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banquet du livre



 
  Cannibale

  Didier Daeninckx

  Récit

  96 pages
8 €
ISBN : 2-86432-297-8

Résumé

     1931, l’Exposition Coloniale. Quelques jours avant l’inauguration officielle, empoisonnés ou victimes d’une nourriture inadaptée, tous les crocodiles du marigot meurent d’un coup. Une solution est négociée par les organisateurs afin de remédier à la catastrophe. Le cirque Höffner de Francfort-sur-le-Main, qui souhaite renouveler l’intérêt du public, veut bien prêter les siens, mais en échange d’autant de Canaques. Qu’à cela ne tienne ! Les « cannibales » seront expédiés.
     Inspiré par ce fait authentique, le récit déroule l’intrigue sur fond du Paris des années trente – ses mentalités, l’univers étrange de l’exposition – tout en mettant en perspective les révoltes qui devaient avoir lieu un demi-siècle plus tard en Nouvelle-Calédonie.



Extrait du texte

     — Ah, c’est enfin vous, Grimaut ! Cela fait bien deux heures que je vous ai fait demander... Que se passe-t-il avec les crocodiles ? J’ai fait le tour du parc ce matin, avant de venir au bureau, je n’en ai pas vu un seul dans le marigot...
     Grimaut commence à transpirer. Il baisse les yeux.
     — On a eu un gros problème dans la nuit, monsieur le haut-commissaire... Personne ne comprend ce qui a bien pu se passer...
     — Cessez donc de parler par énigme ! Où sont nos crocodiles ?
     — Ils sont tous morts d’un coup... On pense que leur nourriture n’était pas adaptée... Á moins qu’on ait voulu les empoisonner...
     L’administrateur reste un instant sans voix, puis il se met à hurler.
     Grimaut déglutit douloureusement.
     — Morts ! Tous morts ! C’est une plaisanterie... Qu’est-ce qu’on leur a donné à manger ? De la choucroute, du cassoulet ? Vous vous rendez compte de la situation, Grimaut ? Il nous a fallu trois mois pour les faire venir des Caraïbes... Trois mois ! Qu’est-ce que je vais raconter au président et au maréchal, demain, devant le marigot désert ? Qu’on cultive des nénuphars ? Ils vont les chercher, leurs crocodiles, et il faudra bien trouver une solution... J’espère que vous avez commencé à y réfléchir...
     L’adjoint a sorti un mouchoir de sa poche. Il se tamponne le front.
     — Tout devrait rentrer dans l’ordre au cours des prochaines heures, monsieur le haut-commissaire... J’aurai une centaine de bêtes en remplacement, pour la cérémonie d’ouverture. Des crocodiles, des caïmans, des alligators... Ils arrivent à la gare de l’Est, par le train de nuit...
     — Gare de l’Est ! Et ils viennent d’où ?
     Grimaut esquisse un sourire.
     — D’Allemagne...
     — Des sauriens teutons ! On aura tout vu... Et vous les avez attrapés comment vos crocodiles, Grimaut, si ça n’est pas indiscret ?
     L’adjoint se balance d’un pied sur l’autre.
     — Au téléphone, tout simplement. Ils viennent de la ménagerie du cirque Höffner, de Francfort-sur-le-Main. C’était leur attraction principale, depuis deux ans, mais les gens se sont lassés. Ils cherchaient à les remplacer pour renouveler l’intérêt du public, et ma proposition ne pouvait pas mieux tomber...
     Albert Pontevigne fronce les sourcils.
     — Une proposition ? J’ai bien entendu... J’espère que vous ne vous êtes pas trop engagé, Grimaut.
     — Je ne pense pas... En échange, je leur ai promis de leur prêter une trentaine de Canaques. Ils nous les rendront en septembre, à la fin de leur tournée.



Extraits de presse

     World Literature Today, printemps 1999
     par Maria Green, University of Saskatchewan

     The Melanesian small islands, discovered by Cook in 1774 and annexed to France under the name of New Caledonia in 1853, played the same role for the French as Australia did for the British. Napoleon III deported criminals to the islands, and Alsatians settled  there after the 1870 defeat. Arriving along with the criminals and settlers were the missionaries, who quickly hid attractive breasts under mumus. The handsome and gentle natives had the reputation of being cannibals. The blurb of Nicole Vedre’s play Les Canaques claims, for instance, that the natives are anthropophages on a small scale.
     In his twenty-third novel Didier Daeninckx is inspired by an actual event that took place at the 1931 Parisian Colonial Exhibition, where the Kanakas had to play the role of cannibals by baring breasts and teeth and emitting threatening sound to attract visitors. The author takes the reader back and forth from 1931 Paris to the islands, in the pivotal year of 1984, when the Kanakas in revolt claim independence from France and attempt to establish self-government. This narrative technique with its interplay of subdued natives of the thirties and self-assured revolutionaries of the eighties becomes awkward at times. The reader, immersed in the political atmosphere of the thirties, is suddenly jerked to the island of stern revolutionaries who believe that white men are, by definition, evil. The protagonist and narrator, wrapped in one, proves the opposite when he reveals that upon his brutal arrest by the organizers of the exhibition and the police, a French visitor raised his voice on his behalf and was thrown in jail along with him.
     The most interesting part of Cannibale deals with the narrator’s night-time escape with the best friend from the exhibition site to a railway station to rescue his fiancée from being shipped to a German circus with a few natives. They are exchanged for crocodiles, who all died mysteriously the night before the grand opening of the exhibition. The friends refuse to take the subway. The underworld belongs to the dead, and their spirit ought not to be disturbed.
     The reader learns a great deal from this short novel about a far-off islands, the problems of colonialism, and the danger of blanket statements.

 

     Libération, 6 novembre 1998
     Kanaks au zoo
     par Christian Tortel (rédacteur en chef adjoint de RFO Nouvelle-Calédonie)

     La sortie du livre de Didier Daeninckx, Cannibale (éditions Verdier), retrace un épisode de l’histoire de la Nouvelle-Calédonie. En 1931, cent onze Kanaks sont exhibés comme « cannibales authentiques » à l’Exposition coloniale de Paris. Plusieurs centaines d’« ambassadeurs » des colonies africaines et asiatiques font le voyage. L’Empire français est à son apogée. Pour les Calédoniens, ce sera le voyage de la honte. Les uns seront échangés contre des crocodiles d’un zoo de Francfort, les autres resteront au jardin d’Acclimatation de Paris, obligés de jouer leur rôle, mangeant viande crue et dansant en criant comme de prétendus « sauvages ». Didier Daeninckx, ému par un séjour sur le Caillou, retrace cet épisode longtemps méconnu. Lorsqu’on lui commande, célébration du 150e anniversaire oblige, un texte sur l’abolition de l’esclavage, il réagit par ce texte bref, écrit trop vite, certes, mais terriblement efficace. L’auteur d’une trentaine de romans policiers enfourche ainsi son cheval de bataille depuis Meurtre pour mémoire en 1984 : la « réinscription » de la mémoire collective. Cannibale sort de l’ombre un épisode historique tragique, aux retombées actuelles, selon la thèse de Didier Daeninckx : les « événements » de la décennie 80 y trouveraient leurs sources. Surtout, il nous confirme que la Nouvelle-Calédonie n’est pas seulement une terre d’enjeux politiques et culturels mais aussi de recherches historiques.
     Enjeux politiques
     L’accord du 5 mai 1998 signé à Nouméa par Lionel Jospin, le RPCR et le FLNKS, prolongé par l’accord sur un projet de loi le 19 septembre et soumis à référendum dimanche prochain. Ce texte marque le début d’une décolonisation concertée du territoire. Une décolonisation frappée au coin de la paix, ce n’est pas si fréquent.
     Enjeux culturels
     L’inauguration du centre culturel Tjibaou le 5 mai dernier proclame l’universalité de la culture kanake pour laquelle l’architecte Renzo Piano a édifié en les magnifiant des cases monumentales sur la presqu’île de Tina. Mais comment être kanak sans exclure les autres cultures locales calédoniennes, océaniennes ? Certains représentants non kanaks sont jaloux de tant de prérogatives. À l’heure du consensus, ils dénoncent le culturellement et politiquement correct.
     Enjeux de recherches historiques
     1931 a été oublié par les historiens et enseignants calédoniens qui ont écrit le pourtant remarquable ouvrage, fruit d’un savant consensus entre spécialistes de tendances opposées, Histoire de la Nouvelle-Calédonie (Hachette, 1993) pour classes de cours moyens. L’épisode est si traumatisant que la mémoire kanake l’a refoulé. Les descendants de ces prétendus cannibales en gardent un sentiment à l’opposé de la honte : la fierté d’avoir eu des aïeux choisis pour représenter un peuple (témoignages dans Mwa Vée, 1996, revue de l’Agence de développement de la culture kanake). Christian Karembeu, le plus célèbre des Kanaks, a des arrière-grands-pères qui ont été « choisis ». Il reconnaît que les récits de vie de son enfance enjolivaient « le grand voyage » au détriment de la réalité, « le périple de la honte » (VSD, 17 septembre).
     Le mérite de Cannibale est donc d’exhumer une histoire sans historiens, mis à part l’ouvrage de Joël Dauphiné, Canaques de la Nouvelle-Calédonie à Paris en 1931 (L’Harmattan, 1998). Bien que cette étude soit passée relativement inaperçue, sa nécessité s’imposait pour mieux comprendre les conditions et les responsabilités d’une tragédie qui s’est déroulée dans un contexte très différent de celui d’aujourd’hui : « Vieille colonie somnolente et alanguie, la Nouvelle-Calédonie [dans les années trente] ne défrayait pas l’actualité depuis des décennies, tout en conservant l’image d’un pays rude stigmatisé par l’ancienne présence du bagne. »
     Vu de Nouvelle-Calédonie, Cannibale tombe à pic. Il y a été diffusé trois semaines avant l’Hexagone et s’est bien vendu. Les regards sur l’Histoire sont encore trop timides pour que les Calédoniens négligent une telle sortie. La recherche historique est un grand chantier avec trop peu de chercheurs. On attend avec intérêt plusieurs thèses de l’État, menées par des historiens calédoniens d’origine européenne, notamment celle d’Ismet Kurtovitch, de Louis-José Barbançon ou encore Christiane Terrier. En revanche, côté kanak, aucun historien, aucune recherche. Signe pourtant que la Calédonie n’est plus vraiment « le pays du non-dit », la publication de l’accord de Nouméa a fait se délier les langues. On ose débattre d’une décolonisation en marche, entre personnes de bords politiques opposés.

 

     Le Monde, 6-7 septembre 1998
     Des Cannibales au bois de Vincennes
     par Jean-Luc Douin

     Sons et lumières, fastes, grandes eaux : le 6 mai 1931 s’ouvre au bois de Vincennes un zoo, et l’Exposition coloniale la plus grande du genre. Son commissaire général, le maréchal Lyautey, l’inaugure en affirmant qu’elle est « une leçon d’union entre les races qu’il ne convient pas de hiérarchiser en races supérieures ou inférieures, mais de regarder comme différentes ». À la suite de la visite officielle, le ministre des colonies, Paul Reynaud, se tourne vers son hôte d’honneur, le président Doumergue : « Vous venez, monsieur le président, de faire, en un quart d’heure, le tour du monde. » Les représentants du gouvernement avaient vu en effet la reproduction des temples d’Angkor Vat, des tours annamites et des souks marocains, des cases polynésiennes, avec leurs habitants, charmeurs de serpents, marabouts, danseuses.
     La « une » du Matin publie ce jour-là quatre photos ainsi légendées : « En haut, à gauche, un indigène de l’AOF ; à droite, les lions font la sieste. En bas : les petites Cambodgiennes attendent leurs habits de gala ; la girafe et l’autruche en conversation. » Il s’agit de « faire vrai », d’accentuer le pittoresque de cette démonstration du « génie colonisateur et civilisateur » de la race blanche, afin de solliciter « l’adhésion unanime de l’opinion publique ».
     Mascarade
     Les organisateurs ne lésinent pas sur ce spectacle. Lors de l’Exposition coloniale de 1887, Jules Lemaître avait décrit l’affligeante mise en scène de ces hommes jouant à la guerre « avec des cris gutturaux, des cris de sauvages (naturellement) », et en 1906 à Marseille, un prospectus exhortait les visiteurs à utiliser les pousse-pousse tirés par des coolies en uniforme.
     Cette année-là, en 1931, le scandale éclate au Jardin d’acclimatation, où l’Exposition coloniale a installé une représentation théâtrale annexe : au pavillon de la Nouvelle-Calédonie, des Canaques sont présentés avec une pancarte, « Hommes anthropophages ». Certains ont mission de creuser d’énormes troncs d’arbres pour construire des pirogues, d’autres nagent dans une mare en poussant des cris de bêtes, les femmes doivent danser le pilou-pilou à heures fixes, poitrine nue.
     Cette mascarade suscite peu de protestations, hormis le Manifeste des surréalistes (« Ne visitez pas l’Exposition coloniale... Il s’agit d’annexer au fin paysage de France, déjà très relevé avant-guerre par une chanson sur la cabane-bambou, une perspective de minarets et de pagodes »), des réactions du Parti communiste et de la Ligue des droits de l’homme. Seul, un journaliste s’émeut, dans Candide : le futur collaborateur de Je suis partout, Alain Laubreaux. D’origine calédonienne, ce dernier reconnaît parmi les « cannibales » un ami, connu naguère à Nouméa. « Ces fauves bestiaux s’appellent Élisée, Jean, Maurice, Auguste, Germain et même Marius, rugit-il. L’un était à Nouméa cocher aux magasins Ballende, l’autre employé à la douane, celui-ci maître d’hôtel, celui-là timonier à bord d’un cargo côtier... Le plus beau de l’affaire est que le Barnum de cette extravagante tournée s’appelle l’Administration française. »
     Invité il y a un an en Nouvelle-Calédonie par Jean-François Carrez-Corral, directeur de la Bibliothèque centrale, soucieux d’ouvrir la culture livresque à toutes les tribus, le romancier Didier Daeninckx a rencontré durant quatre semaines des conteurs, chefs de village. Certains lui ont évoqué ce lamentable épisode de l’histoire des relations franco-calédoniennes. Il en a fait une pièce radiophonique, Des Canaques à Paris, diffusée sur France-Culture en mars, puis un récit, à paraître ces jours-ci. L’histoire est édifiante.
     En 1931, la Fédération française des anciens coloniaux (FFAC) obtient du gouverneur local de l’époque, Joseph Guyon, de recruter une centaine de Canaques pour l’Expo. C’est ainsi que 91 hommes, 14 femmes et enfants originaires de Canala, Ouvéa, Lifou et Maré auxquels on a promis une visite agréable de la capitale en échange de quelques démonstrations de la culture calédonienne (danses et chants) s’embarquent le 15 janvier sur le Ville de Verdun, débarquent deux mois plus tard à Marseille, menés illico à Paris, et parqués comme attraction, au milieu de crocodiles.
     Expédiés en Allemagne
     Tandis que les Canaques paralysés par le froid ruminent leur humiliation, les crocodiles empoisonnés ou victimes d’une nourriture inadaptée meurent d’un coup. Affolés, les organisateurs obtiennent que le zoo de Hambourg leur prêtent des crocodiles, et promettent en échange que 60 Canaques soient expédiés en Allemagne, pour être montrés à Berlin, Francfort, Hambourg, Leipzig et Munich comme des singes nus polygames et cannibales. Si certains y bénéficient alors de rapports cordiaux, d’autres sont traités en esclaves. Treize ans après la Grande Guerre, des Allemands s’enflamment à expliquer leur défaite par la présence de ces « cannibales envoyés par les Français dans les tranchées ».
     Dans le récit de Didier Daeninckx, qui imagine la fugue de deux rebelles dans la jungle citadine, un épisode dans le métro parisien (écho aux interdits calédoniens de pénétrer dans le sol, lieu des défunts, et allusion aux morts du métro Charonne – lors d’une manifestation pendant le guerre d’Algérie), et qui, à partir de ce fait authentique, met en perspective les révoltes ayant mené à la grotte d’Ouvéa, tous les faits (ou presque) sont vérifiables. Les Canaques sont exposés à Vincennes plutôt qu’au Jardin d’acclimatation, le zoo de Hambourg est remplacé par un cirque...
     Mais pour le reste, des témoins se souviennent, quelques survivants de l’épopée, ou leurs petits-fils, parmi lesquels celui de Djubelly Wéa, l’assassin de Jean-Marie Tjibaou, et le footballeur Christian Karembeu : « Mon grand-père était très agressif lorsqu’il nous parlait de cette histoire. Il avait la haine. Dès le départ, on leur a menti sur les motivations du voyage. C’est comme lors de la Deuxième Guerre mondiale où on avait promis aux Canaques un lopin de terre à leur retour. En fait, ils ont été confinés dans des “réserves”. Ce fut un asservissement, mais qu’il faut replacer dans le contexte de l’époque. Cela fait désormais partie de l’Histoire, comme l’apartheid en Afrique du Sud. »

 

     La Libre Culture, n° 157, 18 septembre 1998
     Un Kanak dans la villes
     par Gilles Schepens


     Un homme reste-t-il un homme lorsque d’autres le considèrent comme un anthropophage sauvage ? Comment garder sa dignité en se retrouvant parqué dans un zoo entre les fauves et les caïmans ? Gocéné est un vieux kanak de 75 ans vivant en Nouvelle-Calédonie. Arrêté à un barrage routier par deux soldats adolescents, il entreprend de leur raconter l’incroyable récit de sa jeunesse.
     Il s’agit de convaincre les jeunes militaires qu’ils viennent de commettre une erreur de jugement en chassant Francis Caros, l’homme qui l’accompagnait : ce dernier était respectable malgré sa nationalité (française) et sa couleur de peau (blanche). Bien au contraire, Caroz serait plutôt un quidam pour qui la morale et le devoir d’ingérence font partie intégrante de sa personnalité. Une sorte d’antithèse du « salaud » de Sartre. Commence alors un voyage dans la mémoire individuelle et collective.
     Retour dans le passé donc. Nous sommes en 1931 ; l’Exposition coloniale de Paris va bientôt ouvrir ses portes. Pour une raison inconnue, tous les crocodiles du parc meurent subitement à quelques jours de l’inauguration officielle. Il faut trouver une solution de dernière minute pour sauver la face : le cirque Höffner de Francfort accepte de prêter ses crocodiles en échange d’autant de « Canaques » !
     Ainsi, la jeune Minoé est emmenée avec une trentaine des siens dans un camion en partance pour l’Allemagne. Mais Gocéné a promis au chef de son village de veiller sur elle tout au long de leur séjour européen. Il s’échappe donc en compagnie de Badimoin. Tous deux courent affronter la pire des jungles : une grande ville occidentale. Aussi lucides que désorientés, nos héros poursuivent leur quête et leur promesse.
     Inspiré par un fait authentique, le dernier livre de Didier Daeninckx nous expose les faits de manière romancée, poétisée par une langue pure et musicale, claire et imagée. Pas à proprement parler un roman policier – même si on assistera à une longue fuite ponctuée de poursuites, de coups de feu, de planques d’un meurtre –, non, plutôt une triste tranche de l’Histoire de la police et de la politique françaises de l’époque, vue au travers du prisme de la littérature. Offerte sous l’apparence d’un conte, l’histoire de Gocéné se limite aux dimensions d’une longue nouvelle à laquelle des oreilles d’enfant ne résisteraient certainement pas, justement parce qu’elle est dure, vraie, juste, et qu’elle ouvre une porte vers l’espoir.
     Véritable hymne contre l’humiliation, cet ouvrage engagé invite le lecteur à s’interroger sur les mécanismes qui peuvent conduire une civilisation dite avancée à dénier toute dignité à un autre peuple. Encore un appel à nos conscience endormies, qui réclament décidément de fréquents électrochocs pour accepter d’entrouvrir les yeux sur les réalités passées et présentes.


La marque de l’histoire

Ataï, plus d’un siècle d’exil