Le Magazine Littéraire, février 2002 Par Thomas Regnier
Essai au titre ironique, Célébration de la poésie est une machine de guerre, un redoutable bolide conceptuel lancé à toute allure contre le « prêt à penser » (prétendu tel en tout cas) contemporain. Revêtant l’armure du Polémiste, Henri Meschonnic entend dénoncer une absence de pensée sur la poésie, une « carence de la théorie du langage », lesquelles auraient pour symptôme une tendance à la « poétisation ». Qu’est-ce à dire ? L’essai brode sur l’idée que la poésie est un réel constamment manqué. Selon Meschonnic, parler de la Poésie, manifester, de façon mondaine, l’intention de la dire, dispense en définitive de la faire. « Apoète », « poésophe », « philopoète », « poéthique », « poïétique » : autant de signifiants glanés ici et là dans les livres et les revues qui, loin de témoigner d’une vitalité de la Poésie, dénonceraient plutôt les ravages de la philosophie et de son auxiliaire, l’herméneutique, prisonnière qu’elle est (par définition, précise Meschonnic) de la dialectique stérile du fond et de la forme. Ce n’est pas en effet le moindre des paradoxes de ce livre d’évoquer, en ces temps d’inflation théorisante (Prigent), l’impensé de la théorie critique actuelle : un impensé tel qu’il viendrait subrepticement menacer jusqu’à l’existence de la poésie. D´où le présent cri d’alarme. Au-delà de la polémique acerbe (visant aussi bien les poètes – Deguy, Bonnefoy ou Roubaud – que les philosophes, comme Badiou) à laquelle trop volontiers il se prête, le véritable intérêt de l’essai consiste en une critique des disciplines – philosophie, linguistique, poétique – dont il s’agit de décrire les limites réciproques. Un examen qui, malheureusement comporte quelques non-dits, comme celui – en dépit de tout ce que peut dire Meschonnic de « l’heideggérianitude contemporaine » – de la dette envers Heidegger (le fait de dissocier valeur et temps chronologique, art et culture ; une pensée du même à travers laquelle s’ébauche une éthique) et Blanchot, qui fut le premier à dire, contre Heidegger, que l’art, s’il ne l’ignorait pas, était libre de la question de la vérité comme de l’origine. Quant à dire précisément ce qu’est une « pensée poétique », Meschonnic, s’il ne se borne pas à « faire du négatif », se contente trop souvent de définitions sommaires (à travers les notions d’historicité, de valeur, de subjectivation), rarement développées, si ce n’est in fine, dans la section intitulée « Un manifeste pour un parti du rythme ».
Le Monde, vendredi 23 novembre 2001 L’amour de la poésie comme désert du poème par Patrick Kéchichian
Périodiquement, le paysage de la poésie française est secoué par de grands ouragans, des remises en question tempétueuses, des crises centrales d’identité… Henri Meschonnic, infatigable théoricien du rythme, traducteur émérite de plusieurs chapitres de la Bible – récemment des Psaumes –, poète lui-même, vient d’entrer en guerre, au nom de l’idée qu’il se fait du poème. L’Ennemi ? il est partout ! Durant les hostilités, la poésie continue. Presque comme si de rien n’était ! Nul n’ignore que la poésie française, loin d’être cet espace pacifié et fleuri qu’imaginent ceux qui ne le fréquentent pas, est un motif perpétuel d’affrontements, de crises, de questions angoissées touchant à sa fonction, son état, son devenir ou son essence. Oui, les querelles sont non seulement fréquentes, mais comme constitutives d’une interrogation paradoxale et infinie qui fait trembler la poésie – pas seulement socialement ou en termes d’audience – tout en la faisant exister. Certes, et fort heureusement, des hommes et des femmes ayant mesuré la vanité et le ridicule de ces combats ont repris les questions à leur compte, les ont intériorisées, loin des terrains fantasmatiques d’une supposée bataille. Ils ont considéré que toute théorie, toute idée ou pensée de la poésie renvoyaient in fine à ce qu’eux-mêmes étaient aptes ou désireux d’en faire, poétiquement, c’est-à-dire vitalement, au cœur de leur propre existence. Et surtout, avec Reverdy, ils ont admis que la poésie n’était pas un sujet de discussion… Et puis Henri Meschonnic vint. Plus exactement, il est là depuis une trentaine d’années, avec toute sa stature et son impressionnante culture, avec sa triple (unique, dit-il) identité de poète, de théoricien et de traducteur (1). Mais jusqu’à aujourd’hui, les querelles avaient été relativement circonscrites (ainsi, en 1972, à propos de la traduction de Paul Celan par André du Bouchet) aux champs des intérêts de l’essayiste – la linguistique, la poétique et la théorie de la traduction. Avec Célébration de la poésie (entendez le titre ironiquement), Meschonnic ouvre, en grand, les hostilités, avec une épée dans une main et dans l’autre un bouclier où il a inscrit cet adage emprunté à Mandelstam : « Dans la poésie, c’est toujours la guerre. » Admettons. D’emblée, l’auteur prévient, presque avec solennité : ce n’est pas de polémique qu’il s’agit – elle qui « ne vise qu’à mettre l’adversaire au silence », – mais, au sens noble du terme, de critique, celle qui « fait parler l’adversaire. Argumente, discute ». À la lecture du livre d’Henri Meschonnic, on doit constater que cette prévenance était de pure forme. Car juste après cette clause de politesse, il s’agit bien de faire rendre gorge à « l’adversaire » aux si multiples visages, d’ouvrir une « guerre » totale. Or on sait qu’à partir de cet instant, les notions de respect, d’attention courtoise à l’autre, d’accueil, d’incertitude quant à sa propre pensée, sont remisées au magasin des vieilleries. Mais laissons d’abord à Meschonnic le soin de poser lui-même les termes de sa croisade : « Paradoxalement ; dans la poésie française contemporaine, il y a trop de poésie, pas assez de poèmes. Des poètes n’ont pas compris que les poèmes ont deux ennemis, à la nocivité variable. Le premier est la poésie, le second est la philosophie. » Développons. La poésie souffre d’elle-même et de ceux, poètes et philosophes, qui lui rendent un culte, à la fois vide de pensée (au sens unique où l’entend l’auteur) et envahi, saturé par la pensée, ou pire, la croyance. Pour ce qui est des seconds, les philosophes, c’est Husserl qui se trouve, dans la modernité, au « point de départ d’un vide majeur (...) dans la phénoménologie contemporaine – le vide d’une pensée du langage. Aggravé chez Heidegger et sa suite. Masqué par le sacre de la poésie ». Husserl n’était désigné qu’en passant. Le grand responsable de cette dérive vers les eaux troubles et indistinctes du « poétique », de la « poétisation », l’Adversaire, le Coupable, c’est Heidegger : coupable d’avoir pensé philosophiquement la poésie (celle de Hölderlin, celle de Rilke aussi) à partir des concepts d’« habitation », de « site », de « séjour » ; coupable de propager, à partir de son admirable lecture de Hölderlin, l’idée que « le dernier pas, mais aussi le plus difficile, de toute interprétation consiste à s’évanouir avec tous ses éclaircissements devant le pur se-tenir-là du poème ». Langage extatique, d’adoration, de « célébration », inaudible pour Meschonnic, qui décrète du haut de sa science du verbe que « l’adoration n’est pas une position propice à la clarté » – et pourquoi donc ? Inaudible également et par voie de conséquence, toute une tradition, une généalogie du lien et de la réflexion entre poésie et philosophie. Très vite les « complices » principaux sont désignés, coupables eux aussi de faiblesse à l’égard du philosophe allemand : Jean-Claude Pinson, auteur de l’un des essais les plus féconds publiés ces dernières années sur la poésie contemporaine (Habiter en poète, Champ Vallon, 1995), Michel Deguy, qui n’a jamais cessé de penser en poésie, Jacques Derrida, qui met sa parole de philosophe au risque de la littérature et de la poésie… Il y aurait en tout cela, à la source de cette « heideggerianisation du poétique » (c’est l’obsession quasi viscérale de Meschonnic) un malentendu qui remonte à Mallarmé, ce nom commode qui continue à faire signe au contemporain. Mais Meschonnic est là pour rétablir la vérité. Sa vérité. On aurait fait de l’auteur du Coup de dés le chantre de la nomination alors qu’il a constamment défendu la suggestion. « Et suggérer, explique le professeur, est nécessairement hors de l’opposition du signe en un fond très profond et une forme, la " lettre ". » Par là, se trouvent récusés, évacués, comme de vulgaires et idéalistes sectateurs du « sommeil de la raison », ces adorateurs du Veau d’or poétique (le « veau dort », souligne subtilement l’auteur…), à peu près toute la poésie actuelle. Nous avons cité Deguy, mais les coups pleuvent, sur les morts et sur les vivants, même si Reverdy et Michaux échappent de peu à la vindicte : Ponge, et sa « malherberie sur-faite », Du Bouchet, Jaccottet, Bonnefoy et Roubaud, les deux faces, spiritualiste et formaliste, d’une même illusion ; Dupin, Maulpoix, qui tente de sauver le lyrisme, Prigent, Velter, Delaveau, Beck (fautivement appelé Becq), Jouet… Au moins, pour une fois, le « binarisme » tellement dénoncé par Meschonnic ne passe pas entre les Anciens et les Modernes, mais entre Meschonnic et tous les autres. Les philosophes ne sont pas non plus épargnés : Jean-Luc Nancy, Derrida déjà cité, et aussi Jacques Rancière et Alain Badiou – à qui l’on reproche en passant leur amitié pour Althusser et leur adhésion au maoïsme ; cela a-t-il à voir avec le propos, ou bien est-ce une simple malveillance… non polémique comme il se doit ? Ah, certes, on ne peut faire grief à Meschonnic de se montrer hypocritement aimable. Il va son chemin à la hussarde, coupant une tête, se moquant de la manière dont une autre est faite. Mais au nom de quoi, et d’où – comme on disait il y a quelques décennies –, parle-t-il ? Tout au long du livre, les choses demeurent assez floues, négatives. Il s’agit d’opposer le poème à la poésie, le langage à la notion évanouissante de langue, le « moi » et le « je », le sujet à la subjectivation, « le sentiment des choses et les choses elles-mêmes ». Dans les dix dernières pages du livre, Meschonnic livre enfin son « manifeste pour un parti du rythme » : « Est poème, décrète-t-il, tout ce qui, dans le langage, réalise ce récitatif qu’est une subjectivation maximale du discours. » Les adhésions au parti sont ouvertes… (1) Notamment Les Cinq Rouleaux (de la Bible), Gallimard, 1970 et, cette année, Gloires (les Psaumes), DDB ( Le Monde des livres du 18 mai).
La Quinzaine Littéraire, janvier 2002 La liste du sycophante par Jean-Michel Maulpoix
Jean-Michel Maulpoix, excédé par le dernier ouvrage d’Henri Meschonnic, nous envoie ce texte : Il existait dans l’antique Athènes un personnage nommé le sycophante, accusateur professionnel, « dénonciateur livrant aux passions de la foule les citoyens éminents et surtout ceux dont elle redoutait le plus la raison ou la vertu » (Littré). À travers une fiction de débat juridique, le sycophante excellait à changer « la nature et condition de toutes choses, en conformité du venin dont l’estomac lui crevait ». Sachant qu’il ne serait jamais Périclès, il accablait Périclès. Dans Célébration de la poésie, Henri Meschonnic remet en valeur l’art du sycophante, lequel est évidemment retors, puisque l’essentiel de son talent consiste à déguiser en débat (là juridique, ici poétique et critique) une radicale entreprise de démolition. On ne s’étonnera donc pas que le sycophante commence par affirmer qu’il « serait d’une confusion grossière, et intéressée » de voir dans sa critique de la polémique ou des « règlements de compte ». C’est bien la moindre des précautions oratoires pour qui entreprend de détruire systématiquement, pendant 250 pages, tout ce qui a pu s’écrire à propos de la poésie depuis une vingtaine d’années. « Non, je ne règle pas des comptes » affirme-t-il. Mais alors pourquoi accuser d’autosatisfaction rengorgée Yves Bonnefoy et Jacques Roubaud, désignés comme « deux mammouths naturalisés au Museum d’Histoire Naturelle de la poésie contemporaine » ? Est-ce là ce qu’on appelle le langage précis de la pensée ? Pourquoi assimiler Christian Prigent à un apôtre de « la nouvieillerie » ? Est-ce étudier ou se moquer ? Pourquoi réduire André du Bouchet à des « tics », Michel Deguy à des « tours de bonneteau » et Jacques Dupin à mourir d’« amour de la poésie » ? Est-ce là réfléchir, expliquer et argumenter ? Pourquoi ravaler Claude Royet-Journaud à l’état dérisoire d’« adorateur » du blanc, et pourquoi faire de Philippe Becq (sic) un « pince sans rire qui ne pince pas grand-chose » ? Sont-ce là des gracieusetés critiques ? Pourquoi écrire avec autant d’élan que chez Olivier Cadiot « le toc joue à feindre le toqué » dans une « oulipiteuse décalcomanie de dérivés qui font du surplace » ? Est-ce ainsi que l’on fait parler l’adversaire ? On l’a compris : le sycophante sait le poids des mots. Aussi bien que l’ironie et la pointe, il excelle à pratiquer l’art de l’insulte déguisée en trouvaille. Il prend soin de choisir le mot qui fait mal, le mot qui fait taire, le mot qui empêche de penser. Il vient réduire l’autre au silence. Auteur naguère d’un recueil intitulé Combien de noms, Henri Meschonnic a beau dire que « la poésie n’est pas une affaire de liste » mais de « problème poétique » et de « pensée poétique », il dresse avec une impitoyable application sa liste de noms et de citations (son livre, après tout, n’est que cela : une liste – avec ici et là des fautes ou des approximations manifestant son mépris et son ignorance : Philippe Beck devenu Philippe Becq, Dominique Fourcade changé en Rémy Fourcade…) en éludant aussi bien la pensée que le problème… Prétendant ne s’en prendre qu’à des silhouettes emblématiques, il ne cesse en réalité de donner des noms, voire de les répéter, les marteler de page en page, pour s’assurer de leur discrédit. Curieuse « poétique du rythme » que celle-là ! Loin de débattre à propos des notions et des interprétations proposées par tel ou tel, le sycophante relève comme un pion des formulations présentées comme faiblardes ou ridicules. Il réduit toute proposition critique à l’état de stéréotype. Là où il est passé, inutile de continuer à chercher : le « lyrisme » est à tout jamais un cliché, le contemporain une collection de « vieilles lunes », le signe une illusion, et la philosophie une affreuse « cannibale » dévorant la chair fraîche de la poésie. Ridicule forcé à perpétuité, telle est la sentence prononcée par l’atrabilaire procureur sycophante, une fois dressée à coups de citations tronquées la liste impitoyable des chefs d’accusation. Au terme de ce livre qui se prétendait joyeux, ne reste plus qu’un grand désert : de ces poètes que nous admirions ne subsistent que des figures laminées. Yves Bonnefoy, Michel Deguy, Jacques Roubaud, Christian Prigent sont des niais, des ignorants, des imposteurs. Voilà ce que le sycophante tenait à nous apprendre. Pas un mot sur leur écriture, sur leur travail de tant d’années. La poésie c’est lui, le sycophante tout seul, debout sur des dépouilles.
Réponse d’Henri Meschonnic Comment on efface un travail de pensée
La lettre de Jean-Michel Maulpoix sur mon livre Célébration de la poésie (Verdier, 2001) est un chef-d’œuvre d’habileté, et si bien tourné qu’il retourne en dérisoire tout ce qui fait le moteur de ce livre, et, sous l’apparence des indignations de la vertu, c’est une déformation si malhonnête qu’il ne faudrait pas que la bonne foi des lecteurs de la Quinzaine littéraire en soit manipulée. Il y a de la vilenie et de la diffamation à rabattre à un geste de délateur, dénonciateur lâche, bas et envieux (le « sycophante ») une réflexion de trente ans sur ce que fait le langage et ce que fait un poème. L’escamotage consiste à prétendre que le livre ne fait que « déguiser en débat » une liste haineuse, alors que ce livre est tout entier débat et combat, contre des clichés qui font le poétiquement correct d’aujourd’hui, du moins en France. Et l’honnêteté minimale consisterait, je ne cesse de le dire, à ne pas faire cette confusion si commode pour la bien-pensance entre la critique, recherche des historicités et des fonctionnements, et la polémique, qui consiste à déformer ou réduire au silence. Donc, je ne ferais que « détruire », alors que depuis trente ans je construis une autre pensée du langage, et une « poétique du rythme ». Dont ce livre n’est pas séparable. Mais tout cela est effacé. Le « langage précis de la pensée », qui est dans la continuité de mon travail, a disparu. Les raisons des « pourquoi » ont disparu, et « réfléchir, argumenter », ce que je ne cesse de faire, a disparu. Mais il est dit qu’il n’y a « pas un mot » sur l’écriture de la poétisation que je critique, alors que justement il y a de nombreux exemples, étudiés dans leurs clichés. Restent, isolées de leur argumentation, comme des caricatures gratuites, des expressions satiriques qui sont en effet un pied de nez aux pouvoirs, aux chefferies de la vérité poétique officielle depuis trente ans. Crime de lèse-majesté. Et merci de monter en épingle deux fautes qui m’ont échappé, sur Becq au lieu de Beck – et Rémy au lieu de Dominique Fourcade – je les corrigerai si je peux. Mais si une attitude « empêche de penser », c’est bien celle qui efface tout le problème poétique que je pose dans ce livre, et qui travaille à une critique des diverses définitions de la poésie, donc à une critique de certains poètes et de certains philosophes. L’incompréhension, la tricherie et la bêtise atteignent un sommet quand le titre de mon livre de poèmes Combien de noms (L’improviste, 1999) est mis sur le même plan que la « liste » du sycophante. N’importe quel lecteur qui a le moindre sens de ce qu’est une pensée libre, et qui voudrait avoir une idée honnête de ce livre, aura compris qu’il lui reste à se faire sa propre opinion. Quant à la « liste du sycophante », je la mets au compte de la tératologie littéraire.
La Quinzaine Littéraire, Lettre à la Quinzaine Littéraire : une liste peut en cacher une autre par Alain Joubert
Sous le titre de « La liste du Sycophante » , on pouvait lire, dans un récent numéro de La Quinzaine, Jean-Michel Maulpoix s’en prenant à Célébration de la poésie, un livre d’Henri Meschonnic publié chez Verdier. Puisque Jean-Michel Maulpoix s’intéresse aux listes, ne serait-ce que pour les contester violemment, je me suis permis d’en dresser une autre, plus inattendue en vérité. Elle devrait, attirer l’attention de nos lecteurs curieux de poésie. La voici. Guy Cabanel – à qui André Breton a pu écrire : « Ce langage, le vôtre, est celui pour lequel je garde à jamais le cœur de mon oreille » –, Louis-François Delisse, Anne Marbrun, Jacques Izoard, Laurent Albarracin, Alice Massénat, Michel Valprémy, Christine Delcourt, Jean-Yves Bériou, Hervé Delabarre, Roger Renaud, et quelques autres, avez-vous souvent – j’allais écrire jamais – entendu parler de ces poètes, ou vu tout simplement mentionner leur existence, au détour d’un article non confidentiel portant sur la poésie contemporaine ? Ajoutons encore à ces noms ceux de Petr Kral et de Pierre Peuchmaurd qui, eux, ont parfois eu les honneurs d’une citation, ici ou là, comme par inadvertance… C’est pourtant grâce à la permanence quasi secrète de leurs publications que se joue, dans la coulisse, la vie même de la poésie en ces jours que certains prétendent de disette. Car il faut bien le clamer haut et fort, la poésie a déserté le poème, et ceux qui passent aujourd’hui pour ses hérauts sont tout sauf des poètes. Des expérimentateurs (peut-être), des trafiquants de mots trafiqués (sans doute), des « écrivains » qui font court par manque de souffle et imaginent que la forme poétique est faite pour cela (probablement), des « travailleurs » de tant d’année (hélas !), bref des littérateurs d’un genre spécial, occupant tout l’espace de la poésie aux yeux de ceux qui n’en croient pas les leurs ! On aura reconnu, bien sûr, Yves Bonnefoy, Jacques Roubaud, Christian Prigent, Michel Deguy et Jacques Dupin, comme tous ceux qui les suivent sur les chemins arides, ingrats et malaisés de la non-poésie, ceux-là même que Jean-Michel Maulpoix s’irritait de voir remis à leur place par Henri Meschonnic dont, soit dit en passant, je n’ai pas lu le livre incriminé ; mais qu’importe, je sais parfaitement de quoi il parle. La poésie, voyez-vous, c’est comme le jazz : il ne suffit pas de souffler dans l’instrument ou de frapper sur les cymbales, encore faut-il que le swing soit présent. Et s’il n’y a pas de jazz sans swing, Il n’y a pas plus de poème sans poésie. It don’t mean a thing, selon Duke Ellington. C’est pourquoi je voudrais saluer, maintenant le recueil publié par Anne-Marie Beeckman, Le Vestiaire des vagues (Atelier de l’Agneau, 2002).
Page des Libraires, janvier-février 2002 par Nicolas Vives.
Célébration de la poésie : le titre est ironique car c’est justement contre l’idolâtrie qu’il faut se battre pour sauvegarder la poésie. L’amour que la poésie contemporaine se porte à elle-même tue le poème. Il faut donc comprendre que Meschonnic ne fera pas ici l’éloge de la poésie ; sa démarche en sera d’autant plus salvatrice. Le poème souffre d’être le « veau d’or » de la poésie, mais aussi de la philosophie. Les théories du langage et « l’heideggerianisme » diffus de la fin du siècle menacent, en s’appropriant la poésie, d’étouffer le poème dans la langue et le signe. Or le poème ne doit pas être porteur de sens, il doit être du sens. Le poème est une activité de la langue, pas son produit. La critique de la poésie contemporaine formulée ici par Meschonnic est une réflexion constructive qui aboutit à « un manifeste pour le parti du poème », considéré comme une forme de vie dans l’art et la société.
Revue Parages, printemps 2002 Le veau dort par Charles Stépanoff
On reproche aux Russes de garder dans plus d’une ville des places Lénine et des rues soviétiques. À notre échelle, il serait temps de songer à nous débarrasser de nos salles Barthes. Certes, il faut bien de l’audace même à un Meschonnic pour affirmer que « le formalisme structuraliste a été un grand appauvrissement de la pensée », tandis que les professeurs de tous grades le fêtent encore comme l’origine de toute chose, et donnent au « tournant linguistique » des airs de révolution copernicienne. Un appauvrissement ? C’est même peu dire : le structuralisme devrait être regardé comme la manifestation la plus caractérisée du totalitarisme dans la pensée française. Ce que Besançon a appelé la « bureaucratie idéocratique universelle », les professeurs d’histoire de la Sorbonne n’ont pas besoin de chercher loin pour en fournir l’image à leurs étudiants. Ils sont en plein dedans. « Ordre, Autorité, Mensonge ». Le structuralisme n’est pas un innocent courant de la critique d’art, encore moins un progrès des sciences ; c’est un pouvoir qui comprend universités, radios, journaux, agences de photographie, maisons d’édition, services ministériels, avec naturellement un merveilleux système de reproduction et de protection contre les intrus. Il y a trente ans qu’on fredonne les mêmes chansons, qu’on dit les mêmes mots de passe pour s’agréger à l’agrégat dans des concours spécialement organisés par l’État, et qui ne sont pas le Concours agricole. « Vieillerie conceptuelle " (p. 40) dit Meschonnic ; pire que cela : Glaciation. Nous vivons sous Brejnev, démoralisés, désenchantés, déconfits. Mais obéissants, mais structuralistes, faute d’autre chose. Dans cette situation, l’existence de M. Meschonnic est une chose presque incroyable. Meschonnic, celui auquel il ne faut pas toucher, dont il ne faut pas parler, et qu’il importe de ne pas lire, d’après les entraîneurs sportifs pour bêtes à concours. Meschonnic qui vient, dans cette Célébration de la poésie, encourager notre mouvement, nous rejoignant dans la dénonciation de la fantastique imposture du Magazine littéraire d’avril 2001, « La nouvelle poésie contemporaine française », confié au bouffon Espitallier (dont nos lecteurs avaient déjà été informés au moment des faits). À la gifle et au coup de poing dans le ventre, il est temps de répondre par le bâton. La difficulté, en Russie comme en France, n’est pas d’arracher une plaque de rue, elle est de trouver un nom qui va remplacer l’ancien périmé. Or voici qu’à nous déshérités, errant en rond avec nos bannières cassées, chantonnant nos refrains structuralistes, se présente l’occasion de jeter bas cette encombrante quincaillerie idéologique. Il y a du nouveau ! Vendons nos Barthes aux touristes comme les Russes vendent leurs étoiles rouges rouillées sur la perspective Nevski. Certes en dehors de Meschonnic il y a le travail considérable et systématique de la critique analytique. Pavel a dévissé les boulons l’un après l’autre dans l’ordre. Ce qui est drôle, c’est que l’édifice tienne encore. C’est que le système s’auto-alimente. Car le structuralisme est le genre de mythes qui font vivre ensemble une communauté, qui la soudent en lui assurant la conscience de sa supériorité sur les autres ethnies, universités, nations. Ni l’orthodoxie ni le marxisme-léninisme n’ont pu dissoudre le chamanisme des tribus de Sibérie. Seule la vodka est en passe d’y parvenir en ce moment même. De même seul un moyen puissant et encore inconnu permettra de déstructuraliser l’Université. Pourquoi ce « maintien de l’ordre » inlassablement dénoncé par Meschonnic ? Il est évident que le ministère de l’Éducation nationale qui est le principal acteur économique dans cette affaire, et le grand actionnaire du structuralise, n’a aucun intérêt à favoriser une quelconque réforme dans un autre sens. Non que les fonctionnaires dirigeants de ce ministère partagent eux-mêmes le moins du monde les convictions qu’ils se font un devoir de répandre dans la jeunesse française. Mais simplement parce qu’une réforme de ce type représenterait un investissement supérieur à toutes les autres réformes jamais engagées dans ce ministère qui, dit-on, est le plus massif du monde. Il ne s’agirait pas en effet seulement de renouveler les manuels, mais d’abord de former les gens capables de les réécrire, ensuite les professeurs capables de les utiliser, c’est-à-dire de les lire sans être secoués de haut-le-cœur. Ce qui rendrait nécessaire une politique de grands travaux afin de construire les universités chargées d’accueillir les professeurs de toutes générations à réformer. En effet, ce n’est pas avec un stage de remise à niveau d’une demi-journée que l’on pourra faire renoncer à ses idées un professeur qui les a instillées toute sa vie aux jeunes générations. Pour convaincre un homme d’une idée, le meilleur moyen n’est pas de la lui faire entendre soir et matin à la radio, mais, bien mieux, de la lui faire répéter à des êtres plus jeunes que lui, qui le regardent comme un maître. En France, les enseignants des classes de sixième ont pour fonction d’apprendre aux enfants le modèle de Propp-Greimas, familièrement nommé schéma actantiel. Ces enfants vivront plus longtemps que leurs grands-parents, ingéreront plus de calories, mais quitteront ce bas monde sans connaître un seul vers de Hugo. Certes Hugo, c’est vieux. Pire, c’est peuple. Mais de Pierre Oster-Soussouev, ils sauront moins encore. Les capacités intellectuelles des enfants, et leur avenir professionnel, sont jugés sur la connaissance du modèle de Propp-Greimas, dont, d’un point de vue scientifique, les grossières erreurs ont été dénoncées depuis dix ans. Par ailleurs, les Français sont, bien sûr, les premiers à rire, et à gorge déployée encore, de l’arriération de certaines campagnes américaines où l’on donne encore un enseignement créationniste. Meschonnic est celui qui a le plus clairement vu que nous devons avant tout nous débarrasser de certaines problématiques imposées par le structuralisme, qui font de nous des « sous-développés de la pensée du langage » (p. 10). En premier lieu la schizophrénie fond-forme, ou signesens, qui a gâté tant d’esprits. À une doctrine linguistique binaire, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle manque de finesse, s’est superposé un manichéisme moralisateur des plus étranges : pour Roland Barthes, le signifiant est « à opposer au signifié dont on a cru au début de la sémiologie qu’il était le simple corrélat, mais dont nous savons mieux aujourd’hui qu’il est l’adversaire. » (R. Barthes, Le Bruissement de la langue, Seuil, Points-Essais, 1984, p. 95). Drôle de guerre. Les règles du jeu sont à changer radicalement. Avec les règles imposées par les structuralistes, c’est toujours, immanquablement, la superstition et la bêtise qui gagneront contre la pensée. Aussi, plutôt que de poser une centième fois la question : « Poésie, que je vois sur cette feuille blanche, qu’es-tu ? » on passera à : « qu’est-ce qu’un bon poème ? », ce que Meschonnic appelle la question de la valeur. Nous partons alors dans une toute nouvelle direction. Non plus celle des essences et de leur idolâtrie, mais celle de règles historiques, règles du jeu, jeux de langage. La question n’est plus « comment jouer avec les mots pour les libérer du réel ? " mais celle-ci, bien moins indulgente, « À quoi joue ce vieux monsieur quand il dit qu’il joue avec les mots ? » On n’aura pas plus de tolérance pour les questions absurdes telles « quel est le lien de la poésie avec le réel ? », ou « la poésie parle-t-elle du monde ? ». Ces questions sont des chemins d’errance. La poésie n’a pas de lien avec le monde. Rien n’a de lien avec le monde. La poésie est dans le monde, c’est une pratique, dont toute l’explication est contenue dans sa description. Avons-nous un lien avec le monde ? Oui, nos jambes, et cela suffit. Meschonnic est le point de départ indispensable pour une lecture sereine de la poésie. Cesser de considérer la poésie comme une simple forme est le premier pas qui permettra de l’aborder comme une pratique, une forme de vie, au sens de Wittgenstein. Dans Célébration de la poésie, Meschonnic n’approfondit pas ces questions qu’il a déjà étudiées dans d’autres ouvrages, il y a bien longtemps. Qu’on nous permette de signaler au milieu d’une œuvre considérable et à côté d’une pensée du rythme très originale, deux articles capitaux, « Sur Wittgenstein, philosophie du langage et poésie », et, publié en 1973 dans les Cahiers du chemin, « Les silences de la philosophie devant la poésie » où il mène d’un point de vue de poéticien une comparaison des rapports de Heidegger et de Wittgenstein à la question de la poésie (ces deux articles sont recueillis dans Pour la Poétique, V, Gallimard, 1978). En 1973, Meschonnic est le premier représentant du monde littéraire français à plonger dans l’œuvre de Wittgenstein. Pour être honnête il faudrait ajouter qu’à est le premier à y plonger les yeux ouverts. D’autres avaient bien sauté mais les yeux fermés, et le nez bouché, comme Ricœur, ou même le traducteur du Tractatus en français, le malheureux Pierre Klossowski, hué maintenant par toute la corporation wittgensteinienne pour son dévouement catastrophique. Ces visiteurs prudents n’ont rouvert les yeux qu’à la sortie, racontant au public monts et merveilles. Meschonnic au contraire, sans se limiter au populaire Tractatus (d’autant plus populaire qu’incompréhensible) comme Ricœur, pratique une lecture assidue, attentive, et surtout complète de l’œuvre de Wittgenstein, soutenue par les commentaires de Jacques Bouveresse. Ces articles ont été les premiers (et semble-t-il pour l’instant les derniers) à faire appel à Wittgenstein pour nous sortir de l’impasse où nous enferme la conception romantique de la poésie. Et il semble bien que cette solution ait été la bonne, on ne le cachera pas. L’idée est d’identifier la théorie romantique-textualiste de la poésie au concept de « langage privé » de Wittgenstein, c’est-à-dire de langage différent du langage ordinaire, fondé sur l’expression de l’intériorité – dont Wittgenstein a montré, en même temps que la tentation très forte pour l’esprit humain, l’indéniable absurdité. L’idée géniale de Meschonnic tient dans cette phrase : « Le problème du solipsisme est celui de la connotation, et en dernière analyse, celui du langage poétique. » (Pour la poétique, V, p. 49). L’impasse où nous nous trouvons est due à une croyance au destin curieux, héritée, à vrai dire, du mauvais romantisme, faisant de la poésie un langage du moi, sincère, pur, directement abouché avec l’intériorité, nécessairement opposé au langage collectif, vulgaire, philistin, aliénant. Cette représentation grossière a été radicalisée par Barrès dans son « Culte du moi » : le moi est à la merci des « barbares », et le langage poétique de la vision intérieure en rivalité mortelle avec le langage de l’extériorité. Ce premier Barrès, « égotiste », enchante et forme toute une génération où l’on compte Rivière, Drieu, Aragon, Mauriac et d’autres. Entre temps, un bel effort de théorisation dans les années 1900 est accompli par Rémy de Gourmont. Pour ce critique, qui fut une gloire en son époque, le poète est un homme qui, repoussant l’oppression du langage ordinaire, dont l’idiotie est généreusement démontrée, parvient à « parler au milieu de la langue commune un dialecte particulier et unique » (R. de Gourmont Le Livre des masques, Mercure de France, 1914, p. 12). Nous avons là exactement le concept wittgensteinien du langage privé. Gourmont et les symbolistes fondent ce langage du solipsiste sur l’idée d’une liaison créatrice entre connotation du mot et sensation intime. Proust théoricien, modeste et inintéressant disciple de Barrès et de Gourmont, avec une touche de Bergson pour la philosophie du langage, leur sert de porte-parole pour notre génération par l’intermédiaire de l’indémodable Contre Sainte-Beuve. Ainsi Barrès trouve l’occasion inespérée de réapparaître à peine remaquillé, après la Guerre, sous un nom insolemment paronomastique : Barthes. Ouvrons le premier Barthes venu, Le Degré zéro de l’écriture. Qu’y enseigne-t-on sur la poésie ? Le mot poétique est « un acte sans passé immédiat, un acte sans entours » (p. 37). Le mot poétique, « opposé à la fonction sociale du langage », s’écarte de la signification ordinaire pour faire jouer les « rémanences et réflexes. " Le style est plus tonitruant, mais on a ici, à la lettre près, les archaïques théories synesthésiques des vieux symbolistes. On sait que les structuralistes auront à cœur de défendre la cause de la connotation attachée au signifiant contre la dénotation imposée par le noir pouvoir de la collectivité. La première chose à remarquer, donc, c’est la violente banalité du propos qui se cache sous une violence superficielle de ton, et dans d’autres textes, un grossier pédantisme linguistique. Révolution structuraliste ? Il doit s’agir alors d’une révolution fort peu révolutionnaire, du type de celle que la Terre accomplit tous les jours silencieusement sous nos pieds. Une sorte d’éternel retour. La croyance en un fondement solipsiste de la poésie est dénuée de fondement pour de nombreuses raisons, mais la preuve la plus criante en est la poésie telle qu’elle existe. Or précisément, cette dernière, les poéticiens l’évitent toujours du regard. Ils constateraient pourtant que la poésie n’a jamais été dans aucune civilisation une affaire privée. Elle est toujours le bien commun d’une collectivité, répondant à toutes sortes de codes. La poésie s’apprend à l’école, et se récite en public, souvenons-nous de nos premiers émouvants contacts avec elle. Et notre poésie contemporaine, qui se prétend individualiste, est plus qu’aucune autre exigeante, et n’admet dans ses rangs que des gens particulièrement renseignés, cultivés, bien élevés. Wittgenstein avait répondu bien avant l’apparition des structuralistes à l’hypothèse romantique : « Nous ne lisons pas la poésie pour former des associations. Nous ne le faisons pas, mais nous pourrions le faire. » (Leçon sur l’esthétique, 1, 17, p. 25) On peut fort bien imaginer une peuplade qui écouterait de la poésie pour se procurer des sensations liées aux connotations des mots. Dans ce cas, dit Wittgenstein, ces gens accepteraient sans difficulté d’utiliser des injections faisant le même effet sur leurs sens. Il nous faut constater simplement qu’une telle description ne correspond pas à nos pratiques. S’ajoute au caractère collectif et normé de la poésie l’impossibilité logique d’établir un lien entre un mot et une sensation intime. Nous croyons pouvoir jouer avec le langage, modifier à notre gré le sens des mots de l’extérieur, d’un point de vue surplombant. Or à tout moment nous sommes tout entiers à l’intérieur du langage. La définition de la poésie comme langage intime est un contre-sens sur le fonctionnement du langage. Quelque chose qui désigne un phénomène purement intérieur et incommunicable comme une étiquette, ce n’est pas un mot, ce n’est pas du langage, c’est un cri. Ce que les théoriciens nous décrivent ne ressemble en rien à la poésie que nous connaissons, que nous apprenons, et récitons avec plaisir, mais à des cris. Pour Greimas lui-même, le langage poétique le plus pur « se rencontre dans le cri » (Essais de sémiotique poétique, Larousse, 1972, p. 23). Ce qui est étonnant, c’est qu’arrivé à une conclusion de ce genre, le structuraliste n’admet jamais qu’il est manifestement temps de faire demi-tour. Pourtant, à le suivre, on serait dans l’obligation grotesque de mettre Espitallier plus haut que Hugo, parce que sa poésie sonore est plus proche de l’« essence ». Mais quel besoin de chercher l’essence ? Comme le dit Wittgenstein, d’une étonnante perspicacité : « à faire de la philosophie, on en vient au point où l’on n’a plus d’autre désir que de prononcer un son inarticulé » (Recherches philosophiques, § 261). Et la dénotation présentée comme un détournement de l’usage ordinaire du mot n’est pas une objection. Aucun usage, même le plus incongru, ne transforme un mot d’une langue en cri inouï. Quel est ce curieux évanouissement de la conscience par lequel nous oublierions la dénotation des mots quand nous lisons de la poésie ? Il n’y a pas de création de sens dans la poésie, comme on l’entend répéter si souvent ni de sécrétion de sèmes, mais simplement un usage particulier du langage, un jeu de langage parmi des milliers d’autres, et utilisant le matériel commun. C’est ce qu’explique Meschonnic à partir de Wittgenstein : « l’impression personnelle qui est et n’est pas dans le langage, n’est pas dissociable de l’usage du mot. [ ... ] Quand une dissociation sémantique intervient, elle est culturelle et non individuelle, ou elle est schizophrénique. La connotation (le halo affectif, l’effet) n’est pas séparable de la dénotation, du sens comme raison collective. » (« Sur Wittgenstein, philosophie du langage et poésie », Pour la Poétique, V, p. 50). Comme on sait, Meschonnic n’est pas seulement poéticien, il est aussi poète. Dans Célébration de la poésie, les amateurs d’expérimentation musicale trouveront un son de cloche bien rare, qui nous change de la sonnerie des collèges et du ronflement des universités. Certes à ceux qu’ennuie et navre le ton qu’emprunte le commun des poètes aujourd’hui, (« la componction, le ton inspiré de la sacralisation », p. 106) ce Meschonnic, plus encore que les précédents, aura de quoi séduire. Les amateurs de castagne en général seront servis. « Penser fait mal. Et d’abord à celui qui tente de penser ». Et ensuite à celui à qui Meschonnic pense. On connaît la nouvelle parade des textualistes : la récupération phénoménologique de la poésie. Meschonnic propose une habile critique de ce courant contemporain de la critique presque-philosophique qui a voulu faire de Merleau-Ponty, toujours redécouvert, avec toujours la même innocence émerveillée, l’homme providentiel de la pensée structuraliste. Pour Meschonnic, ce n’est qu’une resucée de l’« heïdeggerisation » et de « l’hegelianerie » de la poésie, qui sont ici honorées de vigoureux coups de bottes. Meschonnic mène la guerre contre le « sacré », la représentation phénoménologique de la poésie comme présence, manifestation de la Présence, présence de la Présence, et de l’Être, le « Dieu des poètes » de Badiou. Bref, l’idolâtrie de la poésie, une idolâtrie d’athée, c’est-à-dire la plus mystique et la plus acharnée qui puisse être. L’amour gluant, l’amour-pieuvre de Heidegger pour la poésie s’avère de ce point de vue une source de nuisance encore très virulente. Parmi les victimes, Houellebecq un peu trop jeune freluquet n’a droit qu’à une giflette dans une note en bas de page. Jaccottet se fait tirer les cheveux en passant. Les écrits de Ricœur se voient à plusieurs reprises contester impitoyablement le droit à l’existence comme œuvre. Réduit à l’état de spectre, il fait quelques apparitions, puis est jeté une bonne fois : de ces êtres ambigus et « comiques », « la poésie n’a que faire ». Bonnefoy et Roubaud associés comme « deux figures du passé dépassé, qu’égalise leur autosatisfaction », deviennent un peu plus loin « deux mammouths naturalisés ». Bonnefoy est un faiseur de « pastiches de Saint-John Perse », et un idolâtre du sacré, qui est l’ennemi du vrai religieux. Il est d’ailleurs assez intéressant de voir Meschonnic reprocher à Bonnefoy ses relents de religiosité païenne, si l’on se souvient que Bonnefoy lui-même s’en est pris très tôt à l’occultisme et au « pseudo-religieux » de Breton. On n’en finit pas de revenir sur terre. De l’Oulipo, Meschonnic, dans une très heureuse formule, conclut qu’« il invente le performatif du rien à dire. » Pourquoi rire quand ce n’est pas drôle ? Un fossé distingue le ludisme de l’arrière-garde « oulipiteuse », justement qualifiée de « régurgitation surréaliste », de la vraie fantaisie. Bref, devant le panorama que lui offrent les productions de ses collègues, Meschonnic ne trouve pas à s’enthousiasmer : « Que voulez-vous, entre grandiloquence et fadeur, il y en a pour tous les dégoûts. je ne tire pas sur les pianistes. Mais avoir quelque chose à dire, est-ce tant demander ? » (p. 137). Mais est-ce qu’il lirait Parages le cher homme ? Meschonnic, est un poète qui aime faire bande à part. Il y a un côté évangélique chez cet homme tant il aime ses ennemis. Que serait-il sans eux, se demande-t-on ? Et un côté diabolique tant il cherche visiblement à s’en créer le plus possible. Nommons-les : Espitallier (certes !), Bonnefoy, Jaccottet, Collot, Deguy, Heidegger, Oster, Derrida, Becq, Ricœur, Roubaud, Velter, Maulpoix, Gleize, Badiou, Ponge. C’est un peu trop. Meschonnic les rassemble, les fait tous se tenir par la main, les fait danser en rond, pour les culbuter, quand il se lasse de leurs cris, dans « la bauge du porc ». Évêques, moines, précepteurs, alchimistes, bardes, tous, même le pape Derrida, grouillent, gonflent, cuisent dans une marmite bouillie par un joyeux « feu de langues de bois ». Admirons un moment les visages tordus de nos maîtres puisque, pour un instant, Meschonnic nous a libérés de leur férule ; et puis rêvons. Meschonnic, c’est notre Jérôme Bosch.
Revue Poésie, premier trimestre 2002 Henri Meschonnic s’auto-célèbre par Jacques Roubaud
1 - Henri Meschonnic n’est pas content. Henri Meschonnic n’est pas content. Pas content ? C’est peu dire. Il est furieux, il enrage, il bout littéralement. La France est en danger. À cause des poètes. Ils ne font pas ce qu’il faut, et ils font ce qu’il ne faut pas. Henri Meschonnic n’arrêtait pas de le leur dire ; depuis des années il lançait des avertissements. En vain.
2 - Nul n’écoutait. Nul n’écoutait. Alors, il s’est décidé à frapper un grand coup. Il a pris sa plume (ou son ordinateur), l’a trempée dans son encrier plein de vitriol (la plume, pas l’ordinateur), et s’y est mis : diagnostic, remèdes ; dénonciation des erreurs. Erreurs, si on est charitable (mais ce n’est pas le cas de Henri Meschonnic) ; crimes si on l’est moins. Pas moins de 266 pages ont été nécessaires à cette œuvre de salubrité publique, publiée aux éditions Verdier sous le titre de Célébration de la poésie.
3 - Il n’y a pas que les poètes à corriger. Il n’y a pas que les poètes à corriger. Les poètes, par exemple, pensent mal la philosophie. Mais, symétriquement, les philosophes pensent mal la poésie. (D’ailleurs, « les philosophes ne pensent pas », comme il l’a expliqué récemment, dans un colloque, ajoutant : « je ne suis pas philosophe », affirmation dont il paraissait déduire, par une application originale de la logique des propositions, que lui, en revanche, pensait ; et pensait bien.)
4 - Dans un chapitre intitulé « Le veau dort » Aux pages 191 et suivantes, dans un chapitre intitulé (est-ce de l’humour ?) « Le veau dort », Meschonnic commente, défavorablement cela va sans dire, la poésie de quelques auteurs ; successivement Xavier Bordes, Philippe Jaccottet, Philipe Delaveau, Charles Juliet, André du Bouchet, Claude Royet-Journoud, Jacques Jouet, Jean-Jacques Viton, Sylvie Fabre, Marc Cholodenko, Christian Prigent, moi-même, Henri Deluy, Jean-Marie Gleize, André Velter, Philippe Beck. Dans chaque cas, il cite quelques fragments, qu’il juge significatifs.
5 - Dans cette première petite chronique meschonicienne Je vais, dans cette première petite chronique meschonicienne, commenter à mon tour, mais brièvement, son commentaire. Préalablement, je reproduis quelques-unes de ses affirmations liminaires (p. 8) : « La quasi-identité de la poésie et du sacré a entraîné une confiance au langage, envahi par le descriptif, le narratif. Puisqu’il s’agit de nommer pour croire que la chose est là, variété naïve du réalisme. Cette confiance est adjectiveuse. L’adjectif y prolifère, parce qu’il est le descriptif. Avec une contagion de clichés qui se porte aussi sur les noms et les verbes. L’adoration de la poésie a pour symptôme un épanchement verbeux. Dont voici quelques exemples. Il en faut, sinon vous croiriez que je rêve. Dans Comme un bruit de source de Xavier Bordes – mais il faudrait recopier tout le livre. »
6 - Meschonnic cite alors un poème, Meschonnic cite alors un poème, dont le titre est Matin. Or il ne reproduit pas, en fait, le poème de Xavier Bordes, mais une version fort différente, tout à fait différente pour qui pense qu’un poème, ayant une dimension écrite, existe d’une certaine manière, et pas une autre, sur la page : il (je cite Meschonnic lui-même - J.R.) « souligne les adjectifs, et les noms qui font adjectifs (féérie), et les associations – clichés (la nappe liquide, sans coup férir) ».
7 - Le lecteur est supposé ignorant Le lecteur est supposé ignorant au point de ne pas reconnaître des adjectifs quand il les rencontre dans un texte. Cette falsification du poème est purement polémique, bien entendu. Après ce premier exploit citationnel, il enchaîne : « Dupuis et Cotonet, chez Musset, que des contemporains devraient lire » (il ne faut jamais rater l’occasion d’un peu de pédantisme. - J.R.) « voyaient le romantisme comme l’abus des adjectifs en littérature. Ici le signe est pris pour le poème, la description pour la vision, la poétisation pour la poésie ». Il conclut sur le triste cas de Xavier Bordes : « Il y a des admirateurs pour cette mièvrerie : certains lui auraient même donné le prix Mallarmé » (ça alors ! JR). Et enchaîne : « Alors, quelques autres. Ainsi, pour la facilité du mommer comme erreur pathétique : adorer le signe en croyant adorer la poésie ». Et de qui s’agit-il ? De Philippe Jaccottet. La suite de la condamnation est du même tonneau.
8 - En même temps que sa Célébration de la poésie En même temps que sa Célébration de la poésie Henri Meschonnic publie un livre de… faut-il dire de poésie ? Disons-le, bien que cette désignation lui fasse, semble-t-il, horreur. Le titre est Puisque je suis ce buisson (expression qu’on retrouve, mais sans majuscule, à la dernière ligne (faut-il dire au dernier vers ? Disons-le) du poème (faut-il dire « poème » ? disons-le) de la page 19.
9 - Je vais infliger à ce livre Je vais infliger à ce livre un traitement voisin de celui que son auteur a fait subir à ceux de Xavier Bordes et de ses collègues. Voici ce qu’on lit page 14 : je je passe à côté de moi-même une ombre feuille agitée sur un mur un vent secoue les dates l’herbe et les choses dites courent par ce beau temps de temps où courir où décourir deviennent un même immobile nous y prenons un repos le temps de nous tenir et retenir J’ai souligné et italisé les adjectifs (qui tentent d’échapper à la fatalité « adjectiveuse »). Meschonnic imagine qu’il « suffit de nommer pour croire que la chose est là, variété naïve du réalisme. » Et les clichés ? Ils prolifèrent : « ... le monde / a fait encore / un tour… " (p. 9) « le cœur sur la main » (12) « à toucher du doigt » (15), « le regard / brouillé… de larmes " (25) « comme les vagues de la mer / nous revenons…» (26) etc. etc ; Il faudrait tout citer. Je cite : « il en faut, sinon vous croiriez que je rêve. » Partout on voit, « l’envahissement par le narratif, le descriptif : » « des bruits un chariot des murs /défilent » (p. 16) ; et « la facilité du nommer comme erreur pathétique : adorer le signe en croyant adorer la poésie » (pardon : il faudrait mettre ici « le poème ») (p. 18) « une argile brisée », « des pierres dressées » (22) « ton visage » (85), etc. etc. etc. etc. etc. etc. etc. etc. etc. etc. etc. etc. etc. etc. etc. etc. etc. etc. etc. On frémit à l’idée de que Dupuis et Cotonet, ces autorités souveraines auraient pu faire des sonnets des Chimères, s’ils s’étaient avisés de les traiter méchonniquement : « La connais-tu, DAFNE, cette ancienne romance, / Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs, / Sous l’olivier, le myrte, ou les saules tremblants, / cette chanson d’amour (sic) qui toujours recommence ? / » (Nerval n’a pas écrit « sic " (le vers aurait été faux). J’emploie simplement le système meschonicien de l’insertion dénigrante, utilisée, plus loin, par Meschonnic, contre Jean-Jacques Viton).
10 - Chez Philippe Delaveau, Chez Philippe Delaveau, on apprend (c’est bien utile pour la « démonstration ») que « les verbes rejoignent les adjectifs, soit parce qu’ils sont recherchés (mendie), soit parce qu’ils sont, inversement, des clichés (la nuit tombe) ». Or, pareillement, un peu partout, chez Meschonnic, (p. 73) « les douleurs… coulent » (pour le coup, dans le recherché, il surpasse largement Delaveau qui avait seulement mis « Mendie le passage ».) Puis, dans le même poème, « entre nos doigts comme on souffle / pour avoir chaud ».
11 - Un honorable ecclésiastique, autrefois, Un honorable ecclésiastique, autrefois, se piquant de critique de poésie, avait été choqué de rencontrer de mauvais vers (des vers qu’il jugeait, lui, mauvais) dans Recueillement de Baudelaire (« Sois-sage, ô ma douleur,...) et estimait qu’on devrait imprimer les vers en différentes couleurs : rouge pour les beaux vers, bleu pour les moins beaux, jaune pour les médiocres (ou quelque chose d’approchant). C’est sans doute pour des raisons d’économie que l’éditeur a refusé à Henri Meschonnic l’emploi de cette excellente idée, qui lui aurait été bien utile pour rendre encore plus éclatantes à nos yeux les fautes de Xavier Bordes et de ses co-accusés. On ne peut que le regretter. (J’aurais dû écrire « condisciples " ? on sent que le « professeur émérite » Meschonnic brûle de retrouver des copies d’examen à sanctionner, avec la sévérité qui s’impose, étant donné le niveau déplorable des étudiants et poètes d’aujourd’hui).
12 - La culpabilité du même Delaveau est encore accentuée La culpabilité du même Delaveau est encore accentuée par le fait, impardonnable on l’avouera, qu’il met des capitales à l’initiale des vers : « souvenir et signal de la poésie-vers ». Meschonnic, lui, ne met pas de majuscules à l’initiale de ses, faut-il dire ?, vers. Mais supprimer les majuscules initiales n’est pas moins « souvenir et signal de la poésie-vers » que d’en mettre ; simplement, il s’agit d’un souvenir et signal d’un autre moment dans l’histoire de la poésie : celui des décadents et symbolistes des années 1880. (Sans oublier certaines pratiques plus récentes, des années cinquante du vingtième siècle, par exemple). Meschonnic, d’ailleurs, imitant les Surréalistes qui, refusant le vers compté et rimé, prenaient soin de ne jamais compter et jamais rimer, ne met aucune majuscule dans ses poèmes.
13 - PARENTHÈSE, OU RÉCRÉATION (on y a bien droit !) extrait de la revue - Le Décadent (15-30 décembre 1888) Mon cher Baju, Établissons d’abord les faits pour vos lecteurs. M. Henry Fouquier ayant mis en doute, dans un article de l’Écho de Paris, l’authenticité du sonnet publé, sous la signature du Général Boulanger, dans votre numéro du 15-30 novembre, vous m’avez prié de me rendre chez le général, et de lui demander si l’ami, cependant si sûr, qui vous avait communiqué cette œuvre, n’avait pas mystifié le public. Quoique l’éventualité d’une semblable interview ne soit pas prévue dans notre traité, je n’ai pas hésité à vous obliger, et, avec trois amis - trois témoins, - MM Paul Roinard, Edouard Dubus et Albert Aurier, je me suis transporté chez le général. Non seulement je ne répudie pas cette fantaisie, nous a dit ce dernier ; mais je vous avouerai même qu’elle est déjà ancienne. Si je n’avais été soldat, j’aurais voulu être poète ; et si j’avais été poète, je me serais rallié à l’école « philosophique- instrumentiste ». Je m’en suis procuré un fascicule, et, après de consciencieux essai, j’ai commis un sonnet que Mr Ghil ne désavouerait pas, j’espère… ». Pressé de nous le communiquer, le général, après quelques façons, se décida. On peut juger par l’aspect typographique du sonnet, publié ci-dessous, si la disposition singulière de certains caractères d’écriture dut nous déconcerter d’abord. - Mon Dieu ! Oui, nous dit le général, je trouve que ces messieurs ne poussent pas leur réforme jusqu’à leurs conséquences logiques. Ils ont aboli la majuscule en début des vers, et ils ont bien fait ; mais ils auraient dû comprendre qu’il y fallait une compensation ! Et alors, quoi de plus naturel que de la supprimer aussi dans les noms prétendument propres, et de la placer à la rime, dont elle accentue le et prolonge la valeur ? Sans compter que le grand public aurait vu là une tentative de conciliation dont il leur aurait su gré. D’autre part, la suppression des majuscules entraînant des confusions quand on passe d’un vers à l’autre, j’ai jugé nécessaire de placer, en tête de chacun, le signe terminal du précédent… En ce qui concerne les T, invariables, je n’ai fait que me conformer à l’une des plus chères habitudes de M. René Ghil. Enfin, je ne m’appesantirai pas sur l’orchestration du sonnet : ce serait abuser de votre temps. Je regretterai seulement qu’on ne puisse imprimer les vers philosophico-instrumentalistes en polychromie : les a en noir, les e en blanc, les i en bleu, les o en rouge, les u en jaune. Vous auriez vu que mon sonnet est coloré patriotiquement, et que le jaune même n’y manque pas, ce qui était indiqué pour un sonnet nuptial… le général, si bien comparé un jour par vous à l’empereur-artiste Néron, et je me permettrai d’attirer votre attention sur la suggestivité toute soldatesque, si bien appropriée à un épithalame, des rimes lorsqu’on les isole avec leur consonne ou syllabe d’appui… Louis-Pilate de Brinn’ Gaubart SonnetT nupTial, philosophiquemenT instrumenTé (pour Trombone à coulisse, peTiTe flûTe et biniou) emmi la glycinale idylle du balcoN , la lune a vu plus d’une illusoire rapinE, , donT la Pâle a rosi, comme la neige alpinE aux baisers du ménéTrier de l’hélicoN . elle rêve, au secreT de son albe âme, qu’oN doit s’incliner devers l’amour en aubépinE , fuir les bilaTéraux riTes de proserpinE , eT périculoser le gué du rubicoN . mais, furibond comme un faune qu’une nymphe ouTrE , son désir, ébranlanT le brun seuil, Triomphe ouTre : ô désastre de lys jusque lors invaincU ! son pourpre honneur avec éros Tombe morT quiTTe : maculé, le loTos de gueules de l’écU ! vide, son cœur, chimborazo qu’un condor qquiTTe ! ! général boulanger En appliquant la règle boulangérienne au poème meschonnicien déjà cité, on aurait, et ce serait bien beau, n’est-ce pas ? je jE passe à côté de moi-mêmE une ombre feuille agitéE sur un muR un vent secouE les dateS l’herbe et les choses diteS courenT par ce beau temps de tempS où courir où découriR deviennent un même immobilE nous y prenons un repoS le temp de nous tenir eT reteniR Le manque des couleurs se fait cruellement sentir, n’est-ce pas ?
14 - Les adjectifs et les clichés Les adjectifs et les clichés (Meschonnic dixit ; c’est fou ce que ces éléments de la langue ont de puissance), sont chez Charles Julie « dans le climat du pathétique, et l’apparence du minimalisme en poésie, donc au plus près de son essence, fiduciairement » (Meschonnic est, lui, dans «& |