Et Dieu ? Le livre de Pierre Dumayet est une énigme. Une énigme que je n’ai pas envie de résoudre. Autobiographie, mémoire fictive, dérive hallucinée, conte baroque... peu importe. Les mots, les phrases ont une intensité et une présence telles, que la vie s’y coule avec la volupté. Ce serait donc le roman d’une existence : soumise à l’écriture, elle s’offrirait les plus beaux voyages, ceux rituels qui, regardés de trop près, racontent la banalité des jours. La mer est là, sur le pas de la porte et la mer est loin, au-delà de nos espérances. De la terre on ne connaît que le rêve ou plutôt l’écho métamorphosé des choses de la vie, si ordinaires pour le héros, soudain encombrantes pour le spectateur. Autant dire qu’ici le lecteur est valorisé, pris en compte avec respect. Il fait son plein de miel et se cogne au miroir. On ne lui raconte pas d’histoires mais toutes ces histoires tissent un long récit intérieur. C’est l’histoire du monde, l’histoire de l’humanité boursouflée de minuscules aventures qui éclatent en douleurs sous l’apparence des joies. Oui, une histoire autour d’une table : Brossard, moi, Gabrielle et la femme de Brossard, quelques éclairs, quelques éclats de chair. Pas de quoi faire un monde... et pourtant ! Et avant de m’engager plus avant, disons que l’humour est maître du lieu : le narrateur est trop vulnérable pour se prendre au sérieux dans un monologue si sérieux. Le narrateur et son double, inséparable contraire, nous forcent à sourire pour nous retenir dans les marges décentes de la compassion. Et c’est le piège car on ne fait que parler de la vie, à mots couverts que le temps et le désir transforment en légende. Oui, c’est quand même de cette sacrée vie qu’il est question et de reculer les limites de la mort. Des mots sont catapultés et brusquement ressaisis, comme le mot « pédale » qui traverse l’air où un ange ne passe plus. « La conversation – toute conversation – est la répétition d’une pièce qu’on n’ose pas jouer. » Pierre Dumayet vient d’écrire un très beau roman qui coule à pic dans l’indicible. Au temps si triste des apparences, voici un vrai récit initiatique qu’il faut relire pour ne pas sombrer, si près de la mer et de ses vertiges. « C’est le regard, la nuit qui gêne et devient fou. Nous aimerions tant voir ce que le jour cache. » Hugo Marsan, Gai pied Hebdo, 30 mars 1989.
La suite est aléatoire J’aime les écrivains qui jouent avec les mots : ils aiment les mots et nous avons les mêmes amours ; en outre, c’est seulement comme ça qu’on a des « idées ». Car ce qu’on aime dans les mots, c’est qu’en eux seuls réside le pouvoir de questionner le sens de tout ça : de ce qui arrive ou n’arrive pas, de ce qui pourrait arriver ou bien encore ce qui survient là où on ne l’attendait pas. La vie qui va, le sens ou le non-sens qu’elle a, la façon qu’elle a de vous prendre à revers, de procéder par sauts et déplacements, voilà ce que donne à penser, à suivre Pierre Dumayet, la relation entre Brossard et moi : elle se noue, forme des nœuds qui tiennent ou qui ne tiennent pas, qui s’embrouillent et s’entortillent. Or, la mêlée et le démêlement, les nœuds et brins, les trames, chaînes et tresses, tout ce qui tisse le quotidien, comment le penserait-on sans le travail qui est pleinement, admirablement celui de l’écrivain : de celui qui tient bien en main les mots sinon les choses ? Pierre Dumayet joue avec les mots comme la vie se joue de nous dans le quotidien. À le lire, on se dit que soi-même on devient capable, sinon de démêler, du moins de mêler tout ça de telle sorte que ça devienne, pour autant que ça le peut, pensable. Aux premières pages du livre, on passe brusquement d’une histoire de chien à une histoire de coquetier. Je pense : sans doute le chien était-il un coker, mais bien sûr ça n’engage que moi. Et c’est parce que Pierre Dumayet dit qu’avec les mots, toujours « on part en promenade ». C’est vrai et c’est pour ça qu’on aime les mots. Ils vous mènent en balade : parce qu’ils vous promènent de ci et de là ; parce que ce livre, par bonheur, va où il veut et vous y mène sans la vaine prétention de dire la vérité de la vie comme elle va. L’effet désiré du livre est bien celui-ci, je crois : dire l’errance des pensées, le doute, l’incertain, les surprises, le familier et l’inquiétant à la fois. Y a-t-il une histoire entre Brossard et moi ? Pas une, mais des histoires. Le tout-venant de l’insolite dans le quotidien. L’envers des choses qu’on a rarement le talent d’apercevoir. L’autre face des existences raisonnables. Les dérapages sur les parquets trop bien cirés (ça arrive à la tante Louise). Le destin, quoi ! Mais en marchant à reculons. Qui pourrait croire, au quotidien, que sa quotidienneté suit le sens ou la voie royale de l’Histoire ? Comme l’écrit Pierre Dumayet, « la suite est aléatoire », toujours, dans l’histoire de Brossard et moi et d’ailleurs dans toutes histoires. Étrangement (mais, là, c’est moi qui peut-être suis bizarre) lisant toutes ces histoires hors le sens de l’Histoire, (le sens de celle qui a un commencement et une fin), je pensais à ce qu’en des temps très anciens était la pensée mythique. Je crois qu’elle n’a jamais cessé de faire son nécessaire travail de pensée. Elle montre comment ça part dans tous les sens, comment le sens des choses se tourne souvent en son contraire et qu’il a l’air de remonter de sa fin vers son commencement. Ça fait en effet des « promenades » mentales comme celles des nymphes dans les bois où Écho ne comprend jamais bien ce que dit Narcisse (dont Pierre Dumayet a d’ailleurs, naguère, écrit aussi l’histoire). Personne ici n’est d’ailleurs quelqu’un de bien identifiable. Brossard, moi, Gabrielle et la femme de Brossard occupent des places interchangeables dans les lits et la table. Or, ces deux conditions – ça part dans tous les sens en balade et rien n’est vraiment identique à soi et se métamorphose – sont celles qui permettent la surprise des rencontres. Sans doute n’y a-t-il, à rien, d’autres sens que ça : tout réel est de rencontre et il est surprenant. Qui aime les rencontres, leurs surprises heureuses ou leurs désarrois, qui préfère ça aux histoires qui prétendent vous donner le sens de l’Histoire, aimera ce livre-là. Il l’aimera beaucoup comme il aime ce que j’appelle (sommairement) la façon dont parlent les mythes : ils ne disent pas la vérité, ils vous renvoient à vos questions sans réponses et à la nécessité où on est, envers et contre tout, de penser. Marc Le Bot, La Quinzaine littéraire, 1er avril 1989.
Pour Dumayet, écrire, c’est vivre, et vivre ce n’est pas s’asseoir dans un wagon de première classe, et attendre que le train s’ébranle et file droit sur des rails bien huilées. Vivre, c’est prendre des chemins buissonniers, des chemins de traverse. Se laisser surprendre, s’obliger à tracer soi-même sa route au bout de ses souliers. Dans la vie comme dans les livres à la Dumayet, tout se passe comme au billard : on vise une boule qui va en cogner une seconde qui file sur une troisième qui tombe dans le trou. À la ligne droite ou courbe du roman, il préfère la ligne brisée de l’existence. D’où cette jeunesse, cette vitalité, cet aspect à la fois farfelu et profond de son itinéraire littéraire. Il y a, dans ce récit, du Pierrot le fou selon Godard, mais sans passion ni tragédie. Il y a du Michaux aussi. À nous promener ainsi aux marges de vies intimes et ordinaires, Pierre Dumayet nous dit par instantanés successifs les mystères et les étonnements de l’être face au monde. Avec juste ce qu’il faut de tendresse, mais aussi de drôlerie, de rosserie. Cet anti-roman est un grand livre de sagesse : comme ses héros n’aimerions-nous pas « savoir ce que le jour nous cache » ? Michèle Gazier, Télérama, 5 avril 1989.
La question n’est pas de savoir si ce livre est un roman. C’est trop tard, il est lu. Mais : à quoi pensent les fumeurs lorsqu’ils tirent sur leurs pipes ? On entend bien la voix de Dumayet, il écrit comme il parle, toujours un peu à côté de la phrase qui en dirait trop, mais qui en dit assez pour qu’on n’en pense pas moins. À la fin de la phrase, Dumayet met un point. Et il aspire sur le tuyau d’ambre, d’ébonite ou de corne. Et là, entre les doigts serrés sur la tête de bruyère erica arborea ou d’écume (silicate de magnésium), la malice et le bonheur de sucer des pensées ou des rêves engendrent une autre phrase, secrète, dont nous ne connaîtrons que le point. Puis la phrase suivante, celle de l’expiration. Cette pudeur de ne pas tout dire n’est pas de l’avarice mais une forme de respect et de timidité : « je tourne mes phrases devant vous comme un béret. » Le charme de ce texte est peut-être dans ces phrases aspirées, ainsi il est difficile de dire pourquoi on l’aime. Sinon qu’on l’aime bien. Jean-Baptiste Harang, Libération, 6 avril 1989.
Un texte inclassable, digressif et aléatoire, dont la tournure évoque la rêverie de quelque passager clandestin, attendant sans impatience le regard qui le débusquera. Jean-Louis Ézine, Le Nouvel Observateur, 13 avril 1989. |