Journal de l’Aisne, février 1999 par Yves-Marie Lucot, Éloge de la concision
Le haïku est un poème bref de trois vers, de cinq, sept et cinq syllabes, soit dix-sept au total. Cette métrique connut au XVI e et au XVII e siècles au Japon de grandes heures dans les écoles de poésie d’Edo (Tokyo) et de Kyoto. Le haïku exprime la sensibilité japonaise. Sa concision synthétise un éveil poétique, une vérité fugitive qui surgit à la contemplation de la nature ou d’une scène animalière. À Oulchy-le-Château, Joan est devenue spécialiste du haïku : « Chaque poème se rattache à une saison, explique-t-elle. Il y a nos quatre saisons traditionnelles, plus le Nouvel An, considéré lui-même comme une cinquième saison. Leur appartenance à l’une d’entre elles peut être simplement insinuée par un mot. Les feuilles d’érable par exemple, évoquent l’automne ; les fleurs du cerisier le printemps. »
Scherzo n° 6, janvier-mars 1999, par Yannick Mercoyrol
Poursuivant une œuvre de traductrice infatigable des poètes du haïku, Joan Titus-Carmel donne aujourd’hui un florilège d’un des maîtres incontestés du genre, Bashô, qui fait suite aux deux ouvrages consacrés à Ryôkan et Issa chez le même éditeur. On se gardera ici de la pédanterie consistant à brosser l’historique d’un genre devenu familier au lecteur occidental depuis quelques décennies : toutes les personnes s’intéressant peu ou prou à la poésie contemporaine ont en effet déjà eu entre leurs mains quelque anthologie et ainsi pu goûter le charme particulier à ces ensembles de trois vers marqués par le cycle des saisons et les différents météores. C’est que nombre de poètes français ont confessé leur goût pour ces agencements subtils, mariant fraîcheur et délicatesse, à tel point que l’un d’entre eux, Philippe Jaccottet, pouvait écrire dans un article paru dans la NRF, en 1960, que s’y découvrait bien souvent « une de ces relations cachées entre des choses lointaines, parfois même insignifiantes en apparence, relations dont la découverte illumine au point, dans certains cas, de changer notre vie ». C’est dire combien la découverte de cette poésie, et plus particulièrement de Bashô, qui en amplifie la densité, a pu marquer l’itinéraire des poètes majeurs de notre temps. Et certes, la limpidité inhérente à cette forme, tout comme la puissance expressive qui se dégage de ses trois vers, pourtant éloignés de toute référence métaphysique ou ontologique explicite, se rencontrent presque en chaque poème choisi par la traductrice. Qu’il évoque une saisie de l’instantané (« Au milieu du champ / et libre de toute chose / l’alouette chante »), une image familière (« Paravent doré – / son pin vieillissant toujours – / retraite d’hiver »), un changement météorologique (« La première neige – / et les feuilles des narcisses / se courbent à peine »), une sorte de maxime de sagesse (« La fraîcheur – / j’en fais ma demeure / et m’assoupis ») ou bien encore une visite rituelle ramassée dans son espace compté (« Toute la famille / cheveux blancs, bâton en main – / la visite aux tombes »), l’art de Bashô utilise à merveille la contrainte formelle du haïku pour offrir une vision concentrée sur sa propre tension, mais nullement crispée, formant au contraire comme un espace mineur ouvert au monde. De sorte que le fréquent décalage d’un des trois vers présente comme le dégagement mimétique de cette ouverture, désormais sensible à la lecture, où vient se loger le sens : Tout ne fut pour elle que chant et stridulations – mue d’une cigale Pour ces subtils déhanchements du poème, pour les embardées minuscules qu’il propose à notre palais, pour le plaisir incomparable de la précision de cette voix conjuguant le mystère à la clarté, pour la nostalgie aussi bien que l’on ressent devant cette possibilité maintenue de l’ouvert, pour toutes ces raisons et d’autres encore, il faut lire Basho, absolument.
Le Mensuel littéraire et poétique, décembre 1998, par Patrick Casson,
Joan Titus-Carmel tient la gageure de respecter la métrique japonaise et de donner un équivalent français qui se plie aux cinq-sept-cinq syllabes ; c’est déjà un tour de force admirable mais ce ne serait pas suffisant pour assurer la qualité de la traduction. Si Joan Titus-Carmel plie sa traduction aux inflexions métriques du japonais, ce n’est pas au prix de contorsions syntaxiques, bien au contraire elle tente de conserver l’indétermination de la construction grammaticale (fréquente absence de sujet, pluriel et singulier peu différenciés). La traduction conserve la fluidité de l’original, mais aussi son caractère d’évidence, la fraîcheur de l’illumination et sa fréquente douce ironie.
Choisir, octobre 1998 par M. Czarnecki,
Le choix des éditions Verdier est remarquablement présenté : le haiku original est écrit à la verticale, précédé de sa prononciation en lettres italiques, suivi de sa traduction française. La beauté de la page imprimée amorce déjà l’entrée dans le monde esthétique des Orientaux. La traduction permet aussi de repérer les mots et leur sens à travers le dessin. On peut feuilleter l’ouvrage pour le plaisir. On peut s’en servir comme un accès à la poésie : expliquer un caractère, étudier sa densité, serait une première étape pour faire sentir la magie d’un son court, sa puissance de suggestion. On débouche ainsi tout naturellement vers une leçon de langage, cerné pour ce qu’il contient de plus plein, dans son dépouillement, le sens.
Le Monde, 19 juin 1998
L’édition propose le texte japonais, sa translittération et sa traduction. [...] La traduction est simple, naturelle et élégante, sans afféterie. |