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  Carnet de notes (2001-2010)
Journal

  Pierre Bergounioux

  1280 pages
39 €
ISBN : 978-2-86432-666-3

Résumé

« Pour des raisons qui touchent à mes origines, à ma destinée, j’ai ressenti le besoin d’y voir clair dans cette vie. La littérature m’est apparue comme le mode d’investigation et d’expression le moins inapproprié. Elle est porteuse, comme l’histoire, comme la philosophie, comme les sciences humaines, d’une visée explicative, donc libératrice. Elle peut descendre à des détails que les discours rigoureux ne sauraient prendre en compte parce qu’il n’est de science que du général.
Les notes quotidiennes ne diffèrent pas, dans le principe, de ce que j’ai pu écrire ailleurs. Les autres livres se rapportent aux lieux, aux jours du passé, le Carnet à l’heure qu’il est, au présent. »
                                                                                                              P. B.

Ce journal, qui couvre la première décennie du vingt et unième siècle, constitue le troisième volume des Carnets de notes de Pierre Bergounioux.


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Carnet de notes

Extrait de texte

Ve 24.3.2006
[…] Repris le lent travail de dactylographie. J’ai atteint septembre 1991. Que de choses j’avais oubliées ! Elles seraient comme si elles n’avaient jamais eu lieu, sans les notes que j’ai prises au jour le jour. La vie se perd à mesure. C’est l’artifice de l’écriture qui permet, seul, de tenir l’oubli qui nous talonne en respect, de sauver quelque chose de ce qui s’est passé. Ça effraie.


Ve 13.10.2006
Le TGV, ponctuel, se présente à sept heures et le soir descend lorsqu’il retrouve l’air libre. Je suis assis à l’étage d’une rame en duplex. Tout me dit qu’on a changé d’ère, que je suis du passé. Autour de moi, des gens jeunes. Devant, un couple, trente-cinq ans, a allumé un ordinateur portable. À gauche, une jeune femme a fait de même. Comme j’associe ces machines à l’exploitation mécanique de l’information, à l’élucidation des vieux mystères, mon premier sentiment est qu’un peuple de savants a supplanté les esprits vétustes, sous-équipés, comme le mien. Mais il s’avère que les deux, devant, jouent au billard électronique, dont l’écran reproduit, très fidèlement, la boule, les plots, les chicanes, les leviers de renvoi. À gauche, on regarde des dessins animés et, un peu plus loin, un voyageur feuillette Paris Match, comme en 1959, par exemple. Le sentiment que tout a changé le cède à son contraire. C’est la même humanité sans espoir, sans but qui traverse la nuit à 250 km/h. Fatigué. Je ferme les yeux et suis tiré du sommeil où je ne m’étais pas vu passer, par la voix préenregistrée annonçant l’arrivée en gare de Rennes.


Ma 22.7.2008
En sortant de la pharmacie, j’ouvre un paquet de cigarettes et abandonne cavalièrement l’enveloppe de cellophane au vent. Ce qui suscite la réprobation de Paul, moraliste vétilleux, intransigeant. Je lui oppose que je mène, ici, une vie de prolétaire, de salarié agricole, que la société les traite injustement et qu’ils sont justifiés à prendre des libertés avec la société, comme de boire de la bière dans une voiture, sur un parking de supermarché, ou de jeter des trucs par terre. J’ai droit à une petite homélie.

Je 13.11.2008
Le mot jazz, en néon bleu, brille discrètement à la terrasse. Je songe que je n’aurai à peu près rien su de Paris, rien vu que les établissements universitaires et les librairies, occupé que j’étais à réparer les dommages et les pertes inhérents au fait de naître à Brive, au milieu du siècle dernier. Nous nous attablons rue des Lombards, dans un restaurant nommé Le Chant des Voyelles. Près de nous, un homme, seul, s’est fait servir des huîtres qu’il gobe posément. Que de gestes, de libertés m’ont été d’entrée de jeu et me demeureront jusqu’au bout étrangers !
[…]
À Courcelle peu avant dix heures. Le ciel est clair, la pleine lune illumine des bancs finement gaufrés de pâles nuages. Il fait plus froid et l’inquiétude me prend lorsque je longe les arrières de la résidence et, plus encore, remonte le chemin des Buttes. Il ne passe plus personne, à cette heure, et si je dégringolais, ce n’est pas avant demain matin qu’on retrouverait ma dépouille.




Revue de presse

Presse écrite

   Artpress, mai 2012
   Pierre Bergounioux, l’écriture de la vie quotidienne
   par Alexandre Mare

   Les trajets en RER, les pannes sur le périphérique, la ferraille à aller chercher, les cours qu’il faut donner (la lassitude des cours à donner), les textes à écrire, les gens à qui l’on doit téléphoner, les enfants qui viennent et qui repartent, les amis, les sorties à faire, les courses au supermarché (« penser à acheter 10 kilos de café »)… Troisième volume de Carnet de notes, couvrant la période 2001 a 2010 – 1262 pages pour 3650 jours environ – où rien, presque rien, ne vient perturber une apparente monotonie quotidienne. On prendra pour exemple l’un des événements d’actualité les plus marquants de cette décennie, l’attentat new-yorkais du 11 septembre 2001, recalé en fin de note, en deux phrases précises. Le jour même, Pierre Bergounioux a livré de nouvelles sculptures – « les gens aiment l’abstrait mais achètent du figuratif » lui dit la responsable de la galerie où il expose – et a corrigé des copies (ce sont souvent de mauvaises copies) en avalant un sandwich à la pause de midi, au collège. Bien. Peu d’événements extérieurs donc. Tout tourne autour du cercle proche, du travail – sculpture / écriture. Et même si Bergounioux n’apprécie que modérément ses contemporains, il n’a pas à leur égard de condescendance, mais plutôt une forme de tristesse face à leur bêtise désarmante. Que l’on se rassure : ce n’est pas du désintérêt pour le monde, notre homme est un homme engagé, du moins attentif.
   Bien sûr, avant tout, il y a l’écriture. Les romans, les textes, les articles qui mûrissent, qui s’écrivent et qui s’abandonnent à l’éditeur. Les journées passent, souvent, se ressemblent. Dimanche 6 juillet 2003 : « Levé à six heures moins le quart. Il fait froid dans le petit matin, mais la journée est radieuse et chaude. […] Incident : j’avais posé, près de moi, les vieilles lunettes qui me servent à souder et dont les verres, à force, étaient incrustés de métal fondu. Je pose le pied dessus et brise la monture. Elles sont irréparables. M’en veux. Ce sont de calmes jours que nous avons ici mais j’en perçois l’incomplétude, Cathy en Amérique, Jean au K-B. Je lis un ouvrage didactique de Clemens Jöckle, sur les grands philosophes. » Cinq ans plus tard, jour pour jour, dimanche 6 juillet 2008 : « Je n’ouvre les yeux qu’à six heures. J’ai abusé de mes forces ces derniers jours. Il pleut abondamment, dans le matin. On se croirait en automne. J’écris jusqu’à 10 heures. Ensuite à l’atelier où je me tiendrai jusqu’à sept heures du soir. [...] Je songeais, penché sur la table de soudure, que ces travaux sont un remède aux pensées tristes, à la désespérance qui m’assaille et me nuit, me détruirait, presque, lorsque je suis livré à moi-même, sans occupation physique ni objet tangible. » Entre ces cinq années se sont succédé livres, sculptures et expositions – beaucoup de travail, donc. À cela, on ajoutera des joies, quelques peines aussi, des rencontres, des disparitions. Voilà de quoi est constitué le journal de Pierre Bergounioux : du temps qui défile. De fait, ce Carnet de notes en est une matérialisation concrète. Un inventaire de l’existence, un mémorandum – car ce qui motive cet exercice d’écriture quotidien, c’est avant tout de lutter contre les ravages du temps et de la mémoire qui s’en va. L’angoisse de la perte de soi. « Fixer la teneur de mes jours, de peur que l’oubli n’emporte tout et qu’à l’instant de finir ce soit comme si je n’avais jamais été. Je songe encore que je suis aussi éloigné de celui qui a porté dans un cahier la journée du 16 décembre 1980 que celui de l’élève de sixième du 16 décembre 1959. Mais alors qu’une sorte d’éternité sépare ces deux personnages, il me semble que 1980 est tout proche encore. Il faut me remémorer les événements tristes, terribles, interminables qui ont occupé l’intervalle pour qu’il s’étire, se creuse [...] »

   Notes de savoir-vivre
   On pourrait penser qu’il ne s’agit là que d’une écriture du je. Sur la couverture, on lit : « Carnet de notes », pas « Journal » – la prise de distance avec l’exercice littéraire est peut-être là. Soyons clair, il ne s’agit pas d’un journal d’écrivain (genre épique s’il en est), du moins pas au sens commun du terme : pas de fausses confidences acerbes sur le milieu littéraire, pas de comptes rendus de lectures, aucune citation censée éclairer sur l’état d’âme du moment. Et encore moins d’effets d’écriture. Ce sont trente ans de quotidien, de faits assemblés (en trois volumes) et qui sont comme une œuvre globale et globalisante, qui propose une énumération rationnelle du présent qui n’est plus. Pareils à des instantanés. Des notes, donc. « Pour des raisons qui touchent à mes origines, à ma destinée, j’ai ressenti le besoin d’y voir clair dans cette vie. La littérature m’est apparue comme le mode d’investigation et d’expression le moins approprié. Elle est porteuse, comme l’histoire, comme la philosophie, comme les sciences humaines, d’une visée explicative, donc libératrice. Elle peut descendre à des détails que les discours rigoureux ne sauraient prendre en compte parce qu’il n’est de science que du général. » Journal de travail, journal du quotidien, c’est aussi le témoignage du corps qui vieillit, des rides qui se creusent. Ce troisième volume recueille, trente ans après le début de cette entreprise, des choses vécues par un homme qui en a désormais 60. Le corps a perdu ses aptitudes d’autrefois. Les maladies bénignes laissent place aux accidents cardiaques, aux poussées de tensions et aux angoisses plus grandes. Durant trente ans, l’état du corps, lisible, mis à nu, est retranscrit, jour après jour, avec minutie et sans artefact. En somme, ces notes sont, à l’instar des vanitas, la démonstration de notre condition mortelle. Une fuite du présent, que Bergounioux tenterait de sauver de l’oubli. Peut-être est-ce en partie cela, l’exercice de l’écriture : une victoire sur la mort. Mercredi 15 décembre 2010 : « Trente ans aujourd’hui, que j’ai entrepris de garder trace des jours. L’idée de "fixer les événements". Je n’avais pas duré assez, découvert les ravages de l’oubli, sur nos traces. » Peut-être que ce carnet, et les autres, présents ou à venir, sont des manuels de savoir-vivre.



   La Montagne,
dimanche 4 mars 2012
   Bergounioux, par-delà le temps
   par Daniel Martin

   Trente ans entre Paris, la Corrèze, l’écriture et l’enseignement. 3 000 pages en trois volumes, comme une œuvre essentielle, une méditation sur l’être, l’espace et le néant pressenti. Une vie.
   Au troisième volume, le Carnet de notes de Pierre Bergounioux s’impose comme un monument. Trois mille pages pour relater au quotidien l’ordinaire d’une vie qui l’est assez peu, celle d’un écrivain, par ailleurs Corrézien de naissance et professeur en banlieue parisienne. Ce qui donne à ce journal sa part de géographie.
   Une existence retranscrite dans une prose superbe, telle qu’on a plaisir à la relire, après l’avoir lue, pour s’en étonner encore. Reprendre ses grandes thématiques. Celle, en particulier, de la traversée du temps. Il dit avoir connu « la fin de l’Ancien régime », dans son enfance à Brive, assisté à une première bascule quand le commerce, la communication, la modernité ont bouleversé les pratiques anciennes ; une autre encore, au cours des dix dernières années, placées sous le signe de nouvelles technologies.
   Il écrit : « Je reprends au commencement l’explication des deux principes de réalité, interne et externe, auxquels les gens de ma sorte et de mon âge ont été confrontés, avec les doutes, les complications qui s’ensuivaient. Le monde extérieur, dont les premiers échos nous atteignaient, disqualifiait celui que nous habitions, mais nous demeurait inaccessible, ce qui fait que ce que nous avions était sans valeur et que ce qui en avait nous était refusé ».
   Maintenant, comme il serait bien vain, bien inutile de vouloir rendre compte d’une telle œuvre, on peut en redire quelques constantes.
   Chaque jour commence par une considération sur le temps qu’il fait. Ce qui l’inscrit, de facto, dans ce passé où l’impression personnelle primait celle du spécialiste et où la météo n’existait pas, ou n’avait pas pris une telle importance.
   Autre facteur, le corps. Son corps malade, souffrant, qui occupe de plus en plus de place dans ce volume. Au point de l’enténébrer. Souci qui le rattache à un temps plus ancien encore où la mort était présente. Celui de Montaigne, de Rembrandt.
   « Ce fut un privilège, dit-il, de durer cinquante ans comme si on n’avait pas de corps. Simplement un outil obéissant auquel l’esprit confie un certain nombre de tâches. Un jour vient où « la statue de terre », se met à faire des siennes. Elle ne défère plus aux ordres. On a la surprise de se découvrir le siège de sensations inconnues, désagréables, terrifiantes parce qu’il semble qu’elles ouvrent sur le néant ».
   Mais dans ces pages se produisent aussi quelques événements plus ordinaires, comme la retraite, qu’il prend en 2006 et cesse, alors, de se rendre chaque jour ouvrable au collège.
   « Enseigner est un métier très fatigant, usant. La responsabilité pédagogique ne permet pas de s’abandonner, ni de s’accorder la moindre pause. Le métier a changé d’âme en quelques années. Il faut y voir le reflet d’une métamorphose profonde de la société française, de la profonde démoralisation du corps social par défaut des forces de gauche et de ce qu’elles peuvent générer d’espérance collective ».
   Toute une carrière marquée par une rupture riche d’enseignement. « J’ai travaillé dans le même établissement, très paisible, pendant très longtemps. Puis j’ai été dégradé après avoir obtenu une bourse du CNL (Centre national du livre), et j’ai été muté à Massy, en région parisienne, dans un établissement dit sensible. Ce qui m’a beaucoup appris sur l’exercice actuel du métier, sur cette injustice qui fait que ce sont les plus jeunes, les moins expérimentés qui sont envoyés au charbon dans ces lieux où il est impossible d’enseigner dans de bonnes conditions ».
   Désormais, il donne des cours à l’École des Beaux-Arts de Paris. « C’est un bonheur que de pouvoir mettre en circulation des choses qui n’étaient que pour moi, des choses inaccessibles à des enfants mais qui le sont à des jeunes gens ».



   La Croix, jeudi 23 février 2012
   Le métier de vivre de Pierre Bergounioux
   par Patrick Kéchichian

   Le troisième volume du carnet de notes de l’écrivain couvre la dernière décennie.

   C’est par sa singularité obstinée et définitive que Pierre Bergounioux se rapproche de nous. Oui, chaque lecteur, individuellement, d’où qu’il vienne, qu’il croit au Ciel ou n’y croit pas – comme l’écrivain –, peut ressentir cette proximité. Osons le mot : cette fraternité. La chose est bien moins fréquente que son contraire : mépris, affirmation véhémente de soi. Mais il n’empêche : une fois cette reconnaissance installée, on en est bouleversé. Puis une fidélité s’installe, sans pourquoi.
   Quand on entre dans le Journal d’un écrivain, on pénètre généralement dans les coulisses, les caves et les greniers de sa pensée, de ses désirs, de ses ambitions et déceptions. On peut noter quelques grandeurs, certes… Mais l’intéressé est-il le mieux placé pour les donner à voir ? On remarque plus souvent des petitesses. De celles-ci, l’auteur n’a pas forcément conscience ; elles se faufilent, forment une somme hétéroclite, humaine, trop humaine… Et le vieux moulin ne cesse de tourner, même quand il n’y a plus de grain à moudre.
   Chez Bergounioux, rien de tel. D’abord, nous ne sommes pas dans la catégorie de cet intime immédiat qui colle à soi et aux autres, qui poisse. Non, il s’agit d’un Carnet de notes, tenu de puis plus de trente ans, parallèlement à sa vie d’écrivain. Ses autres livres, précise-t-il, « se rapportent aux lieux, aux jours du passé ». Seul, donc, ce carnet se rapporte au présent, à l’ici et au maintenant. Écrire, comme il le souligne dans son récit Le Premier Mot (2001, Gallimard), ne peut avoir, pour lui, « de signification qu’en présence du monde ». Peut-être, pour sentir cette présence, pour l’éprouver toujours et ne pas s’en distraire, faut-il ne pas cesser d’écrire ? D’où ce « carnet » qui se tient obstinément, presque farouchement, à la surface des choses. Car la vie est d’abord courante, quotidienne, prosaïque : la littérature peut-elle l’oublier, l’ignorer ? Ce qu’atteste Bergounioux dans sa « hâte » avouée, assumée, à « rendre des comptes », c’est qu’un ordre, des devoirs, une volonté, par soi instaurés ou reçus, sont nécessaires. Peut-être simplement pour se maintenir à flot, pour contrer le « maléfice du temps ». Jour après jour, Pierre Bergounioux note ses faits et gestes, ses voyages, ses rencontres, ses lectures. Ses pensées également, mais réduites à l’état d’os, fixées, soustraites à leur mouvement perpétuel. Il indique l’heure (très matinale) de ses levers.
   Sollicité par les journaux, les revues, les organisateurs de manifestations ou de festivals, il honore ses commandes avec ponctualité. Des deuils viennent noircir un tableau déjà sombre, comme après la mort de Gérard Bobillier, son éditeur et ami, en octobre 2009. D’ailleurs, avec les années, sa santé (et celle de ses proches) devient plus fragile, le cœur perd son rythme normal, invisible. Il y a aussi son métier, ses métiers : la sculpture de ses « ferrailles », ses livres, son métier d’enseignant… L’honneur qu’il éprouvait dans cette mission a cédé la place à un grand désenchantement, à une perte de sens. Mais dans cette dernière décennie, il a quitté le collège et les adolescents, pour les étudiants de l’École de beaux-arts de Paris. Il est blessé, heurté par « la sottise, l’épaisse vulgarité », l’incivilité, qui se répandent partout. Mais il ne joue pas à l’aristocrate. Il est homme, se revendique homme parmi les autres. Jamais il ne parle, n’écrit pour les murs ou les miroirs.



   Les Inrockuptibles, n°847, mercredi 22 février 2012
   À la recherche du temps qui passe
   par Marie Darrieussecq

   Marie Darrieussecq s’est plongée dans le journal de Pierre Bergounioux. Il avait tout pour lui déplaire, et pourtant…

   Comment se fait-il que le journal de Bergounioux soit si addictif ? Me voilà accrochée par ce Carnet de notes. Je lis – quoi ? – des embouteillages sur la N20, des grèves du RER B, des courses au supermarché des Ulis [« salue Michel Tournier qui me suivait, à la caisse »], des mercredis à garder les enfants, des cours donnés péniblement et des heures arrachées pour lire et pour écrire : la fascinante routine d’un autre écrivain. Pas mon genre, pourtant : un rural nostalgique, un tueur de truites et de papillons, un as du contrôle de soi. Un ascète, mais, contrairement à une légende tenace, pas un solitaire : vie à deux ultradurable, amitiés régulières, famille, enfants, petits-enfants, sans dédaigner quelques occasions parisiennes (couché tôt).
   Hypnotisée, je cours acheter le premier tome (les années 80), puis le deuxième (les 90). Une semaine de ma vie à lire trente ans de celle de Bergounioux. « Levé avec une heure de retard » –. première phrase, 16 décembre 1980. L’existence semble alors s’employer à rattraper ce retard initial – sur les livres, sur la vie matérielle, sur le sens. Ce qui retient dans ces 3500 pages c’est la matérialité du temps ; il passe et c’est littéral, il se déploie dans la régularité de son inscription, au ras des détails. Il ne s’agit pas de modestie mais de discipline, et de la conscience que l’énigme gît aussi dans nos empêchements – ceux de l’inconscient, ceux des nécessités. Subsistance, contrariétés, ennui. Un peu de temps volé pour ramasser bois et ferraille, pour polir des copies de masques fangs. L’Afrique miroite, lointaine et documentée, celle de Griaule plus que de Roussel. Tout Bergounioux est là : planté dans les plaines de l’Essonne quand l’Afrique est si vaste, quand Faulkner est si grand – et quand la Corrèze serait le seul lieu vivable.
   « Toujours quelque ombre viendra ternir notre joie » : trente ans de lutte contre la dépression. Litanie du c’était mieux avant, déploration constante et qui m’agace. De rares ébahissements technologiques (le trafic d’Ile-de-France en direct sur internet). Le temps-climat affecte le journal plus que le temps-histoire. Des sensations, pas de commentaires. L’époque, oui, mais à travers un corps. 10 mai 1981 : « Odeur de limon et d’eau, comme jadis sur la Dordogne. Mitterrand est élu. » 11 septembre 2001 : « C’est Cathy, en rentrant, qui m’apprend qu’un attentat de grande ampleur a été commis aux États-Unis. » « L’été tardif », « l’automne ponctuel », « les premiers lys orangés », et soudain Cuba, « les teintes grises de la mer sous l’aurore », et un vieillard, Castro, condensé sur quatre lignes. Les phrases, toujours justes, ont des perfections rythmiques.

   Le flux est aussi rompu par les accidents de la vie. Instinctivement, je cherche « mes » dates, celles qui ont compté pour moi – et j’ai la confirmation par l’absurde de l’étanchéité de nos vies. Un hapax m’émerveille : une matinée à voler au-dessus de la banlieue, grâce à un ami pilote qui arrache Bergounioux à son « existence de cloporte ». Et Cathy, la Seule Femme, surgie sous les yeux du « vermisseau » quand il avait 14 ans, dans un éblouissement fixé. Ponctuelle à son laboratoire mais capable – crime – d’oublier de remplir les formulaires de la Maif. L’idole (accessoirement bonne cuisinière) traverse ces pages avec une opacité séduisante, parfois comique. Ce personnage en creux est au journal de Bergounioux ce que la femme de Columbo est à ses enquêtes : sans elle, on sent que la mélancolie aurait peut-être eu raison de tant d’obstination.



   Le Monde des livres, vendredi 17 février 2012
   Instantanés
   par Amaury da Cunha

   Un journal, lorsqu’il est écrit par un auteur singulier, n’est pas nécessairement un défouloir intime saturé de confidences et d’anecdotes tirées d’une histoire privée qui ne regarde personne. Quand Pierre Bergounioux se livre à cet exercice littéraire, l’écriture de soi prend une forme inattendue : elle convoque à la fois la littérature et la vie, ou plutôt elle réussit à déplacer sans cesse leurs frontières. Il publie aujourd’hui, au milieu d’une œuvre déjà abondante, composée de livres imaginaires, de récits autobiographiques, aussi rigoureux que rêveurs, Carnet de notes 2001-2010.
   Il s’agit du troisième tome de notes prises sur le vif, de réflexions, d’observations, de commentaires sur les livres qu’il lit ou sur ceux qu’il est en train d’écrire. « Pour des raisons qui touchent à mes origines, à ma destinée, j’ai ressenti le besoin d’y voir plus clair dans cette vie. La littérature m’est apparue comme le mode d’investigation et d’expression le moins inapproprié. Elle est porteuse, comme l’histoire, comme la philosophie, comme les sciences humaines, d’une visée explicative, donc libératrice », lit-on en préambule.
   En parcourant ce texte de près de 1300 pages, on est frappé par la mélancolie d’un homme en retrait, qui écrit ne plus vraiment habiter « le monde de maintenant ». Mais, dans la petite salle des Beaux-Arts de Paris (il y enseigne depuis six ans), c’est un être guilleret qui vient s’exprimer, avec un mélange de sophistication et de franchise, comme si la moindre de ses phrases était sur le point d’être couchée sur le papier. Un homme-livre, en somme, un écrivain obsédé par l’idée qu’un texte puisse donner du monde extérieur une image juste, immédiate.
   À l’origine de ce désir d’écrire ces carnets, la peur de perdre la trace et le sens de la vie. « À 30 ans, j’ai pensé que j’allais disparaître à cause d’une maladie de la gorge, sans rémission possible. Je sortais de l’adolescence, il me semblait qu’un certain nombre de choses qui demeuraient auparavant obscures s’avançaient à ma rencontre, je les voyais enfin, dans un état d’éclaircissement intérieur. J’ai commencé alors à écrire pour combattre sur plusieurs fronts en même temps, celui du passé, qui s’enténébrait, et celui du présent, et ses terribles révélations que constituent les morts rapprochés de ceux que nous aimons. »
   Pour entrer dans cette résistance intime, l’écrivain bloque toute velléité de lyrisme ou d’introspection. Car l’enjeu, en lisant ce journal, ne semble pas compatible avec une esthétique trop appuyée. Bergounioux se contente de recenser les faits de la vie immédiate – la couleur du ciel, l’heure de son réveil – sans les transformer. « Je fais aveuglément confiance à celui que j’étais au moment où j’ai pris note de tel fait », confie-t-il, comme si le prisme de l’art menaçait d’altérer ce projet : « La littérature en tant que telle est à mes yeux dépourvue d’existence. »
   Si ses textes de fiction sont coulés dans un beau langage, il n’hésite pas, dans ses carnets, à écrire le plus platement possible, sans effet, ce qui rapproche ses textes d’une écriture photographique à l’empreinte instantanée. Autrement dit, il ne modifie jamais rien de ce qu’il y consigne, il conserve la trace authentique de ce qui s’est inscrit sur la page, comme les sels d’argent noircis par la lumière. « Face à une photographie, nul ne peut disconvenir que cela a été, pour reprendre le mot de Roland Barthes, quelles que soient les réserves ou l’incrédulité dont on a pu être frappé. La photographie, sous ce rapport, constitue quelque chose de magique, car elle arrête l’instant et le soustrait au flux du temps. »
   Devant le réel, comme une plaque sensible, Bergounioux se contente de mentionner ce qui le traverse, sans jamais se laisser gagner par la tentation de l’analyse et du jugement. Chaque jour qui passe doit être certifié par ces aperçus qui nourrissent son journal. S’il se frotte ainsi au désordre du monde, le protocole du travail demeure rigoureusement inchangé : « Pour écrire, j’observe une certaine discipline de vie, car c’est le meilleur moyen que j’ai trouvé pour ne pas perdre du temps. Mes habitudes sont une sorte de filet où l’on peut prendre tous les poissons du temps. Le journal, ce sont ces impressions que je recueille quand je sors de la solitude du réduit et que je constate, stupéfait et parfois épouvanté, que la vie continue et qu’elle change insensiblement. »
   Écrit dans l’agitation de la vie, ce journal lui garantit une vigilance continue face au déroulement du présent. Posture humble d’un scribe, « recroquevillé dans son coin » qui fait ses sorties dans le monde extérieur pour se maintenir éveillé et nourri par les émerveillements du monde : « Ajuster mes pensées au niveau, sinon de la raison, du moins de la réalité. J’écris ce journal pour rester le contemporain de mon temps, ne pas sombrer dans la durée flottante dans laquelle on est condamné, dès l’instant où l’on a fait ce fameux pas de côté et qui nous met à part, qui vous place comme en retrait de vous-même. »
   Au terme de ces dix années d’écriture, ces bribes de vies minuscules se sont glissées dans un volume épais, ce qui semble l’inquiéter et l’amuser en même temps : « Mais c’est le pavé de l’ours, ai-je encore entendu ces jours-ci ! Oui, mais les gars, une décennie, c’est 3650 jours ! 1300 pages ne représentent jamais qu’un tiers de page au quotidien ! Ce n’est pas si excessif que cela ! Accordez-moi que je n’ai pas exagéré ! »



   L’Indépendant, dimanche 12 février 2012
   « L’écriture est une lutte sombre »
   par Serge Bonnery

   Entretien. Pierre Bergounioux, auteur prolifique, publie le troisième volume de ses Carnets aux éditions Verdier. Une entreprise littéraire qui donne le vertige.

   Pourquoi rédiger des carnets de notes ?
   Je le dois à mon père et ma mère qui, dès que mon frère et moi avons vu le jour, ont pris note de nos menus agissements. Je ne suis pas un mauvais fils. J’ai pris de leurs mains les choses qu’ils me tendaient.

   Et pourquoi leur publication ?
   Il y a une raison contingente. Les revues me demandent parfois du papier et je m’efforce toujours d’en donner. Une demande m’avait été faite et je n’avais plus de cartouches. Je me suis dit alors : pourquoi ne pas livrer quelques petits morceaux de ces chroniques…

   Mais publier, c’est dévoiler l’intime…
   J’aimerais vivre dans une maison de verre, ainsi que le souhaitaient les sages de la plus haute Antiquité. Et aussi dans la plus grande solitude, sur le plateau de Millevaches par exemple. Quand je suis seul, il me semble que j’agis toujours sous le regard de l’humanité.

   Vos carnets sont publiés dans leur intégralité. Un choix revendiqué ?
   J’avais alerté l’éditeur (NDLR : Gérard Bobillier des éditions Verdier) sur le côté répétitif, domestique, fastidieux et horripilant du texte, en lui laissant le soin de choisir lui-même les pages à publier, et de donner ainsi figure humaine à cette chronique. Il en a décidé autrement. Il avait l’avantage de ne pas être moi !

   On sent dans vos livres un profond attachement à la Corrèze, terre des origines. On lit sous votre plume une forme d’éloge de la pauvreté…
   Un principe d’optimisation nous gouverne qui veut que l’homme tire le meilleur parti du contexte dans lequel il évolue. Je partage une même disgrâce avec mon ethnie d’origine qui a été ignorée de la grande littérature. Je voulais la réhabiliter un peu dans ce domaine.

   Vous employez souvent l’expression : « la table de peine » quand vous parlez de vous écrivant…
   Ce temps de la peine, c’est ce qui m’occupe onze mois sur douze. Par l’écriture, j’essaie d’obtenir, après coup, l’explication de ce à quoi je me suis heurté au lieu où tout a commencé. Je suis de la génération qui a entendu le bruit du grand dehors, la télévision, la radio, les livres, les journaux, et c’est ainsi que j’ai pris conscience de la complexité des problématiques qui nous entourent. Le travail d’écriture est une peine infinie, une lutte sombre, au couteau de tranchée, à la hache d’abordage. Sa contrepartie positive est d’obliger les puissances contraires – l’ombre, l’incompréhension – à reculer. Il n’y a pas d’exemple qu’il n’ait fallu conquérir sa liberté les armes à la main.

   Dans vos carnets, vous faites preuve d’une minutie notariale. Pourquoi ne rien éluder ?
   Parce que le diable est caché dans les détails. Il est tapi dans les imperceptibles anfractuosités du monde. Si je ne vais pas le débusquer où il se tient, quand vingt ans auront passé, je risque de ne plus retrouver qu’un succédané insipide et désespérant de ce qu’a été ma vie, alors que ce que je cherche, c’est la chair du monde et le grain de la réalité. Wittgenstein avait une merveilleuse définition du monde. Il disait : « Le monde, c’est ce qui arrive ».

   Et ce qui arrive, c’est le viatique ?
   Je suis mortel et j’ai été requis par le dessein de comprendre le monde. Chaque moment dont serait fait ce laps de temps qui me sépare du néant, de la mort donc, est devenu une précieuse monnaie d’échange pour me procurer la clarté dont je ressens la vitale nécessité.


   « Enfant des moins bonnes terres »

   Bergounioux se dit « l’enfant des moins bonnes terres, celles qui ne permettent pas de vivre une vie plantureuse et grasse », contrairement aux « terres fertiles, comme la Beauce, la Brie, qui produisent en abondance suffisante pour nourrir une richesse urbaine ». Paris, poursuit-il, « est un pur produit de cette abondance ». Né à Brive en 1949, c’est en Corrèze que le futur écrivain a grandi. Puis « le jour est venu où les moins bonnes terres ont été rendues à la friche ». Direction Paris, l’université, les études et la vie professionnelle d’enseignant qui le requiert encore aujourd’hui. « Les lois sourdes de l’économie politique conditionnent à notre insu l’aventure que nous tentons », constate cet « exilé » qui a trouvé refuge dans la littérature. Avec près d’une quarantaine de livres publiés, pour l’essentiel chez Verdier et Gallimard, il en a fait sa terre d’élection. Confessant qu’il n’a jamais pu ni voulu choisir entre Gif et la ferme des Bordes, en Corrèze, le lieu de l’origine, Bergounioux résume : « Je me suis simplement déplacé au Nord de la Loire, chez ces gens qui parlent pointu ». Et c’est dans son écriture qu’il a sauvé son accent. Celui qui résonne dans les quelque 1000 pages de chacun des trois volumes de carnets publiés chez Verdier. Une entreprise éditoriale sans égal dans la littérature contemporaine.



   L’Humanité, jeudi 2 février 2012
   Des vies écrites
   par Christophe Mercier

   […] on sait [que Baillet est] un auteur de chevet pour Pierre Bergounioux, dont Descartes est le héros, omniprésent dans nombre de ses romans, et à qui il a consacré un bref essai, Une chambre en Hollande.
   Le mercredi 6 juin 2007, il note dans son carnet : « Il va faire beau.
   Les trente pages que j’ai écrites sur Descartes ne valent rien. Elles appellent une refonte complète si même elles ne sont pas à mettre au panier. Je n’avais pas suffisamment clarifié l’affaire, avant de m’y jeter », et le lendemain, jeudi 7juin : « Il a plu dans la nuit. Je relis Baillet in extenso et reprends l’affaire hollandaise au commencement. » Gageons qu’il aura été l’un des premiers acheteurs de cette réédition.
   Le troisième volume de son Carnet de notes est aussi beau, aussi précieux, humainement, que les deux premiers. Il n’y a sans doute, dans la littérature autobiographique du 20e siècle, que le Journal de Léon Bloy pour faire montre d’une telle authenticité, d’une telle sincérité, d’une telle simplicité, dans la description, au jour le jour, de la vie d’un homme, de ses soucis, de ses colères, de ses joies parfois, aussi, mais plus souvent de ses peines. Le journal de Bergounioux n’est pas de ces journaux d’écrivain qu’on parcourt à partir de l’index, pour s’amuser d’un ragot, d’un portrait, d’une vacherie. Ici, pas d’index, pas de « gens-de-lettrisme ». Il ne s’agit pas du journal d’un écrivain mais du journal d’un homme comme les autres, qui voit grandir ses enfants, vieillir sa mère, qui devient lui-même grand-père, et sent le poids des ans et de la maladie. Le Carnet de notes, c’est le récit des travaux et des jours d’un « honnête homme », voué à sa famille, à son travail et à ses réflexions, qui s’interroge sur le monde qui l’entoure (Bergounioux, jusqu’en 2009, est resté professeur de collège), un récit qui, par sa simplicité, sa modestie, sa transparence, devient un livre universel.
   Quand on prend le Carnet de notes à la première page, on lit les mille pages suivantes avec fascination : Bergounioux nous parle à tous, et sa vie banale – indépendamment du fait qu’il est, avec son ami Pierre Michon, l’un des très grands écrivains français d’aujourd’hui – est celle de chacun d’entre nous.



   Télérama, mercredi 1er février 2012
   Pierre Bergounioux : « Nous nous sentions comme des réprouvés : les livres parlaient de Paris, jamais de nous. »
   Propos recueillis par Nathalie Crom

   L’étude et le savoir ont émancipé et ouvert aux mystères de l’existence cet écrivain né en Corrèze, voix majeure de la littérature française.

   L’enfance et le temps sont les deux pôles du territoire littéraire qu’arpente, depuis près de trente ans, Pierre Bergounioux. Plus de soixante titres, souvent des récits d’essence autobiographique, sont venus ponctuer cet itinéraire d’écrivain. Des textes qui puisent à sa propre histoire : celle d’un enfant né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale à Brive-la-Gaillarde, qui a grandi en Corrèze avant de venir faire ses études supérieures à Paris, et devenu des décennies plus tard l’une des quelques voix essentielles du paysage littéraire français. Écrire et enseigner : voilà ce qui a occupé l’existence de Pierre Bergounioux. En marge de quoi ont trouvé place d’autres passions : la sculpture, l’amour de l’entomologie et des arts africains. Alors que paraît le troisième volume de ses Carnets de notes, rencontre avec un homme érudit et chaleureux, hanté par la question des origines.

   Vous souvenez-vous de l’irruption de la littérature dans votre vie ?
   J’ai toujours énormément lu, dès l’enfance. En même temps, il existait une règle invariable : les livres que je lisais se rapportaient toujours à des endroits où je n’avais jamais mis les pieds. Et réciproquement, les lieux qui m’étaient familiers, l’univers dont j’avais l’expérience sensible, étaient dépourvus d’écho dans le registre éclatant, prestigieux, sacralisé de la littérature. Ce qui était notre expérience, notre vie, n’existait qu’une seule fois, dans les choses elles-mêmes. Tandis qu’inversement il existait au loin des choses dont on n’avait aucune connaissance pratique, et qui seules, étrangement, étaient pourvues de cette image resplendissante dont les livres étaient le miroir. Il me semblait qu’il y avait des mondes qui sécrétaient naturellement de la littérature. Depuis toujours, les livres, mais aussi la presse, les magazines, les actualités qu’on voyait au cinéma, tout ce tourbillon d’images représentait invariablement Paris. Et jamais, au grand jamais, nous n’avions vu apparaître sur écran le petit monde dont nous étions à la fois les habitants et les otages. On sentait bien qu’il y avait deux univers : le nôtre, entouré d’une sorte de malédiction, de relégation inexpliquée, et un autre, dépositaire de toutes les clartés, de toutes les perspectives, vers quoi il semblait qu’il serait peut-être bon de se transporter.

   Qu’est-ce qui a brisé cette malédiction de Pierre tant individuelle que collective ?
   J’ai partagé l’expérience classique de ma génération. Je suis de 1949, j’appartiens à la vague des baby-boomers. Jamais le peuple français n’a mis en circulation autant d’enfants qu’en cette année-là : nous étions 930 000. Cet élan démographique, qui succède à l’inquiétude et aux grands drames qui ont marqué la période immédiatement précédente, coïncide avec un événement dont on n’a pas mesuré sur le moment les conséquences, une sorte de révolution silencieuse : la fin de la petite paysannerie. S’est produite, à ce moment, assez brusquement, une reconversion de toute une partie de la population française dans d’autres secteurs d’activité : l’industrie, et surtout le tertiaire. On ressent alors un besoin de main-d’œuvre qualifiée et, concrètement, cela veut dire que les gosses qui avaient vocation à arrêter leurs études à la fin de l’enseignement primaire ont été poussés à aller plus loin, pour acquérir des capacités plus importantes.
   Cela a été ma chance, et celle de ma génération. Du jour au lendemain, nous avons vu s’ouvrir devant nos yeux des perspectives physiques et mentales nouvelles. Physiques d’abord : on va partir, quitter la région. Pour la première fois, on ne va pas reproduire à l’identique la vie de ceux qui nous précédaient et qui n’avaient jamais franchi les limites du canton. Perspectives mentales aussi : on va prendre notre part de cette culture scolaire, savante, lettrée, citadine, centrale, dominante… dont nous étions, de toute éternité, excommuniés. Voilà ce qui nous est arrivé.
   Mais la révolution mentale est seconde. Ce qui est premier, c’est ce que les sociologues appellent les bouleversements morphologiques. La fin d’une classe sociale. En 1914, il y a 10 000 étudiants en France. En 1945, environ la moitié de la population française a encore pour horizon le travail paysan. En 1966-1967, lorsque je commence mes études secondaires, nous sommes 600 000 dans ce cas. Je ne fais jamais qu’illustrer, à mon échelle chétive, un processus historique dont l’ampleur est prodigieuse. Et qui s’est traduit à l’échelle individuelle par une sorte de conversion. Il a fallu mourir à celui qu’on était, à celui que l’endroit où nous avions grandi avait fait de nous, pour tenter de renaître autre.

   Est-ce allé avec un sentiment de trahison sociale ? Une certaine mélancolie ?
   Cela s’y apparente, même si c’était ambigu. On perdait des choses auxquelles on était attachés, tout ce à quoi on avait cru. Et on devait embrasser les vues qui avaient cours au loin, car les nôtres étaient en quelque sorte dépourvues de toute valeur, toute portée, toute universalité, donc de signification. Mais en même temps, et peut-être est-ce là ce qui nous a aidés à franchir le pas, on commençait à recueillir, même si c’était de façon intermittente et confuse, les échos d’un monde extérieur qui se confondait avec le futur.

   C’est une réflexion que vous avez construite a posteriori…
   Bien sûr. Il fallait que je dispose d’instruments de pensée qui n’étaient pas disponibles sur place. Pour parodier Pascal, je dirais que tout notre malheur venait de ce que nous ne disposions pas des outils propres à nous permettre de nous représenter ce que nous étions. Nous nous sentions comme des réprouvés, privés de cette existence seconde, magique, que la culture lettrée confère aux êtres et aux choses. Concrètement : les livres parlent de Paris, la littérature reflète de mille manières Paris, centre de décision, foyer de la valeur des choses. Dans les rayonnages de la bibliothèque municipale que je fréquentais assidûment, durant toute mon enfance et mon adolescence j’ai cherché, sans le dire, le livre énigmatique qui aurait agi comme un miroir et dans lequel j’aurais découvert qui nous étions, quelque déplaisante et humiliante que puisse être l’image de nous-mêmes que j’y aurais trouvée. J’ai cru, dans un premier temps, que j’avais mal cherché, que ma maladresse m’avait interdit d’aller vers ce livre. Et il a fallu qu’un certain nombre d’années supplémentaires s’écoulent avant que je comprenne que le livre en question était resté dans l’encrier.

   Est-ce pour écrire ce livre qui n’existait pas que vous êtes devenu écrivain ?
   Peut-être bien. Sachant qu’il fallait, à cet effet, effectuer une sorte de grand détour par les livres « étrangers » qui conditionnaient la composition de cet ouvrage « indigène ». Il s’agissait de prendre sur soi le point de vue d’un autre, pour accéder à cette vérité de soi qui nous demeure étrangère aussi longtemps qu’on ne s’est pas éloigné, qu’on n’a pas porté sur soi-même un regard distant et dépassionné. Une vérité qui, pour être la nôtre, ne nous en demeure pas moins dans un premier temps fermée. La seule issue était celle de l’école républicaine. Il fallait étudier, apprendre, le chemin était là.

   Vous êtes aussi devenu enseignant, y a-t-il un rapport ?
   Je n’ai aucun mérite à cela, pour deux raisons. La première est que ma mère était bachelière en 1940, à une époque où 3 % des jeunes filles seulement accédaient au bac. Ce petit bout de femme aimante, attentive, éclairée, a été continuellement penchée sur mon épaule, tout le temps que je suis resté dans ma petite sous-préfecture. Me communiquant tout ce qu’elle avait pu elle-même acquérir, après quoi je n’ai plus eu qu’à continuer sur la lancée qu’elle m’avait imprimée. La deuxième raison est que ma grand-mère paternelle avait désiré, je ne sais pourquoi, que mon père soit professeur d’espagnol. Mais la guerre est survenue, ça ne s’est pas fait, et tout cela m’est tombé sur la tête, accru du poids de deux générations. Je n’avais aucune chance de ne pas devenir enseignant. C’était écrit à l’encre sympathique dans le grand registre noir de mon imagination : un jour, tu seras prof – et je le suis devenu.

   Nous n’y sommes donc pas pour grand-chose, dans ce qui nous arrive ?
   Très peu. Nous sommes le jouet des circonstances plus que les maîtres. Il me semble que l’essentiel était dit avant même que je ne voie le jour. À la fois dans les grandes lignes – en l’occurrence, cette « fin des terroirs » ainsi que l’a définie l’historien américain Eugen Weber – et de façon plus individuelle. Un caractère de fatalité s’attache à une origine sociale et géographique. La géographie, c’est une histoire. Le fait de voir le jour sur la bordure occidentale du Massif central, dans une région de terres mauvaises et de faibles ressources, a un certain nombre de conséquences. Jamais les personnes que je côtoyais là durant mon enfance n’ont soupçonné la puissance libératrice de la culture lettrée.

   Vous avez longuement étudié : la littérature, la philosophie, l’art, l’histoire, la sociologie, mille autres savoirs… Écrire avec toutes ces connaissances et cette conscience du passé, n’est-ce pas parfois lourd, voire décourageant ?
   C’est la question de toute une vie pour moi. La connaissance, que nous ne pouvons pas ne pas prendre, de ceux qui se sont mêlés avant nous d’établir le sens du monde, n’est-elle pas mortelle ? Pour ne rien vous cacher, lorsque je lis, d’Homère à Faulkner, et avec eux tous les auteurs qui au fil des siècles ont fait avancer la conscience humaine contre les forces de l’ignorance et de l’obscurité, j’ai du mal à ne pas réprimer un sanglot. Je me sens littéralement écrasé. Mais je me rappelle simplement ce fait : nous sommes les vivants. Ils ont eu leur jour, ils en ont livré le sens avec une intelligence, une sensibilité à quoi il semblerait que rien ni personne ne puisse plus atteindre. En ce sens, mes initiatives sont misérables, d’oser prendre encore la plume. Mais d’un autre côté, pour les adeptes de la culture rationnelle que nous sommes depuis la Renaissance, le monde reste une énigme. Il est neuf chaque jour, et il nous appartient de le déchiffrer. C’est notre affaire, à nous les vivants, d’interroger ce mystère. Et même si nous échouons finalement, au moins aurons-nous livré bataille. Nous nous serons efforcés de percer l’énigme à quoi le monde et nos vies s’apparentent. On aura l’éternité pour se reposer de nos peines.

   L’insatiable soif de connaître ce qui s’est écrit et pensé avant vous n’entraîne-t-elle pas une dévoration du temps ?
   J’ai essayé de trouver un compromis acceptable entre ces deux exigences, écrire et lire, chacune revêtue d’un caractère d’absolue nécessité. Si on ne lit pas, si on n’essaie pas de prendre la mesure du point qu’ont atteint ceux qui nous ont devancés et qui conditionnent l’invention présente, on s’expose à refaire ce qui a d’ores et déjà été fait, et sera, à ce titre, frappé de nullité. Quiconque ignore l’histoire de la partie qui est sienne s’expose à des candeurs qui ne pardonnent pas. Les innocents n’ont jamais les mains pleines. Il est indispensable de savoir ce qui a été accompli pour trouver son propre style. Le style qui est une manière de voir, d’être, de ressentir, de dire, mais rarement une manière d’écrire. Le style n’est pas un artifice, une sorte d’excipient formel qu’on ajouterait à un contenu.
   La littérature a à voir directement avec la vie. Si elle se ramène à des jeux d’alexandrins, elle n’en vaut pas la peine. Le fait de voir une chose pour ce qu’elle est change la chose, change le monde, et nous change. Ce qui nous accablait, nous aliénait, perd son pouvoir. Le monde n’est ce qu’il est que parce qu’il inclut l’idée qu’on se fait de lui. Il vaut parce qu’il y a vous, parce qu’il y a moi.

   Écrire, c’est entrer dans un processus d’élucidation, donc de libération ?
   J’ai toujours fait le plus grand cas de ce que la littérature pouvait offrir d’éclaircissement sur le mystère de nos vies. J’ai déploré enfant que nul adulte ne puisse répondre à mes questions, que nul livre ne rende compte de l’expérience foncière et originelle qui était la mienne. Lorsque l’heure a été venue, le gosse de 6, 12,15 ans que j’avais été m’a tiré par le coude et m’a dit : tu as vieilli, les temps sont accomplis, il te faut faire droit à la requête que j’ai présentée aux adultes d’alors qui n’ont pas su me répondre. Tu es devenu un vieil homme, c’est à toi de me livrer cette explication dont je ressens toujours l’extrême besoin. Tu vas gagner ta table de travail, prendre du papier et un crayon, et me fournir enfin la réponse aux questions que je pose. Jusqu’à la quarantaine, à ce point absorbé par les études savantes, je n’avais pas eu une pensée pour les grands mystères de l’enfance et de l’adolescence, que j’avais en quelque sorte passés par profits et pertes. À 40 ans, je me suis dit qu’il était temps d’y revenir, de m’en retourner vers ce monde étrange que j’avais habité, pour essayer de le clarifier.
   Tout cela est lié à notre culture rationnelle : nous ne pouvons pas nous contenter du monde tel qu’il est. Outre les choses, il nous faut l’explication des choses. Si nous étions d’une autre culture, animistes par exemple, nous aurions un rapport immédiat avec ce qui n’est pas nous. La culture rationnelle dont nous sommes pétris a pour effet que nous exigeons des choses qu’elles nous livrent leur essence, au-delà des apparences.

   Tenir minutieusement ces carnets, qui rendent compte au jour le jour de votre quotidien, est-ce une autre manière de lier l’écriture et la vie ?
   Là encore, je suis le fils de mes parents. Mon père a pris le parti, lorsque nous sommes nés mon frère et moi, de tenir des cahiers dans lesquels figuraient les événements menus qui émaillaient notre existence. Je me suis borné à poursuivre quelque chose qui avait débuté dès avant que je sois. Ce souci, qui m’a pris vers la trentaine, s’inscrivait dans cette habitude qui m’avait préexistée. Simplement, je pouvais introduire dans ce livre de raison des attendus auxquels mes parents n’avaient pas forcément accès, parce qu’ils n’avaient pas bénéficié d’une éducation prolongée, contrairement à moi qui n’ai rien fait d’autre qu’étudier jusqu’à mes 25 ans.

   Consigner ainsi le quotidien, c’est aussi sauver les choses, les êtres de la disparition ?
   C’est vouloir follement conserver la mémoire d’un certain nombre de faits qui, de prime abord, semblent peu importants. Il eût été plus simple et reposant de s’abstenir. Mais ce qui peut m’inciter à tenir ces carnets est que je me défie de celui que je suis aujourd’hui, et que je crédite celui que je serai demain d’un discernement supérieur. Je postule que, peut-être, celui que je serai demain trouvera profit à reconsidérer ce qui a en partie échappé à celui que je suis aujourd’hui. Et accédera, par ce moyen, à une compréhension plus exacte, plus précise de cette étrange affaire que c’est de vivre.



   La Quinzaine littéraire, du 1er au 15 janvier 2012
   Le temps comme discipline
   par Tiphaine Samoyault

   À partir de 2005, après que Gérard Bobillier lui eut proposé de publier son journal aux éditions Verdier, Pierre Bergounioux a commencé à dactylographier les notes dont, depuis 1980, il fait une activité presque quotidienne, dans de grands cahiers verts qui contiennent chacun neuf mois de son existence. Après la décennie 1980-1990 parue en 2006 et la décennie 1991-2000 parue en 2007, voici la plus récente, 2001-2010, qui conduisent du présent de la pratique au présent du lecteur.

   Au commencement de la décennie qui ouvre ce troisième long carnet, l’écrivain est entré dans la cinquantaine. Le milieu du chemin de la vie est dépassé. Le présent se charge de plus de souvenirs que d’avenir. L’ordre des jours et leur contenu sont pourtant les mêmes, quelque peu alourdis par les tâches identiques, rendues plus pesantes d’être réitérées chaque année : l’enseignement notamment, toujours plus inutile et désespérant, les colloques, les interventions et interviews, plus nombreuses tous les ans, les textes de commande. La plainte est cependant moins de mise que le constat, sombre, qu’un monde a fini et que ce qu’on s’efforce d’éclairer par les livres ou par l’esprit ne peut plus être d’aucun secours. Au départ de cette vie et de son récit – qui semblent ne faire plus qu’un mais, ne nous y trompons pas, les notes du carnet relèvent d’un projet rigoureux qui empêche la confusion entre la vie vécue et la vie dite –, il y a deux décisions conjointes : celle de se couper de la vie comme surprise et événement pour tenter de comprendre, enfermé, ce qu’est la réalité, « avec, pour interlocuteurs, les morts ou les absents qui [lui] parlent en silence, par le truchement du papier », et celle d’écrire pour y voir plus clair. La fonction émancipatrice de la littérature, qui est apparue avec force au jeune adolescent de treize ans qui lut Faulkner à la bibliothèque municipale de Brive, doit encore être rappelée et expérimentée, même si elle ne vaut plus rien collectivement et ne sert plus qu’à quelques-uns.
   La pratique quotidienne du journal s’inscrit dans cette discipline intégrale où tout doit contribuer à assurer la tâche qu’on s’est fixée. Le temps lui-même est une discipline et contraint à témoigner de la morne succession des jours sans rien lui substituer. Rien de radicalement neuf, rien d’intéressant, aucune saillie majeure ne scandent la vie transcrite. Ni le mariage des enfants, ni la naissance des petits-enfants, ni la mort d’un proche, ni la sortie d’un livre ne viennent couper son exercice qui est celui, général et commun, de la condition humaine. C’est ce qui fait la singularité absolue de ce journal, lui donne sa valeur littéraire propre et totalement inédite, d’être aux prises avec l’existence la plus générale et partagée, et non avec « ma » vie comme singularité et comme différence. Alors qu’un journal d’écrivain vaut d’habitude de ce que son auteur a avec sa vie une relation distincte, à la fois publique et réfléchie, qu’il peut de ce fait en rapporter quantité d’anecdotes curieuses ou de prises de conscience particulières, celui de Pierre Bergounioux se présente comme un témoignage de la platitude obtuse du présent. Ainsi, ce sont des trajets en voiture de Gif vers Paris et retour ou bien, trois fois par an, vers la Corrèze, qui rythment l’existence, les courses au supermarché des Ulis, l’épluchage des légumes pour la soupe ou le congélateur, les retrouvailles quotidiennes et émues avec la compagne de sa vie, la venue régulière des enfants, le retour des saisons, des changements d’heure, tout ce qui fait que cette vie-là ressemble à toutes les autres quand on veut bien leur arracher ce qu’elles ont de spécial. Celle de Pierre Bergounioux a aussi quelque chose de spécial : l’immensité des lectures, l’écriture acharnée, incessante, le travail de la ferraille, les sculptures, la pêche à la mouche, le souci de comprendre et d’expliquer, certains voyages lointains ; mais comme les accidents de l’existence, ces activités propres n’ont rien pour changer le cours du temps commun qui est l’objet même de l’écriture. Comment comprendre le présent sinon en transcrivant sa densité lourde qui est celle-là même qui l’empêche de le comprendre parce qu’il est difficile de s’en extraire.
   Quand l’œuvre narrative de Pierre Bergounioux a pour dessein d’expliquer le passé, de comprendre ce qui s’est passé et comment tout à coup tout un monde a changé, son œuvre de diariste, toujours hantée par cette question du temps mais entée cette fois sur le présent, en restitue la matière même qui en fait la durée. Dans une démarche qu’on pourrait situer sommairement entre le stoïcisme et l’augustinisme, elle peut se lire comme une inquiétude du temps à laquelle répond une certaine sagesse. Aussi ce grand lecteur de Saint-Simon ne rapporte-t-il rien qu’il n’ait vécu ou pensé directement. Il ne se permet aucune anecdote, aucun discours rapporté, aucune information sur les personnes qu’il croise et dont il se contente de livrer, de façon brève et aride, les noms. On pourrait y lire une indifférence à l’égard du monde extérieur, une absence d’engagement qui serait étranger chez celui qui a tant milité et qui s’est tant engagé, dans l’enseignement comme dans l’écriture. Et pourtant, une ligne seulement sur le 11 septembre 2001 (« Nous prenons les informations et découvrons, comme tout le monde, l’attaque terroriste dévastatrice menée contre les tours du World Trade Center et le Pentagone ») ; une ligne sur l’élection de Sarkozy (« Sarkozy a été élu avec 53 % des voix. Nous sommes devenus à notre tour un popolo di stronzi, comme Fellini le disait, voilà quinze ans, de ses compatriotes italiens »). C’est que la politique telle qu’elle se fait ayant délaissé toute perspective d’avenir, toute utopie, à quoi servirait-il de la soutenir ? Et comment nous porterait-elle encore ? Il est d’ailleurs à noter que le début de l’écriture du jour (1980) coïncide presque exactement avec la fin de l’espoir en l’efficacité du militantisme politique.
   La plongée fascinée que l’on peut faire dans cette lecture doit être expliquée. Comment se fait-il qu’on puisse être pris, de façon presque addictive, à ne plus pouvoir le lâcher, pour ce journal qui ne nous apprend rien qu’on ne sache déjà, qui répète jour après jour les mêmes choses, qui est foncièrement inintéressant ? Comment se fait-il qu’on n’en ressente aucun ennui, qu’il nous émeuve comme les grands livres savent faire ? La discipline du présent qui est son exercice et sa leçon nous offre une forme de consolation. Tout en nous apprenant que la vie privée est toujours privée de quelque chose et notamment de l’espoir que tout peut encore changer, elle nous dit aussi qu’il y aura un lendemain, pareil au jour précédent, où se joue et importe notre vie modeste dont ce journal est l’ouvrage. C’est aride, profondément désespéré, mais rassurant en même temps. L’épaisseur du présent nous protège. L’écrire, c’est entretenir un feu.



   L’Humanité, jeudi 5 janvier 2012
   Pierre Bergounioux : Humain, surhumain
   La chronique littéraire de Jean-Claude Lebrun

   La monumentale entreprise d’écriture au présent des travaux et des heures, commencée en 1980, se poursuit au long de ces presque 1300 pages, qui en même temps éclairent, bouleversent et sidèrent. Parce que l’amertume gagne, parce que la maladie frappe et le temps se rétrécit. Parce que l’existence qui ainsi s’expose balance entre l’humain, trop humain, et le surhumain. L’on est frappé par l’atmosphère d’urgence dans laquelle ce carnet s’écrit. Car Pierre Bergounioux semble devoir faire front de toutes parts. Travaux domestiques, façonnage du métal et du bois, à Gif-sur-Yvette et dans sa maison de Corrèze. RER, trains, avions, pour se transporter vers des radios et des télévisions, des lectures, des débats et des colloques. Cours au collège puis aux Beaux-Arts à partir de 2006. Accueil des nombreux visiteurs qui font le voyage de Gif. Vie de famille, femme, fils, mère, frère, petits-enfants. Bureau de tabac pour les indispensables cigarettes, hypermarché, boîte aux lettres pour les brassées de correspondance. Librairies, galeries, magasins d’art africain, casses métalliques. Et l’incroyable quantité de livres, majoritairement non littéraires, dans lesquels il s’immerge. dont il s’applique à extraire la quintessence. Enfin crayon en main de l’écriture ou devant un écran de Soi et de d’ordinateur, attelé à ce qui prend les allures d’un pensum quotidien, d’une souffrance, pour rédiger ses livres (une cinquantaine depuis Catherine, en 1984), mais aussi une pléthore d’articles, interventions, interviews et préfaces. Puisqu’il s’agit, nous dit-il, « d’y voir clair » dans le peu de temps accordé à une vie humaine. Et que la littérature, même dépossédée d’une part de sa substance pas les sciences sociales, « peut descendre à des détails que les discours rigoureux ne sauraient prendre en compte ». Continuer donc d’assumer sa fonction émancipatrice.
   Il y a dans cette continuelle tension quelque chose de surhumain, dont le Carnet de notes porte tout du long témoignage. Depuis la jeunesse corrézienne, une effrénée course au savoir ne le laisse pas un instant en repos. Son cœur lui fera payer cet effort immense, quand il abordera les eaux grises de la soixantaine. Dès lors, à partir de 2009, le Carnet s’écrit dans la perspective du terme ressenti comme soudain plus proche. La mélancolie chronique, qui depuis le début donnait au projet sa teinte de fond, prend une tonalité franchement tragique. Cet érudit, ce grand clerc de notre siècle, accentue alors son impitoyable corps à corps avec le temps, les éléments, les choses de la vie. Les pages qu’il rédige chaque jour jettent les éclats d’une sombre beauté. Un désaccord avec le monde tel qu’il a tourné s’y donne à lire, entre amertume et lucidité douloureuse. Pendant longtemps on avait cru Pierre Bergounioux en proximité d’esprit, sinon d’obédience, avec les solitaires de Port-Royal. Dans son élévation d’esprit, son apparence de détachement, son provincialisme affiché. Jusque dans l’impeccable et complexe rigueur de son parler. On le découvre ici inséré dans un vaste réseau de relations, ne passant guère de journée sans que se multiplient les appels téléphoniques, les déplacements, les rencontres. Dans le monde donc, mais toujours à bonne distance intellectuelle. Le Carnet relève en l’espèce conjointement de l’écriture de soi et de l’approche critique. Donnant à voir plus clair, mais au prix d’une empoignade de tous les moments. Le moteur de cette écriture.



   La Liberté, samedi 21 janvier 2012
   Les carnets d’un enseignant
   par Alain Favarger

   Des romans, des essais, un vaste journal intime, toute l’œuvre de Pierre Bergounioux est portée par le désir « d’y voir clair dans cette vie ». Pour l’écrivain né à Brive-la-Gaillarde en 1949, la pratique de la littérature s’est longtemps faite en parallèle avec une activité d’enseignant dans des collèges d’Ile-de-France, où la foi dans les vertus de l’école pour tous s’est souvent heurtée au roc des pesanteurs sociales. Et des méfaits de l’inculture induite par la société du spectacle et du tout divertissement. Lecteur boulimique, esprit humaniste curieux de toutes les formes de la pensée, Bergounioux a toujours eu besoin de l’équilibre entre l’intellect et le manuel, traquant les mystères de la nature, tour à tour entomologiste collecteur d’insectes, pêcheur en rivière ou sculpteur sur bois comme sur métal.

   C’est un autoportrait d’écrivain anxieux, soucieux des siens et profondément amoureux de sa femme Cathy, conscient du sentiment merveilleux de l’avoir rencontrée dès l’adolescence, que l’on retrouve tout au long de ses carnets de notes. Après deux premiers tomes de plus de mille pages chacun, voici le troisième couvrant les années 2001-20 10. On y trouve au jour le jour la chronique d’une vie entre Gif, non loin de Versailles, la Corrèze natale et autres lieux.
   Rencontres, lassitude face au dur labeur d’enseignant, notes de lecture, observation méticuleuse de la nature marquent cette nouvelle tranche. Avec, dans sa dernière partie, les signes de troubles multiples face au vieillissement et à la peur du néant. Tension, oppression, angoisse devant la menace d’un effondrement scandent cette entrée dans la soixantaine. « J’ai l’âge d’appareiller. J’ai vécu », s’exclame parfois l’écrivain au bord du découragement, mais toujours capable de s’exprimer dans une langue à la fois très pure et tendue comme un arc.



   Le Canard enchaîné, mercredi 18 janvier 2012
   Le métier de vivre
   par Igor Capel

   Dans les mille pages de ce Carnet de notes (Verdier), Pierre Bergounioux raconte comment le temps a eu raison de ses illusions, et de lui-même.

   Troisième tome du journal de Bergounioux, ce volume couvre la première décennie du siècle. L’écrivain a dépassé la cinquantaine, et son œuvre de « fiction » – une très sensuelle remontée jusqu’aux éblouissements de l’enfance – est achevée. L’accaparent maintenant des ouvrages de réflexion (sur Descartes, Faulkner, etc.) et ces « notes quotidiennes », inséparables du reste, selon lui « Les autres livres se rapportent aux lieux, aux jours du passé, le Carnet à l’heure qu’il est, au présent. » Pas de longs développements sur les événements vécus (cinq lignes sur le 11-Septembre) ni d’autoportrait, rien que des faits consignés avec minutie, pour, dit-il, « fixer la teneur de mes jours, de peur que l’oubli n’emporte tout ».
   Pas de changement, donc, dans la conduite de cette entreprise commencée en 1980. Chaque page s’ouvre sur cette formule rituelle : « Levé à six heures », ou « Réveillé à quatre heures », ou encore « Debout à six heures et demie pour une longue journée de néant ». Les occupations non plus n’ont pas varié : lire (Michelet, Bourdieu…), écrire, enseigner. Quant à l’aventure de la sculpture, elle a tourné à la recherche obsessionnelle de bouts de ferraille…
   Les lieux, également, sont restés les mêmes : la banlieue parisienne (Gif-sur-Yvette), de plus en plus déprimante, et la Corrèze, son berceau, dont il prétend avoir « failli crever ». De même que les personnages principaux, qui ont seulement vieilli : Cathy, la fée du logis, qu’en laïc sourcilleux il se retient d’appeler une sainte, ses deux fils, désormais adultes, les amis d’enfance, quelques écrivains – et « Mam », cette mère dont le déclin se confond bientôt avec le sien.
   Non, ce qui a changé, c’est le temps, et l’âge qu’a maintenant Bergounioux dans son temps, dont il ne cesse de déplorer la « nullité », 1’« imbécillité », ce pourquoi il s’est détaché de ses semblables. Il avait cru, dans ses jeunes années, au pouvoir de la littérature, à l’éducation et à la culture pour tous, et il avait choisi, lui, le brillant normalien, d’enseigner en collège pour mieux remplir sa mission. Mais le constat est sans appel : « C’est une humanité terre à terre qui nous talonne », écrit-il, et qui lui donne envie de « lâcher prise ».
   Ce qui a changé aussi, avec le temps, c’est le vieillissement de ses proches, et les inévitables maux dont ils souffrent. À bientôt 60 ans, Bergounioux voit la maladie frapper les siens, avant qu’elle ne le menace à son tour et ne le jette au seuil de « la porte sombre ». Hantise que vient attiser l’attaque cérébrale dont sa mère est victime – un séisme pour ce fils modèle, qui fait désormais la navette entre Gif-sur-Yvette et Brive pour l’assister : « Une immense tendresse m’emporte vers elle, note-t-il, comme si elle était ma fille, maintenant, petite, vulnérable. »
   Et une question se pose : pourquoi tant d’accablement ? Bergounioux est-il sincère quand il prétend avoir « pris congé du monde extérieur » alors qu’il ne cesse de répondre aux sollicitations, sautant à la première occasion dans un train ou un avion ? Ruse-t-il avec sa conscience lorsqu’il se décrit comme un « indécrottable crétin des pires provinces » ou qu’il se fait l’effet d’un « épouvantail » auprès de sa femme, cette « princesse mandchoue » qu’il laisse néanmoins s’occuper de la maison, du jardin et de lui-même ?
   Autant de contradictions chez cet écrivain à jamais marqué par son enfance, pour qui la nature demeure la principale source d’inspiration. Ainsi, à la page 877, alors qu’il vient d’allumer un feu : « Jamais le poêle n’avait tenu pareil langage, écrit-il, qu’on semble à deux doigts de comprendre comme, parfois, l’eau des ruisseaux, lorsqu’elle s’engouffre entre des pierres et dit quelque chose qui expliquerait tout, si on avait l’ouïe assez fine. »
   Écrire, une question d’oreille.



   Libération, jeudi 12 janvier 2012
   Pierre Bergounioux, tableau noir : Le journal de l’écrivain de 2001 à 2010
   par Claire Devarrieux

   Le troisième tome du journal de Pierre Bergounioux est assombri par la maladie et le deuil. Non que l’auteur se soit montré primesautier au cours des deux décennies précédentes, vu sa « triste nature », ou qu’il ait été épargné par le malheur : le long coma mortel de « Norbert » (son beau-frère) à la fin des années 80, par exemple, est une épreuve si terrible que l’onde de choc se prolonge dans le temps présent. Mais la tonalité de Carnet de notes 2001-2010 est plus désespérante que de coutume, presque inquiétante. 31 décembre 2008 : « Demain, j’entrerai dans l’année de la soixantaine, que j’avais posée, à Limoges, à dix-sept ans, comme la dernière de ma vie. Peut-être que j’avais vu juste, que les troubles que j’éprouve à l’instant même, annoncent la fin du chemin. »

   Ferraille.
   Plaquettes, valves, coronaires s’ajoutent à la gorge et à l’estomac, dans le lexique médical qui s’enrichit avec l’âge. À partir de mai 2005, Pierre Bergounioux est pris de malaises en plein cours, s’évanouit dans le RER, appréhende de sortir de chez lui. Mars 2008 : « J’ai mal dans la région du cœur, surtout lorsque je fume. » Le fan-club du journal de Bergounioux (regardé comme une secte par ceux qui n’en sont pas) connaît le personnage : levé avant l’aube, jamais d’alcool, une volonté surhumaine. Cesser de fumer, pour un caractère aussi exigeant, ne semble qu’un défi supplémentaire à relever. Eh bien, pas du tout : « Je n’envisage pas de me passer de tabac. Il est le seul agrément de la vie aride, plus ou moins désespérée, à laquelle j’étais voué. » Deux notes, parmi d’autres, de l’hiver et de l’automne 2007, qui résument les trois années suivantes : « Exister n’en vaut pas la peine. Le détour par la vie aurait pu m’être avantageusement épargné. » Puis : « Tout mon bonheur était dans l’espérance et il n’est plus temps. » La mère de l’auteur, «  Mam », est victime d’un AVC le 14 août 2003. « Paul [fils cadet, ndlr] me dit que Mam a fait une attaque cérébrale – c’était lundi, chez Gaby [Bergounioux, frère], à Montvalent. » Notons que, lorsque sa mère est concernée, l’auteur use d’un pauvre verbe « faire » bien peu dans sa manière. Hémorragie cérébrale également en 2006 pour l’ami d’enfance, «  Mitch », resté dans le Lot où Bergounioux lui rend visite pendant les vacances rituelles en Corrèze. Mam et Mitch s’en sortent. Mais, en octobre 2009, meurt Gérard Bobillier, l’ami fondateur des éditions Verdier. La maladie devient « une préoccupation continuelle ». L’activité physique tend à disparaître. Même les longues séances dans son atelier, où l’auteur soude, polit, associe, plie, après les avoir désossés, des kilos de ferraille pour en tirer des sculptures, même cette passion-là semble désormais passée. Il ne reste plus que les parties de pêche avec Christian Signol, l’autre natif de Brive, où l’auteur est obligé de revenir fréquemment, afin de rendre visite à sa mère. On veut espérer qu’un sourire d’autodérision s’esquisse lorsque Pierre Bergounioux décrit ces festivités de Noël : « Au menu du réveillon : pour Mam, la moitié d’une petite quiche lorraine et une crêpe, pour moi, un œuf sur le plat et trois cuillerées de céleri rémoulade. »
   Jean, le fils aîné, est médecin. Paul, le second, a le Capes. L’un épouse Samira, et a deux enfants, l’autre épouse Soulef, et quitte l’appartement de Port-Royal, où nous avons vu les parents (Carnet de notes 1991-2000) effectuer les travaux d’aménagement, pour s’installer à Cachan, où les parents ressortent la boîte à outils. Délicieuse complicité de Pierre Bergounioux avec ses deux garçons. La bourse aux minéraux qu’il fréquente avec Paul paraît avoir supplanté la chasse aux livres menée encore de temps en temps avec Gaby. En ce qui concerne la relation de l’auteur avec son propre père, mort au début des années 80, on sent qu’exceptionnellement une souffrance s’apaise : « Il avait pour moi la plus grande tendresse et me traitait avec la pire cruauté. » Enfin, Cathy reste Cathy, le cadeau des dieux, l’étoile dont il est le ver de terre depuis l’âge de 14 ans, une révélation renouvelée. Elle va et vient entre le labo (elle est directrice de recherches au CNRS) et la maison. Elle passe la serpillière, repeint le salon, met les fruits en bocaux, elle est « la fée nourricière » et fréquente volontiers la salle des ventes de Versailles. On ignore ce qu’elle pense des obsessions de son mari.

   Respiration.
   Pierre Bergounioux enseigne et ne croit plus à son métier, «  l’enseignement dénaturé par l’abjection des temps, l’abaissement moral, intellectuel où le pays est tombé ». Une mise en disponibilité pour un an lui permet de s’adonner à l’étude. Revenu au collège dans des conditions pénibles, il abandonne le secondaire pour s’en aller donner des cours, plus stimulants, à l’École des beaux-arts. Lire et écrire sont sa respiration, pense-t-il depuis qu’il a « pris conscience qu’on pouvait prendre conscience ». Cela n’empêche pas d’étouffer. Parfois, il se retrouve dehors, sort de ses « ruminations », ouvre un œil curieux. Il se rend à Munich, à Cuba, à Sarajevo parce que Godard le fait tourner dans Notre Musique. Pas de commentaire. Pierre Bergounioux se sent étranger à notre monde, et celui-ci n’entre pas comme il veut dans le journal. 11 septembre 2001 : « C’est Cathy, en rentrant, qui m’apprend qu’un attentat de grande ampleur a été commis aux États-Unis. Nous prenons les informations et découvrons, comme tout le monde, l’attaque terroriste dévastatrice menée contre les tours du World Trade Center et le Pentagone. » Fin des vues géopolitiques. Il a consacré son œuvre à «  l’ordre enfoui des causes », s’est rendu universel par l’élucidation de ses origines limousines, de sa terre natale. 21 avril 2002 : « À vingt heures, nous apprenons, atterrés, les résultats du premier tour. Le deuxième va se jouer entre la droite et l’extrême droite. Cathy ramène Paul à Paris en soirée. Nous suivons jusqu’à minuit analyses et commentaires, devant la TV. » On ne saura pas s’il vote au deuxième tour. La politique, quand il en parle, c’est pour se désespérer que les jeunes des banlieues ignorent « la dépossession consubstantielle à leur condition ». 2002 est l’année où il refuse la Légion d’honneur.



   Livres hebdo, vendredi 16 décembre 2011
   La ligne Bergounioux
   par Alexandre Fillon

   Verdier publie le troisième volet des carnets de Pierre Bergounioux. Neuf années dans la vie de l’écrivain et enseignant

C’est une œuvre monumentale, au long cours, dont on a déjà pu traverser deux volumes. Après avoir publié son journal de 1980 à 1990 et celui de 1991 à 2000, Verdier propose aujourd’hui neuf années de la vie de Pierre Bergounioux, saisi ici de 2001 à 2010. L’auteur de La Ligne (Verdier, 1997) se lève tôt. Il écrit des « demi-pages », lit (Michelet, Jack Goody, Lobo Antunes, Jim Harrison ou Isaac Bashevis Singer – « un homme selon mon cœur »), tente des « expériences graphiques » avec divers matériaux. Le voilà qui invite à déjeuner le photographe Jean-Michel Fauquet et le critique Dominique Charnay, ou Jacques Réda et Jacques Borel, lequel reçoit en soirée des appels téléphoniques de Pierre Michon, part faire les courses au supermarché, où il lui arrive de croiser Michel Tournier.
   L’écrivain enseigne toujours an collège bien qu’il lui en coûte de plus en plus. Il sollicite et obtient une bourse du CNL. Sent le poids de l’âge, a l’impression de s’étioler, lance : « Je vais mal vieillir si je vieillis. » « Mam », sa mère, décline en Corrèze. Cathy, sa femme, qui prend sa vie en main depuis l’adolescence, travaille dans un laboratoire. Leurs enfants sont grands, loin du nid. Bergounioux toupine sans cesse. Il rencontre des journalistes, se rend dans des librairies, planche sur Faulkner, découvert à 15 ans, ou s’attelle à un livre à quatre mains avec son frère Gaby, linguiste et romancier. Les projets ne ment pas, chez Flohic, Bréal ou Fata Morgana. Apprenant la disparition de Pierre Bourdieu, il éprouve un « douloureux chagrin ». À Cuba, l’éditrice Marion Mazauric lui enjoint d’arrêter de fumer « parce qu’il ne faut pas que je meure ». Jean-Luc Godard lui envoie le scénario d’un film en cours et souhaite le rencontrer afin de parler de Faulkner et d’Homère. J.-B. Pontalis lui rappelle son père. Avec Jean-Yves Tadié, il mange «  des choses curieuses » dans un restaurant de la rue Monsieur-le-Prince… Le lecteur, lui, l’accompagne pas à pas. Et salue sa discrétion, son questionnement, son opiniâtreté.

Radio et télévision

« Des mots de minuit », par Philippe Lefait, France 2, mercredi 11 avril 2012 à 0h15
« Du jour au lendemain », par Alain Veinstein, France Culture, mardi 28 février 2012 de minuit à 0h35
« La Dispute », par Arnaud Laporte, France Culture, vendredi 17 février 2012 de 21h à 22h
« La nuit rêvée de... », par Philippe Garbit, France Culture, dimanche 12 février 2012 de 1h à 6h30
« Coup de cœur » de Laure Adler dans « Les Matins », par Marc Voinchet, France Culture, mardi 31 janvier 2012 de 6h30 à 9h
« Le Carnet d’or », par Augustin Trapenard, France Culture, samedi 7 janvier 2012 de 17h à 18h