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  Carnet de notes (1991-2000)
Journal

  Pierre Bergounioux

  1280 pages
38 €
ISBN : 978-2-86432-504-8

Résumé

Ce deuxième tome couvre les années quatre-vingt-dix, et porte toute l’ombre qui – à l’exclusion des années soixante – a prévalu au long de ce vingtième siècle.


Extrait de texte

Ve 15.12.1995

   Quinze ans, aujourd’hui, que j’ai ouvert le premier des trente et quelques cahiers que j’ai remplis depuis lors. Je suis aussi éloigné de celui que j’étais le 15 décembre 1980 que celui-ci l’était du lycéen de 1965. C’est le tiers de ce qui me tient lieu d’existence qui est consigné dans ces pages, et le plus amer. Est-ce d’en avoir gardé trace, de l’avoir vécu en conscience, avec un but ? Est-ce l’effet de l’âge, du nombre grand des années que j’ai eues, qui font plus brèves, graduellement, chacune de celles qui me sont encore accordées ? Mais il me semble n’être pas tellement éloigné de l’hiver 1980, où j’ai résolu de me faire le greffier de mes jours, alors que l’année 1965 me semblait, à ce moment – est-ce que je me trompe ? – se trouver à des distances énormes. Il est vrai que je ressemble tristement au type de trente et un ans que je fus, alors que celui-ci, après quinze ans d’exil, d’essais, d’erreurs, d’efforts délibérés, constants, orientés s’était éloigné infiniment de l’adolescent effaré qu’il avait laissé, pour toujours, à Brive-la-Gaillarde.
   Levé à six heures et demie. Il n’a pas neigé mais il fait – 3 et l’allée est verglacée. Il me faut un bon moment pour mettre la R 21 en train – gratter les vitres, que j’ai aspergées de produit dégivrant, dehors, tandis que l’air chaud est soufflé dessus, à l’intérieur. Je ne démarre pas sans appréhension et parviens lentement, mais sans encombre, au collège à sept heures vingt.
   Au retour, je lis Stolz de Nizon.
   Après quinze jours d’interruption, du courrier a été distribué. Le travail reprend demain à la SNCF, à la RATP, un peu partout.
   Toujours submergé d’inquiétude par l’examen auquel va se soumettre Cathy, lundi.


Revue de presse

Presse écrite

   La nouvelle revue française, n°586, juin 2008
   par Tristan Hordé

   Pierre Bergounioux tient un journal depuis le 16 décembre 1980. Dans les deux épais volumes parus sont consignés, plusieurs fois par semaine, les événements, menus ou non, qui constituent une vie : les travaux quotidiens de la maison, les tracas liés à l’éducation des enfants, les maladies des proches, les décès qui assombrissent les jours, les promenades, les achats de livres, les lectures, la lassitude à poursuivre le métier d’enseignant dans un collège, etc. Des faits d’une autre nature sont rapportés. Vivre est aussi s’arrêter : s’apaiser en regardant les nuages et les couleurs changeantes du ciel ; c’est partager des jours : la plus grande partie de l’année se passe dans la ville, pour un mois d’échappée en Haute Corrèze, dans la maison familiale de Catherine Bergounioux. C’est encore peser ce qui est fait, à faire, et au fil des années, au fur et à mesure que les livres sont publiés, la réflexion se poursuit sur ce qui est éclairci de soi par l’écriture. En effet, l’ensemble fixe quelque chose du présent, de la vie ordinaire, mais aussi de cette partie du temps, comptée, vouée au travail littéraire. Éparses mais continues dès qu’il commence à écrire sont les remarques sur la tâche d’écriture, sur ce qu’elle implique. Se forme progressivement une image à la fois précise et tremblée de ce qui fut, s’esquisse un portrait de l’écrivain en proie au doute, portrait qui nous retiendra dans ces carnets.
   Engagé dans son métier d’enseignant, ne refusant pas de parler dans des réunions publiques, cédant aux sollicitations des médias, Pierre Bergounioux vit cependant dans le retrait, la ville où il réside réduite à peu de chose près à quelques magasins, à la gare, au collège des enfants. Il écrit en 1993 à propos de l’Essonne : « J’y aurai vécu sans en rien connaître, occupé de mes pensées, de mes souvenirs, indifférent à la réalité extérieure » (II, 263) et, plus brutalement peut‑être, sept années plus tard : « Je n’aurai rien su de ce qui se passait sur la terre. J’aurai vécu perdu dans mes pensées, en compagnie de mes chimères » (II, 1163). Ce n’est que dans le retirement qu’il est possible de « mettre au jour le sens enfoui » (II, 1183). Tendu vers ce but, Pierre Bergounioux a disputé à sa vie sociale le temps pour l’accomplir. Il s’est notamment imposé la discipline de se lever très tôt, pour tirer profit de ces heures d’avant l’aube sans obligations ; une grande partie de chaque note débute par « Debout à cinq heures », ou « Levé à cinq heures et demie », ou « J’ouvre les yeux à six heures ». Temps sauvé pour l’écriture, arraché « aux tâches domestiques, aux fatigues, à l’ennui » (I, 423). Quand naît ce choix du retrait ?
   Il est à replacer dans un « extravagant projet » de vie décidé en 1966 à l’âge de dix‑sept ans, régulièrement rappelé par ailleurs dans ses récits : « comprendre quelque chose à ce qui se passait, m’arrivait » (I, 413). Il ne cessera plus d’apprendre, dans des domaines parfois éloignés de sa formation première de « littéraire » : à côté d’ouvrages de linguistique, on relève des titres en économie, minéralogie, entomologie, préhistoire, psychanalyse, des relations de voyage, etc. La boulimie de lectures, toujours accompagnées d’extraits et de notes, pas plus que les collections (insectes, pierres), la sculpture du bois et, plus tardive, celle des ferrailles, ne satisfont « le désir de savoir » : reste toujours l’obscurité des origines, ce qui s’est passé dans un temps que la mémoire n’atteint pas, dans sa propre vie, dans celle des proches disparus, dans une lignée. Comme si la reconstruction d’existences qui ont précédé la sienne pouvait ouvrir à un état où les choses enfin seraient dans la lumière – dans la transparence : même si ce mot n’est jamais écrit, sauf erreur, dans le Carnet de notes, c’est bien de cela qu’il s’agit. Lors d’une sortie dans le Lot, passant dans des lieux où avait vécu une partie de ses ancêtres, Pierre Bergounioux note : « Si la porte s’ouvrait, j’entrerais chez les morts, dans le temps qui persiste sous le temps. Je les retrouverais tous et tout serait évident, facile, lumineux, parfait » (II, 977).
   On sait bien que l’évidence n’est pas. Tout le temps des disparus est comme aboli, et d’une autre manière les années de la prime enfance parce qu’alors on ne sait rien, et c’est grâce à cette ignorance que l’on ne se soucie de rien. C’est à démêler les fils noués que s’applique Pierre Bergounioux, dans un désir continu d’aller « au cœur des choses ». Revient une image constante, celle du passé confus, de la « cuvette originelle » toujours dans la nuit. Chaque fois que Pierre Bergounioux reprend la plume, les difficultés surgissent, toujours les mêmes comme si rien n’avait déjà été écrit. C’est le moment particulier « où quelque chose de très fragile cherche à croître, dans l’ombre et la confusion » (II, 204). Quel que soit le travail sur la mémoire, excité par le retour régulier dans les lieux où se vécurent les premiers moments, par la rencontre de témoins, tout se passe comme si les souvenirs ne pouvaient livrer que des bribes, que ne venait au jour qu’un « vide hostile » (II, 83), « peuplé de fantômes, d’instants nébuleux » (I, 474).
   Fixer le flou place Pierre Bergounioux dans une position difficile. Les notations abondent concernant l’incapacité à restituer ce qui fut, et le retour sur un chapitre écrit quelques semaines auparavant, ou sur un récit achevé, provoque un sentiment d’impuissance. Ce qui semblait former un tout homogène est vu comme à reprendre de fond en comble, le manuscrit est un « désastre », une « indescriptible confusion » qui le conduit à un « accès de détresse », à une « profonde détresse ». Ce sentiment d’échec ne varie pas au cours du temps ; en 1995 : « Je suis plein de dépit et de sombre depuis trois jours que j’ai mis le point final à mon récit. Ça ne vaut rien et rien ne vaudra jamais » (II, 568), en 1996 : « Fatigué, plein de sombre, découragé. Rien de ce que je fais ne me paraît valoir la peine et cette conviction profonde, destructrice, persistera tout le jour » (II, 570‑571). Pierre Bergounioux n’analyse pas ce qui est, réellement, vécu comme notoirement insuffisant, et se désole de la « médiocrité » de son esprit, de son vieillissement (il a alors quarante‑cinq ans), de son déclin, de son « irrémédiable misère », etc.
   Connaissant l’accueil fait aux récits publiés, on pourrait s’étonner que Pierre Bergounioux perçoive de manière si négative son travail et qu’il s’estime éloigné de son projet initial. Son insatisfaction touche à la nature même de la littérature. Le Carnet exprime régulièrement l’opposition forte entre l’action sur la matière et l’activité de penser : « Le bois, le fer, le cuivre ne nous signifient pas comme les idées, les mots, notre impuissance essentielle, notre tragique infirmité » (II, 790). Quelle impuissance ? Celle à rendre intelligible le « profond mystère de l’origine » (I, 382, en 1985), à « percer […] les vieux mystères de l’origine » (II, 1149, en 2000). Seuls les mots – la littérature – ordonnent ce qui sinon demeurerait dans la nuit et sombrerait dans l’oubli. Cette proposition, essentielle, est développée ailleurs que dans le Carnet, et notamment dans l’essai Jusqu’à Faulkner (Gallimard, 2002) : la révolution du récit faulknérien porte précisément sur la capacité à « extorquer leur nom aux choses, aux instants » (Carnet, I, 382). Certes, « ce qui se passe est toujours et partout imperméable à ce qu’on pense. Nous ne sommes pas de force » (Jusqu’à Faulkner, 48). C’est cette énigme du monde, de l’être qui commence à être résolue, au moins partiellement : nous savons, par Le Bruit et la fureur, par Sanctuaire, que nous n’y compren(dr)ons rien.
   Il est exclu que Pierre Bergounioux, dans un prochain volume du Carnet, manifeste sa satisfaction à relire un de ses manuscrits puisque la signification de notre vie nous échappe, qu’un récit échoue toujours à l’éclaircir. L’une des « leçons » du Carnet, insistante, consiste à penser cette impossibilité. De là, il ne reste qu’à poursuivre la tâche d’écrire le livre imaginaire que le jeune Bergounioux cherchait en vain à la bibliothèque de Brive, ce livre, écrit‑il en 1995, où « je verrais qui nous étions vraiment, ce qui était juste et bon. II aurait enfermé le nom des choses même, indiqué leur contour et leur poids relatif, leur importance dernière, dissipé l’inquiétude, les craintes infondées, l’ennui, permis d’agir en connaissance de cause. Je ne l’ai pas trouvé et c’est lui, aujourd’hui, que je m’efforce d’écrire, la signification de ce qui s’est passé à notre insu et en réalité, que je tente de fixer » (II, 561‑562).



   CCP 15, mars 2008
   par François Zénone

   Ce deuxième volume de notes couvre les années quatre-vingt-dix, l’œuvre est en marche ; en 1991 paraît La Mue, en 1992 L’Orphelin et Le Matin des origines. Un mois de l’année est consacré an travail du fer (« les quatre semaines concédées aux passions archaïques ») en Corrèze, le reste des jours, dans la région parisienne, à l’écriture et au dur travail d’enseigner dans un collège. À la lecture. Vivre, bien sûr, c’est un peu le contraire d’exprimer. Écrire « enfreint la règle qui découle de notre nature et ne veut pas que nous dissociions des objets tangibles, actuels, les pensées que nous formons. » Écrire consiste à retrouver l’origine, les ressorts de notre trajectoire étant derrière nous, « ces deux ou trois instants d’éternité autour desquels une vie peut graviter. » Et ce partage du temps « épouse celle de l’âme et du corps », l’inconscience animale, l’âcreté du connaître. Cette schize douloureuse et nécessaire fait la trame de ce livre. Partition irrévocable, « à dix-sept ans, j’ai dû abandonner l’idée que je m’étais faite des choses dans lesquelles j’avais grandi. » Écrire pour comprendre. La littérature est « l’absence au monde comme condition de l’accès au sens du monde. » Lire ce livre comme je l’ai fait, une vingtaine d’heures de lecture avec peu d’interruptions, est une expérience.



   Libération
, jeudi 20 décembre 2007
   Bergounioux, la règle du joug
   par Claire Devarrieux

   Préférence. Entomologiste de la vie quotidienne, l’auteur de « Miette » épingle le temps qui passe, pendant que ses enfants quittent leur chrysalide.

   Pierre Bergounioux est écrivain. Les années que couvre ce deuxième Carnet de notes le voient publier Miette et La Mort de Brune, d’autres livres encore, chez Gallimard. Il enseigne dans un collège de la région parisienne, sans enthousiasme, mais ses anciens élèves reviennent souvent le voir. Sa femme, Cathy, est chercheur, dans un laboratoire. Ils habitent une maison, à Gif (Essonne), où ils ont effectué eux-mêmes beaucoup de travaux. Ils ont deux fils, Jean, dit « le vieux Cinge », né en 1973, et Paul, dit Bilou, né en 1980. Entre 1991 et 2000, « les petits » sont les marqueurs du temps qui passe. Ils voyagent de plus en plus loin, franchissent examens et concours, ont un vélo, un vélomoteur, une voiture. Leur père « lance » lessives et pot-au-feu, lave les pulls à la main, prépare du riz au lait, s’assombrit au-delà du raisonnable si l’un ou l’autre est momentanément frappé de « liquéfaction intellectuelle ». Jean devient médecin, bientôt il faut aménager le studio de Paul. La tendresse qu’il porte à ses enfants lui a été refusée par son propre père. C’est un des thèmes de son journal. Partie de ping-pong entre Paul et Jean, octobre 1991 : « Ce spectacle a la vertu merveilleuse de me laver de l’humeur funeste que j’ai reçue en héritage. »
   Vaillant « greffier » depuis 1980, Pierre Bergounioux consigne la teneur des jours, laissant, pour les siècles à venir, un document sur l’existence quotidienne d’une famille française des classes moyennes. Se trouvera-t-il plus tard un érudit consciencieux pour indiquer dans une note de bas de page que lorsque l’auteur se rend « dans un grand magasin suédois » il s’agit d’Ikea ? Et pour souligner la détermination du styliste à ne pas écrire comme tout le monde qu’il va « chez Ikea » ? La tenue de la phrase n’est jamais prise en défaut, la lutte contre le négligé est devenue une seconde nature. On ne surprendra pas l’écrivain dans son intimité, bien qu’il n’en cache aucun des jalons calamiteux, les échographies, les fibroscopies. Mais il ne les détaille pas. L’espace privé qu’il donne en partage est strictement délimité. Pas de sexe, pas d’anecdote sur le milieu littéraire, où ses amis sont Pierre Michon et François Bon, aucune malveillance, rien qu’une colère de « rousseauiste, bolchevique » pour vitupérer la dégradation des relations sociales ou « cette saloperie de télévision ». La satisfaction du succès grandissant est inexistante ou bien dissimulée. On ignore aussi à quel moment ces notes sont arrachées à la fatigue journalière.
   Qu’est-ce qui rend la lecture de ces pages si vivifiante ? La vie est exclusivement vouée au travail, lire, écrire, décision prise à l’âge de 17 ans. Avril 1991 : « Levé à 6 heures. À midi, j’ai couvert mes deux pages et, par un étrange renversement, c’est dans la tension extrême, la sphère séparée, peu respirable, de la réflexion que j’ai trouvé le repos, le contentement qui, partout ailleurs, me fuient. » La mission littéraire est maintes fois définie. Février 1993 : « Jamais autant que cette année le partage n’a été aussi tranché entre la moitié de ma vie que je consacre à la gagner et l’autre, que je passe dans le pays perdu où le plus clair de son sens est enfoui et le restera si je n’essaie de l’arracher à l’ombre épaisse, résistante, dont il est depuis toujours l’otage. » La lutte est de chaque instant. À la mine obscure dont il faut extraire le sens correspond, en chacun de nous, la présence d’un ennemi qu’il faut combattre. Les lecteurs profiteront de la leçon qui s’adresse en priorité à Jean et à Paul. Pierre Bergounioux nomme aussi « puissances ennemies » les nuages noirs qui se sont abattus, dit-il, sur lui et les siens. Les années 1991-2000, clémentes, tissent un cocon de paix à ce drôle d’oiseau si austère, si peu doué pour le bonheur. Sans parler des addictions ordinaires. Des fruits arrosés de vin blanc le conduisent au bord de la syncope. Une « grasse matinée » est à ses yeux nocive, comme l’adjectif qui la désigne.
Sculpteur de bois et de métal, il éprouve moins de « peine » qu’arrimé à sa plume. En « haute Corrèze », dans la maison familiale de sa femme, « la princesse Mandchoue » vénérée depuis l’âge de 14 ans, il soude des « têtes pahouines à coiffe ». Ce doit être africain. Il semble ne faire œuvre de fiction que devant ses tas de ferraille. Les animaux lui plaisent également, en scientifique : « Il a fallu ouvrir la collection d’insectes, recharger de créosote de hêtre les fioles de Sauvinet. » Et, parfois, il débauche son frère : « Aux livres, avec Gaby. »



   Le Monde, vendredi 2 novembre 2007
   Les travaux et les jours de Pierre Bergounioux
   par Patrick Kéchichian

   L’auteur de Miette publie le deuxième volume de son journal

   C’est moins le passé qu’habite Pierre Bergounioux, comme on se plaît souvent à le dire, que toute la dimension du temps. Le présent, même s’il le juge avec rage et dépit, n’est pas un motif de désertion. Loin de s’en absenter, de se réfugier dans la bulle de l’art, il répond à ses injonctions. À cet égard, la lecture de ce deuxième Carnet de notes est éclairante.
   Le premier volume (1980‑1990) correspondait à l’écriture et à la publication, chez Gallimard, des six premiers livres de Bergounioux – de Catherine en 1984 à C’était nous en 1989. La décennie suivante voit paraître six nouveaux romans, toujours chez Gallimard, dont La Mue, Miette, La Mort de Brune, et plusieurs récits ou écrits brefs chez Verdier, Fata Morgana, William Blake & Cie, etc.
   « Ce qu’on appelle un journal sert à réparer le temps, nous déclarait l’écrivain en 2006. Celui qu’on est aujourd’hui confie à celui qu’on deviendra demain le soin de dissiper ce qu’il y a de ténèbres, d’incompréhension, donc de douleur, d’empêchement dans le temps présent. » Mais le mouvement, qui est celui de la vie autant que de l’écriture, ne s’arrête pas. On n’atteint jamais l’heure stable des bilans.
   C’est ce mouvement qui fait le prix du journal de Pierre Bergounioux. Nous ne sommes pas ici dans l’intime. Ou bien, si nous y sommes, cette intimité n’est ni honteuse ni impudique. Elle est partageable, simplement humaine, banale si l’on veut, quotidienne. La famille, l’enseignement, le travail de la littérature, et celui aussi de la sculpture, les lectures, nombreuses, variées, de la philosophie aux ouvrages techniques, la littérature un peu en retrait… Faulkner, « bloc colossal de lumière violente et de compactes ténèbres, de justice et de vérité », n’est pas loin cependant. Et puis les saisons, la nature, les travaux et les jours », la vie extérieure, ce monde non comme abstraction ou spectacle, mais réalité tangible, vécue, soufferte.
   Pas de psychologie, pas d’introspection. La réflexion elle‑même n’est là que pour mémoire. On développera ensuite, ailleurs. On écrira des livres… Civique, solidaire, vertueux au sens le plus noble de ce mot, Pierre Bergounioux n’est l’homme d’aucun retrait. Avant de prétendre se connaître soi‑même, il est urgent de regarder, d’écouter, de ressentir, de prêter attention à tout ce qui se présente. Le journal est le lieu où l’on consigne, au présent, sans jugement, ce qui, bientôt, refluera en passé. Et que la perte de sens menacera.
   « Ce serait folie d’avoir vécu avec les morts. Le monde est là, et les vivants et les choses qui sont bonnes. Le journal, les « touches légères ». C’est pour être avec eux autant qu’il est en moi tant que nous sommes ensemble… » répond Bergounioux à son interlocuteur, dans ce livre‑dialogue dense et soutenu, « entre un paroissien de Paris [le psychanalyste Michel Gribinski] et un crétin rural ». Pierre Bergounioux n’est pas homme, ni écrivain, à se contenter de ce qu’il a déjà pensé : son journal et cet entretien le démontrent. La pensée aussi a son mouvement vital. Elle n’est jamais en arrêt admiratif face à elle-même.



   L’Humanité, jeudi 27 septembre 2007
   Écrire, pour faire face à la médiocrité de ce temps
   Entretien réalisé par Jean-Claude Lebrun

   Votre Carnet de notes se présente comme l’écriture au quotidien de votre vie au quotidien. Mais sous une forme très élaborée qui peut donner à penser que c’est du temps pris à l’œuvre…
   Pierre Bergounioux. Qu’est-ce que l’œuvre ? Car là est la question. L’histoire littéraire nous a légué l’idée d’un objet tiers, d’un univers de papier animé d’une vie indépendante de celle que mène, on ne sait trop où ni comment, son auteur. Il existe une conception, classique, plus ou moins divertissante, de la littérature qui place, d’un côté, la contingence muette, insignifiante de l’existence, de l’autre des fictions plus ou moins brillantes qui ne valent qu’entre les plats de couverture des livres. Pour des raisons qui touchent à mes origines, à ma destinée, j’ai ressenti le besoin d’y voir clair dans cette vie. La littérature m’est apparue comme le mode d’investigation et d’expression le moins inapproprié. Elle est porteuse, comme l’histoire, comme la philosophie, comme les sciences humaines, d’une visée explicative, donc libératrice. Elle peut descendre à des détails que les discours rigoureux ne sauraient prendre en compte parce qu’il n’est de science que du général. Les notes quotidiennes ne diffèrent pas, dans le principe, de ce que j’ai pu écrire ailleurs. Les autres livres se rapportent aux lieux, aux jours du passé, le Carnet à l’heure qu’il est, au présent.

   Le travail littéraire y est souvent évoqué sous les espèces du produit fini : le manuscrit envoyé, les procédures d’édition… Si beaucoup d’intime s’y trouve déposé, on a le sentiment que vous considérez vos textes comme des objets extérieurs à vous-même…
   Pierre Bergounioux. On a toujours, par bonheur, la possibilité de faire un pas en arrière ou de côté. Le travail de plume est éprouvant. On s’enfonce dans une zone pleine de ténébreux mystères dont le séjour est coûteux. Il n’y a pas grand-chose à dire de ce qui s’y passe. C’est toujours pareil. L’esprit est aux prises avec ce qu’il y a d’obscur, dans le monde, en nous-même. Lorsqu’il est midi, qu’on sort écumant, usé, meurtri de l’empoignade, on constate, dans un langage neutre, qu’on a progressé, ou non, extorqué mille mots à l’adversaire, puis un chapitre, puis deux. Le jour vient où ce douteux combat prend fin. On expédie le dactylogramme à l’éditeur et on s’en retourne, tête baissée, les dents serrées, dans le pays défendu où notre sens est exilé.

   Vous déplorez aussi la page qui n’a pu être terminée, comme un dérangement causé par les contraintes du réel…
   Pierre Bergounioux. Des origines à nos jours, la littérature a été, dans la plupart des cas, le fait de fractions aisées, oisives, de la population. Cela vaut dès ses éveils, sous la Renaissance. Montaigne est un hobereau périgourdin, Descartes un gentilhomme tourangeau, Pascal appartient à la grande bourgeoisie. Molière et Racine sont pensionnés par le roi. Je n’entends aucunement diminuer le mérite de ces hommes ni ternir l’éclat prodigieux de leurs œuvres. Mais ils avaient le temps, comme, au XXe siècle encore, Proust et Gide, Roger Martin du Gard et Raymond Roussel, Claude Simon et Samuel Beckett, tous dispensés du soin de gagner leur vie. Je suis salarié de la fonction publique. J’exerce le métier fatigant de professeur de collège. Je n’ai jamais eu le temps. C’est pourquoi les sombres fatigues de l’enseignement, les dérangements qui m’empêchent de remplir les deux pages réglementaires s’apparentent, pour moi, à des catastrophes.

   Les questions domestiques, les déplacements, les travaux journaliers, la vie de famille trament littéralement les deux tomes du Carnet de notes. Cette contrainte ne serait-elle pas pour vous un équilibre nécessaire ?
   Pierre Bergounioux. Écrire ne va pas sans danger. C’est une activité dissidente, contre nature. On se sépare, par la force des choses, de la communauté. On cherche, en deçà ou au-delà des apparences, des évidences, de maintenant, quelque chose d’enfoui, de lointain, d’ignoré, dont on ressent le besoin de s’emparer. Ce n’est pas impunément qu’on sacrifie à cette activité. Guère d’écrivains, depuis la plus haute antiquité, qui ne soient affligés de bizarrerie, sujets à des troubles nerveux, diversement malheureux quand ils ne sont pas persécutés par les autorités. Aussi les routines du métier, la vie de famille, les courses, les lessives et le repassage peuvent-ils constituer un antidote aux toxines de l’écriture. Mais il leur est arrivé de peser si fort qu’ils m’empêchaient de prendre la plume et cet empêchement est aussi pernicieux, irritant que de la faire aller.

   Votre existence paraît se découper en une succession de tâches exécutées sur le mode kantien, dans une invariable répétition. Ne seriez-vous pas dans un rapport au monde assez semblable à celui du philosophe de Königsberg ?
   Pierre Bergounioux. Il avait une vie facile, Kant, dans sa lointaine Poméranie. Une poignée d’étudiants, ni femme ni enfants, un domestique nommé Lampe, une seule passion, la chair de cabillaud dont il était fou, et deux figures tutélaires, pas plus : l’Anglais Hume, qui l’avait tiré de son « sommeil dogmatique », et le Français Rousseau, dont le portrait constituait l’unique ornement de son bureau. Le hasard de la naissance m’a fait corrézien, c’est-à-dire étranger à moi-même et à tout comme l’était encore ma petite patrie lorsque j’ai vu le jour, au milieu du siècle dernier. Je disposais d’une vie d’homme pour devenir le contemporain de moi-même. Si je prétendais vivre au présent, il me fallait parcourir, en brûlant les étapes, les âges antérieurs, puisqu’ils étaient restés fermés au monde extérieur, à l’histoire de l’humanité, à la valeur transcendante, directrice, de l’universalité. Je n’avais pas une seconde à perdre. Le meilleur moyen de gagner du temps, c’est de l’enfermer dans de strictes habitudes, d’exécuter, à la minute près, les tâches incompressibles, prédéfinies, pour donner le restant à celle, dévorante, effrayante, qui consiste à tirer l’affaire où nous sommes impliqués dans cette clarté qui n’est que de nous et qui est celle de l’esprit. L’historien Michelet, qui avait deux mille ans d’histoire de France à traverser, avait adopté la devise du duc de Bourgogne : « J’ay haste. » Je la lui emprunterais à mon tour bien volontiers.

   Le monde et ses mutations constituent le fond de votre œuvre. Pourtant, dans votre Carnet, vous donnez l’impression de n’y faire que des incursions pour vite revenir à votre épuisant travail d’énumération et de récollection…
   Pierre Bergounioux. L’essentiel de ce que nous sommes, ce n’est pas l’heure présente qui nous le prescrit mais l’action combinée de celles dont elle constitue l’aboutissement passager. C’est pourquoi le meilleur de mon temps, c’est dans le passé que je le passe, à porter au jour ce qui, dans l’ombre impénétrée, nous dicte nos inclinations, nos faiblesses, nos amours et nos haines, notre volonté même. Il reste que j’ai enseigné trente-deux années durant en collège et que les quinze ou dix-huit heures que j’y donnais me rappelaient, si j’avais été tenté de l’oublier, au présent, dont les messagers sont les enfants.

   Une fureur contenue le dispute ici en permanence à l’abattement, qui paraît être moins le cas dans vos livres « littéraires ». Comme si la difficulté de cette dernière écriture vous divertissait des autres embûches…
   Pierre Bergounioux. Ce sont, une fois encore, mes antécédents, l’inertie du passé, la figure de mon espérance qui impriment sa période à mon humeur. La fureur, c’est l’inégalité de la partie que je dispute, le poids des arriérés dont je suis né grevé, la distance à laquelle se tient la fin que je me suis assignée, qui ne va pourtant qu’à comprendre un peu ce qui nous arrive. L’abattement, c’est son envers, la puissance de l’adversité, la médiocrité du résultat, le désespoir qui s’ensuit.

   Du XXe siècle, et singulièrement de la dernière décennie, vous laissez filtrer une image sombre et oppressante, qui pose forcément la question d’un sens encore possible de la vie…
  Pierre Bergounioux. À l’empire persistant des ombres du passé, il faut ajouter l’atmosphère déprimante, tout actuelle, celle-ci, du siècle naissant. Comment les gens de mon âge pourraient-ils oublier l’espoir de leurs adolescences, le monde entré en sa verte jouvence, la fête éblouissante et brève de Mai 1968 ? Pareils souvenirs aiguisent, par contraste, le déplaisir de l’après, la défaite des forces de progrès sur la scène internationale, la médiocrité de ce temps, l’abaissement où nous sommes tombés. Il me revient une phrase que Fellini confiait à l’un des personnages de son dernier film : « À quoi bon vivre ? Il suffirait de se souvenir. »

   Une entreprise titanesque
  
   Le titan Prométhée s’empara du feu de la connaissance détenu par les dieux de l’Olympe et voulut le remettre à l’humanité, jusqu’alors tenue dans les ténèbres de l’ignorance. On sait la souffrance qu’il lui en coûta. Il y a de cela dans les 2 200 pages des deux volumes du Carnet de notes, récit d’une obstinée empoignade pour arracher des bribes de clarté à l’opacité du monde. Le premier volet couvrait la période 1980-1990. Le deuxième, qui paraît en cette rentrée, nous fait traverser la décennie suivante sur les pas d’un Pierre Bergounioux possédé par la rage de ne pas laisser en jachère la moindre parcelle de savoir. Obligé pour cela à ne pas laisser filer une seule minute du temps arraché au gain de sa « pitance » et à la reconstitution de sa force de travail. On le suit une nouvelle fois au jour le jour dans cette entreprise prométhéenne, vécue en même temps comme douleur et nécessité. La sidération éprouvée à la lecture du premier tome n’a rien perdu de son intensité. L’on se retrouve ici dans la proximité de ce tumultueux combat. La vie familiale et domestique, les activités multiples, jusqu’à l’épuisement physique de l’homme décharné venu du désert central, les cours au collège, les amitiés, les échanges avec le compère François Bon, la multiplication des rencontres et des interventions, à mesure que s’affirme l’importance de l’œuvre, les livres lus et ensuite « extraits » par l’ancien normalien. Et les pages vigoureusement couvertes d’une écriture minuscule, dans une manière d’inconfort monacal. Car dès avant le point du jour, l’écrivain est au travail, faisant déjà ronfler la machine à penser, tandis qu’au dehors le monde néocapitaliste de la fin du XXe siècle semble justement tout faire pour se donner l’air du plus grand naturel. Et n’être pas pensé. L’affaire peut paraître inégale, entre le solitaire de Gif-sur-Yvette et l’armada de la marchandise mondialisée. Mais le Carnet de notes, avec son intelligence en permanent éveil, invite à voir au-delà de l’actuel bafouillage de l’histoire. Illustrant le rôle forcément émancipateur d’une pensée toujours insatisfaite. Et continûment fertile.



   La Quinzaine littéraire, 1er au 15 septembre 2007
   Déplaisirs et des jours
   par Tiphaine Samoyault

   En deux ans, du premier Carnet de notes à celui‑ci, on aura parcouru vingt ans. 1980-1990, d’abord, décennie scandée par des morts, nombreuses, par le retour de plus en plus compliqué sur un monde qui a fini et par l’effort acharné, à mesure qu’on constate qu’il n’est plus, pour en porter témoignage de livre en livre, par l’écriture. 1991‑2000, rapprochant le temps de l’écriture de notre temps de lecteurs, est un volume peut‑être encore plus troublant que le premier par la plongée qu’il oblige à faire dans le nu de la vie.

   Le premier volume du journal de Pierre Bergounioux, consignation sommaire et objective des faits quotidiens, comportait malgré lui une dimension dramatique qui lui faisait former un tout, ou encore un « effet roman » qui donnait à ses notes la trajectoire d’une destinée. Il relatait la décennie de la trentaine, celle où les enfants grandissent et où les aînés disparaissent. La maladie de l’enfant Paul, en 1981, la mort du père, en 1989, le terrible coma de Norbert, le beau-frère de l’auteur : les événements venaient couper dans la vie quotidienne, assombrissant le banal, les plaçant au cœur de l’existence tragique.
   Les dix années suivantes, celles de la quarantaine, ne se signalent par aucun événement qu’on pourrait dire majeur. Tout continue et dure, comme le temps lui‑même et la matière de l’existence en devient presque encore plus dense. « Je descends au magasin le bricolage » ; « Je dépêche mes trois heures de cours », « Au collège à sept heures vingt » ; « Ninou et Cathy sont parties vers neuf heures, lorsque je rentrais de Meymac où j’avais fait des courses »… Tout est là, dans ces notations enregistrant le commun des jours, attestant de l’ordinaire. Dix années conduites presque à l’identique, avec onze mois passés dans la maison de Gif, partagés entre les cours au collège, les soins prodigués aux enfants adolescents et bientôt adultes, les lectures et surtout, le temps donné à l’écriture, et un mois en Corrèze, dans la maison des Bordes, consacrés à l’expérience sensible. Le mouvement de l’histoire, « la fin des terroirs » et la terrible conscience que Pierre Bergounioux en a, ont déterminé ce partage de façon nécessaire, entre deux vies séparées, « la première, confuse, enfouie, sensible et provinciale, l’autre, séparée, sèche, studieuse mais hantée par les premières amours, le désir de répondre aux impulsions reçues d’entrée de jeu, le goût des choses ».
   Ces deux vies sont épuisantes et sombres : la première parce qu’elle réclame un effort de tous les instants d’anamnèse, une tension vers le sens que rien ne vient relâcher. Et l’ascétisme de cette existence vouée à l’étude, l’absence d’un quelconque abandon à ce qui fait aussi le commun de beaucoup de nos vies, à la paresse, à des plaisirs improductifs, aux sommeils inutiles, aux petits et aux grands renoncements, la rend pour le coup extraordinaire. La seconde – « les quatre semaines concédées aux passions archaïques, à la réclamation du pays perdu, du grand passé » – parce qu’elle rappelle ce qu’on ne pourra plus jamais être, qu’elle fait de soi quelqu’un qui ne peut pas devenir. « Curieusement, cette division épouse celle de l’âme et du corps. Celui‑ci brise les parois du cachot où je le tiens, ici, pour écumer, un mois durant, l’espace du dehors, après quoi son immatérielle commère reprend, si l’on peut dire, les choses en main, l’assoit sur une chaise paillée et s’enfonce, solitaire, dans le vide sombre de la pensée. » (12.10.1995)
   Il est peu de journaux d’écrivains aussi concentrés et par là aussi intimes. Cette vie qui ne laisse aucune place à la mondanité n’ouvre son carnet à aucune anecdote concernant un « milieu », parce qu’elle ne se signale par aucune autre appartenance que celle concédée à la sphère privée. Des amis passent bien sûr, et il est parfois question des éditions Gallimard, Verdier, Flohic, chez qui Pierre Bergounioux publie des livres pendant ces années, de Radio France où il va parler, de photographes qui font son portrait, d’institutions qui l’invitent et auprès desquelles il se rend sans se plaindre, mais on chercherait en vain la moindre distraction. Tout reste à l’état de notes, non parce que la matière est brute, non travaillée, mais parce que le monde extérieur n’existe pas, qu’il ne peut prendre d’existence dans la langue. Seul existe ce qui a pris son sens dans la vie qu’on s’est choisie, ce à quoi l’on doit toujours s’efforcer de donner sens, les proches, les morts que l’on fait revenir dans l’écriture. On ne saurait donc reprocher à Pierre Bergounioux une indifférence au monde comme il va et à l’histoire. Rien, en effet, sur les événements du monde, aucune information de journal dans ce Journal, sauf quand elle implique factuellement sa personne (« je suis en grève ») : cela n’aurait littéralement pour lui aucun sens d’en parler en n’y étant pas totalement, en n’en ayant pas cherché tout le sens.
   Pourtant cette masse de faits en apparence insignifiants constitue un document remarquable sur notre présent. Parce que l’écriture de Bergounioux, ici comme dans tous ses récits, redit inlassablement que la littérature n’a de sens que du témoignage. Ainsi de ce document magnifique sur les forges de Syam (dans le Jura), qui paraît en même temps et où sont évoqués à la fois un monde industriel en voie d’extinction et la passion d’un auteur pour le fer qu’il travaille lui aussi avec acharnement ; ainsi de toutes ces « figures chétives » qu’il ramène du Léthé pour toucher à l’histoire du monde, « à la sourde pulsation de la longue durée, aux structures pluriséculaires de la production matérielle et des représentations collectives ». Il s’agit de porter témoignage aussi du vide dans lequel nous sommes tombés, de l’absence de devenir auquel, par la rupture avec la terre et à tout ce qui nous rattachait les uns aux autres, nous sommes voués. Ainsi, le constat que peut faire l’enseignant est particulièrement sombre : « J’ai devant moi des gosses de quinze ans, de treize qui sont perdus ; étrangers, à jamais, sans appel, à leur propre possibilité, aux chances d’être un jour eux-mêmes, de faire quelque chose qui vaille, de devenir les contemporains de leur temps et quoique je n’en puisse mais, que je sache bien que les déterminants de la réussite scolaire résident hors de l’école, dans le monde social, je ne peux faire que je n’en conçoive une espèce d’accablement. Ils ne sauront jamais. Ils ne seront pas, du moins tels qu’il est formellement permis de devenir aujourd’hui. » (18.3.1994) Un mouvement fait trembler l’écran des faits, une réalité tenace et qui offusque bien souvent, mais ce mouvement conduit aussi vers quelque chose de bien sombre.



   La Liberté, samedi 25 août 2007
   Le joumal d’un anxieux
   par Alain Favarger

   Natif de Brive‑la‑Gaillarde en 1949, l’écrivain au visage buriné comme une silhouette de Giacometti a à son actif une bonne quarantaine d’ouvrages. Tous plus ou moins variations de ses obsessions : le paradis de l’enfance perdu, la quête des origines, le rapport frustrant avec le père. Cette thématique se retrouve à l’œuvre dans les carnets de notes de l’écrivain, dont on ouvre aujourd’hui le second volet couvrant les années 1991‑2000. On y retrouve les mêmes préoccupations qui faisaient la trame du précédent volume sur les années 80. Les menus faits de la vie ordinaire, l’attention au parcours de Jean et Paul, les deux fils du diariste, la célébration de l’amour voué par celui‑ci à sa femme, sans aller toutefois jusqu’à l’effusion sensuelle. On reconnaît aussi la lassitude de l’enseignant, qui officie dans un collège de la région parisienne. Si une année sabbatique vient rompre cette monotonie, elle ne suffit pas à apaiser les angoisses de l’écrivain rivé presque tous les jours et très tôt à sa table de travail pour accoucher de ses « deux pages réglementaires ».
   L’autoportrait livré ici est celui d’un homme inquiet que tourmente sans fin la figure du père décédé avec l’ombre du peu d’affection qu’il avait dispensée à ses enfants. Un homme qui voyage peu, qui ne fréquente guère les théâtres, salles de concert ou cinémas et passe toutes ses vacances dans sa Corrèze natale. Outre l’écriture, cet ascète moderne tente d’apaiser ses tensions à travers ses hobbies, la pêche, la sculpture sur fer, pratiquée avec frénésie, ou en courant les bouquinistes dans une quête boulimique et encyclopédique. La réussite du livre tient dans l’expérience intérieure qui le hante, plus forte et authentique que bien des romans.



   Page des libraires, septembre 2007
   Carnet du grand chemin
   par Michèle Tobia-Chadeisson

   Avec ce second volet de Carnet de notes (le premier est paru en 2006), nous voici à nouveau conviés au plus intime de la pensée – déclinée au quotidien – d’un écrivain majeur.

   Avec la rigueur que nous lui connaissons, Pierre Bergounioux continue à s’écrire au jour le jour, confessant la torture à se mettre au travail chaque matin, « tirer un mot et puis un autre du chaos ». L’homme est un mélancolique, exigeant dans sa gestion du quotidien, malheureux quand il ne fait pas quelque chose de vital : lire, écrire, sculpter, être à l’écoute des siens qu’il adore. Beaucoup d’introspections dans ses notes, d’introspections douloureuses qu’il affronte avec courage. Mais il y a plus encore dans ce carnet, que nous aimerions rapprocher du Journal de Virginia Woolf tant il nous convie dans l’intimité de sa pensée, nous convoque au plus près de son intelligence. Nous avons là un outil de ses œuvres en formation, qui éclaire magnifiquement leurs conditions d’élaboration, les réflexions qui les sous-tendent et les génèrent, la partie de chasse qu’il livre patiemment à ses fantômes, qu’il saisit, à l’instar des papillons, délicatement. Les affres de la création sont ici tout entières : aussitôt fini un récit, la relecture lui procure une « courbature infinie », on le lit essayant de faire le tri dans ce qu’il qualifie de « désastre ». « Le soulagement qu’on ressent à poser le point final ne dure pas. On est renvoyé au purgatoire du commencement ». Ainsi écrit‑il comme il sculpte : ajoutant de la matière ici, en retirant là, rabotant, polissant, atténuant ou au contraire accentuant jusqu’au point d’équilibre. Il n’est pas primordial d’avoir déjà abordé son œuvre pour en apprécier, au travers de ce carnet, la beauté du style, la profondeur et le sérieux des réflexions. C’est au contraire la lecture de ce carnet qui vous pousse à aller plus loin, à découvrir l’autre facette de ce personnage attachant. Le lire repose, nous tire hors des sentiers battus, rend nos propres angoisses moins douloureuses dans la confraternité qui nous unit à lui, à son humanité.



   Le Magazine littéraire, septembre 2007
   par Serge Sanchez

   Ce deuxième volume du journal de Pierre Bergounioux, Carnet de notes, 1991‑2000, nous fait pénétrer dans l’atelier de l’écrivain. Professeur de français près de Paris, il a entre 40 et 50 ans et vit en compagnie de sa femme, Cathy, chercheuse au CNRS, et de ses fils, Paul et Jean. Les obligations de la vie courante, enseignement, correction de copies, menus travaux de maçonnerie, ne lui font jamais oublier ce qui constitue la grande affaire de sa vie : la littérature. Levé tôt, toujours attentif aux clins d’œil de la nature – un insecte qui passe, un rayon de soleil qui perce les nuages –, il applique à ses travaux une rigueur flaubertienne, mais toujours atténuée par une sensibilité à fleur de peau ; autrement dit, un instinct dirigé qui est la marque du véritable artiste.
La Corrèze, point d’attache et lieu du bonheur de l’enfance, nourrit les livres de Pierre Bergounioux et revit dans sa descendance. C’est un bonheur pour Pierre quand son plus jeune fils attrape à la main une perche dans la rigole d’un bassin de dérivation de la banlieue parisienne, comme lui‑même le faisait autrefois sur sa terre natale. Bibliophile, admirateur de Faulkner, Pierre Bergounioux se nourrit de Bourdieu ou Bettelheim, chez qui il trouve écho à ses propres interrogations. Mélancolique artisan de la plume, il se double enfin d’un athlète acharné de la pensée et confirme sa place éminente, livre après livre, parmi les écrivains qui font aujourd’hui référence… Parmi ces ouvrages, Les Forges de Syam, publié initialement aux éditions de L’Imprimeur, et qui paraît simultanément en Verdier Poche. À travers l’évocation d’un laminoir 1900 toujours en activité dans le Jura, Pierre Bergounioux nous donne ici un beau texte sur l’énigme primordiale que constitue le passage du temps confronté au sentiment d’éternité.

Radio et télévision

« Les Mardis littéraires », par Pascale Casanova, France Culture, mardi 9 octobre 2007 à 10h
« La fabrique de l’histoire », chronique d’Arlette Farge, France Culture, vendredi 5 octobre 2007 à 9h
« Matin info », I Télé, vendredi 17 août 2007 à 8h