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  Carnet de notes (1980-1990)
Journal

  Pierre Bergounioux

  960 pages
35 €
ISBN : 2-86432-466-0

Résumé

Nulle désillusion ne se compare à celle que la génération d’après-guerre a connue. Au printemps des années soixante a succédé l’hiver, qui dure encore, des années quatre-vingt. Les grandes espérances ont pâli, la vie perdu la saveur qu’on lui trouvait.
Le changement d’horizon, la fin d’une époque, c’est à l’échelle des heures, dans le détail de l’expérience personnelle qu’on en prend la mesure.
Ces notes, prises au jour le jour, depuis vingt-cinq ans, accusent avec les progrès de l’âge, l’érosion du bonheur qui avait été donné, pour commencer.


Extrait du texte

Je, 3.11.1983

   Les congés de Toussaint s’achèvent. Ils me laissent des remords. J’aurais pu avancer plus. Mais j’ai soudé. Nous avons eu de la visite. C’est maintenant que je comprends l’œuvre et la vie de Proust. L’essentiel m’échappait, il y a quinze ans, lorsque je le lisais parce que j’en avais dix-sept ou dix-huit et qu’à cet âge, on n’a pas duré assez. Maintenant, je sais ce que sont les miracles de l’enfance, le temps perdu, les jours tardifs, hâtés, harassants dans lesquels on entre, la maladie, l’éventualité chronique de la mort avec lesquelles on lutte de vitesse, la tentation de lâcher la plume, de quitter le papier tant on est inégal à la tâche, dépassé par l’objet.
   Je passe la matinée à préparer les cours, à dépêcher un fade reliquat de copies. Une anxiété m’a pris à l’idée de recommencer. Je m’exagère les difficultés, les fatigues du métier dès que j’en suis éloigné. Jean fait une bronchite et reste à la maison.
   Au collège, dans mon casier, deux Carabes, dont Chrysotribax hipanicus, présents de la principale qui les a trouvés dans son jardin, en Lozère. J’expédie mes deux heures, fonce jusqu’à la maison pour y prendre Jean, de là à l’arrêt du bus pour attraper Paul et tous les trois chez le docteur. Il est plus de six heures lorsque nous rentrons. Je fais faire son piano à Jean, dessine des « voitures de police » pour Paul. Je suis si fatigué, après ça, que je ne trouve pas le courage de reprendre la plume.
   La vigne vierge a viré au rouge, d’un coup, et les étourneaux viennent manger ses grains.



Revue de presse

Presse écrite

   À propos de l’étude par Jean-Paul Goux, in statu nascendi, parue dans Le nouveau recueil, sur Carnet de notes
  
par Ronald Klapka sur le site remue.net, octobre 2006



   Études, novembre 2006
   par Véronique Petetin

   Le silence de la Corrèze, la profondeur de la brume ou des ruisseaux, mais aussi le gris du RER, le labeur de l’enseignement et des conseils de classe : le Carnet de notes de Pierre Bergounioux, plus exactement son journal sur une décennie, force la patience du lecteur, vertu si rare dans la littérature actuelle. Penser et classer le monde : il y a l’ombre amicale de Georges Perec dans cette tâche de chaque instant. Traverser l’épaisseur du temps et de l’oubli, écrire dans l’urgence du corps qui défaille ; Proust aussi est là. Nommer la « vie peineuse » en notant chaque détail, infime, exquis, du quotidien rappelle Le Poids du monde, de Peter Handke. Le rythme de l’écriture et de la lecture est très lent, bienheureuses fatigue et lassitude, mais il est rythme de la nature, de ce qui pousse, se développe et meurt : « Harassante tâche de percer la confusion qui nous environne, d’extorquer leur nom aux choses, aux instants. » La rédaction de ce journal, débutée en 1980, précède l’entrée dans l’écriture littéraire, en 1983. La naissance de l’écrivain se produit dans la suite des jours, sans révélation ni circonstance particulière, parmi d’autres naissances : des enfants bien-­aimés, des sculptures, des collections de l’entomologiste. P. Bergounioux nous rend témoins de la vie d’un homme et de l’œuvre qu’il doit accomplir : nourrir et élever les petits, donner leur pitance aux élèves, sculpter, souder, organiser l’espace domestique, soigner et assister les proches, et parfois les accompagner vers leur mort. L’écriture console et répare : elle donne du sens à ce qui est arrivé. Elle témoigne du métier de vivre et d’aimer. Mais il semble que, par‑dessus tout, elle seule puisse apaiser : « La paix surhumaine du soir », est‑il écrit. On serait tenté d’ajouter, à la lecture de ce texte magnifique : la paix surhumaine de l’écriture, qui repousse le désespoir par la seule justesse des mots.



   Indications, la revue des romans, n°3, mai juin 2006
   Dans le flux mêlé des jours,…
   par Eddy Vannerom

   Tenir un journal. Enregistrer, afin qu’il en subsiste une trace, le cours ordinaire des choses et le clair obscur de notre existence. Tenter d’en comprendre le sens et même quelquefois, de fixer sur la blancheur neutre d’une page ce que le versant nocturne de notre vie nous donne à voir, avant que le souvenir de nos rêves ne nous file entre les doigts. Nombreux sont ceux qui dans le passé s’y sont essayés. Et aujourd’hui encore, d’autres s’engagent dans cette entreprise qui, toujours, s’inscrit dans la course irrésistible du temps, en détermine les étapes et semble vouloir conjurer la mort.
   En 2003 déjà, la revue Théodore Balmoral avait publié, sous le titre « Jours de juillet », quelques pages du journal de Pierre Bergounioux. Elle nous en révélait ainsi la tenue, la teneur et l’importance. Importance confirmée aujourd’hui par la parution aux éditions Verdier de l’impressionnant Carnet de notes qui couvre sur près de 950 pages, les années 1980 à 1990 qui ont vu naître l’œuvre que l’on sait.
   À l’inverse des « mémoires » qui déploient force d’imagination et parcourent les chemins qui mènent de l’oubli aux retrouvailles, le « journal » tente de saisir, de rapporter succinctement ou de détailler avec exactitude, l’évènement présent même si les heures qui séparent la réalité de la relation écrite qu’on en fait, établissent déjà une distance, un écart entre la chose qui fut et nous qui sommes encore à y songer. Mais c’est d’une manière bien différente, par un versant plus proche de l’immédiateté que ne le ferait tout autre travail littéraire que la rédaction d’un journal tente d’opérer sur la mémoire et donc sur la conscience « La mémoire défaille ou affabule. Il faut saisir, dans le flux mêlé des jours, les instants fugaces qui furent événements, asseoir sur un soi plus ferme la conscience de soi, rendre sens et forme à la vie. » (Carnet de notes, 9.5.1982). « Ce cahier parce que je sens que s’effacent à peine posées, les touches légères que confèrent aux heures de notre vie leur saveur, leur couleur. Il ne subsiste plus, avec l’éloignement que des blocs de quatre ou cinq années teintées grossièrement dans la masse. J’aimerais bien avoir conservé quelques lignes du temps d’avant – d’avant la conscience du monde et de soi, de la fièvre et de l’urgence, de la certitude de mourir. Mais c’est parce qu’elles m’étaient épargnées que je n’ai pas éprouvé le besoin de rien noter. » (16.12.1980). Aurions-nous, il est vrai, encore tellement à écrire si nous n’étions confrontés à l’impermanence des choses et de nous-mêmes ?
   Un journal d’écrivain peut être le terreau d’une œuvre. Mais il peut aussi en être le socle. Non pas de cette sorte de socles dont nous ont habitué nos musées d’art ancien et qui ne servent que de support à l’œuvre, mais un socle qui soulève, impulse force et tension à l’œuvre dont il fait dès lors partie intégrante. Et nous ne pourrions trouver de meilleurs exemples que dans la sculpture africaine, art que connaît très bien Pierre Bergounioux alors que lui-même sculpte le bois, soude métaux et ferrailles : « Dans certaines sculptures africaines, la relation sculpture-socle et la transmission subtilement modulée des forces du sol vers le sommet peuvent être tout à fait semblables. »
   Et il est des journaux qui sont de cette nature, celui, célèbre entre tous, de Franz Kafka, ceux d’Ernst Jünger ou encore celui plus discret de Miguel Torga, qui par leurs qualités, leur contenu ont acquis une place si essentielle dans l’œuvre littéraire qu’on ne saurait les en séparer, les ignorer ou considérer leur rôle comme accessoire. Car bien des récits n’auraient sans doute jamais été écrits s’ils n’avaient bénéficié de ces notes et de ces textes qui accompagnent au jour le jour l’œuvre en cours et suscitent la transmission entre ce que l’écrivain porte hors de lui, en donnant sens et forme concrète à ce qu’il lui semble pouvoir retenir de sa vie et de ce qu’il éprouve du monde qui l’entoure – c’est-à-dire en les objectivant – et de ce qu’il en confiera quelques fois après coup, par un travail autrement mené sur la langue, à la part littéraire, fictive ou non de son œuvre. Travail autrement mené car la matière d’un journal peut quelquefois, par sa concision, n’apparaître que livrée de manière sommaire, brute, élémentaire. On garde encore en mémoire ces indications laconiques qui ne cessent de surprendre et qui figurent dans le journal de Franz Kafka, à la page du 2 août 1914 : « L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. Après-midi piscine ».
   Mais les journaux d’écrivains que nous pouvons considérer comme des références – et celui de Pierre Bergounioux en fait partie – ont cette double propriété, celle de jouer un rôle de transmission et celle d’être de qualité semblable à l’œuvre qu’ils précèdent, qu’ils accompagnent ou qu’ils assistent.
   Lorsqu’on écrit comme on vit, sur le fil du temps qui court, il en ressort une tension haute et permanente qui traverse toute l’œuvre. L’espace du journal n’échappe évidemment pas à cette pression exercée par le temps. C’est le récit d’un homme qui mène sa vie à une cadence effrénée, ressentant comme un véritable déchirement l’immobilité qu’exigent l’étude, la lecture et l’écriture d’une part et le désir qu’il éprouve d’autre part de connaître le mouvement vif de la vie, la vraie, la sauvage celle des pêches, des chasses subtiles et des flâneries rêveuses dans les bois. Tenaillé, Bergounioux l’est entre tout ce qui l’occupe, prend du temps, le sien, celui qu’il destinerait un peu plus s’il le pouvait « à l’harassante tâche de percer la confusion qui nous environne, d’extorquer leur nom aux choses, aux instants. » (30.3.1985) C’est qu’il s’agit de composer avec la vie sociale, professionnelle, familiale qui apporte son lot d’imprévus, d’intranquillité, de soucis et de bonheurs aussi, il faut de plus, sinon assouvir, du moins répondre à sa soif de découvrir, gogotes, pierres et minéraux, livres en abondance car il lit toujours avec avidité, « avec la même tremblante fureur » (21.12.1980) « qui m’a pris à Limoges, à dix-sept ans, et qui ne m’a plus laissé de repos » (14.12.1981) ; plonger dans les vingt-trois volumes de L’histoire de la langue française de Brunot comme dans L’histoire générale des techniques, la roue à aubes, la turbine, la machine à vapeur de Daumas. Autant de passions, d’objets de curiosité, d’appétit ouvert à la connaissance et qui seront la matière même de récits ultérieurs comme Le Grand Sylvain (Verdier, 1993) ou qui procureront la matière par laquelle s’établira une des plus précieuses qualités des textes de Bergounioux : l’exactitude.
   Mais ce témoignage d’un empressement, d’un acharnement, celui d’un guerrier luttant contre un chevalier noir, d’une ténacité exemplaire dans la tâche qu’il s’est assignée d’extraire du sol de la mémoire et des tréfonds de l’être ce qui peut être mis à jour, nommé, identifié, cette narration va se tendre à l’extrême quand elle se verra bouleversée, doublée par la perte d’un être proche, presqu’un frère et qu’on aura exhorté pendant les deux années qu’il vécut dans le coma, pour tenter de le ramener à la conscience des choses et du monde. Entre la vie et la mort, c’est à ce point précis que se tient un journal.



Presse écrite (suite)

   Le Mensuel littéraire et poétique, n°342, juin 2006
   Le métier de vivre : Pierre Bergounioux diariste
   par Christophe Van Rossom

   Au fond, qu’est-ce qu’un journal pour un écrivain, sinon la matérialisation quotidienne d’un effort produit en vue de combattre le Temps ? Qu’un refus obstiné que tout ce qui a traversé nos jours avec une ferveur noire ou lumineuse, de façon intense ou plus anecdotique, se perde à jamais dans la brume de souvenirs confus, eux-mêmes bientôt promis au néant ?
   La lecture d’un journal quant à elle s’apparente pour le lecteur fervent à une chasse aux perles et à l’espoir de voir certains pans de l’œuvre s’éclairer autrement. Le risque est grand donc de ne récolter que des coquillages souvent vides, souvent ressemblants l’un à l’autre. Et sans doute est-ce le cas lorsqu’il s’agit des pensums d’écrivains autosatisfaits et volontiers exhibitionnistes. Les amis de l’œuvre de Bergounioux peuvent se douter que les près de 1000 pages imprimées sur papier bible que renferme ce fort volume de notes, qui courent sur dix ans, offrent de toutes autres perspectives que le spectacle d’une roue de paon à jamais recommencée.
   Tout dire – sauf le totalement intime, telle semble avoir voulu être l’attitude de Bergounioux dans ces pages très denses, où il nous entretient aussi bien de sa vie de famille, laquelle connaît des hauts et des bas, de petits incidents ainsi que des drames douloureux (l’agonie sans fin de Norbert), pour évoquer ailleurs ses amitiés (celle de Jean-Paul Michel notamment) et ses hobbies (la pêche, la peinture, la sculpture sur métal, la minéralogie et l’entomologie). Mais il nous convie également, sans voyeurisme, à suivre le lent et parfois complexe dialogue qu’il noue avec son corps volontiers souffrant, avec un engagement politique dessillé, avec son métier d’enseignant, pénible et chronophage, ou avec ses lectures (Jünger, Kafka, Gracq, Alain-Fournier, Faulkner, Lorenz, Caillois ou Beckett pour ne citer que quelques noms) ou enfin ses expéditions chez les bouquinistes…
   Mais c’est bien sûr, quoique de façon plus discrète et éminemment angoissée, le lieu d’une réflexion sur sa création en cours notamment à travers les manuscrits de ses premiers récits qu’il remet à Pascal Quignard, alors lecteur chez Gallimard, le sens de sa vie, ou de la relation de rêves singuliers, voire de craintes encore plus personnelles. Ainsi, en 1983, d’avouer : « J’ai été saisi d’une peur cosmique, panique, lorsque j’ai ouvert les yeux sous le ciel sombre. Et si le soleil ne devait plus jamais reparaître ? Si nous étions condamnés à vivre dans l’hiver ? C’est que j’ai été victime, durant la nuit, d’une dissolution corrélative du moi et du monde. Je les avais comme oubliés, dans le sommeil. Un malin génie aurait eu beau jeu, au réveil, de leur substituer tout autre chose. Je n’y aurais pas vu d’objection majeure. Je suis un long moment à reconnaître le contour des choses familières, la teneur de la réalité. C’est comme une vie antérieure, un univers étranger dans lesquels il me faudrait rentrer. » (...)
   On méconnaît trop souvent que les écrivains ont une vie quotidienne et autant de soucis que chacun. Les tâches familiales qui sont évoquées ici avec une réelle pudeur, sont en réalité une belle occasion de prendre conscience, de l’intérieur, qu’un écrivain n’est pas une machine, qu’il est tout le contraire d’un être abstrait uniquement absorbé dans la rédaction de ses livres et libre, pour y parvenir, de jouir d’un infini temps libre. Car écrire, c’est bien plutôt, tôt chaque matin, arracher quelques heures à toutes les obligations pour tâcher de noircir, sans trop de déchets, ses deux feuillets quotidiens, et ce, en flirtant sans cesse avec le spectre d’une fatigue intense. « Fatigué, d’enseigner, de la vie amère, besogneuse, toujours débordée, d’émotions, d’angoisses, de colères, de la peine d’élever des enfants, de s’élever soi-même », écrit-il notamment.
   Et c’est ainsi que l’on suit l’encyclopédique Bergounioux – amateur de traités de grammaire anciens autant que d’ouvrages de sociologie, de manuels de technologie ou de mécanique – presque jour après jour au fil d’une décennie où transparaissent au bilan trois questions fondamentales : qu’est-ce qu’écrire avec le sentiment qu’il est impossible de vivre sans se livrer à cette activité ? Qu’est-ce que lire, vraiment ? Et enfin : est-il possible de vivre une vie familiale comblée en se livrant corps et âme à l’écriture comme à la lecture ?
   L’errance libre, au sein de tous ses attachements, qu’a choisi d’adopter comme démarche Bergounioux, écrivain de l’originel, dans la construction éthique et esthétique de sa vie est un modèle de réponse à ces trois questions existentielles capitales pour tout artiste véritable, et n’a décidément rien à voir avec le charmant badinage dilettante d’un Denis Grozdanovitch, par exemple. La dignité et l’exigence avec lesquelles Bergounioux se livre chaque seconde au métier de vivre, comme disait Pavese, forcent l’admiration et le respect et constituent une leçon que beaucoup de plumitifs contemporains feraient bien de méditer longtemps avant de gaspiller encre et papier en vaines autofictions sans poids ni saveur, sans horizon. Car qu’est ce que l’écriture véritable, sinon cette activité qui passe l’entendement et qu’il décrit si merveilleusement, en 1990, par ces mots ? « On est assis à une table, on ne bouge pas, on tient une plume mais, dedans, c’est comme de chauffer au chalumeau, pour le porter à l’état de fusion, le matériau obscur, pesant, de la vie même, les blocs informes arrachés aux galeries profondes de la mémoire. »



   L’Humanité
, jeudi 18 mai 2006
   Le dur métier de vivre
   par Jean-Claude Lebrun

   L’œuvre cardinale de Pierre Bergounioux. Un journal de mille pages qui nous plonge plus intimement dans l’histoire de cet auteur en mal de vivre.

   Il aura fallu deux mois pour traverser l’épaisseur de ces mille pages. À ce long récit précis des jours et des heures, à ces sombres ruminations, à cette prodigieuse infusion de l’écriture dans la vie, il convenait d’accorder le temps d’une lecture lente. Si ce Carnet de notes apporte des confirmations et délivre quelques clefs, il offre surtout un extraordinaire éclairage sur une peine de vivre qui s’est transmuée en peine d’écrire, pour ajouter du sens à ce temps du passage ici-bas.
   Ce fut après une sévère alerte de santé, à la fin des années soixante-dix, quand il envisagea le pire, que Pierre Bergounioux se résolut à tenir un journal. Il s’agissait moins pour lui de banalement laisser trace que de donner une tangibilité à l’éreintant travail d’éclaircissement et de compréhension du monde qui, à l’âge de dix-sept ans, lui était définitivement apparu comme la seule tâche humaine qui vaille. On était alors en 1966, il venait d’entrer en hypokhâgne et découvrait tout ensemble que le monde ne peut se résumer à l’expérience sensible qu’on en reçoit, qu’au-delà des confins du « désert central » originel se produisaient des événements dont il n’avait pas même soupçonné l’existence, mais surtout qu’il lui fallait maintenant s’avancer, hors de « l’insouciance miséricordieuse » des débuts, dans l’interminable hiver de la vie. Le jeu en valait-il d’ailleurs la chandelle ? La question se posa et le Carnet de notes en porte rétrospectivement l’écho répété.
   Au commencement de cette lecture on éprouve un formidable vertige, l’impression soudaine d’être happé et chahuté par un torrent, qu’on voyait jusqu’alors déferler depuis un rivage où l’on se tenait fermement campé. D’autant qu’à force d’habitude, on avait cru tout savoir de ce remous. On avait même eu l’outrecuidance de s’imaginer en témoin avancé de cette œuvre. On savait les sources de la Corrèze, le bois de La Bête faramineuse, les maisons, la micheline, la traction avant, le temps suspendu de juillet-août et la montée de l’angoisse de l’hiver. On avait fréquenté le cousin Michel, l’oncle René, le grand-père maternel et le père, croisé Catherine dans le premier roman, en 1984, puis une seconde fois, tout auréolée d’une prometteuse lumière rasante, dans La Bête faramineuse, en 1986. Tout cela, qui depuis un quart de siècle nous accompagne, se trouve d’un coup projeté dans une histoire à la fois plus grande et plus intime. Où consent enfin à se dire cet abattement mêlé de fureur, cet emportement contenu, dont on pressentait la présence.
   À sa « table de peine », en région parisienne, à « cent vingt lieues » du monde des origines, voici donc Pierre Bergounioux pendant ces dix années que s’effectua le dur passage à l’écriture. Le moment fondateur, sur le volant d’une voiture avant d’aller pêcher la truite, fut évoqué dans l’un de ses plus beaux livres. Un autre temps de peine s’était désormais ajouté au temps des activités astreignantes de la vie. On retrouve, au fil du Carnet, les premiers textes, frappés tout de suite pour nous d’une définitive évidence, quand ils advinrent au terme d’une interminable gésine. Et l’on découvre tout le reste, qui tient la plus grande part. Le collège, où il faut à chaque rentrée revenir la mort dans l’âme, parce qu’il échoit à chacun de gagner sa pitance. Mais sans tricherie: le professeur normalien fera à fond le travail, corrigera des monceaux de copies, rencontrera parents et collègues, siégera au conseil d’administration, fera grève, à chaque fois qu’il le faudra. Sans davantage d’illusions, car il sait trop bien la fonction de reproduction sociale de l’institution scolaire.
   Cela, il l’a appris parmi d’autres choses en lisant une masse hallucinante de livres. Pierre Bergounioux figure en effet une manière d’exception encyclopédique dans le paysage littéraire. On éprouve une admiration mélangée d’effroi devant une telle surhumaine capacité à ingérer la connaissance par tous ses bouts possibles. Comme une course effrénée pour ne pas perdre une miette de présence consciente au monde. De la même façon qu’il se jette à corps perdu dans le façonnage du métal et du bois, dans une continue quête de forme qui participe du même motif. Mais il lui faut à chaque fois s’interrompre pour les besognes domestiques, les travaux de réparation et de construction, l’éducation qu’il faut donner pied à pied aux deux fils, mélange d’impatience excédée et de plaisir du partage. Sans compter ces liens qui le constituent et en même temps l’entravent.
   Le 14 juillet 1986, son beau-frère tombe dans une crevasse. Il restera deux interminables années dans le coma, avant de s’éteindre. Chaque semaine, invariablement, Catherine et Pierre Bergounioux iront le visiter à l’hôpital, lui parler, tenter de stimuler la conscience peut-être encore quelque part recroquevillée. À l’automne 1988, c’est son père qui connaît les premières atteintes de la maladie d’Alzheimer. Au téléphone, à Brive auprès de sa mère dans l’appartement familial, il assistera à l’effacement du petit homme aigre qui lui fit une jeunesse difficile. Et dans son Carnet il prendra encore le temps de laisser venir les sentiments de filiation profonde, qu’il n’avait auparavant jamais eu la permission d’exprimer. Dans ces épreuves s’opère le passage de l’écrivant à l’écrivain. L’intime, tel qu’en l’espèce il se dépose, se présente comme de l’universel à l’état pur. La vie se métamorphose alors en son essence, la littérature. C’est aussi ce qui fait la force de ces mille pages et les pose aujourd’hui, sans le moindre doute, en cheville assembleuse de l’œuvre.
   De la lecture de ce livre d’exception, on tire un surcroît d’énergie. Car l’homme émacié capable des plus gros travaux de force comme du délicat posé d’une mouche sur un torrent un soir de gobage, capable aussi d’épuisantes déambulations à la recherche de livres, et encore de conduire une délégation de son collège au rectorat, ou de courir au supermarché et d’entretenir une correspondance avec Ernst Jünger, capable de tenir une conversation savante, dans un parler exactement identique à son écriture; et d’expliquer à son fils aîné la structure de base de la proposition en allemand, nous porte à une hauteur rare. Son Carnet de notes est non seulement un grand récit tragique, mais également le témoignage exceptionnel d’une obstinée présence au monde. Malgré la détestation que celui-ci lui inspire, malgré l’impérative aspiration à se mettre à sa table dans le retrait de l’écriture, malgré les coups du sort qui ne cessent de pleuvoir alentour, Pierre Bergounioux ne lâche en effet rien de son désir de tirer au clair « l’affaire » qui le requiert depuis sa dix-septième année: que peut-on bien faire pour rendre un peu habitable l’« immense nuit » autour de nous?
   Le bonheur des commencements s’est irrésistiblement éloigné. Un monde ancien a basculé. Une époque nouvelle et terrible a surgi. La littérature de Pierre Bergounioux a émergé de cette triple poussée.



   La Quinzaine littéraire, 15-30 avril 2006
   Le plus intime
   par Tiphaine Samoyault

   Le plus intime n’est peut-être pas, comme on le croit souvent, le secret, le caché ou ce qui, pour des raisons de convenances ou de discrétion, reste en soi et pour soi. Le plus intime, c’est peut-être cette surface de la vie commune et sans relief qu’il faut creuser pour comprendre qui nous sommes et ce qu’elle est.

   Ouvrir le Carnet de notes de Pierre Bergounioux, c’est affronter le plus banal dans le jour, tout ce qui fait le poids de l’existence quotidienne, la répétition, les petits accidents, les petites joies, le lendemain, l’identique. Même les grands accidents, la mort des proches, interrompent le cours sans rien lui substituer. Le livre ne prend son sens qu’à être lu intégralement, au jour le jour monotone, parce que progressivement cette vie exposée pénètre dans la nôtre, la double en quelque sorte, d’un temps qui est passé et du temps où elle passe, dans la lecture. On vit à la fois le temps qu’on avait lorsque Bergounioux écrivait ces lignes, et le temps où l’on est lorsqu’on les lit maintenant ; la clarté de notre propre vie s’estompe à mesure que grandit la sienne et quelque chose a lieu qui se produit avec très peu de livres, l’impression d’être cherché au plus intime, là où le cœur se serre parce que soudain on sait. On sait que ce qui est important ne tient qu’à un fil, que nous ne retrouverons pas ce que nous avons perdu, qu’il n’y a pas de promesse. On sait qu’on va mourir et que pendant ce temps, au lieu du désespoir et de la nostalgie, gagner un peu de conscience sera la seule consolation.
   L’empathie est totale parce que jusque dans les activités que nous ne pratiquerons peut-être jamais – chasser le papillon ou pêcher à la mouche –, nous éprouvons que ce qui compte, c’est de savoir plus et mieux ce qui nous fait humains. Avec l’écriture de soi que pratique Pierre Bergounioux, le nous est actif dans le je. C’est ainsi que le plus commun fonde effectivement la communauté de celui qui parle avec son lecteur, avec tous ses lecteurs et même avec ceux qui ne le liront pas. La vie normale, ce n’est pas l’événement, mais ce qui disparaît en passant, comme sur une ardoise magique. « Ce cahier parce que je sens que s’effacent, à peine posées, les touches légères qui confèrent aux heures de notre vie leur saveur, leur couleur. » Ce qui n’intéresse personne est ce qui intéresse le plus parce qu’en parler, c’est redonner des souvenirs à chacun. L’expérience est celle de beaucoup, sinon de tous : expérience du déracinement, de la rupture avec une terre, une classe sociale, une enfance. [Avec son frère] : « Nous nous séparons place de l’Odéon après avoir parlé encore un peu, mais avec angoisse, dans cette espèce de distraction qui nous vient d’être au cœur de Paris, loin de la petite patrie, de nos enfances, de nous-mêmes. » Expérience donnée par les livres et par la volonté de savoir. Expérience de céder à l’existence, de s’engager en elle et pour elle (le lycée, la militance politique, l’amitié, la vie de famille). Expérience de la lourde matérialité du quotidien (les courses, les pannes de voiture, les trajets, les maladies des enfants). Et surtout expérience du temps qui fuit et dans lequel il semble que tout ce qu’on voudrait être ne se délivre pas.
   Pourtant Pierre Bergounioux est loin d’être tout un chacun. Il a publié plus de quarante livres où il dit dans une langue à couper au couteau le sens de ces expériences-là, de toutes ses déchirures, qu’il fait nôtres en les disant. La force de son œuvre tient ainsi au fait que tout ce qu’il raconte prend en charge tout un chacun (ce dont rend miraculeusement compte Pierre Michon en évoquant le soldat Smith de B-17 G : le nom propre le plus commun, qui est aussi le forgeron, qui est aussi l’avatar d’Ishmaël). Dans ces années que ce Carnet de notes consigne, on le voit devenir écrivain, publier ses premiers textes, être reconnu pour ses livres. Mais tout cela se fait sans couper dans la « vie normale » et se dit dans une égalité de ton qu’habite seule une densité un peu accrue des choses [le 30.6.1983, après que son premier texte a été accepté chez Gallimard] « C’est en passant la porte que la réalité de ce que j’ai fait seul, sans bruit, dans mon coin, prend corps et j’en suis légèrement effrayé. Je fais la connaissance de Pascal Quignard, très affable et courtois. Il faudrait trouver un autre titre. Je chercherai. Retour dans la presse de six heures du soir, avec cette sensation tenace de réalité que je n’avais pas éprouvée, jusqu’ici. »
   Le journal intime de Pierre Bergounioux donne accès à ce que signifie exactement la vie privée. Non pas la vie secrète ou ce qui n’appartient qu’à soi, mais la vie privée de quelque chose. C’est cette privation vécue au plus près et qu’il s’efforce de comprendre, la privation d’être que représente le fait d’être né pour la mort, qui donne à cet écrit si absolument personnel son absolue généralité. On termine la lecture fortement commotionnée, obligée à quitter des êtres qu’on avait appris à connaître et qu’on s’était mis à aimer, suspendue au bord du temps, privée à notre tour.



   Le Magazine littéraire, avril 2006
   Pierre Bergounioux, l’art de l’intranquillité
   par Pierre Lepape

   Le titre, Carnet de notes, est trompeur : loin d’être une suite d’observations anecdotiques, le journal de Pierre Bergounioux est un veritable exercice de réflexion, un travail d’écriture, mené contre l’inquiétude d’être soi.

   Lorsque Pierre Bergounioux entreprend la rédaction de son journal, le 16 décembre 1980, il a 31 ans et ne songe certainement pas à entreprendre une « carrière » d’écrivain. S’il a déjà beaucoup écrit, avec acharnement (il fait tout avec acharnement, dans une sorte de violence tendue), c’est à la manière d’un universitaire particulièrement consciencieux accumulant les notes et les fiches de lecture, les travaux d’agrégation de lettres, puis de thèses, préparant ses cours, mais écrivant aussi chaque trimestre aux parents de ses élèves dans le lycée de la région parisienne où il enseigne, sans joie et sans défaillance. De l’écriture qui n’est encore, pour l’essentiel, que la trace matérielle laissée par la faim de lire et la soif de savoir.
   Une faim et une soif qui donnent davantage le sentiment d’une dévoration que celui d’un plaisir. Bergounioux n’est pas un lecteur heureux qui satisferait un besoin, c’est le prisonnier d’une passion qui essaie de ne pas se consumer à son désir et qui se donne « des règles de fer » pour tenter de canaliser le « tumulte » qui le ravage. Il sait qu’il pourrait sombrer dans la lecture et s’y abîmer, s’enfermer à double tour dans la geôle des livres, ignorer les autres, le monde, la réalité concrète, se faire pur chasseur de mots. Bergounioux évoque « la prison de papier où je m’étais enfermé à 17 ans, absent à la réalité extérieure ».
   De ce point de vue, le journal qu’il entreprend fait partie de la stratégie de sauvegarde qu’il a lentement et durement élaborée pour tenter de donner un équilibre à son existence. Le journal, écrit-il, doit « retenir les choses légères qui confèrent à notre vie leur saveur et leur couleur ». Il est aussi un baume, léger, peut-être illusoire, adoucissant ce « sentiment aigu, chronique de l’écoulement du temps » dont Bergounioux dit qu’il le submerge.
   Car il existe un gouffre symétrique à celui de la lecture et de l’étude forcenées, c’est celui, tout aussi attirant, tout aussi funeste de la « vie » pure, au ras du sol, de la nature nue, de l’esprit réduit au corps, de l’âme ramenée à l’instinct et résignée à ne jamais s’élever au-dessus d’elle-même. Une vie sauvage, primitive et solitaire de pêche, de chasse, de cueillette, de travaux manuels – indissolublement liée chez Bergounioux aux souvenirs de l’enfance, merveilleux ou cruels, dont il éprouve la poignante nostalgie lorsque le submergent la fatigue d’enseigner, la répétition des besognes obscures et ennuyeuses, ou plus simplement le fugace plaisir de quelques semaines de vacances passées dans les terres d’enfance du Quercy ou du Limousin. L’attirance violente, trop violente, d’un retour à l’origine, d’une fusion avec le chaos originaire.
   Pour l’essentiel de sa matière, Carnet de notes est fait de cela : de cette recherche anxieuse, pressée, jamais apaisée, d’un équilibre vital des désirs. Ce journal où, par volonté et par définition, se donnent à lire le fugace, le passager, le fortuit, le mouvant est, en réalité, celui d’un combat perpétuel et presque immobile que l’écrivain livre à ses propres démons, aux forces contraires qui le happent et le déchirent. Sans repos, sans trêve, dans un enchaînement d’alertes, de crises, de dépressions et de fureurs qui semblent devoir toujours reculer l’horizon que Bergounioux voudrait atteindre, sans jamais y croire : celui d’une vie pleinement accomplie, où l’étude ne tuerait pas la réalité extérieure, où la culture de soi ne serait pas rongée par l’existence des autres, où le sentiment de vivre ne serait pas vicié par le constant voisinage de la mort. Tranquillité impossible, intranquillité revendiquée : « Cette absence d’inquiétude m’inquiète un peu », note l’écrivain au soir d’une journée entre toutes paisible.
   « J’aurai bâclé ma vie, désireux que j’étais de répondre à l’appel de mille choses. » Le Pierre Bergounioux qui écrit cela, en 1983, nous donne l’impression étouffante d’un grand oiseau qui se débat dans une cage trop petite. Plus il s’y agite, plus il s’y blesse le bec, les pattes et les ailes. Toutes les activités, intellectuelles et manuelles, spirituelles et physiques auxquelles il se livre – de la peinture à la pêche et de la chasse aux papillons à l’étude de Mozart, en passant par le pliage du linge, la razzia sur les livres anciens, l’éducation des enfants, la sculpture sur bois, l’activité syndicale, la lutte récurrente contre les maladies, la transcription des rêves, le répertoire des chants d’oiseaux ou la mise en fiches de La Révolution française de Michelet – y apparaissent, non comme d’heureux compromis passés entre des curiosités multiples, mais comme autant de preuves accablantes apportées par l’accusé au procès de son impuissance à se choisir.
   Dans cette terrible dispute entre soi et soi, quelque chose commence, doucement, à changer au début de février 1983. Bergounioux note alors : « J’écris, en matinée, avec le sentiment que ce n’est pas sérieux, que je ferais mieux de fréquenter les livres d’autrui, les difficiles. » L’écriture va-t-elle être un chemin de plus pour s’y désespérer et s’y perdre ? Le ton change, dès le lendemain : « Je suis si préoccupé de savoir à quoi mène l’affaire où je me suis embarqué que c’est la lecture, pour le coup, qui me semble un divertissement coupable. « L’affaire, on s’en doute, n’est pas gagnée pour autant. Il y aura des retours de culpabilité, des heures noires où l’auteur constate « la faiblesse de ce que j’ai composé ». L’écriture n’accomplit pas de miracle. Dans un vieux livre du Dr Cabanis, Rapports du physique et du moral, Bergounioux reconnaît « le tableau complet du triste tempérament que j’ai touché. Taille haute, grêle, corps maigre, presque décharné, circonspection, présence des hommes incommode, besoin de solitude, opiniâtreté, mémoire, méditation chimérique, passions éternelles pour qui les moindres choses sont des événements. » Doté d’un tel capital d’inquiétude, on ne se refait pas, quoiqu’on le veuille ; Bergounioux est inapte à la quiète satisfaction du monde et de soi. Ses chimères ne sont jamais roses, ni ses méditations paisibles : « Depuis 1975, je vis dans l’attente de mourir. Je me représente avec un grand luxe de détails les progrès du mal qui m’emportera. J’en connais les prémices et quelque peu au-delà. C’est la fin de l’affaire qui m’épouvante.
   Mais au fur et à mesure que le temps passe et que le Journal grandit, même si le cours ordinaire des choses ne change guère, ponctué par les cours du lycée, le rythme des enfants qui s’éveillent et grandissent, l’échappée belle des vacances et le retour vers les terres, les forêts et les sortilèges de l’enfance, le travail de l’écriture s’installe, imposant peu à peu sa loi aux autres activités. Il exerce certes sa propre tyrannie, il est sa propre source d’angoisse et d’insatisfaction – « la médiocrité irrémédiable de mon esprit, à laquelle je suis confronté chaque jour par le truchement du papier » – il apporte de nouvelles souffrances, de nouvelles incertitudes, mais il est désormais le fil avec lequel l’homme dispersé peut espérer se lier en un tout (en même temps qu’il se lie avec ses lecteurs inconnus).
   Bergounioux utilise lui-même cette métaphore du fil qui pourrait servir d’antithèse à la métaphore du couteau, de tout ce qui tranche, blesse, sépare, déchire, que Jean-Pierre Richard notait comme un des motifs principaux de l’auteur de La Bête faramineuse : « Après un mois et demi, j’ai fini par trouver normal, tolérable, presque, d’être chaque matin à la table de travail, à tirer de la pire confusion le fil mince, fragile qui s’étire insensiblement sur la page. Ce ne sont plus les affres d’août, ni les efforts sporadiques, infructueux du premier semestre. Il faudrait ne pas s’interrompre. J’envisage de continuer sur ma lancée, de commencer autre chose dès que j’aurai fini mes corrections. »
   Hormis la saisie au vol de quelques paysages, de quelques aubes splendides, ces pages sur le lien de l’écriture constituent les seuls moments où ce sombre et beau journal s’éclaire, où la détresse s’oublie, où une lueur de répit vient éclairer ce champ de bataille d’un millier de pages – indispensable à tous ceux qui aiment et admirent l’œuvre de Pierre Bergounioux.



   Lire, avril 2006
   Pierre Bergounioux « L’entomologiste des mots »
   par Baptiste Liger

   Le monde de Pierre Bergounioux recèle des trésors : collections d’armes, de papillons, de masques africains… Il décore sa maison avec des objets hétéroclites, qu’il a parfois fabriqués lui-même, avec la même précision et le même soin qu’il met à ciseler chaque phrase de ses livres.

   Un pavillon sur les hauteurs de Gif-sur-Yvette, petite bourgade située au sud-ouest de Paris. « Yvette, c’est une rivière, qui s’est asséchée avec les armées. Et c’est également un prénom qui vient de “Eve” », précise le propriétaire des lieux, Pierre Bergounioux. Professeur de français dans un collège (« il me reste encore trois ans avant la retraite »), il est également l’une des plus belles plumes de la littérature française, l’une des langues les plus virtuoses qu’on ait lues en France depuis Proust. Même si l’univers de l’homme de Gif-sur-Yvette n’a rien à voir avec les marquises et les soirées mondaines, la parenté avec l’auteur d’À la recherche du temps perdu semble évidente, pour quiconque a déjà lu quelques ouvrages de Bergounioux – C’était nous, Miette, Le matin des origines… –, hantés par la mémoire, la mélancolie et les descriptions les plus minutieuses des lieux, personnes ou événements. Une précision d’entomologiste, serait-on tenté de dire, en voyant les nombreuses planches de papillons ou de coléoptères présentes dans le bureau. « À l’époque où la photographie n’existait pas, ce qui définissait précisément une espèce résidait dans le choix de l’adjectif. Il fallait trouver une nuance entre deux qualificatifs pour distinguer un insecte d’une autre sous-espèce. Je salue ceux qui ont eu le bon goût de choisir les adjectifs. » Cette passion, il ne la tient pas du Humbert de Nabokov dans Lolita, mais de l’enfance : « Je me souviens du jour où elle a cristallisé. J’avais cinq ou six ans lorsque je suis tombé nez à nez avec une cétoine dorée. Je la tenais vivante, entre mes mains, et deux impressions se sont collées pour former un sentiment d’émerveillement en moi. D’un côté, seule une puissance bénéfique, prodigieuse, adorable, pouvait faire don au pauvre mouflet que j’étais d’une pareille merveille. De l’autre, il fallait absolument que je la tue sur l’instant, pour conserver sa beauté pour toujours. »
   D’autres traces animales sont réunies. Quelques poissons sont conservés dans une vitrine, et de petits crocodiles – « ce sont des vrais, je vous assure » – sont accrochés sur les murs. On remarque de nombreuses pierres, parfaitement polies. « La géologie m’intéresse, là aussi, depuis l’enfance, car je viens d’une anomalie géologique qui est la région de Brive, où tout semble bistre, comme sur les vieilles photographies. » Une pierre parfaitement régulière et symétrique est posée sur le bureau en bois vernis, où siègent une lampe cuivrée et un livre de Steinbeck scrupuleusement annoté. Autour de cette table, un grand vide, entouré par des bibliothèques rangées avec une précision quasi maniaque. Il n’est guère étonnant de trouver autant de livres, si l’on en croit son Carnet de notes, journal tenu de 1980 à 1990. Pierre Bergournioux trouve ainsi le temps de lire un à plusieurs ouvrages par jour, notamment des journaux d’écrivains. « J’aime cette forme littéraire pour l’emploi que l’on fait de sa vie, dans le détail. J’ai eu besoin de tenir le mien pour me libérer. Écrire une chose, c’est l’objectiver, la mettre hors de soi. Ce qui nous troublait passe soudain de l’autre côté, et nous retrouvons notre liberté, avec un double affranchissement : d’abord l’écriture et, ensuite, la publication. » Son journal préféré ? « Probablement celui de Jünger. Mais l’idée de journal est à relativiser. Lisez les 9000 pages des Mémoires de Saint-Simon ! » Quant à celui de Kafka, « il ne me touche qu’à moitié. Je n’ai pas exactement de l’amour pour cet auteur, mais de la vénération. Il parle moins bien de lui et de son inquiétude dans son Journal que dans L’Amérique ou Le Château ».
   En bas et en haut de ces bibliothèques d’abondance où l’on distingue les ouvrages de Jacques Réda, Georges Bataille, Samuel Beckett ou Tom Wolfe fourmillent une multitude de statuettes africaines. « Je les achète grâce à la solde que me consent la République. Nous sommes tous comptables de l’enfant que nous fûmes. Je me souviens d’une dame un peu folle que mon père m’emmenait voir. Chez elle, je me suis retrouvé face à une figure noire, effrayante et très sereine en même temps. J’ai senti immédiatement que je m’éprenais, et c’est ainsi qu’est née ma passion de l’art africain. » De nombreux masques sont accrochés sur les murs de la maison, issus de différentes tribus ou ethnies – Sénoufo, Bakota ou Fang (« ces derniers mangeaient les lépreux dans la forêt car leur chair était plus tendre »).
   D’autres œuvres sont exposées dans la pièce, et l’écrivain en est le créateur. Un miroir circulaire surplombant un axe de voiture est posé par terre, au côté d’un tableau constitué de quatre morceaux de boîte automatique, une compression de cartons de cartouches de cigarettes côtoie un corps abstrait né d’une coulure de fonderie. « J’aime la récupération. Certains résidus de l’industrie ne demandent pas mieux que de devenir des œuvres d’art. » Lorsqu’il n’écrit pas (« à la main, pas à l’ordinateur ! »), Pierre Bergounioux aime fabriquer des objets à partir de clous, boulons, marteaux, limes, clés, souches ou résidus de plastique. Les armes les plus variées ne lui sont pas étrangères non plus. Outre deux obus cachés dans un coin et une carabine exposée au-dessus d’une porte, un pistolet allemand de la Première Guerre mondiale est posé sur la table du salon. L’auteur sort soudain d’un carcan quatre flèches de près d’un mètre cinquante. « Mon frère me les a rapportées de Guyane, avec l’arc que vous voyez, juste au-dessus de moi. Elles viennent de la tribu des Palikours. Il y en a une pour les oiseaux, une pour les tapirs, une autre pour l’homme… Selon le danger ou la proie, vous avez tout ce qu’il faut à portée de main. » Pierre Bergounioux regarde par la fenêtre et désigne une grande pierre, juste devant la porte d’entrée : « On dirait un monstre marin, qui sort sa tête hors de l’eau. »



Presse écrite (suite)

   La Montagne, 26 mars 2006
   Bergounioux au jour le jour
   par Daniel Martin

   Passionnant comme un roman, riche de mille pensées, un journal comme un livre de chevet.

   Pourquoi lire ce journal épais, lourd, pas très avenant ? Vouloir ainsi parcourir dix ans de la vie d’un homme ? Parce que cet homme est un auteur des plus importants, c’est tout simple. Si bien que l’on hésite avant de reposer cet objet à couverture jaune, dépourvue de toutes fioritures, de celles qui flattent le regard, aiguisent la curiosité. Dès qu’on l’ouvre, dès la première page, on sait que l’on a sous les yeux un de ces bouquins essentiels qui portent en même temps que de menus faits, une pensée sur le temps, la vie, l’écrit… Plus tard d’admirables passages sur la pêche à la ligne, le bricolage, les voyages, finiront de convaincre les plus frileux et chacun fera son miel dans ces Carnets de notes.
   Pierre Bergounioux livre donc la première partie de son journal. Celle qui couvre une décennie entière, ces années 1980-1990 qui s’ouvrent après la naissance d’un fils et se ferment à la mort du père. Figure tellement importante pour lui : « Papa m’appelle vers dix heures, me brocarde, comme ça, d’entrée de jeu, et je me sens profondément blessé, dépouillé de tout, comme anéanti, comme au temps de l’enfance. Vers quinze ou seize ans, aux pires heures, je me demandais quels seraient nos rapports lorsque je serais devenu adulte. Je suis fixé, maintenant. Ce sont les mêmes », note-t-il en décembre 1980. Il n’a encore rien publié, Catherine son premier livre paraîtra en 1984.
   Avant d’en dire plus, il faut parler géographie, c’est essentiel. Pierre Bergounioux est professeur à Paris, marié, il vit en banlieue. Il hait la grande cité qu’il fuit à chaque vacances pour rejoindre la Corrèze. À ces deux points de repères s’en ajoute bientôt un troisième, Clermont-Ferrand. C’est entre eux qu’il se déplace le plus souvent en empruntant les nationales – les autoroutes sont encore à l’état de projets. Des voies assez lentes et sinueuses pour laisser à l’œil le loisir de capter les détails du relief ou les noms des villages traversés. Il dit ainsi toutes les variations entre l’Auvergne et le Limousin. Et toute la différence entre les deux Corrèze, la Basse, où il est né, la Haute, où il réside. Celle qui est déjà au sud. Celle qui reste du nord avec la neige, les sapins, le froid.
   À cela il faut ajouter, toujours au chapitre géographique, de fréquentes considérations climatiques. Bergounioux n’apprend pas le temps à la météo du soir, il l’éprouve chaque matin, en ouvrant la porte. Ce temps qui peut être fort ou contrariant, en accord ou non avec l’humeur du jour, provoque la confidence, la soudaine éruption du sentiment : ces pages sont pleines de nuées, de pluies, de soleil…
   Dans ce paysage, Bergounioux laisse la place au hasard, aux multiples activités qui sont les siennes – sculpture, pêche à la ligne, rêveries – et à sa famille. Des hommes, des femmes, des enfants qui s’imposent très vite comme de vrais personnages dont on suivrait les aventures. Rien d’exceptionnel en soi, des vies somme toute ordinaires, traversées de bonheurs et d’accidents, ponctuées d’obligations, mais qu’il parvient à rendre charnues, tendres, vivantes dans ces drames les plus terribles.
   L’écriture occupe une place importante, évidemment. On découvre Bergounioux à la tâche, toujours insatisfait. « Passé la matinée à relire les épreuves du dernier récit. Elles ont ravivé l’insupportable dégoût de moi-même dont les tâches toutes physiques de ces derniers temps m’avaient distrait ». Toujours très exigeant. « Après-midi pleine de tristesse, flottant, perdu. Pas moyen d’écrire. C’est, ordinairement, une opération des plus délicates, qui réclame un combat de tous les instants pour tenir en respect, à l’écart, les inquiétudes chroniques, les hantises qui m’assaillent ».
   On voit ainsi cet auteur remarquable toujours confronté au matériel de la vie, luttant avec le temps, la futilité, et toujours à se demander ce qu’est devenu le tendre bonheur, passé.



   La Liberté, samedi 18 mars 2006
   Du bonheur et de son érosion
   par Alain Favarger

   Entre tourments et exaltation, l’écrivain tient son journal depuis vingt-cinq ans. Une quête intérieure au plus près de la nature, d’un désir de savoir et de cohérence.

   Natif de Brive-la-Gaillarde, il nous frappe par son visage buriné, comme taillé au silex. Et une tête qui aurait pu inspirer Giacometti. Des traits secs, un regard d’épervier qui vrille tout alentour, Pierre Bergounioux est inséparable de cette image de lui qu’il nous donne. Celle d’un homme venu de loin, de la terre, de cette France profonde dont il faut s’arracher pour devenir quelqu’un. Là où la culture, le savoir, la parole ne sont pas donnés d’avance, mais à conquérir.
   Monté à Paris, devenu écrivain, il est aujourd’hui encore à cinquante-sept ans prof de lettres modernes en banlieue parisienne. Là où l’école n’est pas le creuset de l’élite, mais le miroir des inégalités, sinon l’instrument, non reconnu officiellement comme tel, du maintien de l’ordre.
   Son œuvre exigeante, faite de romans et de récits très ciselés, est dominée par un questionnement incessant de l’enfance et des origines sur le haut plateau granitique du Limousin. Une terre âpre, au cœur d’un des berceaux de l’humanité. Là où se sont façonnés les gestes immémoriaux dictés par le sol et le sang. Avant que, comme l’auteur aime à le dire, le souffle du temps ne touche ces lieux et n’emporte hommes et femmes dans la grande roue de l’Histoire.
   Pierre Bergounioux nous revient aujourd’hui avec un fort volume qui tranche par rapport à ses livres d’ordinaire concis et resserrés. Il s’agit de la première partie de son journal intime couvrant la période 1980-1990. Près de mille pages de notes souvent quotidiennes, carnets de bord à l’échelle des passions d’un homme tentant le pari un peu fou de les détailler par le menu. Comme d’habitude le lecteur fait son propre chemin dans ce labyrinthe de notes et cette chronique des travaux et des jours d’un intellectuel oscillant sans cesse entre Paris et la terre d’origine.
   Affres du métier d’enseignant, rêves, lectures, maladies, instantanés de vacances, éducation des enfants, Bergounioux pétrit son autoportrait dans la pâte et l’épaisseur du temps. Fascine chez lui l’obstination à tenir le fil de son destin. Celui d’un homme hanté par le désir de s’approprier le monde. Et de la manière la plus physique. Car si l’auteur est un assoiffé de connaissance, grand dévorateur de dictionnaires, traités en tous genres et livres d’explorations, il lui faut le contact direct avec la nature.
   Chaque répit scolaire lui est l’occasion d’un retour dans la province natale et d’expéditions dans les forêts, les rocailles et le long des rivières du haut plateau. Grand amateur de minéralogie et d’entomologie, Bergounioux n’en finit plus d’amasser des pierres, de traquer insectes et papillons. Digne émule d’Ernst Jünger ou de Nabokov, il fait provision d’une foule de coléoptères dûment épinglés, classés et étiquetés. Une véritable frénésie de collectionneur qui trouve son prolongement dans une fréquentation assidue des libraires anciens et spécialisés.
   Cette passion, Bergounioux la voit comme un exutoire à ses angoisses et aux impulsions noires qui l’habitent. Amour fou de la nature, apprentissage du rôle de père, rapport aux parents et aux disparus, le livre dessine au fil des jours le portrait d’un homme inquiet. Qui se cherche dans l’étude, les livres et une relation charnelle à la terre, aux éléments. Sans cesse observés, décrits dans une langue souple, un style à la fois haletant et somptueux. En filigrane émerge la figure de Cathy, la compagne et mère des deux garçons qui traverse ces pages presque furtivement, déposant ses pas dans la neige des jours communs.
   Sans doute qu’à l’origine Bergounioux réservait ces carnets aux placards de la vie ordinaire. Ceux qu’on rouvre une fois que le temps a jauni les traces du passé et terni l’éclat des ardeurs perdues. Et pourtant à secouer la poussière des grimoires intimes, que de découvertes attendent le lecteur patient ! Sous le fatras d’une vie brille soudain l’or du temps. Et tout le sens d’un parcours reprend forme.
   Sans les mots il ne serait que balbutiements, ombres fugitives, empreintes sur le sable, léchées par la mer. Tandis qu’ici, transcendés par la magie de l’écriture, les élans d’un homme, passager éphémère sur la ligne des siècles, prend sens et cohérence. Jusqu’à cet ultime cadeau, la rencontre d’un regard complice. Car sinon la main de l’oubli aurait tout effacé et « ce pâle témoignage est encore préférable à l’abîme qui nous talonne ».



   Libération
, jeudi 16 mars 2006
   Bergounioux collection privée
   par Jean-Baptiste Harang

   Pierre Bergounioux publie les dix premières années de son journal (1980-1990)

   « Ma 16. 12. 1980. Levé avec une heure de retard. Paul, qui pousse une dent, nous a tenus éveillés longtemps cette nuit. Commandé L’Histoire universelle des explorations. Ce cahier parce que je sens que s’effacent, à peine posées, les touches légères qui confèrent aux heures de notre vie leur saveur, leur couleur. Il ne subsiste plus, avec l’éloignement, que des blocs de quatre ou cinq années teintés grossièrement dans la masse. J’aimerais bien avoir conservé quelques lignes du temps d’avant – d’avant la conscience du monde et de soi, de la fièvre et de l’urgence, de la certitude de mourir. Mais c’est parce qu’elles m’étaient épargnées que je n’ai pas éprouvé le besoin de rien noter. » Voilà la première des peut-être trois mille dates de dix années du journal de Pierre Bergounioux, celle qui en dit le pourquoi : conserver quelques lignes du temps d’avant, ou plutôt la gageure de tenter de conserver en quelques lignes le temps d’avant, et déjà trahir par une tournure frottée d’occitan (ce n’est pas la dent qui pousse, mais le petit Paul, au monde depuis peu de mois, qui pousse sa dent) le malaise qu’on a de vivre dans un pays qui n’est pas le sien.
   Ce mardi 16 décembre 1980, Bergounioux n’a encore rien publié, il ne nous est rien, et la modestie de son propos ne l’adresse qu’à lui seul, même si, dès ces premières lignes, il touche à notre lot commun, mourir. En quoi cela nous regarde-t-il ? Quinze jours plus tard, pour clore cette année de peu de phrases, le mercredi 31 décembre, il écrit : « Une trentaine de pages à ce cahier. Que restera-t-il dans dix ans, dans vingt ans, si je suis encore là, de ces heures dont j’essaie de fixer la teneur ? Déjà ne subsiste plus pour certaines, que la mention que j’en ai faite. Quinze jours et la main de l’oubli a passé. Mais ce pâle témoignage est encore préférable à l’abîme qui nous talonne. » Et voilà, nous y sommes, dix ou vingt ans plus tard, et ce Bergounioux qu’on ne connaissait pas au moment où il écrivait ces lignes nous est devenu précieux. Nous avons lu, et tenté du mieux qu’on a pu de faire lire, les quarante-quatre titres qui figurent à son catalogue depuis Catherine (Gallimard, 1984). Nous lui avons reconnu de dire, d’avoir dit, ce que nous savons et ne savions pas dire, et que nous pouvons piquer là au hasard de la page 76, comme à cent autres pages : « Rien ne vaut la peine. Nous n’aurons pas été. » Nous l’avons béni de dire d’où nous venons, nous le savions mais ne savions pas qu’il fallait tant le savoir, inventorier le havresac qui nous entrave et le peu de force qu’on aura pour le transmettre en meilleur ordre aux suivants. Et pour certains d’entre nous, la reconnaissance imméritée d’être un exact contemporain, et un voisin de ces marches du pays qui en bordurent le gouffre central.
   Pierre Bergounioux est né à Brive en 1949, le 25 ou le 29 mai, si on se souvient bien. Le 25. On l’a rencontré, pour la première fois en 1992, pour saluer L’Orphelin, son huitième livre. Il est venu à la gare du RER quérir son visiteur, comme il le fait toujours, comme il le fait cent fois dans son journal, avec le break Renault 21 Nevada blanc commandé page 938 de ce Carnet de notes, le vendredi 2 novembre 1990, à deux doigts de n’y pas paraître quand la vieille R18 avait accompagné tout le livre, depuis la page 37, le mardi 24 mars où, en fin d’après midi, les Bergounioux en prirent livraison. L’Orphelin commençait ainsi : « Il était cinq heures lorsque le téléphone a sonné. Je me suis souvent levé à cette heure où la nuit règne encore, mais, ce matin-là, je dormais et c’est en rêve que j’ai su que mon père était mort. J’attendais ce moment depuis le moment où j’ai appris que nous mourrons tous, et qu’il nous faut attendre. » Il ajoute, deux pages plus loin : « Cela s’est passé dans le Val de Loire en 1962, mais les conditions pour que cela se produise étaient réunies depuis un million d’années qu’un singe se prit pour n’importe quoi alors qu’il était une espèce de singe et que c’est justement pour ça qu’il devint un homme. » Le mardi 14 août 1990, dans son journal, Pierre Bergounioux, qui n’a donc pas encore écrit ce livre, note : « Tiré du sommeil par la sonnerie du téléphone. Il est cinq heures trente-cinq du matin. J’ai compris. C’est Mam. Papa est mort. Je l’avais rêvé, au début du mois de juillet 1962. Et c’est maintenant. »
   Voilà pourquoi son journal nous regarde. Sa vie est le terreau de ce qu’il nous a mis sous le nez pendant vingt ans. Il dit qu’il l’écrit, ce journal (ce book day, comme il dit, dans l’un des rares anglicismes du livre), qu’il l’écrit pour retenir ce qui meurt et ajoute en confidence au Monde qu’il le publie pour s’en débarrasser. Mais ce qui meurt, c’est nous, et on ne se retient pas, quant à se débarrasser de ces traces de griffes qu’on a laissées sur la falaise en tombant dans le précipice, ne trouvant rien où s’agripper quand la vague noire nous aspire, il faudrait beau voir : ce sont nos pas dans la neige, pour l’éternité vaine d’une courte saison. Lors de cette première rencontre, en 1992, Pierre Bergounioux nous avait servi dans l’élan de sa voix unique, à la fois sourde et claire, capable de dérouler comme des couleuvres souples des phrases qu’on devine emmêlées dans sa gorge nouée, fragile, opérée, des phrases écrites, comme lues sur l’improbable tableau noir de son âme, improvisées pourtant, irréductibles à de plus simples, compliquées et limpides, Bergounioux, donc, nous avait servi une tentative d’autobiographie scandée par un module de dix-sept ans.
   De la naissance à l’adolescence, premier chapitre, il aurait consacré son temps à vivre, tout bonnement, comme vous et moi, et cela n’étonne que parce qu’il est persuadé d’avoir cessé ensuite. Et encore, c’est pour simplifier qu’il admet provisoirement que sa vie commence en naissant, ses livres nous apprennent que le matin des origines est loin derrière, incertain, partagé entre les deux lignées brisées de ses ascendances, qu’on aimerait bien remonter jusqu’à quelque singe effaré qui n’en savait guère moins que nous, mais passons. Dix-sept années sans quitter Brive, sans s’éloigner des bris de coquille de l’oeuf qui l’a pondu, de croire le monde à portée de main, de ces trop grands bras tendus vers la canne à pêche, le panier de basket ou le clavier du piano, et, plus encore et déjà, les rayons de la bibliothèque municipale. De dix-sept à trente-quatre ans, deuxième chapitre, Bergounioux aurait cessé d’être au monde, n’étant plus qu’un œil qui lit, qui cherche dans les livres les questions qu’il sait et les réponses qui ne conviennent pas toujours, un œil, et deux bras ballants pour transporter les valises de livres dans les trains et les gares, à Limoges où l’on attrape au vol le bachot, à Bordeaux où l’on apprend à mériter Normale supérieure, à Saint-Cloud où d’y être entré on gagne une agrégation, dans la vallée de Chevreuse où enseigner petitement et passionnément (au début) à des enfants qui ne vous ont pas choisi mais que vous avez choisis, vous, en un modeste collège malgré les peaux d’âne qui vous collent, pour le temps qu’ils vous laissent à lire. À trente-quatre ans, en 1983, commence le troisième chapitre de sa vie, qui aurait dû se clore en l’an 2000, un compte rond pour avoir trois fois dix-sept ans, et qui heureusement n’en finit pas : le temps d’écrire. Bergounioux n’a certes pas cessé de lire à trente-quatre ans, au contraire, il reste immergé dans les livres, mais il doute, il dit : « Ce que les livres disent n’est pas ce que les choses sont », et, pour aggraver les étagères des bibliothèques, publie ses propres livres.
   Et voici que plus de vingt ans après, il nous livre la première partie de son journal où joue cette charnière qui le fait passer de la vie de lecteur à celle d’écrivain, quoique, on s’en doute, il n’use jamais de ce mot pour se dire. Mais cette mutation n’est pas une rupture, elle est presque imperceptible dans le livre quand la première, celle des dix-sept ans, est ressassée tant qu’il peut, dès les premiers jours, samedi 20 décembre 1980 : « S’il n’y a ni repos, ni cesse à escompter du désir de savoir, c’est qu’il n’y a point de terme à la connaissance. Je continue à lire avec la même avidité, la même tremblante fureur. Je serai, au moment de mourir, dans l’état où je suis entré, par une sorte de seconde naissance, à dix-sept ans. » Et, un an plus tard (14/12/81) : « Je bous d’impatience, tremble à me contenir, tourmenté de l’envie âpre, comme maladive, d’étudier. L’âge n’a aucunement affaibli cette fureur qui m’a pris à Limoges, à dix-sept ans, et ne m’a plus laissé de repos ». Pierre Bergounioux n’écrit toujours pas qu’il se met à sa « table de travail » en vue de publication, mais laisse poindre parfois la lassitude dans sa passion de lire, 18 avril 1982, un dimanche : « Le soir, lorsque tout dort, j’essaie de sonder l’état où je suis. Le lancinant besoin d’étudier, d’apprendre qui m’a pris à dix-sept ans, semble me quitter. Je me sens gagner d’une indifférence morne, qui m’effraie. » Il court après le temps perdu, sans dire ce qu’il en ferait, se désespère, page 123 : « Ce qu’à force de hâte, je parviens à épargner du temps est si réduit que je n’en peux rien faire. Quel fond ai-je touché, après quel lent naufrage, que les heures, les jours s’enfuient sans que j’en tire rien, que je perde jusqu’à la force de souffrir, de m’insurger contre ce gaspillage. Je me demande, avec épouvante, si je n’ai pas insensiblement glissé au néant, perdu ma vie. Et alors à quoi bon durer ? » À cet instant, Bergounioux n’a toujours pas signalé dans son journal qu’il peut écrire pour publier.
   Le premier signe est page 134, et encore, lorsqu’il le fiche là, il ne sait probablement pas que ces six lignes du mardi 13 juillet 1982 sont les starting-blocks de son œuvre littéraire : « Le soleil est revenu avec la chaleur. Capture d’une Aromie musquée, la troisième, sur les ombellifères. En début d’après-midi, départ pour Les Bordes. À sept heures à la pêche. En attendant que le soleil disparaisse, je trace quelques mots, comme ça, sur des factures de vidange, au Bic, appuyé sur le volant. » Près de vingt ans plus tard, dans Un peu de bleu dans le paysage (Verdier, 2001), ou plutôt dans Le Premier Mot (Gallimard, 2001), on n’a pas les livres sous la main, Pierre Bergounioux, en transformant la R18 en DS, petit tribut payé au romanesque, ira rechercher dans cette posture ancienne, son, justement, premier mot. Le surlendemain, il note : « Je continue à écrire, l’œil rond et le souffle court. » Le tabou levé, le journal va bientôt témoigner assidûment de l’autre écriture, celle qui n’est pas le journal et qui nous sera délivrée d’année en année, bien avant cet aujourd’hui où la genèse sans forfanterie nous en est révélée : « Je rumine un projet de récit », dès le 17 janvier 1983, et le lendemain, mardi, « je rentre et couvre, impromptu, deux pages et demie », et le surlendemain, déjà, des remords, « une heure de cours, puis courses avant de regagner la maison où je remplis une page supplémentaire. Oui, mais je persiste à considérer cette occupation comme une tâche vaine, un gaspillage de temps. Seuls, lire, peiner, tenter de comprendre trouvent grâce à mes yeux », et deux semaines plus tard : « J’écris, en matinée, avec le sentiment que ce n’est pas sérieux, que je ferais mieux de fréquenter les livres d’autrui, les difficiles. » Au milieu de mars, le récit est relu (il le trouve confus et plat), tapé, et expédié chez Gallimard, tout naturellement, et le lundi 20 juin 1983 : « Au courrier, une lettre de Gallimard. Les Mésaventures de Gustave Flaubert ont été retenues pour la publication. Je reste un instant incrédule puis me rends au collège pour dispenser leur pitance aux élèves, remplir quelques bulletins et siéger au dernier conseil de classe de l’année. » On n’en saura pas plus, sinon qu’à juste titre Pascal Quignard décida qu’appeler ce roman Catherine valait mieux.
   À partir de cette date, bon an mal an, Bergounioux confiera un récit à Gallimard et à son journal la difficulté de l’écrire, de trouver le temps de l’écrire. On s’est laissé embarquer à rendre compte de ce chemin à la lumière du peu que l’on savait déjà, nos lectures, la connivence qu’on a à croiser ça et là des noms, des postures qui sont devenues des livres (Miette pages 172 et 222, La Maison rose page 522). Mais ce Carnet de notes, non seulement ne se réduit pas à montrer les racines de l’œuvre, mais, au contraire, les fouille non pas pour les fruits qu’elles donneront, mais pour ce qu’elles sont : une vie de tous les jours, et la fébrilité de la vivre à la fois fourbu et plein d’énergie, de courir après rien en attendant que nos enfants soient grands et mourir, en espérant ne pas mourir avant, que le néant ne souffle pas la « petite flamme », que « l’eau noire » ne se referme pas trop tôt. Dix ans de soi, à être près de la femme qu’on aime (« Qu’elle veuille bien souffrir un type de ma sorte dans son voisinage est la preuve que l’affaire nous dépasse, elle et moi, que nous avons exécuté un décret promulgué par des forces occultes », 21 juillet 1984), Cathy, des enfants qu’elle vous a donnés, le souci qu’on s’en fait et les corvées qu’ils donnent. Dix années qui charrient leurs morts, ces morts qui sonnent la nôtre, oncles, tantes et père, et cet autre soi que fut Norbert, tué par une chute et deux ans de coma. Dix ans d’enseignement gâché par le temps qu’il nous prend. Dix ans à courir les librairies d’anciens, à lire par kilos entiers, des titres extravagants, des auteurs inconnus, mécanique, philosophie, sciences, son frère Gaby tirant l’autre anse du sac. Admirer Beckett, Faulkner, Kafka, Flaubert. Dix ans de plus à supporter ce bréchet dolent qu’il avait fallu égorger quelques années plus tôt. Dix ans à militer vainement dans un parti ouvrier et un syndicat solidaire, avec un sens du devoir mâtiné de lassitude. Deux maisons, deux voitures. Deux élections présidentielles (« Mitterrand a été réélu hier et ça ne changera rien à rien », lundi 9 mai 1988). Et le bonheur voyeur de lire ce qui s’écrit en temps réel.
   Dix années éclairées par les semaines volées à la vallée de Chevreuse et passées en vacances en Corrèze, à Brive ou aux Bordes. Ces passions assouvies dans l’urgence pour l’entomologie, pour la pêche à la mouche, la sculpture et la soudure à l’arc, tout ce qui fait de ce corps, chiffonné de lecture, un vivant : « Et comme je travaille de mes mains, et que je suis ici, mes vieux compagnons, le noir souci, la contrariété, le désespoir chronique m’ont oublié », page 386. Mais il faut bientôt rentrer, et le livre se termine (en attendant la suite) le 31 décembre 1990 par ces mots : « J’ai passé plus de temps ailleurs qu’en Corrèze et mes petits compatriotes me sont devenus, à la fin, des étrangers. »
   On sort de ces mille pages essoré, hébété, incrédule au malheur de celui qui nous y a portés, il dit le 25 juin 1990 : « Cela fait des années que je suis continuellement malheureux » (page 896). Mais nous savons qu’à la page 10, se souvenant de 1973, Pierre Bergounioux écrivit : « Nous étions pleinement heureux alors, Jean venait de naître. Les parents vivaient », et qu’il récidive page 467 : « Le bonheur existe. J’en suis rempli à ras bord. » On ne se plaint pas, et, comme il le fait lui-même page 874, « Je remets son capuchon au stylo et m’en vais chercher l’oubli dans le sommeil. »



   Livres Hebdo, vendredi 10 mars 2006
   Au jour le jour
   par Alexandre Fillon

   Pierre Bergounioux publie ses carnets de notes en un volume imprimé sur papier bible par Verdier. Un passionnant journal tenu entre 1980 et 1990.

   Pierre Bergounioux n’y va pas par quatre chemins. Le voici qui vous pose tranquillement sur la table un fort volume de neuf cent cinquante et une pages (neuf cent quatre-vingt-douze si l’on en croit le prière d’insérer fourni par l’éditeur, brochure reproduisant un texte de François Bon sur le bonhomme, « Le taiseux »), rien que ça, imprimé par Verdier sur un papier bible. Cela coûte trente-cinq euros, mais cela les vaut largement. L’auteur de B-17 G (Flohic, 2001), qu’Argol réimprime parallèlement sous couverture noire, dévoile ici un Carnet de notes 1980-1990. Au dos du livre figure la mention « Journal ». En bas de la quatrième de couverture, on apprend ainsi que « ces notes, prises au jour le jour depuis vingt-cinq ans, accusent, avec les progrès de l’âge, l’érosion du bonheur qui avait été donné, pour commencer ».
   Il faut s’y plonger, s’y immerger, s’y abreuver. Ces notes démarrent le mardi 16 décembre 1980. « Ce cahier parce que je sens que s’effacent, à peine posées, les touches légères qui confèrent aux heures de notre vie leur saveur, leur couleur. Il n’existe plus, avec l’éloignement, que des blocs de quatre ou cinq années teintés grossièrement dans la masse. J’aimerais bien avoir conservé quelques lignes du temps d’avant – d’avant la conscience du monde et de soi, de la fièvre et de l’urgence, de la certitude de mourir. Mais c’est parce qu’elles m’étaient épargnées que je n’ai pas éprouvé le besoin de rien noter. »
   Conscient de l’écoulement du temps, cet homme qui a travaillé « sans relâche ni cesse » ne s’arrête jamais. De lire (passant Faulkner au crible), de peindre, de souder, d’écosser les haricots, de regarder les insectes – cicindèles et cérambycidés sont de ses amis. Diffusant son savoir à des élèves de quatrième peu réceptifs, il s’occupe de ses enfants Jean et Paul (qu’il faut à tour de rôle conduire chez le médecin), soucieux de ne pas se couper de la réalité extérieure tout en employant chaque instant « à étudier, à gagner un surcroît de discernement, de nouvelles clartés ».
   En février 1983, le futur écrivain se lance dans la rédaction d’un récit, momentanément baptisé Les Mésaventures de Gustave Flaubert, conscient des phrases trop longues. « C’est un de mes vices. Je me crois tenu, par mimétisme, d’envelopper une chose dans une seule et unique coulée syntaxique alors que, justement, le registre symbolique est autonome, relativement. » En juin de la même année, Gallimard lui adresse un courrier pour lui faire savoir que le texte a été retenu « pour la publication ». Affable et courtois, Pascal Quignard lui suggérera de trouver un nouveau titre.
   Le 15 novembre 1983, un « porteur spécial » convoie jusqu’à Gif les épreuves de Catherine. Un styliste est né. Quelqu’un capable d’écrire : « Maintenant je sais ce que sont les miracles de l’enfance, le temps perdu, les séjours tardifs, hâtés, harassants dans lesquels on entre, la maladie, l’éventualité chronique de la mort avec lesquels on lutte de vitesse, la tentation de lâcher la plume, de quitter le papier tant l’on est inégal à la tâche, dépassé par l’objet. » Et c’est ainsi que Bergounioux est grand.



   Le Monde, vendredi 3 mars 2006
   « J’ai parié sur la raison »
   Propos recueillis par Patrick Kéchichian

   L’auteur de La Mue et de La Mort de Brune publie son Journal de la décennie 1980-1990. À cette occasion, nous l’avons interrogé sur ce qu’il considère comme la « mission » de la littérature, sœur cadette de l’histoire.

   De Pierre Bergounioux, il faudrait pouvoir retranscrire non seulement la parole, mais aussi les accents, la respiration, la dramatisation, les arrêts et accélérations. Une passion visible, « dévorante » dit-il, l’anime, qui n’est pas seulement celle des mots et de la littérature, mais de la réalité humaine dans toute sa hauteur, longueur, largeur et profondeur, dans toute son histoire. Une réalité dont la littérature a « mission » de témoigner. L’imposant Journal qu’il publie aujourd’hui et qui couvre la décennie 1980-1990 n’est pas un exercice narcissique, bien au contraire.

   Pouvez-vous expliquer cette double démarche qui consiste, d’une part, à tenir un Journal, d’autre part à le publier ? Vous parlez, en août 1986, d’un « temps irréparable qui s’enfuit »… Est-ce cela tenir un Journal : réparer le temps ?
   J’ai découvert vers 30 ans que l’oubli marchait sur nos talons, qu’il emportait tout. C’est pourquoi j’ai éprouvé le réel besoin de m’en retourner vers le passé parce qu’il y avait des instants heureux dont les blandices n’étaient pas épuisées, et puis aussi des événements, pas seulement malheureux, mais qui étaient énigmatiques lorsque je les ai vécus : celui que je suis devenu dans l’intervalle peut, après coup, s’efforcer d’éclairer et de libérer cette partie de lui-même prisonnière des instants révolus. Il me semble que me suivent toutes sortes d’êtres de moi-même ; ils sont inconsolés parce que le sens de ce qui leur est arrivé leur a échappé. Imperceptiblement, ils me tirent par la manche pour que je leur prodigue par-dessus l’abîme du temps les lumières, qu’ils n’étaient pas susceptibles de recevoir parce qu’ils n’avaient pas vécu suffisamment. En cela, oui, un Journal sert à réparer le temps. Celui qu’on est aujourd’hui confie à celui qu’on deviendra demain le soin de dissiper ce qu’il y a de ténèbres, d’incompréhension, donc de douleur, dans le temps présent.
   Quant à donner ça à la presse, parlons brutalement, c’est une façon de s’en débarrasser. Le fait d’écrire est une objectivation : on transfère hors de soi, on projette sur une surface neutre, sur le papier, ce qui tournoyait, tourbillonnait dans notre vie intérieure. La publication constituerait donc un deuxième stade, et définitif, de libération. On se débarrasse enfin de cette traîne encombrante de regrets, de remords qui nous accompagne et qui pourrait, si l’on n’y prenait garde, s’appesantir au point d’entraver notre marche.

   Ce Journal montre un homme à la tâche, aussi bien dans sa vie ordinaire, familiale et professionnelle, que dans son travail d’écrivain. Cet homme est souvent mécontent de lui, sévère…
   Je suis homme, je suis époux et père de famille, je suis professeur, j’ai milité dans les rangs d’une organisation ouvrière, je suis dévoré, j’ai été dévoré de passion comme d’une vermine. Il m’a semblé parfois qu’il me faudrait neuf vies, et non pas une seule, pour venir à bout de la tâche de vivre, pour concilier tout cela, mettre un peu d’ordre dans le cours heurté, difficile, douloureux des jours. Mécontent, parce que j’imagine mal qu’on puisse être homme et content de soi. L’essentiel des rapports que je soutiens avec celui qui porte mon nom est marqué au coin du déplaisir et, plus souvent qu’à mon tour, de la haine de soi. Tenir registre de ses actes aide peut-être à se corriger, à agir moins mal, à y voir plus clair. C’est l’un des enseignements, l’une des utilités qui peut s’attacher à cette prose des jours à laquelle j’ai commencé de sacrifier lorsque je suis sorti, il me semble, de l’adolescence, à 30 ans, et que je suis entré dans l’âge adulte. L’adulte étant celui qui s’avance vers les choses dernières. Jusque-là, j’étais au cœur d’un tourbillon dont le détail m’échappait. Et puis, subitement, cette rotation un peu folle s’est apaisée et j’ai commencé de reconnaître un certain nombre de figures sur les parois du décor. Et c’est à ce moment-là que l’idée m’est venue de prendre la plume pour enregistrer, pour noter ce qui, jusqu’alors, malgré mes efforts, m’avait échappé.

   Dans l’introduction à votre Bréviaire de littérature, vous parlez de la « position spéciale » des écrivains, « séparés des lieux bruyants, dangereux, où on affronte les choses… » Que vouliez-vous dire ?
   Oui, les gens qui écrivent doivent, qu’ils le veuillent ou non, se retrancher de la communauté agissante, combattante, à laquelle, simultanément, ils appartiennent. Aussi loin qu’on remonte, c’est triste à dire, les écrivains sont des infirmes, des êtres vulnérables, parce qu’hypersensibles ; ils s’adonnent à toutes sortes de drogues, sont des alcooliques comme Faulkner, des épileptiques comme Dostoïevski, des manchots comme Cervantès, des aveugles comme Borges ou Homère. Ce sont des gens qui ne sont pas tout à fait aptes à la vie telle que la pratique une communauté dans sa totalité, avec le travail des champs, celui de l’usine, la vie publique, l’action politique, la guerre… Les écrivains appartiennent généralement aux franges sociales, sanitaires, du groupe. Et c’est justement parce qu’ils ne sont pas requis par les tâches vitales qu’ils ont tout loisir de penser.
   Par tempérament, par l’éducation que j’ai reçue, par la nature du métier de professeur que j’exerce et qui me laisse un peu de loisir, je me tiens à l’écart. Par ce fait même, je vois des choses qui échappent à ceux qui les font, et je les consigne. Il semble que j’aurai été tiraillé ma vie durant entre deux postulations contradictoires : méditer, essayer de comprendre quelque chose à ce qui se passe, à ce qui m’arrive, me touche en plein, me déchire parfois, et puis de l’autre répondre à l’appel de ce que Hugo nomme « le monde rieur ».

   La littérature, à vos yeux, entretient un rapport étroit avec l’histoire. Vous considérez que l’écrivain s’occupe des « détails » que l’historien, forcément, néglige...
   Je dirai que c’est un seul et même discours qui s’est diffracté. L’histoire, qui avance par longues enjambées, ne peut pas descendre à ce détail exquis, irremplaçable, chatoyant, infiniment précieux dont se nourrit la littérature... L’orgueilleuse philosophie tient ses regards hautains braqués vers le ciel lointain des idées. L’historien, surtout depuis Braudel et son histoire longue, est celui qui brasse des destinées par milliers, par millions, la durée par siècles… des vastes périodes qui échappent à la conscience que nous en avons. Il faut fatiguer des montagnes d’archives avant de se faire une idée des processus énormes au regard de quoi notre vie n’est rien.
   Et je pense que la littérature est ce discours d’une extrême précision qui s’efforce, avec la sensibilité d’un sismographe, d’enregistrer le cours de ce qui aura été notre vie. Mais à mes yeux elle ne vaut pas une heure de peine si elle ne se rappelle pas qu’elle est en quelque sorte la sœur cadette de l’histoire. Nous sommes de part en part des créatures historiques, et le moindre mouvement dont tressaillent nos cœurs, la moindre pensée qui traverse nos cervelles renvoient en dernier recours à l’histoire universelle. Je suis homme non pas seulement au sens abstrait mais en tant que chacun de mes gestes, chacune de mes pensées, chacun des mots que je profère est comptable non pas seulement de l’histoire de ce pays ni même de l’Europe occidentale, mais de tout ce que l’humanité accomplit depuis qu’il y a des hommes. Et c’est en cela, il me semble, que ce journal n’a rien d’intime, au mauvais sens du terme, parce qu’il ne fait jamais qu’accuser, dans son registre propre, cette humanité qui m’est échue et dans laquelle je m’applique à distinguer du mieux que je peux ce que je peux avouer et faire mien et ce dont je dois me défendre parce que je le tiens pour inhumain.

   Quelles sont ces « clartés » dont vous parlez que la littérature est apte à jeter sur notre destinée ?
   Je pense que la littérature est quelque chose comme une science exacte. Si on ne se paie pas de mots, si on évite de composer l’un des divers rôles qui s’offrent à l’écrivain et que l’on s’applique simplement à saisir, à ressaisir, à percer l’éternelle énigme du présent, le mystère toujours renaissant de la réalité, alors oui, la littérature pourrait bien être cet effort vers la justesse, l’exactitude... allons-y : l’authenticité, la probité... Les clartés sont celles de la civilisation des Lumières dont je me sens très profondément comptable. D’abord et avant tout comme professeur. Je me sens le légataire de quelque chose qui fut probablement unique dans toute l’histoire de l’espèce : la décision ferme, héroïque, d’examiner toutes les choses à la lumière de la raison, ce « jugement calme » dont parle Hume. J’ai parié sur la raison. Me conduire de façon raisonnable. Introduire, importer ces lumières dont j’ai hérité dans tous les actes de ma vie, professionnelle mais aussi privée.

   Croyez-vous que la littérature puisse revendiquer une mission positive, et par exemple s’interdire de désespérer les hommes ? Voyez-vous des symptômes de ce désespoir dans la littérature la plus actuelle ?
   La littérature a assurément une mission, contrairement à tout ce qui a été dit sur son inutilité, sa gratuité. Je serai homme à lui assigner encore, toujours et à jamais la première place. Je vais sûrement blesser des susceptibilités et surprendre des esprits de ce temps, mais je tiens que le principe directeur de toute pédagogie, de tout enseignement authentiquement humain, c’est l’enseignement des langues et des lettres. Quiconque n’a pas été non seulement frotté, mais nourri aux lettres et à la connaissance appuyée, approchée des langues est à quelque degré infirme. Il me semble que c’est cette matière-là plus qu’aucune autre qui est en mesure de permettre aux vivants de se connaître et d’en tirer toutes les conséquences dans la totalité des domaines où se passe leur vie.
   Oui, il y a un certain nombre d’œuvres qui accusent cette absence de mobile sérieux de vivre et de persévérer... J’ai souvent entre les mains des livres romanesques ou poétiques qui me semblent être comme ensevelis dans une nuit profonde. Mais comme il s’agit d’œuvres littéraires, et non de la chose même dont ces œuvres parlent, le désespoir devient un facteur d’espoir en ce que, justement, il établit, en conscience, la prédominance du désespoir. Or toute conscience est arrachement. Le simple fait de prendre conscience d’une chose revient à se soustraire à son emprise ou à ses griffes. Nommer le désespoir, c’est déjà l’objectiver et, pour reprendre une image beckettienne, le repousser, de quelques millimètres.



Radio et télévision

« Surpris par la nuit », entretien avec Alain Veinstein, France Culture, lundi 17 avril 2006 à 22h30
« Le Bateau livre », France 5, dimanche 2 avril à 10h, entretien avec Frédéric Ferney
« Tout arrive! », par Arnaud Laporte, France Culture, vendredi 17 mars 2006 à 12h30
« Les Mardis littéraires », par Pascale Casanova, France Culture, mardi 7 mars 2006 à 10h