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  Celui qu’on cherche habite juste à côté
Lecture de Kafka

  Georges-Arthur Goldschmidt

  128 pages
13 €
ISBN : 978-2-86432-488-1

Résumé

   Ce qu’écrit Kafka est à ce point clair, d’une clarté si stupéfiante qu’on en reste littéralement bouche bée, cloué, désemparé, voué au mieux à la répétition du texte. Les récits de Kafka racontent des histoires à première vue invraisemblables – comment un pont pourrait-il s’accrocher des mains à un côté de la paroi et des pieds à l’autre, et se retourner pour voir qui arrive, comment un homme peut-il se muer en scarabée. Rien de plus certain pourtant que ces invraisemblances, rien de plus saisissant que ces récits.
   Kafka touche en effet, à chaque fois, le centre exact de la cible, tout ce qu’il écrit atteint le lecteur très précisément là où il ne peut plus rien dire. On est concerné par Kafka parce qu’il arrive où chacun commence, au point muet où se fait la parole du lecteur.
Ce que raconte Kafka porte sur cet informulable à l’origine du langage derrière quoi on ne peut pas se retourner. Ce qu’il écrit est si singulier que c’est d’emblée reconnaissable, sans référence à autre chose, et du coup parfaitement universel.


Revue de presse

Presse écrite (extraits)

   Études, juillet-août 2007
   par Gwendoline Jarczyk

   « Quelqu’un avait dû calomnier Josef K., car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin » : ces premiers mots du Procès donnent le coup d’envoi de la « lecture de Kafka » que propose ce bel essai, « fruit d’une présence ininterrompue » : événement initial qui marque une vie en la plaçant « sous le fil de l’irrémédiable ».
Invitation à un voyage au long cours, car « Kafka est en chaque lecteur [...], et on ne peut apprendre à lire Kafka qu’en lisant Kafka ». Il demande en effet à être rejoint en ce « point muet où se fait la parole du lecteur » : ainsi accède‑t‑on à ce « réel » qui « n’est qu’un état irréversible du possible, à jamais figé ». « Voyage sans retour », ici mené à travers la totalité de l’œuvre (à l’exception d’Amérique, ou L’Oublié, le premier roman), et vécu comme l’« espoir insensé » d’un « cheminement stationnaire » : « une voie et pas d’issue ». De quoi donc le héros de Kafka devrait-il se reconnaître coupable ? « Sa faute est celle‑ci : il doit avouer, c’est‑à‑dire cesser d’exister en tant qu’accusé. Or Josef K. n’a rien à avouer, c’est bien de cela qu’il est coupable, de ne pas savoir. » Paradigme d’une singularité qui accède ainsi à l’universel : Kafka met en scène cette « faute » impardonnable de n’avoir rien à se faire pardonner ; sous les traits du « proscrit, au mieux en sursis », « c’est bien de la condition juive que parle Kafka et, par là, de la condition humaine ». Honte, nudité, exposition de soi : « C’est avant le premier instant que tout était possible, dès le premier instant tout est trop tard, c’est ce que dit Kafka en affirmant que sa vie est l’hésitation avant la naissance. » L’absurde kafkaïen, Georges‑Arthur Goldschmidt a le talent de le rendre sensible par expérience propre ; car « la loi de tout humain, écrit Kafka, c’est que, parmi les vivants, il n’est personne qui puisse se débarrasser de lui‑même ». Celui qu’on cherche habite tout à côté.



   La Quinzaine littéraire, 1er au 15 mars 2007
   Un voisin intéressant
   par Jean-Pierre Lefebvre

   Sous un titre qui évoque de loin telle œuvre disparue des étalages (du genre La personne qui a trouvé le bonheur est priée de me le rapporter…), voire certaines facéties verbales à la Pierre Dac (« Mieux vaut s’enfoncer dans la nuit qu’un clou etc. »), Georges-Arthur Goldschmidt fait retour sur Kafka après de longues années à le traduire et à réfléchir sa propre existence d’exilé victime du nazisme (comme par exemple dans le très beau récit La traversée des fleuves).

   Dans Celui qu’on cherche habite juste à côté, il met ensemble le demi-siècle de sa référence continue à Kafka (et notamment au Procès), sa propre destinée d’enfant juif échappant aux rafles par une mise à l’écart impromptue, et une invitation à creuser-penser le double mystère de la vie et du langage.
   « Celui qu’on cherche » peut être entendu comme l’objet d’une recherche policière : c’est l’homme traqué par les serviteurs de la Loi. Mais aussi l’anonyme frère humain (qui avec nous vivez…) tentant difficilement de comprendre sa destinée, traquant dans les mots son propre être, trop loin et trop près de soi-même, toujours renvoyé au-delà de ce bord dont Goldschmidt fait ici un concept majeur, qui n’est pas la frange phénoménologique, mais qu’il emmène elle aussi dans la danse des mots. On veut dire alors Nous, et donc Tu : celui que tu cherches…
   L’exergue emprunté à Kafka sur la syllabe allemande sein, à la fois verbe être à l’infinitif, et possessif de la troisième personne du singulier (rien que cela tout un programme de grammaire de l’absurde) dit d’emblée l’entrée dans l’inquiétant amusement et l’amusante inquiétude d’une enquête ontologique sur soi (Hegel en faisait pour sa part le moteur d’une certitude en marche…). Mais au cœur de tout cela vibre l’angoisse plus profonde de celui que son être condamnait à ne pas être : du Juif.
   Avec une admirable efficacité, Georges-Arthur Goldschmidt ne consacre à cette dimension juive que quelques lignes explicites, au début et à la fin de l’essai. Mais elle en est l’abîme toujours ouvert, autour duquel nous sommes en compagnie de quelques écrivains qui le scrutaient depuis des siècles, bien avant l’Événement : Pascal, Kleist (celui de Michael Kohlhaas), Karl Philip Moritz (l’auteur d’Anton Reiser).
   Le livre commence avec l’arrestation de Joseph K. et s’achève par son exécution. Entre les deux moments se déploie un monologue intérieur animé par une réflexion intime sur le temps. L’« événement initial » de l’arrestation fait que désormais la Loi c’est « ce qui arrive ». On pense souvent à Wittgenstein, qui est aussi l’un des compagnons de bordée du bord de l’abîme. Et les six chapitres suivants (ce qui fait sept au total !) déploient rhapsodiquement les coulisses et parois successives d’une camera obscura infinie, d’un petit théâtre de l’absurde essentiellement tapissé de phrases simples sans cesse retournées, recreusées, après avoir été recueillies dans les Récits de Kafka. On pense parfois les lire, crayon en main, en compagnie de Paul Celan, pour qui ces récits furent sans doute le « corpus principal ».
   Crayon en main, car le bref essai de Georges-Arthur Goldschmidt est aussi une vaste moisson d’aphorismes qui lestent et éclairent à la fois notre lecture de Kafka et tout ce que nous sommes tentés d’y projeter et découvrir de notre propre vie. Il invite en permanence au soulignement dialogique. Ainsi : « Le fortuit n’est jamais que le premier instant de l’inéluctable… » ou « Plus on hésite à la porte, plus on devient étranger ». Le plus souvent ces mots denses interrogent la langue elle-même « qui semble comme faite pour ne pas pouvoir aborder l’essentiel », mais qui « fait apparaître ce dont elle ne peut pas parler », qui est le manque même où s’est engouffrée la question philosophique. Bergson et Lévinas accompagnent en creux une réflexion dont les paradoxes ne sont certes pas destinés à amuser le lecteur, mais constituent à force une sorte de connivence humoristique renouvelée avec lui. À terme on finirait par renvoyer à Goldschmidt ce qu’il dit de Kafka lui-même, savoir : « qu’il est à ce point ferme que l’ouverture en est illimitée ». Celui qu’on cherche habite juste à côté. Goldschmidt ne nous donne pas la clé de ce voisin intéressant. Il l’est. Au lecteur, il ouvre la porte.

Radio et télévision

« Jeux d’archives », par Antoine Perraud, France Culture, samedi 10 novembre 2007 à 19h
« Du jour au lendemain », par Alain Veinstein, France Culture, vendredi 6 avril 2007 à 0h
« Tout arrive ! », par Armaud Laporte (Table-ronde essais), France Culture, mardi 6 mars 2007 à 12h