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  Célébrations dans la tourmente
La résistance spirituelle dans les ghettos et les camps de concentration

 

  Témoignages
Traduit du yiddish et annoté par Ephraïm Rozen et Judith Aronowicz
Préface de Benny Lévy
Épuisé

  112 pages
12 €
ISBN : 2-86432-177-7

Résumé

     Cinquante ans. Se souvenir. Vanité des pèlerinages, pathétique dérisoire des protestations contre l’oubli. L’histoire, superbe, celle-là même qui laissa voir la barbarie au cœur de la plus splendide civilisation, l’histoire tourne la page. Pages d’histoire, révision des points de vue ; à quel titre, murmurent les ignobles, refuser à l’intelligence historienne le droit de renouveler les points de vue ? Il n’y a pas de mémoire dans l’histoire. La mémoire d’Israël retient-elle les horreurs des barbares civilisés dans le détail ? Retient-elle même les gestes héroïques des victimes insurgées ? Elle retient la sainteté qui s’écarte de l’histoire des vainqueurs. Dans ce petit livre sans âge, écoutez les histoires des bouts de chandelle, de lanières de phylactères. C’est la résistance juive, l’éternité d’Israël.



Extrait de presse

   Le Mouvement, avril-juin 2004
   Célébrations dans la tourmente
   par Antoine Spire

   C’est un livre radioactif, un livre qui continue à faire son effet longtemps après lecture. Ces Célébrations dans la tourmente nous proposent quarante-cinq témoignages de situations ultimes vécues pendant la Shoa, quarante-cinq témoignages de résistance spirituelle en plein hurban – destruction du judaïsme européen –, quarante-cinq récits de juifs réduits à la misère mais affichant à la face même des tortionnaires leur identité, leur foi, leur mémoire, quarante-cinq actes de victoire de la parole, de l’énergie vitale, de la droiture spirituelle sur les tortionnaires contraints au silence.
   Qu’on en juge avec l’histoire de ce vieux rabbin, savant hassid, qui avait décidé de se consacrer à la mitsva de porter les morts en terre. C’était d’autant plus difficile que le simple fait de marcher dans la rue était dangereux pour un juif comme lui et que « cette fonction le faisait régulièrement appeler par la Gestapo pour sortir les cadavres des gens fusillés par elle dans la cour ». Cette cour de la Gestapo flanquait une peur mortelle à tous les juifs, mais quand on venait dire au vieux rabbin qu’il y avait un nouveau mort, un martyr, il partait à la Gestapo pour prendre le mort et l’enterrer. La nuit, il avait l’habitude d’étudier le Zohar et de lire les livres de la cabale à la lueur d’une lampe à pétrole. Il passait ses journées à inhumer les morts. Un jour, un concierge vint le prévenir qu’on venait à nouveau de fusiller un juif, mais cette fois c’était un bolchevik « Tous les voisins avaient averti le vieillard de ne pas bouger tant qu’il ne savait pas si les assassins avaient quitté la rue. Mais lui, s’en tenant à son principe – inhumer un mort fait partie des choses qui ne souffrent pas de restriction – partit s’occuper du mort. Un criminel nazi qui passait par là le reconnut de loin et tua le vieillard sur le corps du jeune homme. On enterra côte à côte le vieux cabaliste et le jeune bolchevik ». Formidable victoire de la fidélité obstinée contre l’obscurantisme le plus fou !
   Plus dure encore est l’histoire des juifs de Sager et de leur rabbin Israël Riff, extraordinairement aimé et respecté par sa communauté. Un jour à Auschwitz, les nazis décrétèrent que tous ceux qui passeraient devant le rabbin devaient lui cracher à la figure. Les juifs refusèrent de se conformer à l’ordre des nazis. Beaucoup en en moururent. Le rabbin Riff, apprenant cela, fit aussitôt savoir qu’il considérait comme suicidé et donc « privé de sa part dans le monde à venir » celui qui se laisserait ainsi tuer pour ne pas déshonorer son rabbin : « Si mon déshonneur est susceptible de sauver un seul juif, ou seulement de prolonger sa vie, je suis prêt à le subir immédiatement, je l’exige ! » A la veille de Kippour, vers le soir, les criminels nazis conduisirent à la mort les 8.000 juifs du camp, le rabbin Riff en tête. Pour leur dernier voyage, ils chantaient ensemble le Kol-nidre. Et le commentateur d’ajouter « Ainsi à Yom Kippour, en 1941, tous les juifs de Sager, moururent pour la Sanctification du Nom ». Il est sans doute nécessaire d’élucider cette dernière formule qui revient à plusieurs reprises dans ce livre.
   La Sanctification du Nom ne signifie pas que les juifs meurent pour être agréables à Dieu. Qui ignore que le principal enseignement de notre patrimoine culturel est celui de la vie ? Tout doit être sacrifié à l’impératif fondamental du respect de la vie humaine, de toute vie humaine. La mort de ces juifs garde pourtant un sens, celui de l’affirmation de leur verticalité d’homme apte au dialogue avec celui qui Est. Leur mort ne laisse pas seulement le vide, mais la trace de leur relation unique avec Dieu. Leur fin témoigne de ce que fut la qualité de ces hommes pour qui leur identité de juif, leur nom, a demeuré dans la trace du Nom de Dieu. Cette lecture permet de mettre à distance la gêne qu’un juif non religieux risque d’éprouver devant ce qui pourrait être qualifié de résignation religieuse. Ce livre est l’exact inverse de la résignation, mais lorsque plus rien n’est possible et que la mort achève un processus, il en affirme la signification « malgré tout ».
   En cette période de Pessa’h, je ne saurai trop vous conseiller les pages 94 à 100. Une semaine avant Pessa’h 1943, les 1 500 survivants parmi les 12 000 juifs qui avaient habité la ville d’Ostrowiec entreprirent de nuit la fabrication de matsoth. Réunis, ils cachérisèrent le four et dans une ambiance fébrile, portes et volets fermés, fabriquèrent une dizaine de kilos de matsoth en quatre heures. Leur rabbin, Ephraïm Rozen, témoigne de ce que ce pain de misère avait pour eux un goût de fierté et de résistance à l’oppresseur nazi. Au camp de travail d’Ostrowiec, on venait d’apprendre l’insurrection du ghetto de Varsovie et l’on vibrait à l’unisson en récitant tristement la Hagada à la mémoire des parents déportés à Treblinka en octobre 1942.
   Le récit d’un séder à Auschwitz avec quelques poussières de matsoth est plus qu’émouvant. L’un des juifs se mit à chanter les airs hassidiques et Had Gadyah alors qu’ils étaient tous couchés sur leurs grabats en bois. Un frémissement d’espoir les parcourut alors, écrit un témoin : « vint le Saint, béni soit-Il, et il tua l’ange de la mort ».
   Enfin, dans le camp de Waldenburg en Basse-Silésie, quelques jours avant Pessa’h, le débat faisait rage dans la baraque pour savoir s’il fallait préférer observer la fête des matsoth ou plutôt tout faire pour préserver la vie, conformément au texte du Deutéronome 4:15. Sans matsoth, les juifs consommèrent du ‘hamets et prononcèrent ces mots : « Ô Père céleste, il est clair et évident pour Toi que nous désirons accomplir Ta volonté et célébrer la fête de Pessa’h en mangeant de la matsa et en nous abstenant de ‘hamets. Lasservissement nous en empêche : nous sommes en danger de mort. C’est pourquoi notre cœur est endolori. Nous sommes prêts et disposés à accomplir Tes commandements : « tu en vivras » et non tu en mourras, « prends garde de conserver ta vie en toutes circonstances ». C’est la raison pour laquelle nous élevons notre prière vers Toi et Te demandons de nous laisser en vie, et de nous délivrer bientôt afin que nous puissions observer Tes préceptes, accomplir Ta volonté et Te servir d’un cœur entier, Amen ! »




     Le Monde, 10 septembre 1993,
     par Patrick Kéchinian,
     Le mal et la lumière

     Voici un livre précieux et nécessaire. Un livre qui, sans répéter ceux qui l’ont précédé, vient se ranger, à sa place, dans la grande bibliothèque du souvenir. Un livre pour opposer à nouveau l’impuissance apparente de la parole et l’obstination de la mémoire au désastre central du siècle : la Shoah.
     Sur ce désastre, que reste-t-il à dire ? Quelle parole manque encore ? L’œuvre et le devoir de mémoire sont interminables ; on ne doit ni ne peut leur assigner de fin. Inlassablement reprise, modulée selon les diverses catégories du mal dont elle porte témoignage, maintenue comme une fragile lumière sur un autel invisible, cette œuvre tente de dire ce reste.
     Impuissante, cette parole ? Rien n’est moins sûr.
     Car il est une autre impuissance : celle des bourreaux. Promis à la mort et aux cendres, les habitants des ghettos et les prisonniers des camps n’avaient pour ultime moyen de résistance que l’arme spirituelle – celle qui unit solidairement, inséparablement, l’identité, la foi et la mémoire. On s’est souvent étonné, à mots couverts, avec autant d’inconscience et de frivolité que d’audace, de l’absence de combativité des juifs déportés. Les quelques témoignages rassemblés dans ce livre prouve l’inanité de ce jugement. Ils montrent, d’une manière bouleversante, une résistance d’autant plus forte, absolue, et finalement victorieuse, qu’elle s’exprime sur un plan auquel les bourreaux n’ont pas accès. Et de cette interdiction de cette impuissance, ils enragent. Célébrer le shabbat, circoncire un enfant, réciter une prière, chanter un poème liturgique, respecter tel commandement, étudier et commenter « des pages du Talmud ayant servi aux non-juifs polonais à emballer les têtes de poissons qu’ils avaient jetées aux ordures... » Autant d’actes de résistance et d’héroïsme commis au sein de la plus grande affliction ; héroïsme de ceux qui, réduits à la misère, affirment et affichent, à la face même des tortionnaires, leur identité, leur foi et leur mémoire. Face à cette affirmation, à cette parole, le tortionnaire est contraint au silence, il est vaincu.
     C’est ce renversement inouï que ce livre donne à comprendre. Et c’est en cela qu’il est précieux. Face à l’inhumanité, la parole est souveraine. Il faut donc parler, encore et toujours appeler à la vigilance.