Le Mouvement, avril-juin 2004
Célébrations dans la tourmente
par Antoine Spire
C’est un livre radioactif, un livre qui continue à faire son effet longtemps après lecture. Ces Célébrations dans la tourmente nous proposent quarante-cinq témoignages de situations ultimes vécues pendant la Shoa, quarante-cinq témoignages de résistance spirituelle en plein hurban
– destruction du judaïsme européen –, quarante-cinq récits de juifs
réduits à la misère mais affichant à la face même des tortionnaires
leur identité, leur foi, leur mémoire, quarante-cinq actes de victoire
de la parole, de l’énergie vitale, de la droiture spirituelle sur les
tortionnaires contraints au silence.
Qu’on en juge avec l’histoire de ce vieux rabbin, savant hassid, qui avait décidé de se consacrer à la mitsva
de porter les morts en terre. C’était d’autant plus difficile que le
simple fait de marcher dans la rue était dangereux pour un juif comme
lui et que « cette fonction le faisait régulièrement appeler par la
Gestapo pour sortir les cadavres des gens fusillés par elle dans la
cour ». Cette cour de la Gestapo flanquait une peur mortelle à tous les
juifs, mais quand on venait dire au vieux rabbin qu’il y avait un
nouveau mort, un martyr, il partait à la Gestapo pour prendre le mort
et l’enterrer. La nuit, il avait l’habitude d’étudier le Zohar
et de lire les livres de la cabale à la lueur d’une lampe à pétrole. Il
passait ses journées à inhumer les morts. Un jour, un concierge vint le
prévenir qu’on venait à nouveau de fusiller un juif, mais cette fois
c’était un bolchevik « Tous les voisins avaient averti le vieillard de
ne pas bouger tant qu’il ne savait pas si les assassins avaient quitté
la rue. Mais lui, s’en tenant à son principe – inhumer un mort fait
partie des choses qui ne souffrent pas de restriction – partit
s’occuper du mort. Un criminel nazi qui passait par là le reconnut de
loin et tua le vieillard sur le corps du jeune homme. On enterra côte à
côte le vieux cabaliste et le jeune bolchevik ». Formidable victoire de
la fidélité obstinée contre l’obscurantisme le plus fou !
Plus dure encore est l’histoire des juifs de Sager et de
leur rabbin Israël Riff, extraordinairement aimé et respecté par sa
communauté. Un jour à Auschwitz, les nazis décrétèrent que tous ceux
qui passeraient devant le rabbin devaient lui cracher à la figure. Les
juifs refusèrent de se conformer à l’ordre des nazis. Beaucoup en en
moururent. Le rabbin Riff, apprenant cela, fit aussitôt savoir qu’il
considérait comme suicidé et donc « privé de sa part dans le monde à
venir » celui qui se laisserait ainsi tuer pour ne pas déshonorer son
rabbin : « Si mon déshonneur est susceptible de sauver un seul juif, ou
seulement de prolonger sa vie, je suis prêt à le subir immédiatement,
je l’exige ! » A la veille de Kippour, vers le soir, les criminels
nazis conduisirent à la mort les 8.000 juifs du camp, le rabbin Riff en
tête. Pour leur dernier voyage, ils chantaient ensemble le Kol-nidre.
Et le commentateur d’ajouter « Ainsi à Yom Kippour, en 1941, tous les
juifs de Sager, moururent pour la Sanctification du Nom ». Il est sans
doute nécessaire d’élucider cette dernière formule qui revient à
plusieurs reprises dans ce livre.
La Sanctification du Nom ne signifie pas que les juifs
meurent pour être agréables à Dieu. Qui ignore que le principal
enseignement de notre patrimoine culturel est celui de la vie ? Tout
doit être sacrifié à l’impératif fondamental du respect de la vie
humaine, de toute vie humaine. La mort de ces juifs garde pourtant un
sens, celui de l’affirmation de leur verticalité d’homme apte au
dialogue avec celui qui Est. Leur mort ne laisse pas seulement le vide,
mais la trace de leur relation unique avec Dieu. Leur fin témoigne de
ce que fut la qualité de ces hommes pour qui leur identité de juif,
leur nom, a demeuré dans la trace du Nom de Dieu. Cette lecture permet
de mettre à distance la gêne qu’un juif non religieux risque d’éprouver
devant ce qui pourrait être qualifié de résignation religieuse. Ce
livre est l’exact inverse de la résignation, mais lorsque plus rien
n’est possible et que la mort achève un processus, il en affirme la
signification « malgré tout ».
En cette période de Pessa’h, je ne saurai trop vous
conseiller les pages 94 à 100. Une semaine avant Pessa’h 1943, les 1
500 survivants parmi les 12 000 juifs qui avaient habité la ville
d’Ostrowiec entreprirent de nuit la fabrication de matsoth. Réunis, ils cachérisèrent le four et dans une ambiance fébrile, portes et volets fermés, fabriquèrent une dizaine de kilos de matsoth
en quatre heures. Leur rabbin, Ephraïm Rozen, témoigne de ce que ce
pain de misère avait pour eux un goût de fierté et de résistance à
l’oppresseur nazi. Au camp de travail d’Ostrowiec, on venait
d’apprendre l’insurrection du ghetto de Varsovie et l’on vibrait à
l’unisson en récitant tristement la Hagada à la mémoire des parents déportés à Treblinka en octobre 1942.
Le récit d’un séder à Auschwitz avec quelques poussières de matsoth est plus qu’émouvant. L’un des juifs se mit à chanter les airs hassidiques et Had Gadyah
alors qu’ils étaient tous couchés sur leurs grabats en bois. Un
frémissement d’espoir les parcourut alors, écrit un témoin : « vint le
Saint, béni soit-Il, et il tua l’ange de la mort ».
Enfin, dans le camp de Waldenburg en Basse-Silésie,
quelques jours avant Pessa’h, le débat faisait rage dans la baraque
pour savoir s’il fallait préférer observer la fête des matsoth ou plutôt tout faire pour préserver la vie, conformément au texte du Deutéronome 4:15. Sans matsoth, les juifs consommèrent du ‘hamets
et prononcèrent ces mots : « Ô Père céleste, il est clair et évident
pour Toi que nous désirons accomplir Ta volonté et célébrer la fête de
Pessa’h en mangeant de la matsa et en nous abstenant de ‘hamets.
Lasservissement nous en empêche : nous sommes en danger de mort. C’est
pourquoi notre cœur est endolori. Nous sommes prêts et disposés à
accomplir Tes commandements : « tu en vivras » et non tu en mourras, «
prends garde de conserver ta vie en toutes circonstances ». C’est la
raison pour laquelle nous élevons notre prière vers Toi et Te demandons
de nous laisser en vie, et de nous délivrer bientôt afin que nous
puissions observer Tes préceptes, accomplir Ta volonté et Te servir
d’un cœur entier, Amen ! »
Le Monde, 10 septembre 1993, par Patrick Kéchinian, Le mal et la lumière
Voici un livre précieux et nécessaire.
Un livre qui, sans répéter ceux qui l’ont précédé, vient se ranger, à
sa place, dans la grande bibliothèque du souvenir. Un livre pour
opposer à nouveau l’impuissance apparente de la parole et l’obstination
de la mémoire au désastre central du siècle : la Shoah. Sur
ce désastre, que reste-t-il à dire ? Quelle parole manque
encore ? L’œuvre et le devoir de mémoire sont interminables ;
on ne doit ni ne peut leur assigner de fin. Inlassablement reprise,
modulée selon les diverses catégories du mal dont elle porte
témoignage, maintenue comme une fragile lumière sur un autel invisible,
cette œuvre tente de dire ce reste. Impuissante, cette parole ? Rien n’est moins sûr. Car
il est une autre impuissance : celle des bourreaux. Promis à la
mort et aux cendres, les habitants des ghettos et les prisonniers des
camps n’avaient pour ultime moyen de résistance que l’arme spirituelle
– celle qui unit solidairement, inséparablement, l’identité, la foi et
la mémoire. On s’est souvent étonné, à mots couverts, avec autant
d’inconscience et de frivolité que d’audace, de l’absence de
combativité des juifs déportés. Les quelques témoignages rassemblés
dans ce livre prouve l’inanité de ce jugement. Ils montrent, d’une
manière bouleversante, une résistance d’autant plus forte, absolue, et
finalement victorieuse, qu’elle s’exprime sur un plan auquel les
bourreaux n’ont pas accès. Et de cette interdiction de cette
impuissance, ils enragent. Célébrer le shabbat, circoncire un enfant,
réciter une prière, chanter un poème liturgique, respecter tel
commandement, étudier et commenter « des pages du Talmud
ayant servi aux non-juifs polonais à emballer les têtes de poissons
qu’ils avaient jetées aux ordures... » Autant d’actes de
résistance et d’héroïsme commis au sein de la plus grande
affliction ; héroïsme de ceux qui, réduits à la misère, affirment
et affichent, à la face même des tortionnaires, leur identité, leur foi
et leur mémoire. Face à cette affirmation, à cette parole, le
tortionnaire est contraint au silence, il est vaincu. C’est
ce renversement inouï que ce livre donne à comprendre. Et c’est en cela
qu’il est précieux. Face à l’inhumanité, la parole est souveraine. Il
faut donc parler, encore et toujours appeler à la vigilance. |