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  Calendes grecques
Souvenirs d’une vie imaginaire

  Gesualdo Bufalino

  Récit
Traduit de l’italien par Jacques Michaut-Paternò

  208 pages
14,50 €
ISBN : 2-86432-322-2

Résumé

     Comment rendre compte de sa propre vie ? Sur quelle page en inscrire la trace ? En sous-titrant son livre « Souvenirs d’une vie imaginaire », Gesualdo Bufalino affirme d’emblée, comme Calderón, que la vie est un songe. Mais que déchirent parfois les éclairs d’une réalité poignante.
     Dans une Sicile écrasée par la richesse de sa propre culture, le narrateur, composant son autobiographie, réelle ou prétendue – mais au fond ni plus ni moins que tout récit de soi –, laisse percer des accents de vérité que son ironie ne parvient pas à étouffer.
     Ses considérations sur la naissance en tant que mise à mort, sur les ambiguïtés de la maladie, souffrance et refuge, sur les infinies volutes de l’amour, sur le joyeux et terrible enfermement dans l’écriture, pourraient n’être que lieux communs ou prétexte à la misanthropie. Mais toujours, dans cette bibliothèque infinie qu’il fut à l’égal de son personnage, Bufalino laisse entendre la nostalgie d’une communauté véritable entre les hommes, et une tendresse, une fragilité, qui refusent de transformer en cruauté le désespoir. Là prend source pour le lecteur, dans un scepticisme qui est une forme très haute de pudeur, dans une apparente solitude des confins, une présence au bout du compte fraternelle comme il en est peu.



Extrait du texte

     Naissance

     Un sac aveugle, une tanière délicate. Inutile d’ouvrir les yeux, il ne verrait que ténèbres. Le petit corps néanmoins mûrit une vague certitude de soi ; et d’être soi à l’intérieur d’un autre. Il flotte, îlot dérisoire, dans un bain de mystérieuse tiédeur. Où il nage et stagne, à la fois élastique et inerte, à l’abri du vernis gras qui le protège. Il s’en enduit, s’en abreuve et s’en nourrit comme d’une goutte d’eau la motte de terre dans son pot. Mais ici le pain quotidien du placenta lui garantit tout au long d’un infaillible cordon d’autres sucs et d’autres humeurs. Grâce auxquels il grandit, grossit, de moignon se fait créature. Jusqu’à l’instant où, dans son intouchable exil, un éclair brille, un souffle susurre : « Moi, moi, moi ! » ; un souffle qui n’est pas encore voix, conscience, pensée, mais seulement libération, imperceptible, opaque, hébétée, hors du Néant... « Moi, moi, moi ! » si l’on peut ainsi appeler le tressaillement en lui confus de sons et de mouvements enfouis et lointains ; et l’alliance encore plus inconsciente avec le monstre au-dedans duquel il se trouve : ce Léviathan de chair tendre et montueuse dont il sent le cœur battre au rythme du sien.
     Puis, un matin, se sentant à l’étroit dans cet antre exigu, il brûle de s’en échapper. Il devine dans le ventre qui jusque-là était sa patrie un obstacle qu’il force durement de la tête, cherchant en bas la sortie. Des spasmes sauvages, irréfrénables, pareils à ceux qui l’accueillirent, semence, dans les voluptés d’une nuit, secondent sa révolte. Une agonie – la première et avant-dernière agonie de sa vie – le dirige dans la sueur et le sang vers la lumière. Il entend des cris au-dessus de lui, des cris aigus. Et un grondement de cataracte. Mais lui, impavide, use précocement, pour émerger, d’astuce et de violence ; il allonge, aplatit la tête, en rapetisse les fontanelles ; il atténue l’encombrement des os ; il entreprend de se couler, de se glisser le long du boyau mieux que ne saurait le faire entre les barreaux le plus agile des évadés. Attention : l’issue est imminente. Par l’orifice, entre deux jambes écartées et convulsées le petit vieillard fripé apparaît, masse de plis à la peau timide et bleue. Gnome misérable et pleureur, énième feu éphémère, mais aussi écorce et pulpe de vitalité barbare, témoin incomparable qui d’un simple vagissement absout et certifie le monde.
     Regardez-le : déjà il enseigne à ses poumons les merveilles de la respiration, il les gonfle, les contracte, les gonfle à nouveau ; il inaugure glorieusement l’air et ses nourrissantes mixtures.
     Il est né. Il a commencé à vivre, il a commencé à mourir.



Extrait de presse

     La Quinzaine littéraire, 1er octobre 2000
     par Marie-José Tramuta
     Théâtre mental

     Les Calendes grecques ont été inopinément affectées d’une date fugitive lorsqu’une automobile mit un terme aux jours amers de Gesualdo Bufalino, le 18 juin 1996. Comme le Triestin Svevo, victime lui aussi de celles que Giorgio Manganelli appelait les « venimeuses blattes mécaniques », le Sicilien Bufalino, déjà sexagénaire (il était né en 1921), avait connu un succès tardif mais de sa propre volonté 1.
     Enseignant les lettres classiques à Comiso, dans le sud de la Sicile qu’il quitta rarement, ayant lu tous les livres et plus encore, il avait publié son premier ouvrage en 1981 et c’était le fameux Semeur de peste 2 qui l’avait consacré d’emblée comme un grand écrivain, reconnu sinon toujours aimé par les siens. Bufalino est à la mesure des Pirandello, Lampedusa, Sciascia ou Consolo ; baroque sans doute, désabusé, amer et facétieux. Sa langue splendide avait parfois des grincements sinistres et presque bouffons que rend admirablement la présente traduction ; grand amateur de cinéma, nul doute que Buster Keaton l’avait marqué de son empreinte.
     Calendes grecques, qui porte en sous-titre Souvenir d’une vie imaginaire, parut en Italie en 1992 ; dans Tommaso ou le photographe aveugle publié aux mêmes éditions Verdier en 1999 dans la belle traduction de Bernard Simeone, Bufalino faisait dire à l’un de ses personnages que « tout dans le monde est suppléance, prothèse, falsification 3 ».
     L’improbable Calendes grecques abrite cette retenue, ce soupçon d’intolérance et de perplexité, et renferme les étapes d’un narrateur repérable qui aurait nom Gesualdo Bufalino, de sa naissance (et même avant, bouillant fœtus) à quia pulvis (199*), prévoyant, Bufalino avait mâché le travail…
     Dans l’apostille, l’auteur a garde d’informer le lecteur : « « Calendes grecques » se dit, comme chacun sait, de jours impossibles, qui jamais n’existeront. Il s’agit ici de jours qui n’ont jamais existé ou ont existé différemment, et que l’auteur invente au fur et à mesure, en développant la parabole d’une vie imaginaire. Imitant ces estampes populaires où sont représentés les divers âges de l’homme du berceau à la tombe, le long d’un escalier qui monte et qui descend. » Dans le déjà cité Tommaso et le photographe aveugle postérieur de quatre ans aux Calendes grecques, Tommaso descendu de plusieurs crans choisit d’observer le monde depuis le soupirail du sous-sol d’un immeuble, position hautement (si l’on peut dire) symbolique.
     Son père, forgeron aux « brusques accès de neurasthénie », est « un conteur qui prétend être cru ». Gesualdo Bufalino ne prétend pas être cru, nous semble-t-il, mais entendu comme le charmeur qu’il ne cesse d’être en dépit de tout et du reste, à l’instar de ce père aimé dont on recherchait les talents musicaux : « L’invitation des prétendants les plus fougueux et les plus intéressés, souvent les plus timides, lui demandant de les assister de sa mandoline sous les balcons de telle ou telle belle endormie, vaut cependant mieux que toutes les autres flatteries ». Ce père qui ne possédait que quelques livres tendrement couvés a peut-être suscité l’amour de son fils pour la fiction : « Ce n’est pas seulement avec le vent et les nuages que l’enfant joue au roman. Il le fait aussi avec des interlocuteurs plus consistants : lieux, animaux, personnes... Il ne connaît pas d’autres jeux, ne possède pas de jouets. »
     Il marche comme une ombre à côté de la réalité, attentif à ne pas trop la troubler, dans un état de « demi-sommeil et d’ahurissement qui lui fait prendre les histoires pour argent comptant et les vérités pour des rêves ». Théâtre mental que combattront le sang de cochon bouilli et les cuillères d’huile de foie de morue, modernes remèdes qu’avait précédé le calomel cher (?) à Savinio 4. L’écriture, c’est aussi un antidote à toutes les angoisses et à toutes les pharmacopées que l’existence n’a de cesse de proposer, amour, ambition, gloire, etc. : la liste serait longue, à chacun d’y puiser selon ses goûts et ses dégoûts, équivalents du bouclier dont Persée se pare pour échapper au regard terrifiant de Méduse, métaphore de mort, métaphore de la Sicile : « Cette terre est une terre de ruines royales, de magnificences assassines. C’est une Méduse qui pétrifie ; mais aussi une Mater dolorosa, transpercée par sept poignards de fer. » Écriture comme repli sur soi et comme regard qui ne saurait, malgré qu’elle en ait, se passer du miroir de l’Autre, le lecteur, compagnon d’infortune ou de banquet, et qui détourne la menace perpétuellement différée jusqu’aux calendes grecques à la manière de Shéhérazade dont les récits repoussent sans cesse l’inéluctable couperet de l’implacable Haroun al Rachid.

     1. Trieste et la Sicile, deux « métaphores » de l’Europe, l’une surchargée, accablée de culture, la sicilienne, initiatrice de la poésie italienne, l’autre, la Trieste bigarrée où souffle la Bora qui balaie toute présence culturelle forte (voir Bazlen), génératrices l’une comme l’autre des voix parmi les plus bouleversantes de ce paradoxal XXe siècle.
     2. L’Âge d’homme, 1985 ; 10/18, 1989.
     3. Voir Quinzaine Littéraire, 1
er mai 1999.
     4. On rappellera avec profit le rôle du purgatif dans l’éducation des enfants comme en atteste A. Savinio dans Enfance de Nivasio Dolcemare, Gallimard, 1977.

 

     Page des librairies, septembre 2000
     par Yann Granjon (librairie Sauramps, Montpellier)

     « Il s’agit ici de jours qui n’ont jamais existé ou ont existé différemment, et que l’auteur invente au fur et à mesure, en développant la parabole d’une vie imaginaire. Imitant ces estampes populaires où sont représentés les divers âges de l’homme, du berceau à la tombe, le long d’un escalier qui monte et qui descend. » Extraits d’une apostille rédigée par lui-même, ces mots résument les intentions de Gesualdo Bufalino dans un livre écrit comme pour mieux observer, et infléchir au besoin, le cours de sa vie avant qu’elle ne lui échappe. Bufalino entrelace la mémoire et l’imagination dans un jeu inextricable. Le dialogue de ces deux voix réinvente les étapes d’une vie où l’on ne distingue pas la frontière de l’invention et du souvenir vécu, qui s’harmonisent dans une trame quasi romanesque où vérité et mensonge n’ont pas cours, où tout est vrai, dans l’authenticité des cheminements intérieurs. Bufalino témoigne ici d’un art d’écrire somptueux, multipliant les images en cascade, en digne héritier des architectes baroques de la Renaissance. Avec un art du détail qui dilate l’instant, il parvient à échapper à la tyrannie du temps et à « dépasser les limites étroites de son sort ». Partagé entre le miracle et le malheur d’être, ce pessimiste profondément sicilien, hanté par la conscience de sa propre fin – « Il est né. Il a commencé à vivre. Il a commencé à mourir. » – mais sans cesse ravi par les délices que le monde provoque en lui – « Intrigué par le monde, comme dans mon enfance je sens en lui un allié »–, n’aura cessé de les goûter à travers l’écriture et la culture qui ont nourri sa vie. Né dans le sud de la Sicile en 1921, mort en 1996, Gesualdo Bufalino est notamment l’auteur du Semeur de peste, de Qui pro quo et de Tommaso et le photographe aveugle.