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Carnet de notes (1980-1990) Journal |


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960 pages
35 €
ISBN : 2-86432-466-0 |
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Nulle désillusion ne se compare à celle que la génération
d’après-guerre a connue. Au printemps des années soixante a succédé
l’hiver, qui dure encore, des années quatre-vingt. Les grandes
espérances ont pâli, la vie perdu la saveur qu’on lui trouvait.
Le changement d’horizon, la fin d’une époque, c’est à l’échelle des
heures, dans le détail de l’expérience personnelle qu’on en prend la
mesure.
Ces notes, prises au jour le jour, depuis vingt-cinq ans, accusent avec
les progrès de l’âge, l’érosion du bonheur qui avait été donné, pour
commencer. |

Je, 3.11.1983
Les congés de Toussaint s’achèvent. Ils me laissent des
remords. J’aurais pu avancer plus. Mais j’ai soudé. Nous avons eu de la
visite. C’est maintenant que je comprends l’œuvre et la vie de Proust.
L’essentiel m’échappait, il y a quinze ans, lorsque je le lisais parce
que j’en avais dix-sept ou dix-huit et qu’à cet âge, on n’a pas duré
assez. Maintenant, je sais ce que sont les miracles de l’enfance, le
temps perdu, les jours tardifs, hâtés, harassants dans lesquels on
entre, la maladie, l’éventualité chronique de la mort avec lesquelles
on lutte de vitesse, la tentation de lâcher la plume, de quitter le
papier tant on est inégal à la tâche, dépassé par l’objet.
Je passe la matinée à préparer les cours, à dépêcher un
fade reliquat de copies. Une anxiété m’a pris à l’idée de recommencer.
Je m’exagère les difficultés, les fatigues du métier dès que j’en suis
éloigné. Jean fait une bronchite et reste à la maison.
Au collège, dans mon casier, deux Carabes, dont Chrysotribax hipanicus,
présents de la principale qui les a trouvés dans son jardin, en Lozère.
J’expédie mes deux heures, fonce jusqu’à la maison pour y prendre Jean,
de là à l’arrêt du bus pour attraper Paul et tous les trois chez le
docteur. Il est plus de six heures lorsque nous rentrons. Je fais faire
son piano à Jean, dessine des « voitures de police » pour Paul. Je suis
si fatigué, après ça, que je ne trouve pas le courage de reprendre la
plume.
La vigne vierge a viré au rouge, d’un coup, et les étourneaux viennent manger ses grains.
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À propos de l’étude par Jean-Paul Goux, in statu nascendi, parue dans Le nouveau recueil, sur Carnet de notes par Ronald Klapka sur le site remue.net, octobre 2006 Études, novembre 2006 par Véronique Petetin Le silence de la Corrèze, la profondeur de la brume ou des ruisseaux, mais aussi le gris du RER, le labeur de l’enseignement et des conseils de classe : le Carnet de notes de Pierre Bergounioux, plus exactement son journal sur une décennie, force la patience du lecteur, vertu si rare dans la littérature actuelle. Penser et classer le monde : il y a l’ombre amicale de Georges Perec dans cette tâche de chaque instant. Traverser l’épaisseur du temps et de l’oubli, écrire dans l’urgence du corps qui défaille ; Proust aussi est là. Nommer la « vie peineuse » en notant chaque détail, infime, exquis, du quotidien rappelle Le Poids du monde, de Peter Handke. Le rythme de l’écriture et de la lecture est très lent, bienheureuses fatigue et lassitude, mais il est rythme de la nature, de ce qui pousse, se développe et meurt : « Harassante tâche de percer la confusion qui nous environne, d’extorquer leur nom aux choses, aux instants. » La rédaction de ce journal, débutée en 1980, précède l’entrée dans l’écriture littéraire, en 1983. La naissance de l’écrivain se produit dans la suite des jours, sans révélation ni circonstance particulière, parmi d’autres naissances : des enfants bien-aimés, des sculptures, des collections de l’entomologiste. P. Bergounioux nous rend témoins de la vie d’un homme et de l’œuvre qu’il doit accomplir : nourrir et élever les petits, donner leur pitance aux élèves, sculpter, souder, organiser l’espace domestique, soigner et assister les proches, et parfois les accompagner vers leur mort. L’écriture console et répare : elle donne du sens à ce qui est arrivé. Elle témoigne du métier de vivre et d’aimer. Mais il semble que, par‑dessus tout, elle seule puisse apaiser : « La paix surhumaine du soir », est‑il écrit. On serait tenté d’ajouter, à la lecture de ce texte magnifique : la paix surhumaine de l’écriture, qui repousse le désespoir par la seule justesse des mots. Indications, la revue des romans, n°3, mai juin 2006 Dans le flux mêlé des jours,… par Eddy Vannerom Tenir un journal. Enregistrer, afin qu’il en subsiste une trace, le cours ordinaire des choses et le clair obscur de notre existence. Tenter d’en comprendre le sens et même quelquefois, de fixer sur la blancheur neutre d’une page ce que le versant nocturne de notre vie nous donne à voir, avant que le souvenir de nos rêves ne nous file entre les doigts. Nombreux sont ceux qui dans le passé s’y sont essayés. Et aujourd’hui encore, d’autres s’engagent dans cette entreprise qui, toujours, s’inscrit dans la course irrésistible du temps, en détermine les étapes et semble vouloir conjurer la mort. En 2003 déjà, la revue Théodore Balmoral avait publié, sous le titre « Jours de juillet », quelques pages du journal de Pierre Bergounioux. Elle nous en révélait ainsi la tenue, la teneur et l’importance. Importance confirmée aujourd’hui par la parution aux éditions Verdier de l’impressionnant Carnet de notes qui couvre sur près de 950 pages, les années 1980 à 1990 qui ont vu naître l’œuvre que l’on sait. À l’inverse des « mémoires » qui déploient force d’imagination et parcourent les chemins qui mènent de l’oubli aux retrouvailles, le « journal » tente de saisir, de rapporter succinctement ou de détailler avec exactitude, l’évènement présent même si les heures qui séparent la réalité de la relation écrite qu’on en fait, établissent déjà une distance, un écart entre la chose qui fut et nous qui sommes encore à y songer. Mais c’est d’une manière bien différente, par un versant plus proche de l’immédiateté que ne le ferait tout autre travail littéraire que la rédaction d’un journal tente d’opérer sur la mémoire et donc sur la conscience « La mémoire défaille ou affabule. Il faut saisir, dans le flux mêlé des jours, les instants fugaces qui furent événements, asseoir sur un soi plus ferme la conscience de soi, rendre sens et forme à la vie. » ( Carnet de notes, 9.5.1982). « Ce cahier parce que je sens que s’effacent à peine posées, les touches légères que confèrent aux heures de notre vie leur saveur, leur couleur. Il ne subsiste plus, avec l’éloignement que des blocs de quatre ou cinq années teintées grossièrement dans la masse. J’aimerais bien avoir conservé quelques lignes du temps d’avant – d’avant la conscience du monde et de soi, de la fièvre et de l’urgence, de la certitude de mourir. Mais c’est parce qu’elles m’étaient épargnées que je n’ai pas éprouvé le besoin de rien noter. » (16.12.1980). Aurions-nous, il est vrai, encore tellement à écrire si nous n’étions confrontés à l’impermanence des choses et de nous-mêmes ? Un journal d’écrivain peut être le terreau d’une œuvre. Mais il peut aussi en être le socle. Non pas de cette sorte de socles dont nous ont habitué nos musées d’art ancien et qui ne servent que de support à l’œuvre, mais un socle qui soulève, impulse force et tension à l’œuvre dont il fait dès lors partie intégrante. Et nous ne pourrions trouver de meilleurs exemples que dans la sculpture africaine, art que connaît très bien Pierre Bergounioux alors que lui-même sculpte le bois, soude métaux et ferrailles : « Dans certaines sculptures africaines, la relation sculpture-socle et la transmission subtilement modulée des forces du sol vers le sommet peuvent être tout à fait semblables. » Et il est des journaux qui sont de cette nature, celui, célèbre entre tous, de Franz Kafka, ceux d’Ernst Jünger ou encore celui plus discret de Miguel Torga, qui par leurs qualités, leur contenu ont acquis une place si essentielle dans l’œuvre littéraire qu’on ne saurait les en séparer, les ignorer ou considérer leur rôle comme accessoire. Car bien des récits n’auraient sans doute jamais été écrits s’ils n’avaient bénéficié de ces notes et de ces textes qui accompagnent au jour le jour l’œuvre en cours et suscitent la transmission entre ce que l’écrivain porte hors de lui, en donnant sens et forme concrète à ce qu’il lui semble pouvoir retenir de sa vie et de ce qu’il éprouve du monde qui l’entoure – c’est-à-dire en les objectivant – et de ce qu’il en confiera quelques fois après coup, par un travail autrement mené sur la langue, à la part littéraire, fictive ou non de son œuvre. Travail autrement mené car la matière d’un journal peut quelquefois, par sa concision, n’apparaître que livrée de manière sommaire, brute, élémentaire. On garde encore en mémoire ces indications laconiques qui ne cessent de surprendre et qui figurent dans le journal de Franz Kafka, à la page du 2 août 1914 : « L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. Après-midi piscine ». Mais les journaux d’écrivains que nous pouvons considérer comme des références – et celui de Pierre Bergounioux en fait partie – ont cette double propriété, celle de jouer un rôle de transmission et celle d’être de qualité semblable à l’œuvre qu’ils précèdent, qu’ils accompagnent ou qu’ils assistent. Lorsqu’on écrit comme on vit, sur le fil du temps qui court, il en ressort une tension haute et permanente qui traverse toute l’œuvre. L’espace du journal n’échappe évidemment pas à cette pression exercée par le temps. C’est le récit d’un homme qui mène sa vie à une cadence effrénée, ressentant comme un véritable déchirement l’immobilité qu’exigent l’étude, la lecture et l’écriture d’une part et le désir qu’il éprouve d’autre part de connaître le mouvement vif de la vie, la vraie, la sauvage celle des pêches, des chasses subtiles et des flâneries rêveuses dans les bois. Tenaillé, Bergounioux l’est entre tout ce qui l’occupe, prend du temps, le sien, celui qu’il destinerait un peu plus s’il le pouvait « à l’harassante tâche de percer la confusion qui nous environne, d’extorquer leur nom aux choses, aux instants. » (30.3.1985) C’est qu’il s’agit de composer avec la vie sociale, professionnelle, familiale qui apporte son lot d’imprévus, d’intranquillité, de soucis et de bonheurs aussi, il faut de plus, sinon assouvir, du moins répondre à sa soif de découvrir, gogotes, pierres et minéraux, livres en abondance car il lit toujours avec avidité, « avec la même tremblante fureur » (21.12.1980) « qui m’a pris à Limoges, à dix-sept ans, et qui ne m’a plus laissé de repos » (14.12.1981) ; plonger dans les vingt-trois volumes de L’histoire de la langue française de Brunot comme dans L’histoire générale des techniques, la roue à aubes, la turbine, la machine à vapeur de Daumas. Autant de passions, d’objets de curiosité, d’appétit ouvert à la connaissance et qui seront la matière même de récits ultérieurs comme Le Grand Sylvain (Verdier, 1993) ou qui procureront la matière par laquelle s’établira une des plus précieuses qualités des textes de Bergounioux : l’exactitude. Mais ce témoignage d’un empressement, d’un acharnement, celui d’un guerrier luttant contre un chevalier noir, d’une ténacité exemplaire dans la tâche qu’il s’est assignée d’extraire du sol de la mémoire et des tréfonds de l’être ce qui peut être mis à jour, nommé, identifié, cette narration va se tendre à l’extrême quand elle se verra bouleversée, doublée par la perte d’un être proche, presqu’un frère et qu’on aura exhorté pendant les deux années qu’il vécut dans le coma, pour tenter de le ramener à la conscience des choses et du monde. Entre la vie et la mort, c’est à ce point précis que se tient un journal. |

Le Mensuel littéraire et poétique, n°342, juin 2006 Le métier de vivre : Pierre Bergounioux diariste par Christophe Van Rossom
Au fond, qu’est-ce qu’un journal pour un écrivain, sinon la matérialisation quotidienne d’un effort produit en vue de combattre le Temps ? Qu’un refus obstiné que tout ce qui a traversé nos jours avec une ferveur noire ou lumineuse, de façon intense ou plus anecdotique, se perde à jamais dans la brume de souvenirs confus, eux-mêmes bientôt promis au néant ? La lecture d’un journal quant à elle s’apparente pour le lecteur fervent à une chasse aux perles et à l’espoir de voir certains pans de l’œuvre s’éclairer autrement. Le risque est grand donc de ne récolter que des coquillages souvent vides, souvent ressemblants l’un à l’autre. Et sans doute est-ce le cas lorsqu’il s’agit des pensums d’écrivains autosatisfaits et volontiers exhibitionnistes. Les amis de l’œuvre de Bergounioux peuvent se douter que les près de 1000 pages imprimées sur papier bible que renferme ce fort volume de notes, qui courent sur dix ans, offrent de toutes autres perspectives que le spectacle d’une roue de paon à jamais recommencée. Tout dire – sauf le totalement intime, telle semble avoir voulu être l’attitude de Bergounioux dans ces pages très denses, où il nous entretient aussi bien de sa vie de famille, laquelle connaît des hauts et des bas, de petits incidents ainsi que des drames douloureux (l’agonie sans fin de Norbert), pour évoquer ailleurs ses amitiés (celle de Jean-Paul Michel notamment) et ses hobbies (la pêche, la peinture, la sculpture sur métal, la minéralogie et l’entomologie). Mais il nous convie également, sans voyeurisme, à suivre le lent et parfois complexe dialogue qu’il noue avec son corps volontiers souffrant, avec un engagement politique dessillé, avec son métier d’enseignant, pénible et chronophage, ou avec ses lectures (Jünger, Kafka, Gracq, Alain-Fournier, Faulkner, Lorenz, Caillois ou Beckett pour ne citer que quelques noms) ou enfin ses expéditions chez les bouquinistes… Mais c’est bien sûr, quoique de façon plus discrète et éminemment angoissée, le lieu d’une réflexion sur sa création en cours notamment à travers les manuscrits de ses premiers récits qu’il remet à Pascal Quignard, alors lecteur chez Gallimard, le sens de sa vie, ou de la relation de rêves singuliers, voire de craintes encore plus personnelles. Ainsi, en 1983, d’avouer : « J’ai été saisi d’une peur cosmique, panique, lorsque j’ai ouvert les yeux sous le ciel sombre. Et si le soleil ne devait plus jamais reparaître ? Si nous étions condamnés à vivre dans l’hiver ? C’est que j’ai été victime, durant la nuit, d’une dissolution corrélative du moi et du monde. Je les avais comme oubliés, dans le sommeil. Un malin génie aurait eu beau jeu, au réveil, de leur substituer tout autre chose. Je n’y aurais pas vu d’objection majeure. Je suis un long moment à reconnaître le contour des choses familières, la teneur de la réalité. C’est comme une vie antérieure, un univers étranger dans lesquels il me faudrait rentrer. » (...) On méconnaît trop souvent que les écrivains ont une vie quotidienne et autant de soucis que chacun. Les tâches familiales qui sont évoquées ici avec une réelle pudeur, sont en réalité une belle occasion de prendre conscience, de l’intérieur, qu’un écrivain n’est pas une machine, qu’il est tout le contraire d’un être abstrait uniquement absorbé dans la rédaction de ses livres et libre, pour y parvenir, de jouir d’un infini temps libre. Car écrire, c’est bien plutôt, tôt chaque matin, arracher quelques heures à toutes les obligations pour tâcher de noircir, sans trop de déchets, ses deux feuillets quotidiens, et ce, en flirtant sans cesse avec le spectre d’une fatigue intense. « Fatigué, d’enseigner, de la vie amère, besogneuse, toujours débordée, d’émotions, d’angoisses, de colères, de la peine d’élever des enfants, de s’élever soi-même », écrit-il notamment. Et c’est ainsi que l’on suit l’encyclopédique Bergounioux – amateur de traités de grammaire anciens autant que d’ouvrages de sociologie, de manuels de technologie ou de mécanique – presque jour après jour au fil d’une décennie où transparaissent au bilan trois questions fondamentales : qu’est-ce qu’écrire avec le sentiment qu’il est impossible de vivre sans se livrer à cette activité ? Qu’est-ce que lire, vraiment ? Et enfin : est-il possible de vivre une vie familiale comblée en se livrant corps et âme à l’écriture comme à la lecture ? L’errance libre, au sein de tous ses attachements, qu’a choisi d’adopter comme démarche Bergounioux, écrivain de l’originel, dans la construction éthique et esthétique de sa vie est un modèle de réponse à ces trois questions existentielles capitales pour tout artiste véritable, et n’a décidément rien à voir avec le charmant badinage dilettante d’un Denis Grozdanovitch, par exemple. La dignité et l’exigence avec lesquelles Bergounioux se livre chaque seconde au métier de vivre, comme disait Pavese, forcent l’admiration et le respect et constituent une leçon que beaucoup de plumitifs contemporains feraient bien de méditer longtemps avant de gaspiller encre et papier en vaines autofictions sans poids ni saveur, sans horizon. Car qu’est ce que l’écriture véritable, sinon cette activité qui passe l’entendement et qu’il décrit si merveilleusement, en 1990, par ces mots ? « On est assis à une table, on ne bouge pas, on tient une plume mais, dedans, c’est comme de chauffer au chalumeau, pour le porter à l’état de fusion, le matériau obscur, pesant, de la vie même, les blocs informes arrachés aux galeries profondes de la mémoire. »
L’Humanité, jeudi 18 mai 2006
Le dur métier de vivre
par Jean-Claude Lebrun
L’œuvre cardinale de Pierre Bergounioux. Un journal de
mille pages qui nous plonge plus intimement dans l’histoire de cet
auteur en mal de vivre.
Il aura fallu deux mois pour traverser l’épaisseur de ces
mille pages. À ce long récit précis des jours et des heures, à ces
sombres ruminations, à cette prodigieuse infusion de l’écriture dans la
vie, il convenait d’accorder le temps d’une lecture lente. Si ce Carnet de notes
apporte des confirmations et délivre quelques clefs, il offre surtout
un extraordinaire éclairage sur une peine de vivre qui s’est transmuée
en peine d’écrire, pour ajouter du sens à ce temps du passage ici-bas.
Ce fut après une sévère alerte de santé, à la fin des
années soixante-dix, quand il envisagea le pire, que Pierre Bergounioux
se résolut à tenir un journal. Il s’agissait moins pour lui de
banalement laisser trace que de donner une tangibilité à l’éreintant
travail d’éclaircissement et de compréhension du monde qui, à l’âge de
dix-sept ans, lui était définitivement apparu comme la seule tâche
humaine qui vaille. On était alors en 1966, il venait d’entrer en
hypokhâgne et découvrait tout ensemble que le monde ne peut se résumer
à l’expérience sensible qu’on en reçoit, qu’au-delà des confins du «
désert central » originel se produisaient des événements dont il
n’avait pas même soupçonné l’existence, mais surtout qu’il lui fallait
maintenant s’avancer, hors de « l’insouciance miséricordieuse » des
débuts, dans l’interminable hiver de la vie. Le jeu en valait-il
d’ailleurs la chandelle ? La question se posa et le Carnet de notes en porte rétrospectivement l’écho répété.
Au commencement de cette lecture on éprouve un formidable
vertige, l’impression soudaine d’être happé et chahuté par un torrent,
qu’on voyait jusqu’alors déferler depuis un rivage où l’on se tenait
fermement campé. D’autant qu’à force d’habitude, on avait cru tout
savoir de ce remous. On avait même eu l’outrecuidance de s’imaginer en
témoin avancé de cette œuvre. On savait les sources de la Corrèze, le
bois de La Bête faramineuse, les maisons, la micheline, la traction
avant, le temps suspendu de juillet-août et la montée de l’angoisse de
l’hiver. On avait fréquenté le cousin Michel, l’oncle René, le
grand-père maternel et le père, croisé Catherine dans le premier roman,
en 1984, puis une seconde fois, tout auréolée d’une prometteuse lumière
rasante, dans La Bête faramineuse, en 1986. Tout cela, qui depuis un
quart de siècle nous accompagne, se trouve d’un coup projeté dans une
histoire à la fois plus grande et plus intime. Où consent enfin à se
dire cet abattement mêlé de fureur, cet emportement contenu, dont on
pressentait la présence.
À sa « table de peine », en région parisienne, à « cent
vingt lieues » du monde des origines, voici donc Pierre Bergounioux
pendant ces dix années que s’effectua le dur passage à l’écriture. Le
moment fondateur, sur le volant d’une voiture avant d’aller pêcher la
truite, fut évoqué dans l’un de ses plus beaux livres. Un autre temps
de peine s’était désormais ajouté au temps des activités astreignantes
de la vie. On retrouve, au fil du Carnet, les premiers textes,
frappés tout de suite pour nous d’une définitive évidence, quand ils
advinrent au terme d’une interminable gésine. Et l’on découvre tout le
reste, qui tient la plus grande part. Le collège, où il faut à chaque
rentrée revenir la mort dans l’âme, parce qu’il échoit à chacun de
gagner sa pitance. Mais sans tricherie: le professeur normalien fera à
fond le travail, corrigera des monceaux de copies, rencontrera parents
et collègues, siégera au conseil d’administration, fera grève, à chaque
fois qu’il le faudra. Sans davantage d’illusions, car il sait trop bien
la fonction de reproduction sociale de l’institution scolaire.
Cela, il l’a appris parmi d’autres choses en lisant une
masse hallucinante de livres. Pierre Bergounioux figure en effet une
manière d’exception encyclopédique dans le paysage littéraire. On
éprouve une admiration mélangée d’effroi devant une telle surhumaine
capacité à ingérer la connaissance par tous ses bouts possibles. Comme
une course effrénée pour ne pas perdre une miette de présence
consciente au monde. De la même façon qu’il se jette à corps perdu dans
le façonnage du métal et du bois, dans une continue quête de forme qui
participe du même motif. Mais il lui faut à chaque fois s’interrompre
pour les besognes domestiques, les travaux de réparation et de
construction, l’éducation qu’il faut donner pied à pied aux deux fils,
mélange d’impatience excédée et de plaisir du partage. Sans compter ces
liens qui le constituent et en même temps l’entravent.
Le 14 juillet 1986, son beau-frère tombe dans une crevasse.
Il restera deux interminables années dans le coma, avant de s’éteindre.
Chaque semaine, invariablement, Catherine et Pierre Bergounioux iront
le visiter à l’hôpital, lui parler, tenter de stimuler la conscience
peut-être encore quelque part recroquevillée. À l’automne 1988, c’est
son père qui connaît les premières atteintes de la maladie d’Alzheimer.
Au téléphone, à Brive auprès de sa mère dans l’appartement familial, il
assistera à l’effacement du petit homme aigre qui lui fit une jeunesse
difficile. Et dans son Carnet il prendra encore le temps de
laisser venir les sentiments de filiation profonde, qu’il n’avait
auparavant jamais eu la permission d’exprimer. Dans ces épreuves
s’opère le passage de l’écrivant à l’écrivain. L’intime, tel qu’en
l’espèce il se dépose, se présente comme de l’universel à l’état pur.
La vie se métamorphose alors en son essence, la littérature. C’est
aussi ce qui fait la force de ces mille pages et les pose aujourd’hui,
sans le moindre doute, en cheville assembleuse de l’œuvre.
De la lecture de ce livre d’exception, on tire un surcroît
d’énergie. Car l’homme émacié capable des plus gros travaux de force
comme du délicat posé d’une mouche sur un torrent un soir de gobage,
capable aussi d’épuisantes déambulations à la recherche de livres, et
encore de conduire une délégation de son collège au rectorat, ou de
courir au supermarché et d’entretenir une correspondance avec Ernst
Jünger, capable de tenir une conversation savante, dans un parler
exactement identique à son écriture; et d’expliquer à son fils aîné la
structure de base de la proposition en allemand, nous porte à une
hauteur rare. Son Carnet de notes est non seulement un grand récit
tragique, mais également le témoignage exceptionnel d’une obstinée
présence au monde. Malgré la détestation que celui-ci lui inspire,
malgré l’impérative aspiration à se mettre à sa table dans le retrait
de l’écriture, malgré les coups du sort qui ne cessent de pleuvoir
alentour, Pierre Bergounioux ne lâche en effet rien de son désir de
tirer au clair « l’affaire » qui le requiert depuis sa dix-septième
année: que peut-on bien faire pour rendre un peu habitable l’« immense
nuit » autour de nous?
Le bonheur des commencements s’est irrésistiblement
éloigné. Un monde ancien a basculé. Une époque nouvelle et terrible a
surgi. La littérature de Pierre Bergounioux a émergé de cette triple
poussée.
La Quinzaine littéraire, 15-30 avril 2006
Le plus intime
par Tiphaine Samoyault
Le plus intime n’est peut-être pas, comme on le croit
souvent, le secret, le caché ou ce qui, pour des raisons de convenances
ou de discrétion, reste en soi et pour soi. Le plus intime, c’est
peut-être cette surface de la vie commune et sans relief qu’il faut
creuser pour comprendre qui nous sommes et ce qu’elle est.
Ouvrir le Carnet de notes de Pierre Bergounioux,
c’est affronter le plus banal dans le jour, tout ce qui fait le poids
de l’existence quotidienne, la répétition, les petits accidents, les
petites joies, le lendemain, l’identique. Même les grands accidents, la
mort des proches, interrompent le cours sans rien lui substituer. Le
livre ne prend son sens qu’à être lu intégralement, au jour le jour
monotone, parce que progressivement cette vie exposée pénètre dans la
nôtre, la double en quelque sorte, d’un temps qui est passé et du temps
où elle passe, dans la lecture. On vit à la fois le temps qu’on avait
lorsque Bergounioux écrivait ces lignes, et le temps où l’on est
lorsqu’on les lit maintenant ; la clarté de notre propre vie s’estompe
à mesure que grandit la sienne et quelque chose a lieu qui se produit
avec très peu de livres, l’impression d’être cherché au plus intime, là
où le cœur se serre parce que soudain on sait. On sait que ce qui est
important ne tient qu’à un fil, que nous ne retrouverons pas ce que
nous avons perdu, qu’il n’y a pas de promesse. On sait qu’on va mourir
et que pendant ce temps, au lieu du désespoir et de la nostalgie,
gagner un peu de conscience sera la seule consolation.
L’empathie est totale parce que jusque dans les activités
que nous ne pratiquerons peut-être jamais – chasser le papillon ou
pêcher à la mouche –, nous éprouvons que ce qui compte, c’est de savoir
plus et mieux ce qui nous fait humains. Avec l’écriture de soi que
pratique Pierre Bergounioux, le nous est actif dans le je. C’est ainsi
que le plus commun fonde effectivement la communauté de celui qui parle
avec son lecteur, avec tous ses lecteurs et même avec ceux qui ne le
liront pas. La vie normale, ce n’est pas l’événement, mais ce qui
disparaît en passant, comme sur une ardoise magique. « Ce cahier parce
que je sens que s’effacent, à peine posées, les touches légères qui
confèrent aux heures de notre vie leur saveur, leur couleur. » Ce qui
n’intéresse personne est ce qui intéresse le plus parce qu’en parler,
c’est redonner des souvenirs à chacun. L’expérience est celle de
beaucoup, sinon de tous : expérience du déracinement, de la rupture
avec une terre, une classe sociale, une enfance. [Avec son frère] : «
Nous nous séparons place de l’Odéon après avoir parlé encore un peu,
mais avec angoisse, dans cette espèce de distraction qui nous vient
d’être au cœur de Paris, loin de la petite patrie, de nos enfances, de
nous-mêmes. » Expérience donnée par les livres et par la volonté de
savoir. Expérience de céder à l’existence, de s’engager en elle et pour
elle (le lycée, la militance politique, l’amitié, la vie de famille).
Expérience de la lourde matérialité du quotidien (les courses, les
pannes de voiture, les trajets, les maladies des enfants). Et surtout
expérience du temps qui fuit et dans lequel il semble que tout ce qu’on
voudrait être ne se délivre pas.
Pourtant Pierre Bergounioux est loin d’être tout un
chacun. Il a publié plus de quarante livres où il dit dans une langue à
couper au couteau le sens de ces expériences-là, de toutes ses
déchirures, qu’il fait nôtres en les disant. La force de son œuvre
tient ainsi au fait que tout ce qu’il raconte prend en charge tout un
chacun (ce dont rend miraculeusement compte Pierre Michon en évoquant
le soldat Smith de B-17 G : le nom propre le plus commun, qui est aussi le forgeron, qui est aussi l’avatar d’Ishmaël). Dans ces années que ce Carnet de notes
consigne, on le voit devenir écrivain, publier ses premiers textes,
être reconnu pour ses livres. Mais tout cela se fait sans couper dans
la « vie normale » et se dit dans une égalité de ton qu’habite seule
une densité un peu accrue des choses [le 30.6.1983, après que son
premier texte a été accepté chez Gallimard] « C’est en passant la porte
que la réalité de ce que j’ai fait seul, sans bruit, dans mon coin,
prend corps et j’en suis légèrement effrayé. Je fais la connaissance de
Pascal Quignard, très affable et courtois. Il faudrait trouver un autre
titre. Je chercherai. Retour dans la presse de six heures du soir, avec
cette sensation tenace de réalité que je n’avais pas éprouvée,
jusqu’ici. »
Le journal intime de Pierre Bergounioux donne accès à ce
que signifie exactement la vie privée. Non pas la vie secrète ou ce qui
n’appartient qu’à soi, mais la vie privée de quelque chose. C’est cette
privation vécue au plus près et qu’il s’efforce de comprendre, la
privation d’être que représente le fait d’être né pour la mort, qui
donne à cet écrit si absolument personnel son absolue généralité. On
termine la lecture fortement commotionnée, obligée à quitter des êtres
qu’on avait appris à connaître et qu’on s’était mis à aimer, suspendue
au bord du temps, privée à notre tour.
Le Magazine littéraire, avril 2006
Pierre Bergounioux, l’art de l’intranquillité
par Pierre Lepape
Le titre, Carnet de notes, est trompeur : loin
d’être une suite d’observations anecdotiques, le journal de Pierre
Bergounioux est un veritable exercice de réflexion, un travail
d’écriture, mené contre l’inquiétude d’être soi.
Lorsque Pierre Bergounioux entreprend la rédaction de son
journal, le 16 décembre 1980, il a 31 ans et ne songe certainement pas
à entreprendre une « carrière » d’écrivain. S’il a déjà beaucoup écrit,
avec acharnement (il fait tout avec acharnement, dans une sorte de
violence tendue), c’est à la manière d’un universitaire
particulièrement consciencieux accumulant les notes et les fiches de
lecture, les travaux d’agrégation de lettres, puis de thèses, préparant
ses cours, mais écrivant aussi chaque trimestre aux parents de ses
élèves dans le lycée de la région parisienne où il enseigne, sans joie
et sans défaillance. De l’écriture qui n’est encore, pour l’essentiel,
que la trace matérielle laissée par la faim de lire et la soif de
savoir.
Une faim et une soif qui donnent davantage le sentiment
d’une dévoration que celui d’un plaisir. Bergounioux n’est pas un
lecteur heureux qui satisferait un besoin, c’est le prisonnier d’une
passion qui essaie de ne pas se consumer à son désir et qui se donne «
des règles de fer » pour tenter de canaliser le « tumulte » qui le
ravage. Il sait qu’il pourrait sombrer dans la lecture et s’y abîmer,
s’enfermer à double tour dans la geôle des livres, ignorer les autres,
le monde, la réalité concrète, se faire pur chasseur de mots.
Bergounioux évoque « la prison de papier où je m’étais enfermé à 17
ans, absent à la réalité extérieure ».
De ce point de vue, le journal qu’il entreprend fait
partie de la stratégie de sauvegarde qu’il a lentement et durement
élaborée pour tenter de donner un équilibre à son existence. Le
journal, écrit-il, doit « retenir les choses légères qui confèrent à
notre vie leur saveur et leur couleur ». Il est aussi un baume, léger,
peut-être illusoire, adoucissant ce « sentiment aigu, chronique de
l’écoulement du temps » dont Bergounioux dit qu’il le submerge.
Car il existe un gouffre symétrique à celui de la lecture
et de l’étude forcenées, c’est celui, tout aussi attirant, tout aussi
funeste de la « vie » pure, au ras du sol, de la nature nue, de
l’esprit réduit au corps, de l’âme ramenée à l’instinct et résignée à
ne jamais s’élever au-dessus d’elle-même. Une vie sauvage, primitive et
solitaire de pêche, de chasse, de cueillette, de travaux manuels –
indissolublement liée chez Bergounioux aux souvenirs de l’enfance,
merveilleux ou cruels, dont il éprouve la poignante nostalgie lorsque
le submergent la fatigue d’enseigner, la répétition des besognes
obscures et ennuyeuses, ou plus simplement le fugace plaisir de
quelques semaines de vacances passées dans les terres d’enfance du
Quercy ou du Limousin. L’attirance violente, trop violente, d’un retour
à l’origine, d’une fusion avec le chaos originaire.
Pour l’essentiel de sa matière, Carnet de notes est
fait de cela : de cette recherche anxieuse, pressée, jamais apaisée,
d’un équilibre vital des désirs. Ce journal où, par volonté et par
définition, se donnent à lire le fugace, le passager, le fortuit, le
mouvant est, en réalité, celui d’un combat perpétuel et presque
immobile que l’écrivain livre à ses propres démons, aux forces
contraires qui le happent et le déchirent. Sans repos, sans trêve, dans
un enchaînement d’alertes, de crises, de dépressions et de fureurs qui
semblent devoir toujours reculer l’horizon que Bergounioux voudrait
atteindre, sans jamais y croire : celui d’une vie pleinement accomplie,
où l’étude ne tuerait pas la réalité extérieure, où la culture de soi
ne serait pas rongée par l’existence des autres, où le sentiment de
vivre ne serait pas vicié par le constant voisinage de la mort.
Tranquillité impossible, intranquillité revendiquée : « Cette absence
d’inquiétude m’inquiète un peu », note l’écrivain au soir d’une journée
entre toutes paisible.
« J’aurai bâclé ma vie, désireux que j’étais de répondre à
l’appel de mille choses. » Le Pierre Bergounioux qui écrit cela, en
1983, nous donne l’impression étouffante d’un grand oiseau qui se débat
dans une cage trop petite. Plus il s’y agite, plus il s’y blesse le
bec, les pattes et les ailes. Toutes les activités, intellectuelles et
manuelles, spirituelles et physiques auxquelles il se livre – de la
peinture à la pêche et de la chasse aux papillons à l’étude de Mozart,
en passant par le pliage du linge, la razzia sur les livres anciens,
l’éducation des enfants, la sculpture sur bois, l’activité syndicale,
la lutte récurrente contre les maladies, la transcription des rêves, le
répertoire des chants d’oiseaux ou la mise en fiches de La Révolution française
de Michelet – y apparaissent, non comme d’heureux compromis passés
entre des curiosités multiples, mais comme autant de preuves
accablantes apportées par l’accusé au procès de son impuissance à se
choisir.
Dans cette terrible dispute entre soi et soi, quelque
chose commence, doucement, à changer au début de février 1983.
Bergounioux note alors : « J’écris, en matinée, avec le sentiment que
ce n’est pas sérieux, que je ferais mieux de fréquenter les livres
d’autrui, les difficiles. » L’écriture va-t-elle être un chemin de plus
pour s’y désespérer et s’y perdre ? Le ton change, dès le lendemain : «
Je suis si préoccupé de savoir à quoi mène l’affaire où je me suis
embarqué que c’est la lecture, pour le coup, qui me semble un
divertissement coupable. « L’affaire, on s’en doute, n’est pas gagnée
pour autant. Il y aura des retours de culpabilité, des heures noires où
l’auteur constate « la faiblesse de ce que j’ai composé ». L’écriture
n’accomplit pas de miracle. Dans un vieux livre du Dr Cabanis, Rapports du physique et du moral,
Bergounioux reconnaît « le tableau complet du triste tempérament que
j’ai touché. Taille haute, grêle, corps maigre, presque décharné,
circonspection, présence des hommes incommode, besoin de solitude,
opiniâtreté, mémoire, méditation chimérique, passions éternelles pour
qui les moindres choses sont des événements. » Doté d’un tel capital
d’inquiétude, on ne se refait pas, quoiqu’on le veuille ; Bergounioux
est inapte à la quiète satisfaction du monde et de soi. Ses chimères ne
sont jamais roses, ni ses méditations paisibles : « Depuis 1975, je vis
dans l’attente de mourir. Je me représente avec un grand luxe de
détails les progrès du mal qui m’emportera. J’en connais les prémices
et quelque peu au-delà. C’est la fin de l’affaire qui m’épouvante.
Mais au fur et à mesure que le temps passe et que le Journal
grandit, même si le cours ordinaire des choses ne change guère, ponctué
par les cours du lycée, le rythme des enfants qui s’éveillent et
grandissent, l’échappée belle des vacances et le retour vers les
terres, les forêts et les sortilèges de l’enfance, le travail de
l’écriture s’installe, imposant peu à peu sa loi aux autres activités.
Il exerce certes sa propre tyrannie, il est sa propre source d’angoisse
et d’insatisfaction – « la médiocrité irrémédiable de mon esprit, à
laquelle je suis confronté chaque jour par le truchement du papier » –
il apporte de nouvelles souffrances, de nouvelles incertitudes, mais il
est désormais le fil avec lequel l’homme dispersé peut espérer se lier
en un tout (en même temps qu’il se lie avec ses lecteurs inconnus).
Bergounioux utilise lui-même cette métaphore du fil qui
pourrait servir d’antithèse à la métaphore du couteau, de tout ce qui
tranche, blesse, sépare, déchire, que Jean-Pierre Richard notait comme
un des motifs principaux de l’auteur de La Bête faramineuse : «
Après un mois et demi, j’ai fini par trouver normal, tolérable,
presque, d’être chaque matin à la table de travail, à tirer de la pire
confusion le fil mince, fragile qui s’étire insensiblement sur la page.
Ce ne sont plus les affres d’août, ni les efforts sporadiques,
infructueux du premier semestre. Il faudrait ne pas s’interrompre.
J’envisage de continuer sur ma lancée, de commencer autre chose dès que
j’aurai fini mes corrections. »
Hormis la saisie au vol de quelques paysages, de quelques
aubes splendides, ces pages sur le lien de l’écriture constituent les
seuls moments où ce sombre et beau journal s’éclaire, où la détresse
s’oublie, où une lueur de répit vient éclairer ce champ de bataille
d’un millier de pages – indispensable à tous ceux qui aiment et
admirent l’œuvre de Pierre Bergounioux.
Lire, avril 2006
Pierre Bergounioux « L’entomologiste des mots »
par Baptiste Liger
Le monde de Pierre Bergounioux recèle des trésors :
collections d’armes, de papillons, de masques africains… Il décore sa
maison avec des objets hétéroclites, qu’il a parfois fabriqués
lui-même, avec la même précision et le même soin qu’il met à ciseler
chaque phrase de ses livres.
Un pavillon sur les hauteurs de Gif-sur-Yvette, petite
bourgade située au sud-ouest de Paris. « Yvette, c’est une rivière, qui
s’est asséchée avec les armées. Et c’est également un prénom qui vient
de “Eve” », précise le propriétaire des lieux, Pierre Bergounioux.
Professeur de français dans un collège (« il me reste encore trois ans
avant la retraite »), il est également l’une des plus belles plumes de
la littérature française, l’une des langues les plus virtuoses qu’on
ait lues en France depuis Proust. Même si l’univers de l’homme de
Gif-sur-Yvette n’a rien à voir avec les marquises et les soirées
mondaines, la parenté avec l’auteur d’À la recherche du temps perdu semble évidente, pour quiconque a déjà lu quelques ouvrages de Bergounioux – C’était nous, Miette, Le matin des origines…
–, hantés par la mémoire, la mélancolie et les descriptions les plus
minutieuses des lieux, personnes ou événements. Une précision
d’entomologiste, serait-on tenté de dire, en voyant les nombreuses
planches de papillons ou de coléoptères présentes dans le bureau. « À
l’époque où la photographie n’existait pas, ce qui définissait
précisément une espèce résidait dans le choix de l’adjectif. Il fallait
trouver une nuance entre deux qualificatifs pour distinguer un insecte
d’une autre sous-espèce. Je salue ceux qui ont eu le bon goût de
choisir les adjectifs. » Cette passion, il ne la tient pas du Humbert
de Nabokov dans Lolita, mais de l’enfance : « Je me souviens du
jour où elle a cristallisé. J’avais cinq ou six ans lorsque je suis
tombé nez à nez avec une cétoine dorée. Je la tenais vivante, entre mes
mains, et deux impressions se sont collées pour former un sentiment
d’émerveillement en moi. D’un côté, seule une puissance bénéfique,
prodigieuse, adorable, pouvait faire don au pauvre mouflet que j’étais
d’une pareille merveille. De l’autre, il fallait absolument que je la
tue sur l’instant, pour conserver sa beauté pour toujours. »
D’autres traces animales sont réunies. Quelques poissons
sont conservés dans une vitrine, et de petits crocodiles – « ce sont
des vrais, je vous assure » – sont accrochés sur les murs. On remarque
de nombreuses pierres, parfaitement polies. « La géologie m’intéresse,
là aussi, depuis l’enfance, car je viens d’une anomalie géologique qui
est la région de Brive, où tout semble bistre, comme sur les vieilles
photographies. » Une pierre parfaitement régulière et symétrique est
posée sur le bureau en bois vernis, où siègent une lampe cuivrée et un
livre de Steinbeck scrupuleusement annoté. Autour de cette table, un
grand vide, entouré par des bibliothèques rangées avec une précision
quasi maniaque. Il n’est guère étonnant de trouver autant de livres, si
l’on en croit son Carnet de notes, journal tenu de 1980 à 1990.
Pierre Bergournioux trouve ainsi le temps de lire un à plusieurs
ouvrages par jour, notamment des journaux d’écrivains. « J’aime cette
forme littéraire pour l’emploi que l’on fait de sa vie, dans le détail.
J’ai eu besoin de tenir le mien pour me libérer. Écrire une chose,
c’est l’objectiver, la mettre hors de soi. Ce qui nous troublait passe
soudain de l’autre côté, et nous retrouvons notre liberté, avec un
double affranchissement : d’abord l’écriture et, ensuite, la
publication. » Son journal préféré ? « Probablement celui de Jünger.
Mais l’idée de journal est à relativiser. Lisez les 9000 pages des
Mémoires de Saint-Simon ! » Quant à celui de Kafka, « il ne me touche
qu’à moitié. Je n’ai pas exactement de l’amour pour cet auteur, mais de
la vénération. Il parle moins bien de lui et de son inquiétude dans son
Journal que dans L’Amérique ou Le Château ».
En bas et en haut de ces bibliothèques d’abondance où l’on
distingue les ouvrages de Jacques Réda, Georges Bataille, Samuel
Beckett ou Tom Wolfe fourmillent une multitude de statuettes
africaines. « Je les achète grâce à la solde que me consent la
République. Nous sommes tous comptables de l’enfant que nous fûmes. Je
me souviens d’une dame un peu folle que mon père m’emmenait voir. Chez
elle, je me suis retrouvé face à une figure noire, effrayante et très
sereine en même temps. J’ai senti immédiatement que je m’éprenais, et
c’est ainsi qu’est née ma passion de l’art africain. » De nombreux
masques sont accrochés sur les murs de la maison, issus de différentes
tribus ou ethnies – Sénoufo, Bakota ou Fang (« ces derniers mangeaient
les lépreux dans la forêt car leur chair était plus tendre »).
D’autres œuvres sont exposées dans la pièce, et l’écrivain
en est le créateur. Un miroir circulaire surplombant un axe de voiture
est posé par terre, au côté d’un tableau constitué de quatre morceaux
de boîte automatique, une compression de cartons de cartouches de
cigarettes côtoie un corps abstrait né d’une coulure de fonderie. «
J’aime la récupération. Certains résidus de l’industrie ne demandent
pas mieux que de devenir des œuvres d’art. » Lorsqu’il n’écrit pas (« à
la main, pas à l’ordinateur ! »), Pierre Bergounioux aime fabriquer des
objets à partir de clous, boulons, marteaux, limes, clés, souches ou
résidus de plastique. Les armes les plus variées ne lui sont pas
étrangères non plus. Outre deux obus cachés dans un coin et une
carabine exposée au-dessus d’une porte, un pistolet allemand de la
Première Guerre mondiale est posé sur la table du salon. L’auteur sort
soudain d’un carcan quatre flèches de près d’un mètre cinquante. « Mon
frère me les a rapportées de Guyane, avec l’arc que vous voyez, juste
au-dessus de moi. Elles viennent de la tribu des Palikours. Il y en a
une pour les oiseaux, une pour les tapirs, une autre pour l’homme…
Selon le danger ou la proie, vous avez tout ce qu’il faut à portée de
main. » Pierre Bergounioux regarde par la fenêtre et désigne une
grande pierre, juste devant la porte d’entrée : « On dirait un monstre
marin, qui sort sa tête hors de l’eau. »
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La Montagne, 26 mars 2006
Bergounioux au jour le jour
par Daniel Martin
Passionnant comme un roman, riche de mille pensées, un journal comme un livre de chevet.
Pourquoi lire ce journal épais, lourd, pas très avenant ?
Vouloir ainsi parcourir dix ans de la vie d’un homme ? Parce que cet
homme est un auteur des plus importants, c’est tout simple. Si bien que
l’on hésite avant de reposer cet objet à couverture jaune, dépourvue de
toutes fioritures, de celles qui flattent le regard, aiguisent la
curiosité. Dès qu’on l’ouvre, dès la première page, on sait que l’on a
sous les yeux un de ces bouquins essentiels qui portent en même temps
que de menus faits, une pensée sur le temps, la vie, l’écrit… Plus tard
d’admirables passages sur la pêche à la ligne, le bricolage, les
voyages, finiront de convaincre les plus frileux et chacun fera son
miel dans ces Carnets de notes.
Pierre Bergounioux livre donc la première partie de son
journal. Celle qui couvre une décennie entière, ces années 1980-1990
qui s’ouvrent après la naissance d’un fils et se ferment à la mort du
père. Figure tellement importante pour lui : « Papa m’appelle vers dix
heures, me brocarde, comme ça, d’entrée de jeu, et je me sens
profondément blessé, dépouillé de tout, comme anéanti, comme au temps
de l’enfance. Vers quinze ou seize ans, aux pires heures, je me
demandais quels seraient nos rapports lorsque je serais devenu adulte.
Je suis fixé, maintenant. Ce sont les mêmes », note-t-il en décembre
1980. Il n’a encore rien publié, Catherine son premier livre paraîtra en 1984.
Avant d’en dire plus, il faut parler géographie, c’est
essentiel. Pierre Bergounioux est professeur à Paris, marié, il vit en
banlieue. Il hait la grande cité qu’il fuit à chaque vacances pour
rejoindre la Corrèze. À ces deux points de repères s’en ajoute bientôt
un troisième, Clermont-Ferrand. C’est entre eux qu’il se déplace le
plus souvent en empruntant les nationales – les autoroutes sont encore
à l’état de projets. Des voies assez lentes et sinueuses pour laisser à
l’œil le loisir de capter les détails du relief ou les noms des
villages traversés. Il dit ainsi toutes les variations entre l’Auvergne
et le Limousin. Et toute la différence entre les deux Corrèze, la
Basse, où il est né, la Haute, où il réside. Celle qui est déjà au sud.
Celle qui reste du nord avec la neige, les sapins, le froid.
À cela il faut ajouter, toujours au chapitre géographique,
de fréquentes considérations climatiques. Bergounioux n’apprend pas le
temps à la météo du soir, il l’éprouve chaque matin, en ouvrant la
porte. Ce temps qui peut être fort ou contrariant, en accord ou non
avec l’humeur du jour, provoque la confidence, la soudaine éruption du
sentiment : ces pages sont pleines de nuées, de pluies, de soleil…
Dans ce paysage, Bergounioux laisse la place au hasard,
aux multiples activités qui sont les siennes – sculpture, pêche à la
ligne, rêveries – et à sa famille. Des hommes, des femmes, des enfants
qui s’imposent très vite comme de vrais personnages dont on suivrait
les aventures. Rien d’exceptionnel en soi, des vies somme toute
ordinaires, traversées de bonheurs et d’accidents, ponctuées
d’obligations, mais qu’il parvient à rendre charnues, tendres, vivantes
dans ces drames les plus terribles.
L’écriture occupe une place importante, évidemment. On
découvre Bergounioux à la tâche, toujours insatisfait. « Passé la
matinée à relire les épreuves du dernier récit. Elles ont ravivé
l’insupportable dégoût de moi-même dont les tâches toutes physiques de
ces derniers temps m’avaient distrait ». Toujours très exigeant. «
Après-midi pleine de tristesse, flottant, perdu. Pas moyen d’écrire.
C’est, ordinairement, une opération des plus délicates, qui réclame un
combat de tous les instants pour tenir en respect, à l’écart, les
inquiétudes chroniques, les hantises qui m’assaillent ».
On voit ainsi cet auteur remarquable toujours confronté au
matériel de la vie, luttant avec le temps, la futilité, et toujours à
se demander ce qu’est devenu le tendre bonheur, passé.
La Liberté, samedi 18 mars 2006
Du bonheur et de son érosion
par Alain Favarger
Entre tourments et exaltation, l’écrivain tient son
journal depuis vingt-cinq ans. Une quête intérieure au plus près de la
nature, d’un désir de savoir et de cohérence.
Natif de Brive-la-Gaillarde, il nous frappe par son visage
buriné, comme taillé au silex. Et une tête qui aurait pu inspirer
Giacometti. Des traits secs, un regard d’épervier qui vrille tout
alentour, Pierre Bergounioux est inséparable de cette image de lui
qu’il nous donne. Celle d’un homme venu de loin, de la terre, de cette
France profonde dont il faut s’arracher pour devenir quelqu’un. Là où
la culture, le savoir, la parole ne sont pas donnés d’avance, mais à
conquérir.
Monté à Paris, devenu écrivain, il est aujourd’hui encore
à cinquante-sept ans prof de lettres modernes en banlieue parisienne.
Là où l’école n’est pas le creuset de l’élite, mais le miroir des
inégalités, sinon l’instrument, non reconnu officiellement comme tel,
du maintien de l’ordre.
Son œuvre exigeante, faite de romans et de récits très
ciselés, est dominée par un questionnement incessant de l’enfance et
des origines sur le haut plateau granitique du Limousin. Une terre
âpre, au cœur d’un des berceaux de l’humanité. Là où se sont façonnés
les gestes immémoriaux dictés par le sol et le sang. Avant que, comme
l’auteur aime à le dire, le souffle du temps ne touche ces lieux et
n’emporte hommes et femmes dans la grande roue de l’Histoire.
Pierre Bergounioux nous revient aujourd’hui avec un fort
volume qui tranche par rapport à ses livres d’ordinaire concis et
resserrés. Il s’agit de la première partie de son journal intime
couvrant la période 1980-1990. Près de mille pages de notes souvent
quotidiennes, carnets de bord à l’échelle des passions d’un homme
tentant le pari un peu fou de les détailler par le menu. Comme
d’habitude le lecteur fait son propre chemin dans ce labyrinthe de
notes et cette chronique des travaux et des jours d’un intellectuel
oscillant sans cesse entre Paris et la terre d’origine.
Affres du métier d’enseignant, rêves, lectures, maladies,
instantanés de vacances, éducation des enfants, Bergounioux pétrit son
autoportrait dans la pâte et l’épaisseur du temps. Fascine chez lui
l’obstination à tenir le fil de son destin. Celui d’un homme hanté par
le désir de s’approprier le monde. Et de la manière la plus physique.
Car si l’auteur est un assoiffé de connaissance, grand dévorateur de
dictionnaires, traités en tous genres et livres d’explorations, il lui
faut le contact direct avec la nature.
Chaque répit scolaire lui est l’occasion d’un retour dans
la province natale et d’expéditions dans les forêts, les rocailles et
le long des rivières du haut plateau. Grand amateur de minéralogie et
d’entomologie, Bergounioux n’en finit plus d’amasser des pierres, de
traquer insectes et papillons. Digne émule d’Ernst Jünger ou de
Nabokov, il fait provision d’une foule de coléoptères dûment épinglés,
classés et étiquetés. Une véritable frénésie de collectionneur qui
trouve son prolongement dans une fréquentation assidue des libraires
anciens et spécialisés.
Cette passion, Bergounioux la voit comme un exutoire à ses
angoisses et aux impulsions noires qui l’habitent. Amour fou de la
nature, apprentissage du rôle de père, rapport aux parents et aux
disparus, le livre dessine au fil des jours le portrait d’un homme
inquiet. Qui se cherche dans l’étude, les livres et une relation
charnelle à la terre, aux éléments. Sans cesse observés, décrits dans
une langue souple, un style à la fois haletant et somptueux. En
filigrane émerge la figure de Cathy, la compagne et mère des deux
garçons qui traverse ces pages presque furtivement, déposant ses pas
dans la neige des jours communs.
Sans doute qu’à l’origine Bergounioux réservait ces
carnets aux placards de la vie ordinaire. Ceux qu’on rouvre une fois
que le temps a jauni les traces du passé et terni l’éclat des ardeurs
perdues. Et pourtant à secouer la poussière des grimoires intimes, que
de découvertes attendent le lecteur patient ! Sous le fatras d’une vie
brille soudain l’or du temps. Et tout le sens d’un parcours reprend
forme.
Sans les mots il ne serait que balbutiements, ombres
fugitives, empreintes sur le sable, léchées par la mer. Tandis qu’ici,
transcendés par la magie de l’écriture, les élans d’un homme, passager
éphémère sur la ligne des siècles, prend sens et cohérence. Jusqu’à cet
ultime cadeau, la rencontre d’un regard complice. Car sinon la main de
l’oubli aurait tout effacé et « ce pâle témoignage est encore
préférable à l’abîme qui nous talonne ».
Libération, jeudi 16 mars 2006 Bergounioux collection privée par Jean-Baptiste Harang
Pierre Bergounioux publie les dix premières années de son journal (1980-1990)
« Ma 16. 12. 1980. Levé avec une heure de retard. Paul, qui pousse une
dent, nous a tenus éveillés longtemps cette nuit. Commandé L’Histoire universelle des explorations.
Ce cahier parce que je sens que s’effacent, à peine posées, les touches
légères qui confèrent aux heures de notre vie leur saveur, leur
couleur. Il ne subsiste plus, avec l’éloignement, que des blocs de
quatre ou cinq années teintés grossièrement dans la masse. J’aimerais
bien avoir conservé quelques lignes du temps d’avant – d’avant la
conscience du monde et de soi, de la fièvre et de l’urgence, de la
certitude de mourir. Mais c’est parce qu’elles m’étaient épargnées que
je n’ai pas éprouvé le besoin de rien noter. » Voilà la première des
peut-être trois mille dates de dix années du journal de Pierre
Bergounioux, celle qui en dit le pourquoi : conserver quelques lignes
du temps d’avant, ou plutôt la gageure de tenter de conserver en
quelques lignes le temps d’avant, et déjà trahir par une tournure
frottée d’occitan (ce n’est pas la dent qui pousse, mais le petit Paul,
au monde depuis peu de mois, qui pousse sa dent) le malaise qu’on a de
vivre dans un pays qui n’est pas le sien. Ce mardi 16
décembre 1980, Bergounioux n’a encore rien publié, il ne nous est rien,
et la modestie de son propos ne l’adresse qu’à lui seul, même si, dès
ces premières lignes, il touche à notre lot commun, mourir. En quoi
cela nous regarde-t-il ? Quinze jours plus tard, pour clore cette année
de peu de phrases, le mercredi 31 décembre, il écrit : « Une trentaine
de pages à ce cahier. Que restera-t-il dans dix ans, dans vingt ans, si
je suis encore là, de ces heures dont j’essaie de fixer la teneur ?
Déjà ne subsiste plus pour certaines, que la mention que j’en ai faite.
Quinze jours et la main de l’oubli a passé. Mais ce pâle témoignage est
encore préférable à l’abîme qui nous talonne. » Et voilà, nous y
sommes, dix ou vingt ans plus tard, et ce Bergounioux qu’on ne
connaissait pas au moment où il écrivait ces lignes nous est devenu
précieux. Nous avons lu, et tenté du mieux qu’on a pu de faire lire,
les quarante-quatre titres qui figurent à son catalogue depuis Catherine
(Gallimard, 1984). Nous lui avons reconnu de dire, d’avoir dit, ce que
nous savons et ne savions pas dire, et que nous pouvons piquer là au
hasard de la page 76, comme à cent autres pages : « Rien ne vaut la
peine. Nous n’aurons pas été. » Nous l’avons béni de dire d’où nous
venons, nous le savions mais ne savions pas qu’il fallait tant le
savoir, inventorier le havresac qui nous entrave et le peu de force
qu’on aura pour le transmettre en meilleur ordre aux suivants. Et pour
certains d’entre nous, la reconnaissance imméritée d’être un exact
contemporain, et un voisin de ces marches du pays qui en bordurent le
gouffre central. Pierre Bergounioux est né à Brive en
1949, le 25 ou le 29 mai, si on se souvient bien. Le 25. On l’a
rencontré, pour la première fois en 1992, pour saluer L’Orphelin,
son huitième livre. Il est venu à la gare du RER quérir son visiteur,
comme il le fait toujours, comme il le fait cent fois dans son journal,
avec le break Renault 21 Nevada blanc commandé page 938 de ce Carnet de notes,
le vendredi 2 novembre 1990, à deux doigts de n’y pas paraître quand la
vieille R18 avait accompagné tout le livre, depuis la page 37, le mardi
24 mars où, en fin d’après midi, les Bergounioux en prirent livraison. L’Orphelin
commençait ainsi : « Il était cinq heures lorsque le téléphone a sonné.
Je me suis souvent levé à cette heure où la nuit règne encore, mais, ce
matin-là, je dormais et c’est en rêve que j’ai su que mon père était
mort. J’attendais ce moment depuis le moment où j’ai appris que nous
mourrons tous, et qu’il nous faut attendre. » Il ajoute, deux pages
plus loin : « Cela s’est passé dans le Val de Loire en 1962, mais les
conditions pour que cela se produise étaient réunies depuis un million
d’années qu’un singe se prit pour n’importe quoi alors qu’il était une
espèce de singe et que c’est justement pour ça qu’il devint un homme. »
Le mardi 14 août 1990, dans son journal, Pierre Bergounioux, qui n’a
donc pas encore écrit ce livre, note : « Tiré du sommeil par la
sonnerie du téléphone. Il est cinq heures trente-cinq du matin. J’ai
compris. C’est Mam. Papa est mort. Je l’avais rêvé, au début du mois de
juillet 1962. Et c’est maintenant. » Voilà pourquoi son
journal nous regarde. Sa vie est le terreau de ce qu’il nous a mis sous
le nez pendant vingt ans. Il dit qu’il l’écrit, ce journal (ce book day, comme il dit, dans l’un des rares anglicismes du livre), qu’il l’écrit pour retenir ce qui meurt et ajoute en confidence au Monde
qu’il le publie pour s’en débarrasser. Mais ce qui meurt, c’est nous,
et on ne se retient pas, quant à se débarrasser de ces traces de
griffes qu’on a laissées sur la falaise en tombant dans le précipice,
ne trouvant rien où s’agripper quand la vague noire nous aspire, il
faudrait beau voir : ce sont nos pas dans la neige, pour l’éternité
vaine d’une courte saison. Lors de cette première rencontre, en 1992,
Pierre Bergounioux nous avait servi dans l’élan de sa voix unique, à la
fois sourde et claire, capable de dérouler comme des couleuvres souples
des phrases qu’on devine emmêlées dans sa gorge nouée, fragile, opérée,
des phrases écrites, comme lues sur l’improbable tableau noir de son
âme, improvisées pourtant, irréductibles à de plus simples, compliquées
et limpides, Bergounioux, donc, nous avait servi une tentative
d’autobiographie scandée par un module de dix-sept ans.
De la naissance à l’adolescence, premier chapitre, il aurait consacré
son temps à vivre, tout bonnement, comme vous et moi, et cela n’étonne
que parce qu’il est persuadé d’avoir cessé ensuite. Et encore, c’est
pour simplifier qu’il admet provisoirement que sa vie commence en
naissant, ses livres nous apprennent que le matin des origines est loin
derrière, incertain, partagé entre les deux lignées brisées de ses
ascendances, qu’on aimerait bien remonter jusqu’à quelque singe effaré
qui n’en savait guère moins que nous, mais passons. Dix-sept années
sans quitter Brive, sans s’éloigner des bris de coquille de l’oeuf qui
l’a pondu, de croire le monde à portée de main, de ces trop grands bras
tendus vers la canne à pêche, le panier de basket ou le clavier du
piano, et, plus encore et déjà, les rayons de la bibliothèque
municipale. De dix-sept à trente-quatre ans, deuxième chapitre,
Bergounioux aurait cessé d’être au monde, n’étant plus qu’un œil qui
lit, qui cherche dans les livres les questions qu’il sait et les
réponses qui ne conviennent pas toujours, un œil, et deux bras ballants
pour transporter les valises de livres dans les trains et les gares, à
Limoges où l’on attrape au vol le bachot, à Bordeaux où l’on apprend à
mériter Normale supérieure, à Saint-Cloud où d’y être entré on gagne
une agrégation, dans la vallée de Chevreuse où enseigner petitement et
passionnément (au début) à des enfants qui ne vous ont pas choisi mais
que vous avez choisis, vous, en un modeste collège malgré les peaux
d’âne qui vous collent, pour le temps qu’ils vous laissent à lire. À
trente-quatre ans, en 1983, commence le troisième chapitre de sa vie,
qui aurait dû se clore en l’an 2000, un compte rond pour avoir trois
fois dix-sept ans, et qui heureusement n’en finit pas : le temps
d’écrire. Bergounioux n’a certes pas cessé de lire à trente-quatre ans,
au contraire, il reste immergé dans les livres, mais il doute, il dit :
« Ce que les livres disent n’est pas ce que les choses sont », et, pour
aggraver les étagères des bibliothèques, publie ses propres livres.
Et voici que plus de vingt ans après, il nous livre la première partie
de son journal où joue cette charnière qui le fait passer de la vie de
lecteur à celle d’écrivain, quoique, on s’en doute, il n’use jamais de
ce mot pour se dire. Mais cette mutation n’est pas une rupture, elle
est presque imperceptible dans le livre quand la première, celle des
dix-sept ans, est ressassée tant qu’il peut, dès les premiers jours,
samedi 20 décembre 1980 : « S’il n’y a ni repos, ni cesse à escompter
du désir de savoir, c’est qu’il n’y a point de terme à la connaissance.
Je continue à lire avec la même avidité, la même tremblante fureur. Je
serai, au moment de mourir, dans l’état où je suis entré, par une sorte
de seconde naissance, à dix-sept ans. » Et, un an plus tard (14/12/81)
: « Je bous d’impatience, tremble à me contenir, tourmenté de l’envie
âpre, comme maladive, d’étudier. L’âge n’a aucunement affaibli cette
fureur qui m’a pris à Limoges, à dix-sept ans, et ne m’a plus laissé de
repos ». Pierre Bergounioux n’écrit toujours pas qu’il se met à sa «
table de travail » en vue de publication, mais laisse poindre parfois
la lassitude dans sa passion de lire, 18 avril 1982, un dimanche : « Le
soir, lorsque tout dort, j’essaie de sonder l’état où je suis. Le
lancinant besoin d’étudier, d’apprendre qui m’a pris à dix-sept ans,
semble me quitter. Je me sens gagner d’une indifférence morne, qui
m’effraie. » Il court après le temps perdu, sans dire ce qu’il en
ferait, se désespère, page 123 : « Ce qu’à force de hâte, je parviens à
épargner du temps est si réduit que je n’en peux rien faire. Quel fond
ai-je touché, après quel lent naufrage, que les heures, les jours
s’enfuient sans que j’en tire rien, que je perde jusqu’à la force de
souffrir, de m’insurger contre ce gaspillage. Je me demande, avec
épouvante, si je n’ai pas insensiblement glissé au néant, perdu ma vie.
Et alors à quoi bon durer ? » À cet instant, Bergounioux n’a toujours
pas signalé dans son journal qu’il peut écrire pour publier.
Le premier signe est page 134, et encore, lorsqu’il le fiche là, il ne
sait probablement pas que ces six lignes du mardi 13 juillet 1982 sont
les starting-blocks de son œuvre littéraire : « Le soleil est revenu
avec la chaleur. Capture d’une Aromie musquée, la troisième, sur les
ombellifères. En début d’après-midi, départ pour Les Bordes. À sept
heures à la pêche. En attendant que le soleil disparaisse, je trace
quelques mots, comme ça, sur des factures de vidange, au Bic, appuyé
sur le volant. » Près de vingt ans plus tard, dans Un peu de bleu dans le paysage (Verdier, 2001), ou plutôt dans Le Premier Mot
(Gallimard, 2001), on n’a pas les livres sous la main, Pierre
Bergounioux, en transformant la R18 en DS, petit tribut payé au
romanesque, ira rechercher dans cette posture ancienne, son, justement,
premier mot. Le surlendemain, il note : « Je continue à écrire, l’œil
rond et le souffle court. » Le tabou levé, le journal va bientôt
témoigner assidûment de l’autre écriture, celle qui n’est pas le
journal et qui nous sera délivrée d’année en année, bien avant cet
aujourd’hui où la genèse sans forfanterie nous en est révélée : « Je
rumine un projet de récit », dès le 17 janvier 1983, et le lendemain,
mardi, « je rentre et couvre, impromptu, deux pages et demie », et le
surlendemain, déjà, des remords, « une heure de cours, puis courses
avant de regagner la maison où je remplis une page supplémentaire. Oui,
mais je persiste à considérer cette occupation comme une tâche vaine,
un gaspillage de temps. Seuls, lire, peiner, tenter de comprendre
trouvent grâce à mes yeux », et deux semaines plus tard : « J’écris, en
matinée, avec le sentiment que ce n’est pas sérieux, que je ferais
mieux de fréquenter les livres d’autrui, les difficiles. » Au milieu de
mars, le récit est relu (il le trouve confus et plat), tapé, et expédié
chez Gallimard, tout naturellement, et le lundi 20 juin 1983 : « Au
courrier, une lettre de Gallimard. Les Mésaventures de Gustave Flaubert
ont été retenues pour la publication. Je reste un instant incrédule
puis me rends au collège pour dispenser leur pitance aux élèves,
remplir quelques bulletins et siéger au dernier conseil de classe de
l’année. » On n’en saura pas plus, sinon qu’à juste titre Pascal
Quignard décida qu’appeler ce roman Catherine valait mieux.
À partir de cette date, bon an mal an, Bergounioux confiera un récit à
Gallimard et à son journal la difficulté de l’écrire, de trouver le
temps de l’écrire. On s’est laissé embarquer à rendre compte de ce
chemin à la lumière du peu que l’on savait déjà, nos lectures, la
connivence qu’on a à croiser ça et là des noms, des postures qui sont
devenues des livres (Miette pages 172 et 222, La Maison rose page 522). Mais ce Carnet de notes,
non seulement ne se réduit pas à montrer les racines de l’œuvre, mais,
au contraire, les fouille non pas pour les fruits qu’elles donneront,
mais pour ce qu’elles sont : une vie de tous les jours, et la fébrilité
de la vivre à la fois fourbu et plein d’énergie, de courir après rien
en attendant que nos enfants soient grands et mourir, en espérant ne
pas mourir avant, que le néant ne souffle pas la « petite flamme », que
« l’eau noire » ne se referme pas trop tôt. Dix ans de soi, à être près
de la femme qu’on aime (« Qu’elle veuille bien souffrir un type de ma
sorte dans son voisinage est la preuve que l’affaire nous dépasse, elle
et moi, que nous avons exécuté un décret promulgué par des forces
occultes », 21 juillet 1984), Cathy, des enfants qu’elle vous a donnés,
le souci qu’on s’en fait et les corvées qu’ils donnent. Dix années qui
charrient leurs morts, ces morts qui sonnent la nôtre, oncles, tantes
et père, et cet autre soi que fut Norbert, tué par une chute et deux
ans de coma. Dix ans d’enseignement gâché par le temps qu’il nous
prend. Dix ans à courir les librairies d’anciens, à lire par kilos
entiers, des titres extravagants, des auteurs inconnus, mécanique,
philosophie, sciences, son frère Gaby tirant l’autre anse du sac.
Admirer Beckett, Faulkner, Kafka, Flaubert. Dix ans de plus à supporter
ce bréchet dolent qu’il avait fallu égorger quelques années plus tôt.
Dix ans à militer vainement dans un parti ouvrier et un syndicat
solidaire, avec un sens du devoir mâtiné de lassitude. Deux maisons,
deux voitures. Deux élections présidentielles (« Mitterrand a été réélu
hier et ça ne changera rien à rien », lundi 9 mai 1988). Et le bonheur
voyeur de lire ce qui s’écrit en temps réel. Dix années
éclairées par les semaines volées à la vallée de Chevreuse et passées
en vacances en Corrèze, à Brive ou aux Bordes. Ces passions assouvies
dans l’urgence pour l’entomologie, pour la pêche à la mouche, la
sculpture et la soudure à l’arc, tout ce qui fait de ce corps,
chiffonné de lecture, un vivant : « Et comme je travaille de mes mains,
et que je suis ici, mes vieux compagnons, le noir souci, la
contrariété, le désespoir chronique m’ont oublié », page 386. Mais il
faut bientôt rentrer, et le livre se termine (en attendant la suite) le
31 décembre 1990 par ces mots : « J’ai passé plus de temps ailleurs
qu’en Corrèze et mes petits compatriotes me sont devenus, à la fin, des
étrangers. » On sort de ces mille pages essoré, hébété,
incrédule au malheur de celui qui nous y a portés, il dit le 25 juin
1990 : « Cela fait des années que je suis continuellement malheureux »
(page 896). Mais nous savons qu’à la page 10, se souvenant de 1973,
Pierre Bergounioux écrivit : « Nous étions pleinement heureux alors,
Jean venait de naître. Les parents vivaient », et qu’il récidive page
467 : « Le bonheur existe. J’en suis rempli à ras bord. » On ne se
plaint pas, et, comme il le fait lui-même page 874, « Je remets son
capuchon au stylo et m’en vais chercher l’oubli dans le sommeil. »
Livres Hebdo, vendredi 10 mars 2006 Au jour le jour par Alexandre Fillon
Pierre
Bergounioux publie ses carnets de notes en un volume imprimé sur papier
bible par Verdier. Un passionnant journal tenu entre 1980 et 1990.
Pierre Bergounioux n’y va pas par quatre chemins. Le voici qui vous
pose tranquillement sur la table un fort volume de neuf cent cinquante
et une pages (neuf cent quatre-vingt-douze si l’on en croit le prière
d’insérer fourni par l’éditeur, brochure reproduisant un texte de
François Bon sur le bonhomme, « Le taiseux »), rien que ça, imprimé par
Verdier sur un papier bible. Cela coûte trente-cinq euros, mais cela
les vaut largement. L’auteur de B-17 G (Flohic, 2001), qu’Argol réimprime parallèlement sous couverture noire, dévoile ici un Carnet de notes 1980-1990.
Au dos du livre figure la mention « Journal ». En bas de la quatrième
de couverture, on apprend ainsi que « ces notes, prises au jour le jour
depuis vingt-cinq ans, accusent, avec les progrès de l’âge, l’érosion
du bonheur qui avait été donné, pour commencer ». Il
faut s’y plonger, s’y immerger, s’y abreuver. Ces notes démarrent le
mardi 16 décembre 1980. « Ce cahier parce que je sens que s’effacent, à
peine posées, les touches légères qui confèrent aux heures de notre vie
leur saveur, leur couleur. Il n’existe plus, avec l’éloignement, que
des blocs de quatre ou cinq années teintés grossièrement dans la masse.
J’aimerais bien avoir conservé quelques lignes du temps d’avant –
d’avant la conscience du monde et de soi, de la fièvre et de l’urgence,
de la certitude de mourir. Mais c’est parce qu’elles m’étaient
épargnées que je n’ai pas éprouvé le besoin de rien noter. »
Conscient de l’écoulement du temps, cet homme qui a travaillé « sans
relâche ni cesse » ne s’arrête jamais. De lire (passant Faulkner au
crible), de peindre, de souder, d’écosser les haricots, de regarder les
insectes – cicindèles et cérambycidés sont de ses amis. Diffusant son
savoir à des élèves de quatrième peu réceptifs, il s’occupe de ses
enfants Jean et Paul (qu’il faut à tour de rôle conduire chez le
médecin), soucieux de ne pas se couper de la réalité extérieure tout en
employant chaque instant « à étudier, à gagner un surcroît de
discernement, de nouvelles clartés ». En février 1983, le futur écrivain se lance dans la rédaction d’un récit, momentanément baptisé Les Mésaventures de Gustave Flaubert,
conscient des phrases trop longues. « C’est un de mes vices. Je me
crois tenu, par mimétisme, d’envelopper une chose dans une seule et
unique coulée syntaxique alors que, justement, le registre symbolique
est autonome, relativement. » En juin de la même année, Gallimard lui
adresse un courrier pour lui faire savoir que le texte a été retenu «
pour la publication ». Affable et courtois, Pascal Quignard lui
suggérera de trouver un nouveau titre. Le 15 novembre 1983, un « porteur spécial » convoie jusqu’à Gif les épreuves de Catherine.
Un styliste est né. Quelqu’un capable d’écrire : « Maintenant je sais
ce que sont les miracles de l’enfance, le temps perdu, les séjours
tardifs, hâtés, harassants dans lesquels on entre, la maladie,
l’éventualité chronique de la mort avec lesquels on lutte de vitesse,
la tentation de lâcher la plume, de quitter le papier tant l’on est
inégal à la tâche, dépassé par l’objet. » Et c’est ainsi que
Bergounioux est grand.
Le Monde, vendredi 3 mars 2006
« J’ai parié sur la raison »
Propos recueillis par Patrick Kéchichian
L’auteur de La Mue et de La Mort de Brune publie
son Journal de la décennie 1980-1990. À cette occasion, nous l’avons
interrogé sur ce qu’il considère comme la « mission » de la
littérature, sœur cadette de l’histoire.
De
Pierre Bergounioux, il faudrait pouvoir retranscrire non seulement la
parole, mais aussi les accents, la respiration, la dramatisation, les
arrêts et accélérations. Une passion visible, « dévorante »
dit-il, l’anime, qui n’est pas seulement celle des mots et de la
littérature, mais de la réalité humaine dans toute sa hauteur,
longueur, largeur et profondeur, dans toute son histoire. Une réalité
dont la littérature a « mission » de témoigner. L’imposant
Journal qu’il publie aujourd’hui et qui couvre la décennie 1980-1990
n’est pas un exercice narcissique, bien au contraire.
Pouvez-vous
expliquer cette double démarche qui consiste, d’une part, à tenir un
Journal, d’autre part à le publier ? Vous parlez, en août 1986,
d’un « temps irréparable qui s’enfuit »… Est-ce cela tenir un
Journal : réparer le temps ?
J’ai
découvert vers 30 ans que l’oubli marchait sur nos talons, qu’il
emportait tout. C’est pourquoi j’ai éprouvé le réel besoin de m’en
retourner vers le passé parce qu’il y avait des instants heureux dont
les blandices n’étaient pas épuisées, et puis aussi des événements, pas
seulement malheureux, mais qui étaient énigmatiques lorsque je les ai
vécus : celui que je suis devenu dans l’intervalle peut, après
coup, s’efforcer d’éclairer et de libérer cette partie de lui-même
prisonnière des instants révolus. Il me semble que me suivent toutes
sortes d’êtres de moi-même ; ils sont inconsolés parce que le sens
de ce qui leur est arrivé leur a échappé. Imperceptiblement, ils me
tirent par la manche pour que je leur prodigue par-dessus l’abîme du
temps les lumières, qu’ils n’étaient pas susceptibles de recevoir parce
qu’ils n’avaient pas vécu suffisamment. En cela, oui, un Journal sert à
réparer le temps. Celui qu’on est aujourd’hui confie à celui qu’on
deviendra demain le soin de dissiper ce qu’il y a de ténèbres,
d’incompréhension, donc de douleur, dans le temps présent.
Quant à donner ça à la presse, parlons brutalement, c’est une façon de
s’en débarrasser. Le fait d’écrire est une objectivation : on
transfère hors de soi, on projette sur une surface neutre, sur le
papier, ce qui tournoyait, tourbillonnait dans notre vie intérieure. La
publication constituerait donc un deuxième stade, et définitif, de
libération. On se débarrasse enfin de cette traîne encombrante de
regrets, de remords qui nous accompagne et qui pourrait, si l’on n’y
prenait garde, s’appesantir au point d’entraver notre marche.
Ce
Journal montre un homme à la tâche, aussi bien dans sa vie ordinaire,
familiale et professionnelle, que dans son travail d’écrivain. Cet
homme est souvent mécontent de lui, sévère…
Je
suis homme, je suis époux et père de famille, je suis professeur, j’ai
milité dans les rangs d’une organisation ouvrière, je suis dévoré, j’ai
été dévoré de passion comme d’une vermine. Il m’a semblé parfois qu’il
me faudrait neuf vies, et non pas une seule, pour venir à bout de la
tâche de vivre, pour concilier tout cela, mettre un peu d’ordre dans le
cours heurté, difficile, douloureux des jours. Mécontent, parce que
j’imagine mal qu’on puisse être homme et content de soi. L’essentiel
des rapports que je soutiens avec celui qui porte mon nom est marqué au
coin du déplaisir et, plus souvent qu’à mon tour, de la haine de soi.
Tenir registre de ses actes aide peut-être à se corriger, à agir moins
mal, à y voir plus clair. C’est l’un des enseignements, l’une des
utilités qui peut s’attacher à cette prose des jours à laquelle j’ai
commencé de sacrifier lorsque je suis sorti, il me semble, de
l’adolescence, à 30 ans, et que je suis entré dans l’âge adulte.
L’adulte étant celui qui s’avance vers les choses dernières. Jusque-là,
j’étais au cœur d’un tourbillon dont le détail m’échappait. Et puis,
subitement, cette rotation un peu folle s’est apaisée et j’ai commencé
de reconnaître un certain nombre de figures sur les parois du décor. Et
c’est à ce moment-là que l’idée m’est venue de prendre la plume pour
enregistrer, pour noter ce qui, jusqu’alors, malgré mes efforts,
m’avait échappé.
Dans l’introduction à votre Bréviaire de littérature,
vous parlez de la « position spéciale » des écrivains,
« séparés des lieux bruyants, dangereux, où on affronte les
choses… » Que vouliez-vous dire ?
Oui,
les gens qui écrivent doivent, qu’ils le veuillent ou non, se
retrancher de la communauté agissante, combattante, à laquelle,
simultanément, ils appartiennent. Aussi loin qu’on remonte, c’est
triste à dire, les écrivains sont des infirmes, des êtres vulnérables,
parce qu’hypersensibles ; ils s’adonnent à toutes sortes de
drogues, sont des alcooliques comme Faulkner, des épileptiques comme
Dostoïevski, des manchots comme Cervantès, des aveugles comme Borges ou
Homère. Ce sont des gens qui ne sont pas tout à fait aptes à la vie
telle que la pratique une communauté dans sa totalité, avec le travail
des champs, celui de l’usine, la vie publique, l’action politique, la
guerre… Les écrivains appartiennent généralement aux franges sociales,
sanitaires, du groupe. Et c’est justement parce qu’ils ne sont pas
requis par les tâches vitales qu’ils ont tout loisir de penser.
Par tempérament, par l’éducation que j’ai reçue, par la nature du
métier de professeur que j’exerce et qui me laisse un peu de loisir, je
me tiens à l’écart. Par ce fait même, je vois des choses qui échappent
à ceux qui les font, et je les consigne. Il semble que j’aurai été
tiraillé ma vie durant entre deux postulations contradictoires :
méditer, essayer de comprendre quelque chose à ce qui se passe, à ce
qui m’arrive, me touche en plein, me déchire parfois, et puis de
l’autre répondre à l’appel de ce que Hugo nomme « le monde rieur ».
La littérature, à vos yeux, entretient un rapport
étroit avec l’histoire. Vous considérez que l’écrivain s’occupe des «
détails » que l’historien, forcément, néglige...
Je dirai que c’est un seul et même discours qui s’est
diffracté. L’histoire, qui avance par longues enjambées, ne peut pas
descendre à ce détail exquis, irremplaçable, chatoyant, infiniment
précieux dont se nourrit la littérature... L’orgueilleuse philosophie
tient ses regards hautains braqués vers le ciel lointain des idées.
L’historien, surtout depuis Braudel et son histoire longue, est celui
qui brasse des destinées par milliers, par millions, la durée par
siècles… des vastes périodes qui échappent à la conscience que nous
en avons. Il faut fatiguer des montagnes d’archives avant de se faire
une idée des processus énormes au regard de quoi notre vie n’est rien.
Et je pense que la littérature est ce discours d’une
extrême précision qui s’efforce, avec la sensibilité d’un sismographe,
d’enregistrer le cours de ce qui aura été notre vie. Mais à mes yeux
elle ne vaut pas une heure de peine si elle ne se rappelle pas qu’elle
est en quelque sorte la sœur cadette de l’histoire. Nous sommes de part
en part des créatures historiques, et le moindre mouvement dont
tressaillent nos cœurs, la moindre pensée qui traverse nos cervelles
renvoient en dernier recours à l’histoire universelle. Je suis homme
non pas seulement au sens abstrait mais en tant que chacun de mes
gestes, chacune de mes pensées, chacun des mots que je profère est
comptable non pas seulement de l’histoire de ce pays ni même de
l’Europe occidentale, mais de tout ce que l’humanité accomplit depuis
qu’il y a des hommes. Et c’est en cela, il me semble, que ce journal
n’a rien d’intime, au mauvais sens du terme, parce qu’il ne fait jamais
qu’accuser, dans son registre propre, cette humanité qui m’est échue et
dans laquelle je m’applique à distinguer du mieux que je peux ce que je
peux avouer et faire mien et ce dont je dois me défendre parce que je
le tiens pour inhumain.
Quelles sont ces « clartés » dont vous parlez que la littérature est apte à jeter sur notre destinée ?
Je pense que la littérature est quelque chose comme une
science exacte. Si on ne se paie pas de mots, si on évite de composer
l’un des divers rôles qui s’offrent à l’écrivain et que l’on s’applique
simplement à saisir, à ressaisir, à percer l’éternelle énigme du
présent, le mystère toujours renaissant de la réalité, alors oui, la
littérature pourrait bien être cet effort vers la justesse,
l’exactitude... allons-y : l’authenticité, la probité... Les clartés
sont celles de la civilisation des Lumières dont je me sens très
profondément comptable. D’abord et avant tout comme professeur. Je me
sens le légataire de quelque chose qui fut probablement unique dans
toute l’histoire de l’espèce : la décision ferme, héroïque, d’examiner
toutes les choses à la lumière de la raison, ce « jugement calme » dont
parle Hume. J’ai parié sur la raison. Me conduire de façon raisonnable.
Introduire, importer ces lumières dont j’ai hérité dans tous les actes
de ma vie, professionnelle mais aussi privée.
Croyez-vous que la littérature puisse revendiquer une
mission positive, et par exemple s’interdire de désespérer les hommes ?
Voyez-vous des symptômes de ce désespoir dans la littérature la plus
actuelle ?
La littérature a assurément une mission, contrairement à
tout ce qui a été dit sur son inutilité, sa gratuité. Je serai homme à
lui assigner encore, toujours et à jamais la première place. Je vais
sûrement blesser des susceptibilités et surprendre des esprits de ce
temps, mais je tiens que le principe directeur de toute pédagogie, de
tout enseignement authentiquement humain, c’est l’enseignement des
langues et des lettres. Quiconque n’a pas été non seulement frotté,
mais nourri aux lettres et à la connaissance appuyée, approchée des
langues est à quelque degré infirme. Il me semble que c’est cette
matière-là plus qu’aucune autre qui est en mesure de permettre aux
vivants de se connaître et d’en tirer toutes les conséquences dans la
totalité des domaines où se passe leur vie.
Oui, il y a un certain nombre d’œuvres qui accusent cette
absence de mobile sérieux de vivre et de persévérer... J’ai souvent
entre les mains des livres romanesques ou poétiques qui me semblent
être comme ensevelis dans une nuit profonde. Mais comme il s’agit
d’œuvres littéraires, et non de la chose même dont ces œuvres parlent,
le désespoir devient un facteur d’espoir en ce que, justement, il
établit, en conscience, la prédominance du désespoir. Or toute
conscience est arrachement. Le simple fait de prendre conscience d’une
chose revient à se soustraire à son emprise ou à ses griffes. Nommer le
désespoir, c’est déjà l’objectiver et, pour reprendre une image
beckettienne, le repousser, de quelques millimètres.
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« Surpris par la nuit », entretien avec Alain Veinstein, France Culture, lundi 17 avril 2006 à 22h30 « Le Bateau livre », France 5, dimanche 2 avril à 10h, entretien avec Frédéric Ferney « Tout arrive! », par Arnaud Laporte, France Culture, vendredi 17 mars 2006 à 12h30 « Les Mardis littéraires », par Pascale Casanova, France Culture, mardi 7 mars 2006 à 10h
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