion de la réalité. Les personnages, eux, sont directement inspirés des personnes avec lesquelles il a vécu toutes ces aventures : les frères Cubero, Zocato, d’autres bien sûr… Quoique très pris professionnellement, il a un prochain ouvrage en gestation, qui commence à sédimenter, selon ses propres termes. Plus il écrit, plus le médecin-torero-écrivain apprend la patience.
   Pour conclure, je lui ai demandé classiquement sa définition de notre cher spectacle…
   « La corrida ? Une expression artistique et populaire. Des gens qui n’ont peut-être pas l’usage du verbe, mais qui peuvent quand même s’exprimer avec leur corps pour créer de la beauté, d’une façon très essentielle. C’est-à-dire qu’on ne peut pas tricher dans la corrida. On peut tricher en écriture, ou en peinture, ou pour rattraper un accord en musique, mais pas dans la corrida. On est obligé de se donner pour livrer la plus grande authenticité, la plus grande vérité, celle qui touche les spectateurs. D’où le fait que, de temps en temps, ils sautent sur leur siège. Ce n’est pas une exaltation barbare, ni par jouissance perverse, mais c’est parce qu’il y a une libération. Tant de beauté après avoir frôlé la mort… »



   Le Festin, n°71, automne 2009
   par Olivier Mony

   « L’exercice a été profitable, Monsieur. » Ce sont, les cinéphiles s’en souviennent, les derniers mots adressés par le jeune John Mohune à son « maître » Jeremy Fox dans le plus beau film du monde, Les Contrebandiers de Moonfleet. C’est quelque chose de ce genre que pourrait se dire, du haut de ses rêves fracassés, Paco, l’apprenti torero dont on suit le destin « sol y sombra », dans Bleu ciel et or, cravate noire, le très beau deuxième roman du Bordelais François Garcia.
   Bordeaux donc, années soixante-dix. Pour Paco, il n’y a de vérité qu’au-delà des Pyrénées, sur le sable ocre des arènes et au plus près du souffle des taureaux. Il va « se jouer la vie » de places de taureaux miteuses en corridas truquées, dans le monde magnifique et corrompu de l’afición. Et au bout de cette éducation sentimentale et tauromachique, l’âpre goût du réel, les aubes froides des horizons perdus. L’Espagne ici est moins une terre, qu’un désir ou un état d’esprit. En des lignes tour à tour picaresques ou méditatives, Garcia dresse un tableau furieux et mélancolique où se déploie le crépuscule d’un pays et s’épuise la jeunesse de son double romanesque. On y a peut-être perdu un torero mais, à coup sûr, gagné un écrivain.



   Lettres d’Aquitaine, n°84, juillet-août-sepetembre 2009
   par Patrick Volpilhac

   En ces temps-là, les voitures étaient des 4L ou des R16, Luis Francisco Espla prenait son alternative à Saragosse pendant la lidia de Desorejado, Franco était encore pour quelque temps le « Generalissimo Francisco Franco, Caudillo de España por la Gracia de Dios » et François Garcia, Paco Lorca pour les aficionados des Espagnes rurales et passionnées, traçait la route d’une quête et d’une passion comprises de lui seul… celles de vivre avec le toro l’histoire d’une vie ou d’une jeunesse. Notre médecin bordelais, après la réussite méritée de Jour de marché chez Liana Levi, nous revient par un détour autobiographique sur ses apprentissages amoureux, estudiantins et sa volonté de construire, passes après passes, sa destinée de torero : exercice exigeant s’il en est. Ce second roman écrit sur les routes du crépuscule d’une dictature noire mérite de surmonter un glossaire de lumière pour découvrir une aventure humaine faite d’humilité, de respect et de solitude face aux toros. François Garcia passe donc avec « bravoure » la faena du second roman.



   Libération, jeudi 18 juin 2009
   Souvenirs d’un presque torero
   par Jacques Durand

   L’apprentissage en Espagne du Français François Garcia.

   Paco Lorca, son nom de novillero, est français. II étudie le droit à Bordeaux et bûche sa gauche à Alcor, Puente de la Reina, San Roque del Monte. Enfin quand il peut, là où il peut, là où les promesses, rarement tenues, d’avoir une bonne vache neuve on un bon novillo le mènent. Une bonne vache neuve, du bon bétail, pour l’apprenti torero qu’il est, c’est juste bon pour en rêver au volant de sa 4L En droit pénal il se débrouille bien puisqu’il passe ses examens de fin d’année sans avoir vraiment suivi les cours. Normal, il cavale en Espagne. Celle des années 1970. Pink Floyd, café granizado, agonie du franquisme, cafétéria Kilimanjaro à Madrid, Johan Cruyff au Barça et Suzanne de Leonard Cohen. Ce qu’il poursuit, la drogue de toréer, le rapproche de lui--même et l’éloigne des siens : sa fiancée Hélène par exemple, qui finit par pencher vers Tommy, peintre conceptuel.
   Robe rouge. Paco Lorca se rapproche de lui-même en se perdant dans les toros. C’est et ce n’est pas une perte. La ferveur de toréer, « l’esprit de conquête », le maintiennent droit dans son existence jusqu’aux pages 251 et 327. Page 251 il a, à Madrid, rencontré Inès : brune, robe rouge, désir d’elle à la place de celui du toro. Début de la lézarde : « Le torero en moi s’affaiblissait ». Page 327, à San Pedro de la Sierra, un gros novillo le lui confirme. Il n’est pas fait finalement pour ça. Il lui signale que ce rêve, être torero, comme l’adolescence, c’est fini.
   Dur et persistant et tenace, le rêve : un bagne parfois. Des kilomètres de mauvaises routes, des kilomètres d’embrouilles, des kilomètres de déceptions, des kilomètres de salive à parler toros, des kilomètres de faenas construites dans le demi-sommeil d’une bagnole et au milieu, un bon quite par chicuelinas a Albal, par exemple. Avant de se faire casser la main à Logroño, de connaître une déroute à Picassent ou de se faire percer la cuisse dans un mauvais bled d’ivrognes. Mais au sanatorium des toreros à Madrid, il a croisé, allongé sur une civière, exactement comme lui, Angel Teruel lui-même. Ceci vaut presque cela, même si le chirurgien n’a d’yeux que pour Teruel.
   Radiateurs. Avec Bleu ciel et or, cravate noire, François Garcia dit avoir écrit un roman. Certainement. Navigant à vue dans le mundillo des toros, mais dans sa cale, là où les apoderados sont aussi marchands de radiateurs, Paco Lorca fait parfois penser à un Bardamu au pays des bocadillos. Le roman vaut par son écriture subtile, ses phrases qui courent la main, aussi par la précision et la minutie de ce qu’il chronique. L’auteur, maintenant médecin, a vécu cette aventure et ces aventures. Il a voulu devenir torero, a toréé et il fait remonter avec un luxe de détails et le sens stendhalien du « petit fait vrai » l’Espagne de cette époque. Les camions Pegaso dont le feu arrière vous dit ou pas de doubler, le personnage du sereno avec ses clefs, les claquements d’omoplates hypocritement baptisés « abrazos », la canicule à Serra, le Madrid taurin de la plaza Santa Ana, le Bilbao d’avant le Guggenheim, les Espagnols qui filent à Perpignan voir Marlon Brando sodomiser Maria Schneider dans Le Dernier Tango à Paris, les Fiat 600.
   Chewing-gum. De temps en temps, par miracle, il y croise les étoiles : elles daignent vous jeter un regard. Niño de la Capea. Manolo Chopera, Domingo Ortega, Paco Camino, El Viti. José Falcón meurt à Barcelone, Antonio José Galán se jette sur les toros sans sa muleta, et Palomo Linares confirme son alternative, page 207. Au passage, François Garcia règle, avec humour, de petits comptes. Avec un fameux critique français, peu à l’abri sous son surnom romanesque : Tio Fine. Pedrín, compagnon d’aventures de Paco Lorca, lui, marche bien. Puis prend l’alternative et un terrible coup de corne.
   Avec deux photos de lui en torero comme vestiges de son errance, Paco Lorca rentre en France et dans le conforme. Sans sa 4L. Comme son aventure, elle est morte en chemin. Dans le train qui le ramène vers Bordeaux, il voit poindre la nouvelle Espagne : une jeune Espagnole, encore gênée, qui mâche du chewing-gum en tirant sur sa minijupe. Petite précision : ce n’est ni un roman amer, ni un roman de l’échec.



   Le Figaro magazine, samedi 14 mars 2009
   par Olivier Mony

   Bordeaux, années 1970. Pour Français (Paco pour les amis), la vingtaine rêveuse, il n’y a de vérité qu’au-delà des Pyrénées, sur le sable ocre des arènes et au plus près du souffle des taureaux. Il va « se jouer la vie », de places de taureaux miteuses en corridas truquées, dans le monde magnifique et corrompu de l’afición. Et au bout de cette éducation sentimentale et tauromachique, l’âpre goût du réel, les aubes froides des horizons perdus. Découvert avec Jours de marché (Liana Levi, 2005), François Garcia confirme avec ce très beau roman sa voix singulière. L’Espagne est moins ici une terre qu’un désir ou un état d’esprit. En des lignes tour à tour picaresques ou méditatives, il dresse un tableau furieux où se déploie le crépuscule d’un pays et s’épuise la jeunesse de son héros malheureux. Une épopée lyrique, truculente, douce-amère.



   Spirit, n°48, mars 2009
   Docteur Garcia et mystère François
   par Olivier Mony

   C’est l’histoire d’un homme qui rêvait d’être un homme. C’est-à-dire, pour lui, en soigner d’autres, écrire des livres, affronter des taureaux. Aujourd’hui, cet homme est médecin, écrivain et publie un roman, Bleu ciel et or, cravate noire, éducation sentimentale et tauromachique, sur une jeunesse passée au soleil éclatant de l’arène, d’un côté à l’autre des Pyrénées, quand l’erreur et la vérité jouent à cache-cache. On a peine à imaginer que cet homme, François Garcia, ait été un jour enfant. Les enfants sont légers et brutaux. Lui, semble trop lesté de gravité et de douceur pour avoir jamais pu prétendre à ces verts paradis. Pourtant, à bien y regarder, cette bizarre inquiétude et cette intranquillité sont bien celles d’un enfant.

   Pays d’enfance
   Il y eut donc, des jeudis après-midi en famille. C’était quelque part dans le quartier des Capucins où les failles de l’Histoire et les fruits et primeurs avaient disséminé les Espagnols de Bordeaux. C’était au temps de « Chaban-sur-Garonne », un temps où l’avenir n’était pas un gros mot. Le petit François baguenaude entre le commerce de ses parents et ses grands-parents maternels plus bourgeoisement installés du côté de la basilique Saint-Seurin. Entre Parc Bordelais et Jardin Public, l’école rue Deyries et, plus tard, le lycée Montaigne, les vacances à dévorer les titres de la collection Rouge & Or, puis Saint-Ex ou La Condition humaine et celles passées à Andernos à pêcher la loubine (ou des bigorneaux, des esteys et des crabes) en compagnie d’un vieil instituteur.

   Espagnes
   Que l’on ne compte pas sur François Garcia pour entamer la complainte du pays perdu. On peut vivre et grandir aux Capus sans vouloir aliéner sa liberté avec des histoires de racines. Garcia n’est espagnol que si de l’être est avant tout un état d’esprit. Et aussi dans la mesure où la jeunesse a besoin d’horizon. Il faudra attendre ses quinze ans pour que naisse l’envie d’Espagne. À vrai dire, tout plutôt que le mufle hideux de l’ennui bourgeois qui rôde. Alors, les taureaux, pourquoi pas ? Une première corrida, L’oreille d’or aux arènes du Bouscat, le visage d’un jeune torero blessé dans le lobby du Maria Cristina à Saint-Sébastien et, enfin, une nuit à Pampelune où le jeune François, solitaire par tempérament, comprend que certains peuples imaginatifs inventent des façons d’être ensemble.

   Soigner
   Et donc, il y aura la médecine. Non par revanche sociale, mais pour éprouver là aussi, ce « convivium », ce vieux parfum d’humanité. Il n’y a de médecine que tournée vers autrui. Le reste est affaire de clercs. Pour lui, ce fut vrai à l’hôpital, au cœur de la Vendée profonde, dans son cabinet de la rue de Bègles et aujourd’hui rue Vital-Carles face aux vitrines de la librairie Mollat… La médecine est un ars vitae. Elle a ses stylistes et ses tâcherons. De Céline, qui s’y entendait : « musicien raté, médecin raté, écrivain raté, c’est déjà pas si mal. »

   Écrire, dit-il
   Ah, le dur désir d’écrire ! Aimable lubie, pensait-on, chez les mieux intentionnés. Écrire, c’est rester seul (dans un songe mouvant et peuplé). Notre homme dit avoir toujours écrit. En douce, par effraction. Les plus anciens se souviennent de quelques textes joliment troussés dans les pages d’une défunte revue taurine bordelaise. Deux ou trois (très) proches de tours de chauffe poétiques sous l’invocation de Saint-John Perse, Bonnefoy ou Reverdy. Mais, le roman ? Vous n’y pensez pas. Lui, si…

   Jours de marché
   La belle affaire. Un bonheur n’est jamais complet s’il ne fait en prime le malheur de quelques imbéciles. Pour ceux-là, ce n’était pas possible. Pas possible que ce petit toubib toqué de taureaux puisse en ces premiers jours de l’an 2005 publier un roman, Jours de marché, dont le succès critique et public l’impose comme l’une des nouvelles voix de notre littérature. Pas lui, pas avec ça. Ça : papa, maman, la bonne et moi, et tout ce joli monde (les aïeux aussi, et surtout) sur le pavé des Capus, Atlantis enfin révélée. L’auteur, lui-même, navigue un temps entre le zig de la joie et le zag du doute. Mais la reconnaissance de ses pairs emporte le morceau. Chantal Thomas, Stéphane Audeguy lui disent leur admiration comme ses premiers lecteurs, Emmanuel Hocquard et Jacques Abeille, Yves Harté, ami de longue date, le peintre Claude Bellan, compagnon de route, et Françoise bien sûr, sa femme, conservateur en chef au Musée des Beaux-Arts, « alter égale » que les égos encombrent.

   Bleu ciel et or, cravate noire
   Le plus dur restait à faire. Confirmer. Prouver que l’on n’est pas l’homme d’un seul livre. Surprendre, mais rester dans son sillon, car l’on ne chante jamais que dans son arbre. Ce sera donc l’Espagne encore, comme un lancinant regret, la jeunesse, terre de haute solitude et le deuil des taureaux. C’est surtout une langue pour dire encore la beauté du monde et le chagrin de sa promesse non tenue. Quelque chose comme, en ses premières lignes : « Tu sens la fraîcheur ? j’ai demandé à Pascal, des senteurs envahissaient la voiture en même temps que nous grimpions et, dans les derniers lacets du col, un plateau d’herbes sèches et de roches a laissé la R8 nue dans la lumière, asphyxiée par l’effort, nous y voilà ! a dit Moreno. » C’est reparti, mon kiki…

   Le ciel au-dessus d’Hossegor
   Quand il écrit, François Garcia, que ne dégoûtent pas les rituels, se tient dans des chambres aux volets clos ou au fond de cafés bruyants. Parfois, il prend sa Lancia, embarque famille, guitare et manuscrits pour Hossegor. Le temps de vérifier que pas plus que lui, le ciel au-dessus du lac, l’océan, les pins, ne sont calmes. Il sait aussi qu’on a l’éternité pour se tenir tranquilles.



   Sud Ouest, dimanche 1er mars 2009
   Paillettes de rêves
   par Yves Harté

   L’écrivain bordelais raconte les rêves déçus d’un étudiant bordelais qui voulait devenir matador de toros.

   Dans ces années-là, l’hiver, il y avait peu de candidats pour des départs vers l’Espagne. C’était les années soixante-dix. Les arènes étaient fermées, silencieuses, grises sous les rideaux de pluie. On remâchait les souvenirs de l’extraordinaire été, des soleils de juillet, de toutes ces corridas qui reviennent avec les hirondelles et changent une Occitanie secrète en province espagnole.
   Nous allions chercher notre Espagne rêvée au fond de bars qui, vaille que vaille, arrivaient à capter une fois par semaine l’image tremblée de l’émission taurine de TVE. Nous étions une confrérie ignorée la plupart du temps, vaguement méprisée quand le secret était éventé. François Garcia fut partie intégrante de cette génération.

   Trois années de passion
   Il n’y eut pas que des lions d’Arles et des tigres de Nîmes pour explorer les sentiers tauromachiques. De Bordeaux, de Bayonne, plus tard de Dax ou de Vieux-Boucau, d’autres voulaient un jour s’y essayer : devenir torero, soit kitchissimement ibérique. Le livre de François Garcia, Bleu ciel et or, cravate noire, dit cette aventure.
   Il raconte la passion qui, trois ans durant, saisit un jeune Bordelais d’origine espagnole. Il s’appelle Paco. Paco Lorca. Il fréquente assidûment les quelques recoins de cette ville où l’on peut parler toro, où l’on mange toro, où l’on songe toro. Il est vrai qu’à cette époque, dès que l’on s’égarait vers les Capucins ou le cours de l’Yser, il était évident de rencontrer ce pays reconstitué, composé d’implantations lointaines et de nouveaux arrivants (1).

   Trouver sa place
   François Garcia excelle à raconter les départs dans la 404 d’un plâtrier, les entraînements dans la cour d’un patronage sous le regard consterné d’un jésuite, les incompréhensions avec son monde, celui des étudiants et le cercle de ses amis. C’est doublement émouvant, pour les fantômes que l’on y croise, pour le souvenir de la famille Cubero et du Yiyo (2) que l’on se souvient avoir vu toréer, enfant, devant des cornes imaginaires, dans les mêmes lieux décrits ici. Et comme François Garcia possède un vrai pouvoir d’évocation, le récit vous enlève au bout de quelques pages. Mais ce qui aurait pu être seulement un beau livre de geste échappe, dirait-on, à la volonté de son auteur et se révèle comme un livre également grave, livrant alors sa vraie chair dans cette exploration du renoncement.
   Ce Paco Lorca n’a de place nulle part. Pour les apprentis toreros de là-bas, il demeure un étudiant français à qui une vie aisée tend les bras. A-t-il besoin des toros pour s’extirper d’une vie de misère ? Que vient-il leur prendre un contrat dans un pueblo en fête, devant ces villageois ivres et empourprés qui se moquent de ses manières ?

   Retour à la vie véritable
   Ses amis de la fac de droit le regardent avec consternation dès qu’il évoque sa passion, saoulés par cette monomanie quand ils ne le suspectent pas de sympathie franquiste. Or, cette place à occuper est un parfait symbole. Elle renvoie exactement à son double tauromachique. Devant un toro, il faut être dans le sitio, c’est-à-dire occuper la juste place si l’on veut vaincre. Sinon, il faut accepter de se retirer.
   Un jour, un énorme toro renverra Paco Lorca vers sa véritable vie, à Bordeaux, où l’attend la belle et volage Hélène. Dans son milieu. Loin de ce monde de gladiateurs mal rasés qui courent les routes de la nuit à la recherche d’un rêve impossible qu’un seul arrivera à décrocher.

   (1) Petit monde espagnol déjà raconté par l’auteur dans son livre précédent, Jours de marché (éd. Liana Levi).
   (2) Le Yiyo, né à Caudéran dans la famille d’un maçon espagnol, devint matador et était en passe de devenir une figura quand un toro le tua en 1985 dans la place de Colmenar.