La nouvelle revue française, n°586, juin 2008 par Tristan Hordé
Pierre Bergounioux tient un journal depuis le 16 décembre 1980. Dans
les deux épais volumes parus sont consignés, plusieurs fois par
semaine, les événements, menus ou non, qui constituent une vie : les
travaux quotidiens de la maison, les tracas liés à l’éducation des
enfants, les maladies des proches, les décès qui assombrissent les
jours, les promenades, les achats de livres, les lectures, la lassitude
à poursuivre le métier d’enseignant dans un collège, etc. Des faits
d’une autre nature sont rapportés. Vivre est aussi s’arrêter :
s’apaiser en regardant les nuages et les couleurs changeantes du ciel ;
c’est partager des jours : la plus grande partie de l’année se passe
dans la ville, pour un mois d’échappée en Haute Corrèze, dans la maison
familiale de Catherine Bergounioux. C’est encore peser ce qui est fait,
à faire, et au fil des années, au fur et à mesure que les livres sont
publiés, la réflexion se poursuit sur ce qui est éclairci de soi par
l’écriture. En effet, l’ensemble fixe quelque chose du présent, de la
vie ordinaire, mais aussi de cette partie du temps, comptée, vouée au
travail littéraire. Éparses mais continues dès qu’il commence à écrire
sont les remarques sur la tâche d’écriture, sur ce qu’elle implique. Se
forme progressivement une image à la fois précise et tremblée de ce qui
fut, s’esquisse un portrait de l’écrivain en proie au doute, portrait
qui nous retiendra dans ces carnets. Engagé dans son métier
d’enseignant, ne refusant pas de parler dans des réunions publiques,
cédant aux sollicitations des médias, Pierre Bergounioux vit cependant
dans le retrait, la ville où il réside réduite à peu de chose près à
quelques magasins, à la gare, au collège des enfants. Il écrit en 1993
à propos de l’Essonne : « J’y aurai vécu sans en rien connaître, occupé
de mes pensées, de mes souvenirs, indifférent à la réalité extérieure »
(II, 263) et, plus brutalement peut‑être, sept années plus tard : « Je
n’aurai rien su de ce qui se passait sur la terre. J’aurai vécu perdu
dans mes pensées, en compagnie de mes chimères » (II, 1163). Ce n’est
que dans le retirement qu’il est possible de « mettre au jour le sens
enfoui » (II, 1183). Tendu vers ce but, Pierre Bergounioux a disputé à
sa vie sociale le temps pour l’accomplir. Il s’est notamment imposé la
discipline de se lever très tôt, pour tirer profit de ces heures
d’avant l’aube sans obligations ; une grande partie de chaque note
débute par « Debout à cinq heures », ou « Levé à cinq heures et
demie », ou « J’ouvre les yeux à six heures ». Temps sauvé pour
l’écriture, arraché « aux tâches domestiques, aux fatigues, à l’ennui »
(I, 423). Quand naît ce choix du retrait ? Il est à replacer dans
un « extravagant projet » de vie décidé en 1966 à l’âge de dix‑sept
ans, régulièrement rappelé par ailleurs dans ses récits : « comprendre
quelque chose à ce qui se passait, m’arrivait » (I, 413). Il ne cessera
plus d’apprendre, dans des domaines parfois éloignés de sa formation
première de « littéraire » : à côté d’ouvrages de linguistique, on
relève des titres en économie, minéralogie, entomologie, préhistoire,
psychanalyse, des relations de voyage, etc. La boulimie de lectures,
toujours accompagnées d’extraits et de notes, pas plus que les
collections (insectes, pierres), la sculpture du bois et, plus tardive,
celle des ferrailles, ne satisfont « le désir de savoir » : reste
toujours l’obscurité des origines, ce qui s’est passé dans un temps que
la mémoire n’atteint pas, dans sa propre vie, dans celle des proches
disparus, dans une lignée. Comme si la reconstruction d’existences qui
ont précédé la sienne pouvait ouvrir à un état où les choses enfin
seraient dans la lumière – dans la transparence : même si ce mot n’est
jamais écrit, sauf erreur, dans le Carnet de notes, c’est bien
de cela qu’il s’agit. Lors d’une sortie dans le Lot, passant dans des
lieux où avait vécu une partie de ses ancêtres, Pierre Bergounioux
note : « Si la porte s’ouvrait, j’entrerais chez les morts, dans le
temps qui persiste sous le temps. Je les retrouverais tous et tout
serait évident, facile, lumineux, parfait » (II, 977). On sait
bien que l’évidence n’est pas. Tout le temps des disparus est comme
aboli, et d’une autre manière les années de la prime enfance parce
qu’alors on ne sait rien, et c’est grâce à cette ignorance que l’on ne
se soucie de rien. C’est à démêler les fils noués que s’applique Pierre
Bergounioux, dans un désir continu d’aller « au cœur des choses ».
Revient une image constante, celle du passé confus, de la « cuvette
originelle » toujours dans la nuit. Chaque fois que Pierre Bergounioux
reprend la plume, les difficultés surgissent, toujours les mêmes comme
si rien n’avait déjà été écrit. C’est le moment particulier « où
quelque chose de très fragile cherche à croître, dans l’ombre et la
confusion » (II, 204). Quel que soit le travail sur la mémoire, excité
par le retour régulier dans les lieux où se vécurent les premiers
moments, par la rencontre de témoins, tout se passe comme si les
souvenirs ne pouvaient livrer que des bribes, que ne venait au jour
qu’un « vide hostile » (II, 83), « peuplé de fantômes, d’instants
nébuleux » (I, 474). Fixer le flou place Pierre Bergounioux dans
une position difficile. Les notations abondent concernant l’incapacité
à restituer ce qui fut, et le retour sur un chapitre écrit quelques
semaines auparavant, ou sur un récit achevé, provoque un sentiment
d’impuissance. Ce qui semblait former un tout homogène est vu comme à
reprendre de fond en comble, le manuscrit est un « désastre », une
« indescriptible confusion » qui le conduit à un « accès de détresse »,
à une « profonde détresse ». Ce sentiment d’échec ne varie pas au cours
du temps ; en 1995 : « Je suis plein de dépit et de sombre depuis trois
jours que j’ai mis le point final à mon récit. Ça ne vaut rien et rien
ne vaudra jamais » (II, 568), en 1996 : « Fatigué, plein de sombre,
découragé. Rien de ce que je fais ne me paraît valoir la peine et cette
conviction profonde, destructrice, persistera tout le jour » (II,
570‑571). Pierre Bergounioux n’analyse pas ce qui est, réellement, vécu
comme notoirement insuffisant, et se désole de la « médiocrité » de son
esprit, de son vieillissement (il a alors quarante‑cinq ans), de son
déclin, de son « irrémédiable misère », etc. Connaissant
l’accueil fait aux récits publiés, on pourrait s’étonner que Pierre
Bergounioux perçoive de manière si négative son travail et qu’il
s’estime éloigné de son projet initial. Son insatisfaction touche à la
nature même de la littérature. Le Carnet exprime régulièrement
l’opposition forte entre l’action sur la matière et l’activité de
penser : « Le bois, le fer, le cuivre ne nous signifient pas comme les
idées, les mots, notre impuissance essentielle, notre tragique
infirmité » (II, 790). Quelle impuissance ? Celle à rendre intelligible
le « profond mystère de l’origine » (I, 382, en 1985), à « percer […]
les vieux mystères de l’origine » (II, 1149, en 2000). Seuls les mots –
la littérature – ordonnent ce qui sinon demeurerait dans la nuit et
sombrerait dans l’oubli. Cette proposition, essentielle, est développée
ailleurs que dans le Carnet, et notamment dans l’essai Jusqu’à Faulkner
(Gallimard, 2002) : la révolution du récit faulknérien porte
précisément sur la capacité à « extorquer leur nom aux choses, aux
instants » (Carnet, I, 382). Certes, « ce qui se passe est toujours et partout imperméable à ce qu’on pense. Nous ne sommes pas de force » (Jusqu’à Faulkner, 48). C’est cette énigme du monde, de l’être qui commence à être résolue, au moins partiellement : nous savons, par Le Bruit et la fureur, par Sanctuaire, que nous n’y compren(dr)ons rien. Il est exclu que Pierre Bergounioux, dans un prochain volume du Carnet,
manifeste sa satisfaction à relire un de ses manuscrits puisque la
signification de notre vie nous échappe, qu’un récit échoue toujours à
l’éclaircir. L’une des « leçons » du Carnet, insistante,
consiste à penser cette impossibilité. De là, il ne reste qu’à
poursuivre la tâche d’écrire le livre imaginaire que le jeune
Bergounioux cherchait en vain à la bibliothèque de Brive, ce livre,
écrit‑il en 1995, où « je verrais qui nous étions vraiment, ce qui
était juste et bon. II aurait enfermé le nom des choses même, indiqué
leur contour et leur poids relatif, leur importance dernière, dissipé
l’inquiétude, les craintes infondées, l’ennui, permis d’agir en
connaissance de cause. Je ne l’ai pas trouvé et c’est lui, aujourd’hui,
que je m’efforce d’écrire, la signification de ce qui s’est passé à
notre insu et en réalité, que je tente de fixer » (II, 561‑562).
CCP 15, mars 2008 par François Zénone
Ce deuxième volume de notes couvre les années quatre-vingt-dix, l’œuvre est en marche ; en 1991 paraît La Mue, en 1992 L’Orphelin et Le Matin des origines. Un
mois de l’année est consacré an travail du fer (« les quatre semaines
concédées aux passions archaïques ») en Corrèze, le reste des jours,
dans la région parisienne, à l’écriture et au dur travail d’enseigner
dans un collège. À la lecture. Vivre, bien sûr, c’est un peu le
contraire d’exprimer. Écrire « enfreint la règle qui découle de notre
nature et ne veut pas que nous dissociions des objets tangibles,
actuels, les pensées que nous formons. » Écrire consiste à retrouver
l’origine, les ressorts de notre trajectoire étant derrière nous, « ces
deux ou trois instants d’éternité autour desquels une vie peut
graviter. » Et ce partage du temps « épouse celle de l’âme et du corps
», l’inconscience animale, l’âcreté du connaître. Cette schize
douloureuse et nécessaire fait la trame de ce livre. Partition
irrévocable, « à dix-sept ans, j’ai dû abandonner l’idée que je m’étais
faite des choses dans lesquelles j’avais grandi. » Écrire pour
comprendre. La littérature est « l’absence au monde comme condition de
l’accès au sens du monde. » Lire ce livre comme je l’ai fait, une
vingtaine d’heures de lecture avec peu d’interruptions, est une
expérience.
Libération, jeudi 20 décembre 2007 Bergounioux, la règle du joug par Claire Devarrieux
Préférence.
Entomologiste de la vie quotidienne, l’auteur de « Miette » épingle le
temps qui passe, pendant que ses enfants quittent leur chrysalide.
Pierre Bergounioux est écrivain. Les années que couvre ce deuxième Carnet de notes le voient publier Miette et La Mort de Brune,
d’autres livres encore, chez Gallimard. Il enseigne dans un collège de
la région parisienne, sans enthousiasme, mais ses anciens élèves
reviennent souvent le voir. Sa femme, Cathy, est chercheur, dans un
laboratoire. Ils habitent une maison, à Gif (Essonne), où ils ont
effectué eux-mêmes beaucoup de travaux. Ils ont deux fils, Jean, dit
« le vieux Cinge », né en 1973, et Paul, dit Bilou, né en 1980.
Entre 1991 et 2000, « les petits » sont les marqueurs du temps qui
passe. Ils voyagent de plus en plus loin, franchissent examens et
concours, ont un vélo, un vélomoteur, une voiture. Leur père « lance »
lessives et pot-au-feu, lave les pulls à la main, prépare du riz au
lait, s’assombrit au-delà du raisonnable si l’un ou l’autre est
momentanément frappé de « liquéfaction intellectuelle ». Jean devient
médecin, bientôt il faut aménager le studio de Paul. La tendresse qu’il
porte à ses enfants lui a été refusée par son propre père. C’est un des
thèmes de son journal. Partie de ping-pong entre Paul et Jean,
octobre 1991 : « Ce spectacle a la vertu merveilleuse de me laver de
l’humeur funeste que j’ai reçue en héritage. » Vaillant
« greffier » depuis 1980, Pierre Bergounioux consigne la teneur des
jours, laissant, pour les siècles à venir, un document sur l’existence
quotidienne d’une famille française des classes moyennes. Se
trouvera-t-il plus tard un érudit consciencieux pour indiquer dans une
note de bas de page que lorsque l’auteur se rend « dans un grand
magasin suédois » il s’agit d’Ikea ? Et pour souligner la détermination
du styliste à ne pas écrire comme tout le monde qu’il va « chez
Ikea » ? La tenue de la phrase n’est jamais prise en défaut, la lutte
contre le négligé est devenue une seconde nature. On ne surprendra pas
l’écrivain dans son intimité, bien qu’il n’en cache aucun des jalons
calamiteux, les échographies, les fibroscopies. Mais il ne les détaille
pas. L’espace privé qu’il donne en partage est strictement délimité.
Pas de sexe, pas d’anecdote sur le milieu littéraire, où ses amis sont
Pierre Michon et François Bon, aucune malveillance, rien qu’une colère
de « rousseauiste, bolchevique » pour vitupérer la dégradation des
relations sociales ou « cette saloperie de télévision ». La
satisfaction du succès grandissant est inexistante ou bien dissimulée.
On ignore aussi à quel moment ces notes sont arrachées à la fatigue
journalière. Qu’est-ce qui rend la lecture de ces pages si
vivifiante ? La vie est exclusivement vouée au travail, lire, écrire,
décision prise à l’âge de 17 ans. Avril 1991 : « Levé à 6 heures. À
midi, j’ai couvert mes deux pages et, par un étrange renversement,
c’est dans la tension extrême, la sphère séparée, peu respirable, de la
réflexion que j’ai trouvé le repos, le contentement qui, partout
ailleurs, me fuient. » La mission littéraire est maintes fois définie.
Février 1993 : « Jamais autant que cette année le partage n’a été aussi
tranché entre la moitié de ma vie que je consacre à la gagner et
l’autre, que je passe dans le pays perdu où le plus clair de son sens
est enfoui et le restera si je n’essaie de l’arracher à l’ombre
épaisse, résistante, dont il est depuis toujours l’otage. » La lutte
est de chaque instant. À la mine obscure dont il faut extraire le sens
correspond, en chacun de nous, la présence d’un ennemi qu’il faut
combattre. Les lecteurs profiteront de la leçon qui s’adresse en
priorité à Jean et à Paul. Pierre Bergounioux nomme aussi « puissances
ennemies » les nuages noirs qui se sont abattus, dit-il, sur lui et les
siens. Les années 1991-2000, clémentes, tissent un cocon de paix à ce
drôle d’oiseau si austère, si peu doué pour le bonheur. Sans parler des
addictions ordinaires. Des fruits arrosés de vin blanc le conduisent au
bord de la syncope. Une « grasse matinée » est à ses yeux nocive, comme
l’adjectif qui la désigne. Sculpteur de bois et de métal, il éprouve
moins de « peine » qu’arrimé à sa plume. En « haute Corrèze », dans la
maison familiale de sa femme, « la princesse Mandchoue » vénérée depuis
l’âge de 14 ans, il soude des « têtes pahouines à coiffe ». Ce doit
être africain. Il semble ne faire œuvre de fiction que devant ses tas
de ferraille. Les animaux lui plaisent également, en scientifique :
« Il a fallu ouvrir la collection d’insectes, recharger de créosote de
hêtre les fioles de Sauvinet. » Et, parfois, il débauche son frère :
« Aux livres, avec Gaby. »
Le Monde, vendredi 2 novembre 2007 Les travaux et les jours de Pierre Bergounioux par Patrick Kéchichian
L’auteur de Miette publie le deuxième volume de son journal
C’est moins le passé qu’habite Pierre Bergounioux, comme on se plaît
souvent à le dire, que toute la dimension du temps. Le présent, même
s’il le juge avec rage et dépit, n’est pas un motif de désertion. Loin
de s’en absenter, de se réfugier dans la bulle de l’art, il répond à
ses injonctions. À cet égard, la lecture de ce deuxième Carnet de notes est éclairante.
Le premier volume (1980‑1990) correspondait à l’écriture et à la
publication, chez Gallimard, des six premiers livres de Bergounioux –
de Catherine en 1984 à C’était nous en 1989. La décennie suivante voit paraître six nouveaux romans, toujours chez Gallimard, dont La Mue, Miette, La Mort de Brune, et plusieurs récits ou écrits brefs chez Verdier, Fata Morgana, William Blake & Cie, etc.
« Ce qu’on appelle un journal sert à réparer le temps, nous déclarait
l’écrivain en 2006. Celui qu’on est aujourd’hui confie à celui qu’on
deviendra demain le soin de dissiper ce qu’il y a de ténèbres,
d’incompréhension, donc de douleur, d’empêchement dans le temps
présent. » Mais le mouvement, qui est celui de la vie autant que de
l’écriture, ne s’arrête pas. On n’atteint jamais l’heure stable des
bilans. C’est ce mouvement qui fait le prix du journal de Pierre
Bergounioux. Nous ne sommes pas ici dans l’intime. Ou bien, si nous y
sommes, cette intimité n’est ni honteuse ni impudique. Elle est
partageable, simplement humaine, banale si l’on veut, quotidienne. La
famille, l’enseignement, le travail de la littérature, et celui aussi
de la sculpture, les lectures, nombreuses, variées, de la philosophie
aux ouvrages techniques, la littérature un peu en retrait… Faulkner,
« bloc colossal de lumière violente et de compactes ténèbres, de
justice et de vérité », n’est pas loin cependant. Et puis les saisons,
la nature, les travaux et les jours », la vie extérieure, ce monde non
comme abstraction ou spectacle, mais réalité tangible, vécue, soufferte.
Pas de psychologie, pas d’introspection. La réflexion elle‑même n’est
là que pour mémoire. On développera ensuite, ailleurs. On écrira des
livres… Civique, solidaire, vertueux au sens le plus noble de ce mot,
Pierre Bergounioux n’est l’homme d’aucun retrait. Avant de prétendre se
connaître soi‑même, il est urgent de regarder, d’écouter, de ressentir,
de prêter attention à tout ce qui se présente. Le journal est le lieu
où l’on consigne, au présent, sans jugement, ce qui, bientôt, refluera
en passé. Et que la perte de sens menacera. « Ce serait folie
d’avoir vécu avec les morts. Le monde est là, et les vivants et les
choses qui sont bonnes. Le journal, les « touches légères ». C’est pour
être avec eux autant qu’il est en moi tant que nous sommes ensemble… »
répond Bergounioux à son interlocuteur, dans ce livre‑dialogue dense et
soutenu, « entre un paroissien de Paris [le psychanalyste Michel
Gribinski] et un crétin rural ». Pierre Bergounioux n’est pas homme, ni
écrivain, à se contenter de ce qu’il a déjà pensé : son journal et cet
entretien le démontrent. La pensée aussi a son mouvement vital. Elle
n’est jamais en arrêt admiratif face à elle-même.
L’Humanité, jeudi 27 septembre 2007 Écrire, pour faire face à la médiocrité de ce temps Entretien réalisé par Jean-Claude Lebrun
Votre Carnet de notes
se présente comme l’écriture au quotidien de votre vie au quotidien.
Mais sous une forme très élaborée qui peut donner à penser que c’est du
temps pris à l’œuvre… Pierre Bergounioux. Qu’est-ce que
l’œuvre ? Car là est la question. L’histoire littéraire nous a légué
l’idée d’un objet tiers, d’un univers de papier animé d’une vie
indépendante de celle que mène, on ne sait trop où ni comment, son
auteur. Il existe une conception, classique, plus ou moins
divertissante, de la littérature qui place, d’un côté, la contingence
muette, insignifiante de l’existence, de l’autre des fictions plus ou
moins brillantes qui ne valent qu’entre les plats de couverture des
livres. Pour des raisons qui touchent à mes origines, à ma destinée,
j’ai ressenti le besoin d’y voir clair dans cette vie. La littérature
m’est apparue comme le mode d’investigation et d’expression le moins
inapproprié. Elle est porteuse, comme l’histoire, comme la philosophie,
comme les sciences humaines, d’une visée explicative, donc libératrice.
Elle peut descendre à des détails que les discours rigoureux ne
sauraient prendre en compte parce qu’il n’est de science que du
général. Les notes quotidiennes ne diffèrent pas, dans le principe, de
ce que j’ai pu écrire ailleurs. Les autres livres se rapportent aux
lieux, aux jours du passé, le Carnet à l’heure qu’il est, au présent.
Le
travail littéraire y est souvent évoqué sous les espèces du produit
fini : le manuscrit envoyé, les procédures d’édition… Si beaucoup
d’intime s’y trouve déposé, on a le sentiment que vous considérez vos
textes comme des objets extérieurs à vous-même… Pierre
Bergounioux. On a toujours, par bonheur, la possibilité de faire un pas
en arrière ou de côté. Le travail de plume est éprouvant. On s’enfonce
dans une zone pleine de ténébreux mystères dont le séjour est coûteux.
Il n’y a pas grand-chose à dire de ce qui s’y passe. C’est toujours
pareil. L’esprit est aux prises avec ce qu’il y a d’obscur, dans le
monde, en nous-même. Lorsqu’il est midi, qu’on sort écumant, usé,
meurtri de l’empoignade, on constate, dans un langage neutre, qu’on a
progressé, ou non, extorqué mille mots à l’adversaire, puis un
chapitre, puis deux. Le jour vient où ce douteux combat prend fin. On
expédie le dactylogramme à l’éditeur et on s’en retourne, tête baissée,
les dents serrées, dans le pays défendu où notre sens est exilé.
Vous déplorez aussi la page qui n’a pu être terminée, comme un dérangement causé par les contraintes du réel…
Pierre Bergounioux. Des origines à nos jours, la littérature a été,
dans la plupart des cas, le fait de fractions aisées, oisives, de la
population. Cela vaut dès ses éveils, sous la Renaissance. Montaigne
est un hobereau périgourdin, Descartes un gentilhomme tourangeau,
Pascal appartient à la grande bourgeoisie. Molière et Racine sont
pensionnés par le roi. Je n’entends aucunement diminuer le mérite de
ces hommes ni ternir l’éclat prodigieux de leurs œuvres. Mais ils
avaient le temps, comme, au XXe siècle encore, Proust et Gide, Roger
Martin du Gard et Raymond Roussel, Claude Simon et Samuel Beckett, tous
dispensés du soin de gagner leur vie. Je suis salarié de la fonction
publique. J’exerce le métier fatigant de professeur de collège. Je n’ai
jamais eu le temps. C’est pourquoi les sombres fatigues de
l’enseignement, les dérangements qui m’empêchent de remplir les deux
pages réglementaires s’apparentent, pour moi, à des catastrophes.
Les questions domestiques, les déplacements, les travaux journaliers, la vie de famille trament littéralement les deux tomes du Carnet de notes. Cette contrainte ne serait-elle pas pour vous un équilibre nécessaire ?
Pierre Bergounioux. Écrire ne va pas sans danger. C’est une activité
dissidente, contre nature. On se sépare, par la force des choses, de la
communauté. On cherche, en deçà ou au-delà des apparences, des
évidences, de maintenant, quelque chose d’enfoui, de lointain,
d’ignoré, dont on ressent le besoin de s’emparer. Ce n’est pas
impunément qu’on sacrifie à cette activité. Guère d’écrivains, depuis
la plus haute antiquité, qui ne soient affligés de bizarrerie, sujets à
des troubles nerveux, diversement malheureux quand ils ne sont pas
persécutés par les autorités. Aussi les routines du métier, la vie de
famille, les courses, les lessives et le repassage peuvent-ils
constituer un antidote aux toxines de l’écriture. Mais il leur est
arrivé de peser si fort qu’ils m’empêchaient de prendre la plume et cet
empêchement est aussi pernicieux, irritant que de la faire aller.
Votre
existence paraît se découper en une succession de tâches exécutées sur
le mode kantien, dans une invariable répétition. Ne seriez-vous pas
dans un rapport au monde assez semblable à celui du philosophe de
Königsberg ? Pierre Bergounioux. Il avait une vie facile,
Kant, dans sa lointaine Poméranie. Une poignée d’étudiants, ni femme ni
enfants, un domestique nommé Lampe, une seule passion, la chair de
cabillaud dont il était fou, et deux figures tutélaires, pas plus :
l’Anglais Hume, qui l’avait tiré de son « sommeil dogmatique », et le
Français Rousseau, dont le portrait constituait l’unique ornement de
son bureau. Le hasard de la naissance m’a fait corrézien, c’est-à-dire
étranger à moi-même et à tout comme l’était encore ma petite patrie
lorsque j’ai vu le jour, au milieu du siècle dernier. Je disposais
d’une vie d’homme pour devenir le contemporain de moi-même. Si je
prétendais vivre au présent, il me fallait parcourir, en brûlant les
étapes, les âges antérieurs, puisqu’ils étaient restés fermés au monde
extérieur, à l’histoire de l’humanité, à la valeur transcendante,
directrice, de l’universalité. Je n’avais pas une seconde à perdre. Le
meilleur moyen de gagner du temps, c’est de l’enfermer dans de strictes
habitudes, d’exécuter, à la minute près, les tâches incompressibles,
prédéfinies, pour donner le restant à celle, dévorante, effrayante, qui
consiste à tirer l’affaire où nous sommes impliqués dans cette clarté
qui n’est que de nous et qui est celle de l’esprit. L’historien
Michelet, qui avait deux mille ans d’histoire de France à traverser,
avait adopté la devise du duc de Bourgogne : « J’ay haste. » Je la lui
emprunterais à mon tour bien volontiers.
Le monde et ses mutations constituent le fond de votre œuvre. Pourtant, dans votre Carnet, vous
donnez l’impression de n’y faire que des incursions pour vite revenir à
votre épuisant travail d’énumération et de récollection…
Pierre Bergounioux. L’essentiel de ce que nous sommes, ce n’est pas
l’heure présente qui nous le prescrit mais l’action combinée de celles
dont elle constitue l’aboutissement passager. C’est pourquoi le
meilleur de mon temps, c’est dans le passé que je le passe, à porter au
jour ce qui, dans l’ombre impénétrée, nous dicte nos inclinations, nos
faiblesses, nos amours et nos haines, notre volonté même. Il reste que
j’ai enseigné trente-deux années durant en collège et que les quinze ou
dix-huit heures que j’y donnais me rappelaient, si j’avais été tenté de
l’oublier, au présent, dont les messagers sont les enfants.
Une
fureur contenue le dispute ici en permanence à l’abattement, qui paraît
être moins le cas dans vos livres « littéraires ». Comme si la
difficulté de cette dernière écriture vous divertissait des autres
embûches… Pierre Bergounioux. Ce sont, une fois encore, mes
antécédents, l’inertie du passé, la figure de mon espérance qui
impriment sa période à mon humeur. La fureur, c’est l’inégalité de la
partie que je dispute, le poids des arriérés dont je suis né grevé, la
distance à laquelle se tient la fin que je me suis assignée, qui ne va
pourtant qu’à comprendre un peu ce qui nous arrive. L’abattement, c’est
son envers, la puissance de l’adversité, la médiocrité du résultat, le
désespoir qui s’ensuit.
Du XXe siècle, et
singulièrement de la dernière décennie, vous laissez filtrer une image
sombre et oppressante, qui pose forcément la question d’un sens encore
possible de la vie… Pierre Bergounioux. À l’empire persistant des
ombres du passé, il faut ajouter l’atmosphère déprimante, tout
actuelle, celle-ci, du siècle naissant. Comment les gens de mon âge
pourraient-ils oublier l’espoir de leurs adolescences, le monde entré
en sa verte jouvence, la fête éblouissante et brève de Mai 1968 ?
Pareils souvenirs aiguisent, par contraste, le déplaisir de l’après, la
défaite des forces de progrès sur la scène internationale, la
médiocrité de ce temps, l’abaissement où nous sommes tombés. Il me
revient une phrase que Fellini confiait à l’un des personnages de son
dernier film : « À quoi bon vivre ? Il suffirait de se souvenir. »
Une entreprise titanesque
Le titan Prométhée s’empara du feu de la connaissance détenu par les
dieux de l’Olympe et voulut le remettre à l’humanité, jusqu’alors tenue
dans les ténèbres de l’ignorance. On sait la souffrance qu’il lui en
coûta. Il y a de cela dans les 2 200 pages des deux volumes du Carnet de notes,
récit d’une obstinée empoignade pour arracher des bribes de clarté à
l’opacité du monde. Le premier volet couvrait la période 1980-1990. Le
deuxième, qui paraît en cette rentrée, nous fait traverser la décennie
suivante sur les pas d’un Pierre Bergounioux possédé par la rage de ne
pas laisser en jachère la moindre parcelle de savoir. Obligé pour cela
à ne pas laisser filer une seule minute du temps arraché au gain de sa
« pitance » et à la reconstitution de sa force de travail. On le suit
une nouvelle fois au jour le jour dans cette entreprise prométhéenne,
vécue en même temps comme douleur et nécessité. La sidération éprouvée
à la lecture du premier tome n’a rien perdu de son intensité. L’on se
retrouve ici dans la proximité de ce tumultueux combat. La vie
familiale et domestique, les activités multiples, jusqu’à l’épuisement
physique de l’homme décharné venu du désert central, les cours au
collège, les amitiés, les échanges avec le compère François Bon, la
multiplication des rencontres et des interventions, à mesure que
s’affirme l’importance de l’œuvre, les livres lus et ensuite
« extraits » par l’ancien normalien. Et les pages vigoureusement
couvertes d’une écriture minuscule, dans une manière d’inconfort
monacal. Car dès avant le point du jour, l’écrivain est au travail,
faisant déjà ronfler la machine à penser, tandis qu’au dehors le monde
néocapitaliste de la fin du XXe siècle semble justement tout
faire pour se donner l’air du plus grand naturel. Et n’être pas pensé.
L’affaire peut paraître inégale, entre le solitaire de Gif-sur-Yvette
et l’armada de la marchandise mondialisée. Mais le Carnet de notes,
avec son intelligence en permanent éveil, invite à voir au-delà de
l’actuel bafouillage de l’histoire. Illustrant le rôle forcément
émancipateur d’une pensée toujours insatisfaite. Et continûment fertile.
La Quinzaine littéraire, 1er au 15 septembre 2007 Déplaisirs et des jours par Tiphaine Samoyault
En deux ans, du premier Carnet de notes
à celui‑ci, on aura parcouru vingt ans. 1980-1990, d’abord, décennie
scandée par des morts, nombreuses, par le retour de plus en plus
compliqué sur un monde qui a fini et par l’effort acharné, à mesure
qu’on constate qu’il n’est plus, pour en porter témoignage de livre en
livre, par l’écriture. 1991‑2000, rapprochant le temps de l’écriture de
notre temps de lecteurs, est un volume peut‑être encore plus troublant
que le premier par la plongée qu’il oblige à faire dans le nu de la vie.
Le premier volume du journal de Pierre Bergounioux, consignation
sommaire et objective des faits quotidiens, comportait malgré lui une
dimension dramatique qui lui faisait former un tout, ou encore un
« effet roman » qui donnait à ses notes la trajectoire d’une destinée.
Il relatait la décennie de la trentaine, celle où les enfants
grandissent et où les aînés disparaissent. La maladie de l’enfant Paul,
en 1981, la mort du père, en 1989, le terrible coma de Norbert, le
beau-frère de l’auteur : les événements venaient couper dans la vie
quotidienne, assombrissant le banal, les plaçant au cœur de l’existence
tragique. Les dix années suivantes, celles de la quarantaine, ne
se signalent par aucun événement qu’on pourrait dire majeur. Tout
continue et dure, comme le temps lui‑même et la matière de l’existence
en devient presque encore plus dense. « Je descends au magasin le
bricolage » ; « Je dépêche mes trois heures de cours », « Au collège à
sept heures vingt » ; « Ninou et Cathy sont parties vers neuf heures,
lorsque je rentrais de Meymac où j’avais fait des courses »… Tout est
là, dans ces notations enregistrant le commun des jours, attestant de
l’ordinaire. Dix années conduites presque à l’identique, avec onze mois
passés dans la maison de Gif, partagés entre les cours au collège, les
soins prodigués aux enfants adolescents et bientôt adultes, les
lectures et surtout, le temps donné à l’écriture, et un mois en
Corrèze, dans la maison des Bordes, consacrés à l’expérience sensible.
Le mouvement de l’histoire, « la fin des terroirs » et la terrible
conscience que Pierre Bergounioux en a, ont déterminé ce partage de
façon nécessaire, entre deux vies séparées, « la première, confuse,
enfouie, sensible et provinciale, l’autre, séparée, sèche, studieuse
mais hantée par les premières amours, le désir de répondre aux
impulsions reçues d’entrée de jeu, le goût des choses ». Ces deux
vies sont épuisantes et sombres : la première parce qu’elle réclame un
effort de tous les instants d’anamnèse, une tension vers le sens que
rien ne vient relâcher. Et l’ascétisme de cette existence vouée à
l’étude, l’absence d’un quelconque abandon à ce qui fait aussi le
commun de beaucoup de nos vies, à la paresse, à des plaisirs
improductifs, aux sommeils inutiles, aux petits et aux grands
renoncements, la rend pour le coup extraordinaire. La seconde – « les
quatre semaines concédées aux passions archaïques, à la réclamation du
pays perdu, du grand passé » – parce qu’elle rappelle ce qu’on ne
pourra plus jamais être, qu’elle fait de soi quelqu’un qui ne peut pas
devenir. « Curieusement, cette division épouse celle de l’âme et du
corps. Celui‑ci brise les parois du cachot où je le tiens, ici, pour
écumer, un mois durant, l’espace du dehors, après quoi son immatérielle
commère reprend, si l’on peut dire, les choses en main, l’assoit sur
une chaise paillée et s’enfonce, solitaire, dans le vide sombre de la
pensée. » (12.10.1995) Il est peu de journaux d’écrivains aussi
concentrés et par là aussi intimes. Cette vie qui ne laisse aucune
place à la mondanité n’ouvre son carnet à aucune anecdote concernant un
« milieu », parce qu’elle ne se signale par aucune autre appartenance
que celle concédée à la sphère privée. Des amis passent bien sûr, et il
est parfois question des éditions Gallimard, Verdier, Flohic, chez qui
Pierre Bergounioux publie des livres pendant ces années, de Radio
France où il va parler, de photographes qui font son portrait,
d’institutions qui l’invitent et auprès desquelles il se rend sans se
plaindre, mais on chercherait en vain la moindre distraction. Tout
reste à l’état de notes, non parce que la matière est brute, non
travaillée, mais parce que le monde extérieur n’existe pas, qu’il ne
peut prendre d’existence dans la langue. Seul existe ce qui a pris son
sens dans la vie qu’on s’est choisie, ce à quoi l’on doit toujours
s’efforcer de donner sens, les proches, les morts que l’on fait revenir
dans l’écriture. On ne saurait donc reprocher à Pierre Bergounioux une
indifférence au monde comme il va et à l’histoire. Rien, en effet, sur
les événements du monde, aucune information de journal dans ce Journal,
sauf quand elle implique factuellement sa personne (« je suis en
grève ») : cela n’aurait littéralement pour lui aucun sens d’en parler
en n’y étant pas totalement, en n’en ayant pas cherché tout le sens.
Pourtant cette masse de faits en apparence insignifiants constitue un
document remarquable sur notre présent. Parce que l’écriture de
Bergounioux, ici comme dans tous ses récits, redit inlassablement que
la littérature n’a de sens que du témoignage. Ainsi de ce document
magnifique sur les forges de Syam (dans le Jura), qui paraît en même
temps et où sont évoqués à la fois un monde industriel en voie
d’extinction et la passion d’un auteur pour le fer qu’il travaille lui
aussi avec acharnement ; ainsi de toutes ces « figures chétives » qu’il
ramène du Léthé pour toucher à l’histoire du monde, « à la sourde
pulsation de la longue durée, aux structures pluriséculaires de la
production matérielle et des représentations collectives ». Il s’agit
de porter témoignage aussi du vide dans lequel nous sommes tombés, de
l’absence de devenir auquel, par la rupture avec la terre et à tout ce
qui nous rattachait les uns aux autres, nous sommes voués. Ainsi, le
constat que peut faire l’enseignant est particulièrement sombre :
« J’ai devant moi des gosses de quinze ans, de treize qui sont perdus ;
étrangers, à jamais, sans appel, à leur propre possibilité, aux chances
d’être un jour eux-mêmes, de faire quelque chose qui vaille, de devenir
les contemporains de leur temps et quoique je n’en puisse mais, que je
sache bien que les déterminants de la réussite scolaire résident hors
de l’école, dans le monde social, je ne peux faire que je n’en conçoive
une espèce d’accablement. Ils ne sauront jamais. Ils ne seront pas, du
moins tels qu’il est formellement permis de devenir aujourd’hui. »
(18.3.1994) Un mouvement fait trembler l’écran des faits, une réalité
tenace et qui offusque bien souvent, mais ce mouvement conduit aussi
vers quelque chose de bien sombre.
La Liberté, samedi 25 août 2007 Le joumal d’un anxieux par Alain Favarger
Natif de Brive‑la‑Gaillarde en 1949, l’écrivain au visage buriné comme
une silhouette de Giacometti a à son actif une bonne quarantaine
d’ouvrages. Tous plus ou moins variations de ses obsessions : le
paradis de l’enfance perdu, la quête des origines, le rapport frustrant
avec le père. Cette thématique se retrouve à l’œuvre dans les carnets
de notes de l’écrivain, dont on ouvre aujourd’hui le second volet
couvrant les années 1991‑2000. On y retrouve les mêmes préoccupations
qui faisaient la trame du précédent volume sur les années 80. Les menus
faits de la vie ordinaire, l’attention au parcours de Jean et Paul, les
deux fils du diariste, la célébration de l’amour voué par celui‑ci à sa
femme, sans aller toutefois jusqu’à l’effusion sensuelle. On reconnaît
aussi la lassitude de l’enseignant, qui officie dans un collège de la
région parisienne. Si une année sabbatique vient rompre cette
monotonie, elle ne suffit pas à apaiser les angoisses de l’écrivain
rivé presque tous les jours et très tôt à sa table de travail pour
accoucher de ses « deux pages réglementaires ». L’autoportrait
livré ici est celui d’un homme inquiet que tourmente sans fin la figure
du père décédé avec l’ombre du peu d’affection qu’il avait dispensée à
ses enfants. Un homme qui voyage peu, qui ne fréquente guère les
théâtres, salles de concert ou cinémas et passe toutes ses vacances
dans sa Corrèze natale. Outre l’écriture, cet ascète moderne tente
d’apaiser ses tensions à travers ses hobbies, la pêche, la sculpture
sur fer, pratiquée avec frénésie, ou en courant les bouquinistes dans
une quête boulimique et encyclopédique. La réussite du livre tient dans
l’expérience intérieure qui le hante, plus forte et authentique que
bien des romans.
Page des libraires, septembre 2007 Carnet du grand chemin par Michèle Tobia-Chadeisson
Avec ce second volet de Carnet de notes (le
premier est paru en 2006), nous voici à nouveau conviés au plus intime
de la pensée – déclinée au quotidien – d’un écrivain majeur.
Avec la rigueur que nous lui connaissons, Pierre Bergounioux continue à
s’écrire au jour le jour, confessant la torture à se mettre au travail
chaque matin, « tirer un mot et puis un autre du chaos ». L’homme est
un mélancolique, exigeant dans sa gestion du quotidien, malheureux
quand il ne fait pas quelque chose de vital : lire, écrire, sculpter,
être à l’écoute des siens qu’il adore. Beaucoup d’introspections dans
ses notes, d’introspections douloureuses qu’il affronte avec courage.
Mais il y a plus encore dans ce carnet, que nous aimerions rapprocher
du Journal de Virginia Woolf tant il nous convie dans
l’intimité de sa pensée, nous convoque au plus près de son
intelligence. Nous avons là un outil de ses œuvres en formation, qui
éclaire magnifiquement leurs conditions d’élaboration, les réflexions
qui les sous-tendent et les génèrent, la partie de chasse qu’il livre
patiemment à ses fantômes, qu’il saisit, à l’instar des papillons,
délicatement. Les affres de la création sont ici tout entières :
aussitôt fini un récit, la relecture lui procure une « courbature
infinie », on le lit essayant de faire le tri dans ce qu’il qualifie de
« désastre ». « Le soulagement qu’on ressent à poser le point final ne
dure pas. On est renvoyé au purgatoire du commencement ». Ainsi
écrit‑il comme il sculpte : ajoutant de la matière ici, en retirant là,
rabotant, polissant, atténuant ou au contraire accentuant jusqu’au
point d’équilibre. Il n’est pas primordial d’avoir déjà abordé son
œuvre pour en apprécier, au travers de ce carnet, la beauté du style,
la profondeur et le sérieux des réflexions. C’est au contraire la
lecture de ce carnet qui vous pousse à aller plus loin, à découvrir
l’autre facette de ce personnage attachant. Le lire repose, nous tire
hors des sentiers battus, rend nos propres angoisses moins douloureuses
dans la confraternité qui nous unit à lui, à son humanité.
Le Magazine littéraire, septembre 2007 par Serge Sanchez
Ce deuxième volume du journal de Pierre Bergounioux, Carnet de notes, 1991‑2000,
nous fait pénétrer dans l’atelier de l’écrivain. Professeur de français
près de Paris, il a entre 40 et 50 ans et vit en compagnie de sa femme,
Cathy, chercheuse au CNRS, et de ses fils, Paul et Jean. Les
obligations de la vie courante, enseignement, correction de copies,
menus travaux de maçonnerie, ne lui font jamais oublier ce qui
constitue la grande affaire de sa vie : la littérature. Levé tôt,
toujours attentif aux clins d’œil de la nature – un insecte qui passe,
un rayon de soleil qui perce les nuages –, il applique à ses travaux
une rigueur flaubertienne, mais toujours atténuée par une sensibilité à
fleur de peau ; autrement dit, un instinct dirigé qui est la marque du
véritable artiste. La Corrèze, point d’attache et lieu du bonheur de
l’enfance, nourrit les livres de Pierre Bergounioux et revit dans sa
descendance. C’est un bonheur pour Pierre quand son plus jeune fils
attrape à la main une perche dans la rigole d’un bassin de dérivation
de la banlieue parisienne, comme lui‑même le faisait autrefois sur sa
terre natale. Bibliophile, admirateur de Faulkner, Pierre Bergounioux
se nourrit de Bourdieu ou Bettelheim, chez qui il trouve écho à ses
propres interrogations. Mélancolique artisan de la plume, il se double
enfin d’un athlète acharné de la pensée et confirme sa place éminente,
livre après livre, parmi les écrivains qui font aujourd’hui référence…
Parmi ces ouvrages, Les Forges de Syam, publié initialement aux
éditions de L’Imprimeur, et qui paraît simultanément en Verdier Poche.
À travers l’évocation d’un laminoir 1900 toujours en activité dans le
Jura, Pierre Bergounioux nous donne ici un beau texte sur l’énigme
primordiale que constitue le passage du temps confronté au sentiment
d’éternité.
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