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  Une chambre en Hollande

  Pierre Bergounioux

  64 pages
9,80 €
ISBN : 978-2-86432-568-0

Résumé

L’acte de naissance du sujet de la connaissance a été dressé par un Français. C’est le Discours de la méthode.
Mais c’est en Allemagne que Descartes l’a conçu, en rêve, et aux Pays-Bas qu’il l’a rédigé. Si le monde se ramène depuis lors, à deux substances, l’étendue et la pensée, leurs rapports ne vont pas sans complications ni sautes.
La vie même de Descartes en est l’illustration.


Extrait de texte

Descartes n’exercera pas un emploi d’intendant. Il ne passera pas le restant de ses jours en Italie. Et comme peu de vies incitent autant que la sienne à rêver, à l’imaginer autre, puisqu’elle a touché, à un moment ou à un autre, tous les objets, tous les endroits, frémi des divers personnages qui leur sont appariés, on résiste difficilement à la tentation de supposer, un instant, que le connétable de Lesdiguières l’a pris à son service. La question de savoir « comment nous devons vivre », que Descartes se pose depuis qu’il a quitté, l’année précédente, les Catholiques impériaux, est réglée. Bien sûr, il sert dans l’armée, comme son père y songeait, pour lui, dès sa naissance, comme lui-même n’a pas manqué de le faire au sortir du collège, après avoir composé, pour sa propre gouverne, un traité d’escrime. Mais il est logé dans quelque palais de marbre avec les officiers, les gens des bureaux, et non plus dans la tranchée ou une chambre basse munie d’un poêle, dans la désolation. À l’alternance des marches, des combats de l’été et de l’oisiveté forcée de l’hiver succède un travail régulier car il faut nourrir, vêtir, équiper les armées en toute saison. Enfin, à la fenêtre, l’opulence, la lumière dorée de la Lombardie ont remplacé la nuit glacée de l’Allemagne, l’œuvre d’art à laquelle s’apparente l’Italie, la vie colorée de ses rues et de ses places, les forêts de Moravie, les farouches habitants de l’Europe orientale. On peut se demander ce que l’obtention d’un tel emploi eût changé. L’irrésolution de Descartes est assez grande, encore, pour lui dérober ce que nous tenons, après coup, pour acquis. Mais nous savons que l’évidence ne s’impose qu’après de douloureuses et longues hésitations. Elle est conquise de haute lutte sur les possibles qui s’offrent, à chaque instant, comme un des visages que prendra, demain, la réalité, la négation inséparable de toute détermination. Le connétable n’est pas persuadé que le jeune gentilhomme venu de France par Bâle, Zurich, le Tyrol et Venise soit bien assidu au soin de tenir un compte rigoureux des dépenses de son armée. Il paraît trop curieux de trop de choses étrangères à cet emploi. Ou bien c’est Descartes qui juge qu’une charge importante le priverait de la liberté dont il a continuellement usé, dénonçant ses engagements pour voir autant de pays, de choses tant « naturelles » ou « civiles » qu’il en a l’envie.



Revue de presse

Presse écrite

   L’Humanité, 5 septembre 2009
   Le lieu et la formule
   par Jean-François Nivet

   Dans son dernier ouvrage, Une chambre en Hollande, Pierre Bergounioux s’acquitte une nouvelle fois d’une dette en retraçant l’itinéraire physique, moral et intellectuel de René Descartes.

   Comment, dans l’infiniment petit d’une chambre en Hollande, un homme arrive-t-il à reformuler les grandes questions de l’humanité ? Pourquoi devient-il à ce moment précis, dans un pays transformé en creuset d’alchimie, un maillon indispensable à l’orientation nouvelle de notre civilisation ? Des interrogations qui appartiendraient davantage à l’astrophysique qu’à la philosophie et à la littérature auxquelles Pierre Bergounioux s’essaie à répondre dans un exercice brillant qui tient à la fois de la nouvelle, de l’exercice biographique et de la leçon inaugurale au Collège de France.
   Pour Pierre Bergounioux, Descartes est une vieille connaissance. Depuis ses premières heures éblouies dans les bibliothèques, il a marché dans l’ombre fertile de ses mots et construit une durable connivence. Nul doute que ses œuvres complètes sont toujours à portée de main et que des pans entiers du Discours de la méthode et des Méditations métaphysiques l’accompagnent aux moments imprévus des journées. Il en est devenu certain : le doute fondateur et la certitude du doute ont un cheminement. Il a voulu l’écrire à la maturité d’une vie et le mettre en perspective dans les formidables aventures des déchiffrements du monde. Comme il ne croit guère à l’illumination, il plonge dans l’histoire de la conscience européenne, remonte le courant de la pensée méditerranéenne, s’attarde à la Gaule agenouillée, explique l’essoufflement romain, regarde mourir puis reverdir les arts, osciller le pendule des admirations vers l’Italie, puis vers l’Allemagne, naître une France incertaine dans une Europe nébuleuse d’où émergent les grands noms des ruptures : Montaigne, Bacon, Spinoza, Shakespeare et Cervantès, Descartes. S’ils sont contemporains, ou peu s’en faut, c’est que le terreau est prêt, les racines vivaces, l’air propice. Un filet de lumière suffit à faire germer notre monde de rationalité. Il tombe dans cette chambre en Hollande comme il irradie un tableau de Vermeer de Delft et de Ruysdael. Certes, les pays sont gouvernés par les luttes autour des idoles, les bruits de bottes, les fureurs homicides, mais la lumière est là et l’œuvre de beauté naît dans une imprimerie de Leyde. Tous les apprentis savants liront désormais ces phrases : « Sitôt que l’âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l’étude des lettres ; et me résolvant de ne chercher plus d’autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j’employai le reste de ma jeunesse à voyager… »
   Descartes a donc quitté Paris, lieu des erreurs et du mensonge. Pierre Bergounioux le suit, en courant, dans ses voyages, toujours vers le nord, au cours desquels il fait ses gammes, s’engage dans les armées de ducs et de princes, fréquente brutes et reîtres, écrit au débotté de petits traités sur les bêtes, l’escrime, la musique, les automates. Le Danemark est son but. Ce sera d’abord la Hollande, l’étape décisive pour « méditer » et « cognoistre ». Puis, comme il faut toujours monter plus haut, la Suède, « exagérément froide », et la mort.
   On le sait, toute tentative biographique est un exercice de miroir. Le Descartes de Bergounioux est d’abord le Descartes sensible qui se cherche, celui qui, dans sa province tourangelle, se demande déjà « quel lieu faciliterait le dessein d’y voir clair en toute chose et d’abord en lui-même », celui qui doit faire le choix entre le monde et l’amputation du monde, l’errance ou l’écriture en réclusion, au bout du compte un vertigineux compagnon de voyage vers la clarté auquel il rend hommage dans une poignée de pages qu’irriguent les fertiles incertitudes d’une vie.



   La Liberté, samedi 2 mai 2009
   Sur les traces de Descartes
   par Alain Favarger

   Ce libelle n’est pas un traité de philosophie. L’apport de Descartes à cette discipline y est principalement résumé à quelques formules célèbres (« je pense, donc je suis », « douter, c’est penser », ou la raison, comme le dit le Français dans la foulée de Thomas Hobbes, c’est « le calcul des conséquences »). Le but de l’écrivain natif de Brive est plutôt de montrer comment l’auteur du Discours de la méthode a conçu et rêvé son œuvre hors de France, en Ailemagne, avant de la rédiger aux Pays-Bas. Ce qui nous vaut sous la plume enveloppante de Pierre Bergounioux un tableau synthétique de l’Europe de la Renaissance, étape cruciale de l’accélération de l’Histoire et de l’éveil du moi, à la consolidation des États-nations au XVIIe siècle.
   L’essayiste souligne que la France ne se prête guère à l’époque, comme souvent d’ailleurs, à l’activité philosophique, ses institutions, sa religion, son goût prononcé pour la vie sociale et la conversation étant plutôt hostiles « au libre examen sans lequel bien des choses, importantes, resteront hors d’atteinte de l’esprit ». C’est pourquoi un Descartes préfère s’exiler, humer en bordure de la mer du Nord « des vues autonomes, indifférentes à l’autorité ». Ainsi cet essai alerte permet de fixer les étapes du parcours biographique et intellectuel de celui auquel les Français doivent leur réputation de raisonner de manière claire, logique et méthodique…



   L’Humanité, jeudi 23 avril 2009
   L’aventure de la raison
   par Jean-Claude Lebrun

   Faire d’une démarche philosophique le sujet d’un texte littéraire, telle est la gageure relevée par Pierre Bergounioux. Si lui-même n’y voit aucun mérite, puisqu’il affirme vivre et écrire dans un pays porté à la littérature par son histoire et son tempérament, il n’en reste pas moins que l’ambition est de taille. En quelques dizaines de pages, il n’ambitionne pas moins de restituer la figure de Descartes et raconter l’émergence d’une catégorie de la pensée et d’une manière nouvelle d’être au monde en rupture avec la scolastique : la raison. De cette matière passablement complexe, il tire un récit gouverné par un scrupuleux principe d’ordre et de clarté, qui permet d’en parcourir toute l’étendue.
   Il remonte pour cela loin en amont, jusqu’à cette Gaule chevelue qui eut à subir l’occupation romaine. Sa position géographique en faisait une terre de passage. L’esprit d’un peuple allait en découler. En tout juste treize pages introductives, Bergounioux parcourt ainsi vingt-deux siècles d’histoire. Part de l’an 58 avant Jésus-Christ, quand débute la conquête par César. Passe par 406, lorsque les Germains, ayant percé le barrage du limes, se fraient une voie vers la péninsule Ibérique. Arrive au grand brassage de la guerre de Trente Ans. N’oublie pas en chemin Cervantès et Shakespeare. Poursuit vers Spinoza, Kant puis Hegel. Achève son parcours à la libération de Paris, qui referme cette période agitée de deux mille ans. La hauteur de vue est impressionnante. On y saisit comme une évidence la propension française à l’universalisme : sur un territoire continûment battu par des voisinages aux « vues intéressées », on ne pouvait rester soi-même qu’en s’élevant au-dessus de ses particularismes. Et l’on retrouve Descartes au tournant de cette réflexion. Puisque le jeune surdoué natif de La Haye, en Touraine, entame en 1618, à l’âge de vingt-quatre ans, sur un coup de tête que lui-même désigne comme un « coup de foie », une longue pérégrination qui le conduit vers la. Hollande, où il prend l’habit du mercenaire, puis vers le Danemark et l’Allemagne, où il prend part à la guerre de Trente Ans, puis vers l’Italie. Il revient en France en 1622, circule encore et retourne s’établir définitivement en Hollande en 1629. Il meurt en 1650, à Stockholm, où la reine Christine l’a invité. Une mobilité extrême, tandis que la pensée, très tôt, s’oriente par rapport à deux points fixes, l’observation et le doute, qui vont fonder la modernité scientifique et philosophique.
   Mais à l’horizon du récit se profile peu à peu une autre figure. Derrière cette évocation d’une vie et de l’émergence d’une pensée, l’on retrouve en effet l’esprit des deux volumes des Carnets de notes que Pierre Bergounioux fit paraître en 2006 et 2007. En douterait-on qu’une seule phrase, page 36, autorise ce glissement du regard : « L’évidence d’une vie entièrement vouée à la connaissance n’est que pour nous. » On se rappelle ici l’incessant combat de l’auteur, aux prises avec les contraintes matérielles de l’existence, la constante exigence des choses à faire, pour gagner contre celles-ci le mince temps d’un savoir et d’une réflexion. Un bouleversement pour le lecteur, qui se le représentait d’abord requis par la lecture et l’écriture. Le matérialisme prenait en l’espèce sa revanche sur une vision idéaliste du travail de création. Il n’en va pas autrement dans Une chambre en Hollande, qui s’attache à semblable dualité chez l’initiateur de la pensée moderne. Celui-ci fait paraître son Discours de la méthode à La Haye en 1637. Peu avant, en 1605 et 1615, dans un pays plus au sud, on avait publié les deux parties d’une curieuse œuvre d’un certain Cervantès, Don Quichotte de la Manche. Pour la première fois s’y trouvait représenté le désenchantement de l’homme au monde. On sortait du temps épique. On entrait dans celui du bon sens. La chambre hollandaise de Descartes matérialise ce passage. La raison, ce « jugement calme » peut y prendre son essor. C’est le monde de Vermeer qui se profile là derrière. Car cette écriture hors pair marie en permanence l’érudition, la réflexion et la suggestion. À la fois dense et limpide, elle relève du très grand art.



   Le Monde des livres, vendredi 17 avril 2009
   Une chambre en Hollande, de Pierre Bergounioux : la Raison et l’illusion
   par Stéphane Legrand

   Il est malaisé d’écrire les confins et les marges, les territoires limitrophes ni tout à fait d’un côté ni tout à fait de l’autre ; autant de zones nébuleuses à mi-chemin entre le rêve et la réalité palpable que notre langage, corseté par son héritage latin, est impropre à nommer. Les Pays-Bas figurent un tel espace aux yeux de Pierre Bergounioux, et c’est là qu’il a établi son séjour pour rédiger Une chambre en Hollande. Un livre difficile à cerner, car écrit justement à la frontière de beaucoup de genres réputés incompatibles – s’agit-il d’un roman se donnant pour prétexte la vie de René Descartes, d’une esquisse de généalogie de la raison occidentale, d’une rêverie géographique, d’une dissertation de philosophie ? Un peu de chaque à vrai dire, mais aucun tout à fait.
   Bergounioux revendique depuis longtemps la figure tutélaire de Descartes, qui symbolise la pleine et entière possession de soi, la liberté d’une pure conscience se donnant naissance à elle-même et saisissant la rationalité du monde sur le fond du chaos absurde qui partout l’environne. Autant d’illusions bien sûr. De même, le projet « d’unir enfin, en justes noces, la chose et l’idée » est à peu près aussi réalisable que celui de sculpter des toiles d’araignée avec du brouillard – ce qui est notoirement délicat. Mais Bergounioux aime les combats perdus d’avance, et lorsqu’il les mène, il monte au désastre avec panache.
   Le livre s’ouvre ainsi sur une histoire globale de l’Occident qui parcourt au galop, sur une bonne douzaine de pages (tout de même), le temps et l’espace qui séparent la Gaule chevelue et ses « hommes aux grands corps blancs » des « décombres fumants de Berlin » (vintage 1945). Et c’est sur cette toile de fond que se détachent les questions qui animent le livre : pourquoi la Raison s’est-elle déclarée à un moment précis (en 1637, avec le Discours de la méthode) et en français ? Pourquoi le texte où elle présente ses « lettres de créance » fut-il publié aux Pays-Bas après avoir été rêvé en Allemagne ? Et importait-il vraiment qu’elle prît les traits anguleux de cet homme en particulier, le chevalier René Descartes, génie précoce (et nonobstant tourangeau) à la santé fragile, grand voyageur qui connut « l’amour véritable de la guerre » et erra longtemps sur les routes du Nord, avant de s’enfermer dans une chambre en Hollande, où il médita six jours et conquit sur les forces du rêve et de la folie l’assurance d’exister ?
   La réponse de Bergounioux est négative. « Il n’importe aucunement [...] que ce soit tel homme ou tel autre qui accomplisse la tâche de son temps. » Descartes, sa vie, sa pensée sont absorbés en fin de compte dans l’histoire universelle, les trends pluriséculaires empruntés à Braudel, le grand mouvement d’ensemble de « la composante rationnelle du développement européen », vastes et inhumaines circonstances pour qui cette chambre en Hollande et les idiosyncrasies de celui qui l’occupa ne sont rien – la « Grande Histoire », dieu noir qui dévore les singularités comme Cronos ses rejetons. De sorte qu’Une chambre en Hollande est un livre qui, finalement, se donne lui-même comme inutile et incertain. Superbement inutile, inutilement superbe, on ne sait trop.



   La Quinzaine littéraire, n°990, 16-30 avril 2009
   Penser d’ailleurs
   par Hugo Pradelle

   Un livre sous forme de précipité de pensée, d’histoire, de géographie et de langue. Pierre Bergounioux y brosse le portrait de Descartes et d’un monde occidental en plein bouleversement, il y dessine la carte de notre mentalité, ses contradictions, ses frontières instables, pour ne pas dire dangereuses. Il saisit un temps, une pensée, et, depuis cet instant perdu, lumineux, s’inquiète de la disparition de la réalité.

   Pierre Bergounioux aime à compagnonner, il emporte avec lui, dans son écriture même, les livres qui l’habitent. Ainsi, toujours présents, reconnaît-on Flaubert, Kafka, Faulkner, et, plus anciens, fondateurs, Montaigne et Descartes. Dans un entretien, il confie : « Descartes m’a révélé, à dix-sept ans, la distinction catégorique entre les deux substances : le corps et l’esprit. […] Ce fut pour moi de la première importance (1). » Ce qui les apparente, au-delà de la formation de l’un par le discours de l’autre, consiste en une quête de la liberté absolue. Voici le grand lien qui les unit, presque l’évidence du livre que Bergounioux consacre, enfin pourrait-on dire, à Descartes.
   L’objet majeur du livre consiste en une tentative de compréhension de l’amorce et de l’accomplissement d’une pensée qui a bouleversé le monde occidental, de démêler comment et pourquoi Descartes a écrit et publié Le Discours de la méthode aux Pays-Bas plutôt qu’en France, pourquoi il a pensé cela depuis l’ailleurs, dans un exil tant intérieur que géographique. « Descartes qui s’apprête à recevoir pour premier principe de la philosophie, qu’il est "une substance dont toute l’essence n’est que de penser ; qui pour être n’a besoin d’aucun lieu s’arrête au plus indifférent, pour ne pas dire au moins plaisant qui soit. C’est à nous de deviner ses raisons, de comprendre quelle passion le jette en pays étranger ; en pleine guerre, quand il n’entend que penser et qu’il n’importe aucunement que ce soit ici ou là qu’il s’y emploie. » En effet, peu importe semble-t-il le lieu puisque, pour Descartes, tout est semblable, repliement solitaire pour déjouer les illusions, questionner la réalité, définir la raison et acquérir une certitude. Cette chambre en Hollande (quel beau titre !) n’est que le couvert de la méthode, son cheminement intérieur en quelque sorte, que les Pays-Bas ne sont que l’écho du « poêle » dans lequel Descartes séjourna en 1619 et où il rêva son livre.
   Bergounioux entreprend la vie de Descartes, ses années de formation, ses errances au travers d’une Europe instable, jusqu’à son établissement en Hollande et l’écriture du Discours… Portrait d’un homme qui prendra place aux côtés de « ceux-là [qui] sont ouverts, sensibles à l’intérêt imprécis, vertigineux, de savoir », et qui s’attachera « à porter sur toute chose un regard différent, dessillé ». Pourtant, il faut attendre presque un tiers de ce livre bref et dense, pour qu’apparaisse son nom, comme s’il fallait attendre de le situer pour se glisser après lui. Bergounioux écrit souvent sous ce rythme de la tension, de la nomination qui se reporte longtemps, faisant du livre « un coin » avec lequel on fend le tronc du monde (2). Ici, il analyse l’histoire de la France et sa place dans le monde européen, l’évolution de l’État, ses structures politiques, la place que la langue y occupe : une situation compliquée, médiane, prise entre les influences latines et celles venues du Nord. Enténébrant son récit de ces deux entreprises (d’une ambition effarante au vu de la brièveté de l’ouvrage), il esquisse avec fermeté une explication à la question qu’il pose.
   Ainsi, il dépasse le simple récit biographique et propose une réflexion élargie sur les rapports entre espaces, étendue et pensée, sur l’exil, la religion, sur la langue même qui fait jouer la pensée en la rejouant sans cesse. Il lie avec force la raison naturelle de Descartes aux œuvres si proches de Cervantès et de Shakespeare qui le précèdent. Il déploie des questionnements qui occupent une place majeure dans le rythme régulier et classique de son écriture, laissant entr’apercevoir une déchirure violente et âpre. Bergounioux suit l’entrelacs du texte de Descartes, emprunte les mêmes sentes parsemées de doutes, figurant le parcours du philosophe pris dans la prose de l’écrivain.
   Tout est englobé dans le ressac d’une pensée qui se livre, qui se déplie au travers d’une langue qui en exhibe les préceptes essentiels, qui, en une continuité effarante, fait se jouer le sujet même de la pensée et de la langue, la raison qui se trouve, se nomme : cogito ergo sum. C’est une aventure de la langue et du savoir, de l’individu angoissé de ne se point connaître, de ne se saisir de soi que dépareillé, incomplet, inconnu. Bergounioux se place aux confluents d’un monde, à une sorte de carrefour des influences, en un repère minuscule où l’on ne cesse d’errer. Bergounioux explore, recouvrant de ses pas inscrits dans les traces de Descartes, le cheminement d’une pensée en l’inscrivant dans une perspective (conçue comme un grand rassemblement savant) plus large, celle des aléas vers la raison et de son délitescence inquiétante. Car l’auteur de ce petit ouvrage tendu entre admiration, identification et illustration, s’il retrace l’apparition de la raison, s’il s’ébaudit de la liberté et de la réalité inépuisable, semble douter de sa place aujourd’hui, prise entre vide et trop-plein. Au-delà de la fiction biographique, le texte de Bergounioux suinte d’inquiétude, il est le ravaudage intelligent des épars de la raison.

1. Entretien à l’université de Poitiers le 17 février 2000.
2. Voir l’entretien déjà cité. On pensera à des livres comme L’Orphelin (1992) ou C’était nous (1989).



   Tageblatt Livres - Bücher, avril 2009
   Échappée belle
   par L. B.

   C’est improbable ce que l’intelligence peut produire… Ce que l’on peut dire de Descartes, qui s’exile aux Pays-Bas pour rédiger son Discours de la méthode, en 1637, on doit aussi le dire de Pierre Bergounioux qui, avec Une chambre en Hollande, signe un tout petit livre passionnant sur les aléas de la pensée. Une inactualité littéraire à lire d’urgence.

   Il est des livres qui font de la littérature un grand sujet de réflexion… Rien d’inabordable, ils ressemblent parfois à de petits détours, ceux qu’on est libre d’emprunter pour admirer telle vue ou tel paysage, respirer tel parfum ou croiser telle personne. Ils ont la modestie de la proposition inattendue, la fragilité et la beauté de l’échappée. Une chambre en Hollande est de ces livres-là. Il est mince, contraste avec les journaux de l’écrivain qu’on a appréciés (deux volumes, Carnets de notes 1980-1990 et 1991-2000 […]), alors on l’ouvre, on ne se sent pas prédestiné pour une rencontre littéraire avec Descartes, l’homme, on l’ouvre et on est aussitôt happé. Question : Bergounioux parviendrait-il à nous passionner pour n’importe quoi ?
   Le livre s’ouvre sur un somptueux panorama de l’Europe qui embrasse la Gaule chevelue, Rome, la conquête, la paix, le déclin, l’invasion des peuples germaniques, le regard à peine renaissant qui se tourne vers l’Italie à travers les guerres et les émerveillements, ce tiraillement français entre le nord et le sud, jusqu’au siècle classique, qui accompagne les divergences confessionnelles, l’influence des nouvelles formes étatiques et urbaines sur d’autres formes, celles de la pensée. « Il n’importe aucunement, en fin de compte, que ce soit tel homme ou tel autre qui accomplisse la tâche de son temps. Lorsque l’heure est venue, ils sont plusieurs à en être susceptibles. Le hasard offrira des circonstances plus particulièrement favorables à l’un d’entre eux. S’il s’égare ou périt, un tiers reprendra le flambeau. »

   Ni Bacon, ni Spinoza
   La raison aurait donc pu, selon Pierre Bergounioux, s’énoncer en anglais – avec Bacon – ou en hollandais – avec Spinoza. Mais voilà, ce sera Descartes et ce sera aux Pays-Bas, alors que cet homme qui n’est plus jeune – la quarantaine – aurait pu choisir les confins de la Touraine et du Poitou, où il a passé son enfance, ou encore la ville de Rennes, où son père demeure, ou encore l’Italie, une destination déjà telle-ment à la mode… Trop doux, trop confortable !
   Descartes se risque une première fois aux Pays-Bas, mais pour y faire la guerre, au sein des troupes de Maurice de Nassau. Il y aura par la suite d’autres engagements, notamment pour le duc de Bavière, mais un seul objectif pour celui qui est déjà mathématicien : voir le monde. La méditation philosophique viendra plus tard. Pleins de mesure mais plein d’élan, Pierre Bergounioux raconte le passionnant voyage du père du cogito, sa patience, le mûrissement de sa pensée, l’évolution de son regard sur le monde, dont il s’est promis, enfin, de percer les apparences. Le chemin est long. L’écrivain souligne l’errance, la recherche à l’étranger de ce qui n’est pas « donné », de ce qui ne s’offre pas comme une évidence, de ce qui n’est pas « chez soi ». Mise en condition, ascension permanente pour la difficulté, et le froid du nord qui attire le philosophe… « Alors, seulement, Descartes sera vraiment à son projet, à son objet, qui est la connaissance désincarnée, impersonnelle, comme absentée, des choses, elles-mêmes réduites à leur cause. »

   Une mince bande littorale
   Tout en douceur et en phrases élégantes, en avancées discrètes et en constatations judicieuses, Pierre Bergounioux parvient à faire de cette gestation intellectuelle un véritable roman. Roman de l’absence au monde, de l’extériorité à la vie, du congé peu à peu donné au corps et à ses exigences. Une aventure humaine, avant d’être philosophique, que racontent les Méditations, selon Bergounioux, qui ne cesse de chercher les traces de la vie dans les œuvres du maître.
   Finalement, tout est prêt. Les conditions – intérieures, extérieures – sont réunies. Descartes peut enfin prononcer l’acte de naissance du sujet de la raison connaissante. Il est isolé, habite dans un pays qui n’est pas le sien, sur une terre qui ouvre le philosophe à « une réalité nouvelle, indépendante des perceptions, des affections dont nous sommes le siège et que nous prenions, ingénument, pour les choses mêmes. » Peut-être le seul possible. « Restait une mince bande littorale, en bordure de la mer du Nord, pour expérimenter l’aptitude de l’homme à former des pensées vraies, à se rendre, du même geste "comme possesseur et maître de la nature". C’étaient les Pays-Bas. » Et un livre magnifique.

Presse écrite (suite)

   Transfuge, n°29, avril 2009
   Pierre Bergounioux : « Toute conscience est arrachement et douleur »
   propos recueillis par Oriane Jeancourt Galignani

   Une chambre en Hollande est un hommage à Descartes. Il retrace la vie du penseur jusqu’à la rédaction du Discours de la méthode, aux Pays-Bas, où il s’est exilé. Un ouvrage érudit et poétique sur la naissance du rationalisme en Europe.

   Les frontières de la connaissance sont infinies. Seul un homme fou, exilé dans un pays inconnu, osera les défier. Ce téméraire d’à peine 30 ans, c’est Descartes. Au cour du XVIIe siècle, fuyant l’absolutisme de Louis XIV, le philosophe se réfugie à Amsterdam où il s’apprête à faire la plus éminente découverte intellectuelle de cette fin de la Renaissance : le « cogito ». Rien n’existe hors de la pensée, rien n’est plus réel que cette capacité du « je » à penser le monde qui l’entoure. « La raison est la seule chose qui nous rend hommes », écrit-il dans son Discours de la méthode. Au-delà des discours dominants, religieux et politiques, le jeune Français a trouvé là, dans cette phrase d’une pure simplicité, l’origine de notre commune humanité, la pensée. En énonçant le « cogito », Descartes lance des siècles de philosophie qui, de Emmanuel Kant à Edmund Husserl, vont forger notre civilisation rationnelle. Comment ne pas partager l’hommage rendu par Pierre Bergounioux à ce penseur de l’absolu ? Dans Une chambre en Hollande, l’écrivain quitte les chemins rocailleux de sa Corrèze natale pour tenter de cerner, au plus près, l’énigme Descartes. Celle d’un homme qui se hisse hors du commun, mais qui est aussi le pur produit de contingences historiques : pas de Descartes sans Montaigne, pas de Montaigne sans État-nation, or pas d’État-nation sans la guerre des Gaules… Bref, tout est lié dans l’enchaînement méthodique qui voit émerger, à la Renaissance, une domination de la pensée européenne sur le monde. Dans cet essai d’histoire de la pensée, Pierre Bergounioux, ancien disciple de Barthes, frère de plume de Faulkner et, selon nous, un des écrivains à la plus belle prose de son temps, retrace, avec la pugnacité de l’érudit, la naissance de notre rationalité contemporaine.

   Transfuge : C’est inattendu de vous voir penché sur le destin de Descartes… L’écrivain que vous êtes n’a-t--il donc pas de méfiance vis-à-vis de la philosophie ?
   Pierre Bergounioux : Au contraire ! La subjectivité peut faire l’objet d’une approche conceptuelle. On peut adopter, vis-à-vis du fait subjectif, une attitude qui l’objective. C’est l’immense mérite de celui que je tiens pour le plus éminent philosophe du XXe siècle, Edmund Husserl, que d’avoir essayé de tirer au clair, dans la lumière de l’évidence, une subjectivité que, certes, nous vivons dans la confusion des affects, mais qui n’est pas moins assujettie à des lois. Je crois à une approche totale de la condition humaine, qui réunirait tout ce qu’on appelle les sciences humaines, c’est ce que j’ai tenté de faire avec Descartes…

   Dans Une chambre en Hollande, vous tentez d’élucider en romancier le mystère de la naissance de la pensée rationnelle…
   Oui, et en même temps je me suis appuyé exclusivement sur les données vérifiables de l’Histoire. Je me suis tenu aux faits en m’efforçant de voir dans quelle mesure cet homme était comptable de la totalité de ce qui le précédait et de ce qui l’environnait : une puissante tradition rationaliste qui est à l’œuvre à cette époque dans l’Europe occidentale, ce que l’histo-rien Fernand Braudel appelle le « trend » rationnel et en même temps l’éveil de l’Europe occidentale comme sujet de l’Histoire, ce moment de bascule qui voit la pointe occidentale du continent eurasiatique, la France, l’Angleterre, l’Espagne, l’Allemagne, engendrer de nouvelles structures politiques, celles des États-nations dont les initiatives vont changer la face du monde et aboutir aujourd’hui à ce qu’on appelle l’occidentalisation de la planète, cette mondialisation qui va aboutir à la démocratie libérale, la production en régime capitaliste et le développement indéfini de la physique moderne. Le destin de Descartes et son œuvre sont une contribution essentielle à la formulation du projet rationnel européen. Sa vie est inintelligible si on ne la rapporte pas à ce mouvement qui emporte, à partir de la fin de la Renaissance, toute l’Europe.

   Descartes n’est-il donc qu’un pur produit de l’Histoire ?
   Nous sommes tous des produits de l’Histoire ! Vous êtes, je l’imagine, passionnément attachée à l’égalité, le spectacle de l’inégalité vous blesse, moi aussi. Vous avez une passion rationnelle aux choses, il ne se peut pas que cette table entre en lévitation sous vos yeux, ce serait un scandale. Vous ne croyez pas aux fantômes, vous avez été formée dans un univers culturel qui exclut du cours des pensées un certain nombre de choses et qui au contraire a posé un certain nombre de choses comme absolument nécessaires : vous êtes un sujet rationnel. Non parce que vous êtes constituée comme telle mais parce que les principes de l’éducation que vous avez reçus font de votre personne une citoyenne égalitariste, rationnelle, et du monde, une entité vide régie par les pures lois de la causalité mécanique.

   Une vision métaphysique de l’Histoire qui se rapproche de la pensée de Hegel…
   Oui, Hegel est celui qui tire les enseignements de la précipitation du mouvement de l’Histoire et qui admet, comme premier principe de sa philosophie, la distinction cartésienne entre l’esprit d’un côté, et le monde de l’autre. Hegel est impensable sans Descartes ! Les Allemands qui, au XVIIIe siècle, n’ont pas réalisé leur unité territoriale sous la domination d’un État central, sont frappés d’impuissance, or quand vous ne pouvez pas agir, vous pensez.

   Vous montrez aussi comment préexistait à Descartes, une pensée du « moi » qui a permis au philosophe de faire la découverte du cogito… Pourquoi fallait-il que Montaigne ou Shakespeare précèdent Descartes ?
   Le sujet de la connaissance est une quintessence du « moi ». Il faut qu’il y ait d’ores et déjà un « moi », une intériorité réfléchissante, pour que de ce rayonnement intérieur se détache la froide posture d’un sujet dépassionné qui considère toutes choses comme assujetties au principe de causalité. Il fallait que le « moi » jaillisse. Or, ce jaillissement ne pouvait arriver que sous la contrainte politique. C’est au moment où la violence est confisquée par l’État centralisé français qu’une pensée du « moi » fait son apparition. Comme l’a montré Max Weber, tout État existe pour monopoliser la violence physique. Nous avons délégué à l’État notre capacité de destruction. Or, de ce fait, nous sommes obligés de réformer notre économie pulsionnelle. Ce n’est donc pas un hasard que l’éveil du « moi » soit contemporain de la mise en place de structures étatiques. C’est ce que dit Shakespeare dans Roméo et Juliette : le malheur des deux amants vient du fait que leurs deux familles patriciennes refusent de déléguer leurs capacités de violence à l’État. Alexander Bain, philosophe écossais du XIXe siècle, disait : « La pensée, c’est un acte retenu et une parole ravalée. » Je crois à cela.

   Descartes, Français héritier de Shakespeare, est hébergé par la Hollande. Et, là-bas, il fait naître la grande pensée rationnelle européenne. Votre livre est-il un hymne à l’Union européenne ?
   Même un hymne à l’État planétaire ! Oui, je crois en l’Europe, elle s’imposait comme seul remède à l’horreur sans nom. Le 8 mai 1945, l’Europe s’est réveillée, souillée après le crime qu’elle avait perpétré. Quatre siècles de développement de la Raison pour aboutir à ça ! Oui, il faut faire l’Europe. J’ai trouvé merveilleux que dès le début du XVIIe le siècle, des esprits libres, téméraires, mettent à profit l’espace européen pour conduire librement leurs pensées. Le royaume de France ne permettait pas à Descartes de penser aussi loin, est parti dans la liberté des Pays-Bas.

   L’exil de Descartes en Hollande était-il nécessaire pour forger une pensée neuve ?
   Au XVIIe siècle, en France, la scolastique continue de dominer la Sorbonne et de peser sur les cervelles. S’il est vrai que toute conscience est arrachement, douleur, il se peut qu’elle réclame, pour s’épanouir, la froide terre de l’exil.

   C’est aussi un exil intérieur auquel Descartes parvient, est-ce cela que vous admirez chez le philosophe ?
   Oui, il s’est avancé aussi loin qu’il est permis dans cette contrée de la pensée qui a longtemps pâti de l’autorité religieuse ou politique. Descartes réussit à écarter tout ce qu’il est : noble, français, tourangeau. En revanche, il considère que sa capacité de penser constitue son être. Autrement dit, son être réside dans l’aptitude qui est la sienne de se représenter distinctivement toute chose. Ça force l’enthousiasme, non ? Dès les années 1620, dès ses 22 ans, il part en Allemagne. Autour de lui, la froide nuit continentale. Et là, il trouve la seule certitude de son être, la pensée. Autre chose d’exaltant chez Descartes : regardez les premiers mots du Discours de la méthode : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. » Cette déclaration enferme une idée essentiellement démocratique : chaque homme possède tout ce par quoi on est homme, le bon sens. Il se fait le dépositaire de tout ce dont chacun se revendique. Il est là en accord avec cette passion française qu’on appelle l’égalité. Comme si, ce qu’un siècle plus tard les Français se sont efforcés de réaliser sur le plan politique, était déjà à l’œuvre dans les méditations solitaires d’un garçon qui quitte la mère patrie afin de pousser aussi loin qu’il est permis l’examen de ses pensées.

   Un parcours proche du vôtre en un certain sens. Vous avez raconté, dans la plupart de vos romans, votre enfance en Corrèze, un monde décrit comme néolithique, précartésien. Comment êtes-vous sorti de cette obscurité de l’ignorance ?
   Il y a deux mondes en France : Paris et le reste. Crétin rural que je suis, j’ai vu le jour à cinq cents kilomètres de Paris. Par chaque kilomètre, vous remontez le temps d’un siècle. J’ai vu le jour en 1949, en Corrèze. Autour de moi, on entendait le dialecte d’Oc. Nous vivions en autarcie, ensevelis dans l’ombre archaïque, moyenâgeuse. J’ai vécu dans un monde sans texte. J’ai eu de la chance, ma mère était bachelière et avait l’habitude de lire, elle m’emmenait à la bibliothèque. J’escomptais de cette bibliothèque qu’elle renfermerait un livre qui m’expliquerait qui nous étions. Les adultes ne m’avaient jamais donné une explication de notre monde. J’ai cherché ce livre, mais je ne l’ai pas trouvé, nous vivions une vie dépourvue de légendes. En revanche, les livres que je lisais me renvoyaient toujours à des univers inconnus. J’avais l’impression de vivre au passé, comme si le passé avait survécu à lui-même et avait étendu sur nous son ombre funèbre. Comme si nous ne vivions pas. Je me heurtais à un mur qui me disait : tu n’avanceras pas, tu n’iras pas, tu ne seras point, tu es condamné à rester enseveli dans les plis de la terre. Alors, lorsque l’heure fut venue, je me suis dit que j’allais briser les sceaux apposés sur le vif de notre expérience et demander rétrospectivement aux choses du commencement : quelles raisons y avait-il à ce que vous me demeuriez obscures, donc nuisibles ? À ce moment-là, je me suis senti comptable de nos existences, de nos expériences.

   Comme Descartes, qui relie les choses à la pensée, vous avez choisi, vous, de relier les choses et les mots…
   Oui, je souffrais que les choses demeurent sans nom. J’avais, premier de ma lignée, bénéficié d’études prolongées. Je m’avançais dans le monde, non plus tel que l’avaient fait mes prédécesseurs, mais porteur d’exigences d’être fixé sur ce qui se passait. J’avais la farouche résolution d’y voir clair dans une existence qui m’était demeurée trop longtemps obscure. C’était à moi de tirer du néant ce livre que j’avais tant cherché. Comme le disait Gide, « À 6 ans, nos vies sont faites. » Une chose est de vivre, une autre est de tirer nos vies dans cette dimension seconde de l’esprit. Bien sûr, on peut très bien passer sa vie dans une sorte de crépuscule de la pensée, ne s’inquiéter de rien. Mais l’Histoire a fait naître en nous cette exigence de porter dans la pensée ce qui nous arrive dans ce que l’on appelle, la réalité. Ou, pour le dire autrement, nous nous accommodons de la réalité autant qu’elle est tout entière investie par la pensée.

   Ne reculez-vous jamais devant l’ampleur de la tâche intellectuelle que vous vous êtes fixée ?
   Si, bien sûr, comme le disait Héraclite, « Nul homme n’explorera jamais en totalité le pays de son âme. » Ce Grec du VIe siècle av. J.-C. nous laisse cette maxime. Il percevait qu’un vieux dieu jaloux n’a pas souhaité que nous nous connaissions réellement nous-mêmes. Il est difficile, éprouvant, désespérant de se confronter à cette impossibilité. Mais, sur le modèle de Descartes, il faut livrer bataille, surtout contre ceux qui voudraient nous laisser dans les vallées ténébreuses de l’ignorance et de la servitude. Il n’est pas écrit que nous l’emporterons, mais si l’on juge qu’il vaut la peine d’y voir clair, alors allons-y, quelque souffrance qu’il en coûte.

   Si vous deviez écrire un nouveau livre sur un philosophe, quel pourrait-il être ?
   Tous méritent un tribut de notre reconnaissance ! Nous autres, qui sommes provisoirement les derniers, devons rendre hommage à ces figures d’excellence dans les peuples des morts, dont la voix continue de nous parvenir et de nous réconforter. Ces voix nous désespèrent aussi car elles nous font sentir qu’il est vain d’ajouter quoi que ce soit. Oui, je pourrais écrire un million de biographies, ils sont un million dont je puis dire qu’à un moment ou à un autre, ils m’ont tendu une main secourable. Je leur suis profondément redevable de leurs clartés. Vous savez, il y a vingt ans, tremblant comme un amoureux, une rose rouge à la main, je me suis pointé devant la tombe numéro 11 du cimetière de la Dorotheenstrasse à Berlin pour déposer ma petite fleur sur la tombe de Hegel. L’occasion m’était ainsi offerte de m’acquitter d’une grande dette que j’avais vis-à-vis de l’inventeur de la philosophie de l’Histoire. Je sais bien que Hegel, lui, s’en moquait éperdument !



   Jérusalem Post, du 31 mars au 5 avril 2009
   À juste raison
   par Anne-Laure Jourdain

   « Spinoza polit des verres de lunettes dans un atelier. La légèreté relative, la monotonie du travail lui laissent ce qu’il faut de liberté pour chercher à s’élever de la connaissance imparfaite à l’idée vraie. Elles lui procurent aussi l’indépendance, la tranquillité selon lesquelles on ne saurait conduire à sa guise le cours de ses pensées. Il n’a jamais quitté son pays. Il s’est réfugié simplement un temps, pour échapper aux inimitiés, aux gestes désespérés que ses premières publications avaient provoqués. Un religieux de la synagogue l’a poignardé parce qu’il avait avancé que l’entendement de Dieu et celui de l’homme sont de même essence et plus rien, alors, ne saurait empêcher celui-ci de devenir, un jour, coextensif à celui-là. » La Hollande était alors une province espagnole. Le petit Baruch Spinoza a peut-être croisé René Descartes qui, fuyant la France absolutiste et catholique de Louis XIV, s’y était réfugié pour écrire son Discours de la méthode, affranchir l’esprit du corps et poser l’homme comme une chose qui pense.
   La vision religieuse du monde qui avait dominé tout au long du Moyen Âge s’effondre. « Les infortunes de Don Quichotte, fidèle aux adages de la chevalerie féodale, annoncent le désenchantement du monde, le primat du bon sens qui fournira à Descartes, vingt ans après la disparition de Cervantès, l’incipit de son discours. » Depuis cette terre froide et monotone de Hollande, l’écrivain Pierre Bergounioux retrace d’une plume agile la naissance de la modernité occidentale et de l’homme rationnel.
   Cela n’avait rien d’évident au départ. En Gaule, avant l’invasion romaine de Jules César, les autochtones « cultiv[ai]ent les clairières de la forêt aux arbres desquels ils accroch[ai]ent, pour plaire à leur dieu Esus, des corps déchiquetés ». L’invasion romaine puis chrétienne modifiera profondément les mœurs : « La langue gauloise périclite et le christianisme chasse les vieux dieux sanguinaires. » Quinze siècles plus tard, l’Europe de la Renaissance se « rationalise » sous la monarchie, qui canalise les mœurs, comme le fera plus tard l’autorité d’État.
   Cet affranchissement de la tutelle religieuse décrit par l’auteur trouvera son apogée au siècle des Lumières. Et, non sans humour, on remarquera que c’est la pensée athée qui fonctionne aujourd’hui selon un mode religieux exclusif avec ses dogmes et ses articles de foi, contre toute libre-pensée qui lui serait extérieure.



   Politis, 26 mars 2009
   Un pays de raison
   par Christophe Kantcheff

   Pierre Bergounioux montre dans un maître-livre, Une chambre en Hollande, comment Descartes ne pouvait concevoir sa philosophie qu’en exil, aux Pays-Bas.

   Il y a des « romans-fleuves » qui ressemblent surtout à des lacs étales d’ennui et de conventions. A contrario, il est des livres de quelques pages – L’homme assis dans le couloir, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier… – qui s’imposent au lecteur par leur amplitude, par leur charge implosive d’échos et de sensations. Une chambre en Hollande, de Pierre Bergounioux, fait partie de ceux-là. Ses 51 pages sont tout bonnement vertigineuses.
   En général, les livres courts entrent sans attendre dans le vif de leur sujet. Une chambre en Hollande le fait aussi, et pourtant Descartes – auquel ce livre est consacré – semble bien loin a priori. Le texte commence en effet avec une certaine hauteur de point de vue, comme si Pierre Bergounioux avait besoin, pour atterrir dans les Pays-Bas du XVIIe siècle avec Descartes, de s’élancer d’un promontoire chronologique bien plus ancien – l’Antiquité –, d’où il pourrait observer un territoire plus large : l’Europe. Aussi incroyable que cela puisse paraître, Une chambre en Hollande développe une approche de l’histoire sur la longue durée qui fait songer à l’école historiographique des Annales, dont l’un des illustres représentants, Fernand Braudel, est d’ailleurs cité. À l’inverse, une accélération foudroyante en fin de phrase peut opérer un survol d’une vingtaine de siècles.
   Le trajet auquel invite Pierre Bergounioux est donc conséquent, mais aussi fulgurant et très savant. Qui connaît son journal sait que Pierre Bergounioux est un lecteur avide et éclectique. Mais son érudition est ici au service d’une passionnante enquête spéculative, d’où l’imagination est loin d’être exclue, destinée à résoudre l’énigme au cour du livre : pourquoi Descartes s’est-il exilé en Hollande pour écrire son Discours sur la méthode puis ses Méditations ?
   Cette question paraît secondaire ? Elle ne l’est pas. Elle permet notamment d’interroger cette idée a priori admise que « rien n’est plus indifférent à [l’occupation de penser] que l’endroit où l’on s’y adonne ». Autrement dit Descartes n’aurait-il pas pu faire la même chose en restant dans son pays, la France ? Exactement comme Shakespeare en Angleterre (à moins que ce ne soit le chancelier Bacon, soupçonné par ses contemporains d’être l’auteur d’Hamlet and co) et Cervantès, dans sa Castille, où il faisait naître son chevalier à la triste figure, que Bergounioux réunit, avec Descartes, dans un même élan de désenchantement du monde et d’« incertitude essentielle ».
   En ayant parfois recours à des auteurs postérieurs – ainsi a-t-on la surprise de croiser Alain-Fournier et son Grand Meaulnes, qui atteste à quel point un paysage familier influence les êtres, ce qu’a précisément fui Descartes pour n’être qu’un esprit pensant –, Pierre Bergounioux prend toutes les libertés pour approcher ce que fut la vérité de l’auteur des Méditations. Il le montre basculant dans la nécessité de philosopher, qui n’était pas d’emblée sa vocation, et par là même, parce que sa réflexion exige « le séjour retranché, la vie abstraite, presque exclusivement méditative », celle de s’exiler dans le seul pays possible pour « expérimenter l’aptitude de l’homme à former des pensées vraies, à se rendre, du même geste, "comme possesseur et maître de la nature" : les Pays-Bas ».



   Le Canard enchaîné, mercredi 25 mars 2009
   Un endroit pour cogiter
   par Igor Capel

   Les chemins qu’emprunta Descartes avant de se résoudre à philosopher furent longs et semés d’embûches. Le métier des armes, l’étude des sciences, les voyages, la vie parisienne… autant d’aventures qui le tinrent longtemps éloigné de sa vocation future. Tout cela est dit dans Le Discours de la méthode (1837), ce geste inaugural, mais tardif, de l’entreprise cartésienne. Or la question posée par Bergounioux, ici, n’est pas d’ordre philosophique. Pourquoi, se demande-t-il, ce gentilhomme choisit-il de s’exiler aux Pays-Bas pour poser « l’acte de naissance » du sujet conscient ?
   « Au seuil du XVIIe siècle, écrit-il, ils sont quelques-uns, en Europe, à porter sur toute chose un regard différent. » Ainsi Francis Bacon, en Angleterre, qui fonde le principe de toute connaissance sur la recherche des causes. Mais, trop occupé de politique, il s’affranchit de la dure discipline du « régime philosophique ». Au contraire de Spinoza, qui, dans ce qui s’appelle encore les Provinces-Unies, reste fixé sur son ouvrage. Le premier arrive trop tôt, le second trop tard : c’est donc à Descartes qu’il reviendra d’établir les fondements de la raison moderne. Mais pour un Français, dont le pays s’attache surtout à « produire de la littérature », Paris (« cet abrégé du monde ») est un danger : on y préfère l’art de la conversation aux rigueurs de la réflexion. Il faudra du temps à Descartes pour en tirer les conséquences. À savoir l’exil.
   Pour Bergounioux (c’est l’écrivain qui parle), cette idée du lieu où écrire revêt une grande importance : pourquoi, s’interroge-t-il, ce Tourangeau ne s’est-il pas retiré dans l’un de ces déserts » que sont alors nos campagnes ? Ou pourquoi n’a-t-il pas choisi l’Italie, destination naturelle pour un Français ? Pourquoi le Nord plutôt que le Sud ? Michelet, plus tard, aura cette réponse : Descartes, Kant, cherchèrent des lieux froids et ternes […] dans l’espoir que la vérité […] se révélerait plus librement au cœur de l’homme. C’est donc aux Pays-Bas, dans « cette mince bande littorale en bordure de la mer du Nord », mais où règnent la paix et la tolérance, que Descartes se soustraira aux ruses du monde sensible pour parvenir à la connaissance impersonnelle des choses. Qui sait, se plaît à imaginer l’auteur, s’il n’y a pas croisé, dans les rues de Leyde, le petit Spinoza donnant la main à son père…
   Dans ce bref ouvrage à l’intelligence contagieuse, Bergounioux n’a pas cherché à faire œuvre de philosophe. Mais en quelques pages superbes il réussit à nous conduire jusque dans la « chambre » où se conçut notre bien le plus précieux : le cogito.



   Libération, jeudi 12 mars 2009
   Le corps a ses raisons
   par Frédéric Boyer

   Méditations. En emportant Bergounioux et Descartes en Hollande.

   J’ai emporté le récent petit livre de Pierre Bergounioux avec moi dans la montagne et je l’ai lu pendant une semaine sous une neige totale. J’avais pris aussi un exemplaire des six Méditations métaphysiques de René Descartes, puisque le livre de Pierre Bergounioux est une évocation de ce gentilhomme poitevin, scientifique et philosophe, que j’ai souvent imaginé marchant seul dans la nuit de Leyde en Hollande, résolu d’aller lentement, et d’écrire « sa métaphysique ».
   J’aurais pu relire le Discours sur la méthode, mais j’ai préféré ces méditations, rédigées en latin entre 1639 et 1640, à Leyde, et qui paraîtront à Paris une première fois en août 1641. Ces années-là, Descartes perd coup sur coup sa fille de 5 ans, Francine, et son père, Joachim. La plus poignante de ces méditations est la seconde : « Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses, je crois que rien n’a jamais existé des mensonges de ma mémoire… » Au commencement, l’homme est un dormeur mélancolique. La réalité ne lui apparaît que dans un demi-sommeil comme des ombres trompeuses. Essayez, nous propose Descartes au seuil du monde moderne, caché et endeuillé dans une petite chambre au nord de l’Europe, exercez-vous à méditer, à vous penser dans votre solitude de res cogitans, chose pensante. Et voilà bien la racine la plus profonde de ce que nous appelons l’Europe : l’humanité comme chose pensante. Celle qui affronte les fantômes de la raison humaine, et les ombres de la folie, pour découvrir progressivement sa liberté et son unité.
   Rempart. Le livre de Pierre Bergounioux nous entraîne dans une sorte de bref précipité historique de l’Europe, écrit comme un vertigineux travelling qui nous fait passer de l’Empire romain, de la lente christianisation de l’Occident, à cette chambre en Hollande au XVIIe siècle dans laquelle résonne la voix obscure et libre d’un penseur d’un genre nouveau. « Qu’est-ce donc que je suis ? » Interrogation à la naissance du sujet moderne, avec plusieurs visages possibles, plusieurs humanités, et saisi par des catégories ambivalentes. Ce large mouvement ramassé et tendu comme une corde fait apparaître une souveraineté nouvelle : celle de la raison privée qui s’interroge sur elle-même et le monde. Or n’est-ce pas, aujourd’hui, notre dernier et unique combat dans cette Europe à la fois réunie et divisée, dans ce monde où prolifèrent les obscurcissements sauvages et déraisonnables, des fanatismes religieux ou économiques ? Celui qui médite éprouve la résistance du corps dans le travail de la raison. « L’esprit humain, écrit bizarrement Descartes, est réellement distingué du corps et même plus aisé à connaître que lui. » Se penser, explique-t-il, c’est affronter cette séparation d’avec notre propre corps et sans laquelle notre corps ne serait pas à nous… On n’aura pas suffisamment remarqué combien le possessif devient le rempart fragile et nécessaire de notre raison contre le doute et la folie…
   « Eau du doute ». Comme autrefois saint Augustin et la confessio, Descartes se livre à un exercice ancien qu’il renouvelle radicalement : la meditatio. Étymologiquement, méditer, c’est prendre soin. La meditatio latine était un exercice de préparation d’un discours. Elle devient ici une expérience littéraire et philosophique pour prendre soin de cette communauté anonyme qui, à chaque pas dans la vie, se heurte à l’insurmontable limite qu’est l’existence pour elle-même. Ou prendre soin de soi comme pensée. « Il faut sans cesse que je me plonge dans l’eau du doute », écrira beaucoup plus tard Wittgenstein. Pour tracer une voie de libération paradoxale. Et, comme l’expliquera génialement Proust, à la fin de la Recherche, et en digne héritier de Descartes, pour sauver une vie, il faut « partir des erreurs, des illusions, qu’on rectifie peu à peu ». Proust dira même qu’il s’agit d’une façon originale de raconter une vie, propre à Mme de Sévigné et à Dostoïevski. Commencer par l’erreur et lui substituer la vérité. On comprendra alors ce qui s’est joué de radicalement neuf dans cette petite chambre en Hollande : notre raison. Parce qu’il se peut bien que nous ayons aujourd’hui condamné notre raison à l’isolement et à la folie.



   Le Bateau libre, samedi 21 février 2009
   Bergounioux ou le songe de Descartes
   par Frédéric Ferney


   C’est un drôle de zèbre, Pierre Bergounioux, un zèbre lettré, et un écrivain, philosophique et grammatical. Il y a dans tout ce qu’il écrit une odeur de craie, de préau, d’encre noire – un côté Grand Meaulnes. Avec cela, il est exact, c’est-à-dire exigeant, intouché par la mode du temps, français si l’on veut, classique de préférence, c’est-à-dire enclin à croire que la perte du sens résulte d’une défaillance ou d’une frénésie de l’âme. C’est un littéraire – il choisit son langage afin de dominer sa pensée.
   Il peut vous délivrer avec la même exaltante minutie les épaisses liasses de son journal, en deux volumes (Carnets de notes, 2006 et 2007), et un opuscule d’à peine 60 pages, comme aujourd’hui, avec un art consommé de l’ellipse. Évoquant le destin de Jules César, nommé proconsul de la Gaule cisalpine et de la Narbonnaise, à l’orée d’Une chambre en Hollande, il écrit par exemple : « C’est alors, en 58, que débute la période agitée qui prendra fin, deux mille ans plus tard, à la libération de Paris ». De la Guerre des Gaules au général De Gaulle ! (1)
   Bergounioux, fait son petit Braudel, à sa manière, trottinant dans la longue durée (ou dans le trend rationnel) avec les sabots fins de Pierre Michon. Ce livre, est-ce : une histoire de France miniature ? un abrégé du génie français ? un éloge cavalier de la grâce quand elle est méditée, et conquise sur le désordre ? « La raison aurait pu présenter en anglais ou en hollandais ses lettres de créances », hasarde l’auteur. Non, elle s’est déclarée en français, mais aux Pays-Bas, en 1637. Ça s’appelle le Discours de la Méthode.
   J’ouvre ici une parenthèse : le Discours de la Méthode, c’est notre Ile au Trésor ! Il y a, chez Descartes, un esprit d’aventure et de décision qui pare la raison de tous les attraits, de toutes les impatiences de la jeunesse. Le Cogito ne se sépare pas, pour moi, de ce ton personnel, audacieux, familier, presque romanesque, que le narrateur adopte pour convaincre et qui le rend plus proche de nous que Racine. C’est un homme aux goûts simples, comme le commissaire Maigret (qui lui doit tant) ; il aime faire la grasse matinée, il réfléchit d’autant mieux qu’il est couché ; il fera même un enfant à sa bonne, sans en faire tout un plat ! Descartes a vécu sa vie comme on la pense, comme on la rêve. Épris de sensations (bals, duels, batailles), il a su échapper aux pirates, il est resté prudent et gaillardet face aux puissances, d’autant plus qu’il n’y allait pas de main morte ni par quatre chemins. Car ce diable d’homme nous invite à rien moins qu’à répudier toute connaissance héritée des ancêtres, à refaire notre maison : « Je ne sais point de meilleur moyen pour y remédier, que de la jeter toute par terre et d’en bâtir une nouvelle ; car je ne veux pas être de ces petits artisans qui ne s’emploient qu’à raccommoder les vieux ouvrages, parce qu’ils se sentent incapables d’en entreprendre de nouveaux ». Sans doute les Français ne sont-ils pas tous devenus philosophes, encore moins cartésiens, mais ils ont hérité de ce diable d’homme une posture qui continue d’agacer horriblement les étrangers : « Moi tout seul contre le reste du monde » ! À la fin, son brave cerveau s’est enrhumé dans l’antichambre d’une reine du nord, il est mort d’un courant d’air – ce sont les risques du métier.
   Retour à Bergounioux. Pourquoi Descartes a-t-il choisi la Hollande ? Voulait-il comme Alceste « un endroit écarté où d’être homme d’honneur on ait la liberté » ? Lui qui s’apprête à poser pour principe de la philosophie qu’il est « une substance dont toute l’essence n’est que de penser, qui pour être n’a besoin d’aucun lieu », pourquoi s’arrête-t-il au pays le plus indifférent, « pour ne pas dire au plus déplaisant qui soit » ? Il ne s’en explique pas. À moi (à nous), dit Bergounioux, de deviner ses raisons, de « comprendre quelle passion le jette en pays étranger, en pleine guerre, quand il n’entend que penser et qu’il n’importe aucunement que ce soit ici ou là qu’il s’y emploie ». C’est pour l’auteur l’occasion de quelques passes de cape (et d’épée) brillantes dans la langue précise, précieuse, étymologique, qui est la sienne.
   La Hollande, crénom ! Descartes est tourangeau ! Pourquoi fallait-il quitter ces eaux, ces ombrages, ces murmures ? Pourquoi dédaigner l’Italie où Du Bellay et Montaigne, avant Stendhal, ont bu le loisir profond sous un ciel admirable ? Descartes marche vers le nord et vers l’est, « où l’hiver allemand le surprend, et l’illumination qui va de pair, l’éblouissante vision qui suppose, semble-t-il, l’éclipse du monde extérieur ». Dans la France, corsetée par l’absolutisme, c’était impossible, et puis : « Toujours quelque voisin, un causeur talentueux, une dame poussera votre porte pour vous distraire ou vous entraîner ». Tout est là : l’exil choisi, « l’absence au monde, l’extériorité sentie, voulue, à la vie ». Aujourd’hui, une chambre à l’hôtel ferait l’affaire !
   En suivant Descartes, chemin faisant, on croise les ombres prodigieuses de Shakespeare et de Cervantes : « L’Anglais, l’Espagnol, le Français sont frères. Ils annoncent conjointement, sans se connaître, qu’un enfant est né ». Ils nous disent le temps du soupçon et la « fin des âges enchantés ». Nous y sommes encore.

(1) Bergounioux fait parfois songer à Michelet quand, avec sa sensibilité de voyant, celui-ci croit détecter la France dans sa primauté géographique, émergeant des frayeurs et des fumées, à la fin du Xe siècle : « Lorsque le vent emporte ce vain et uniforme brouillard dont l’empire allemand avait tout couvert et tout obscurci, (notre cher et vieux pays) apparaît, dans ses diversités locales, dessiné par ses montagnes, par ses rivières ». C’est cela, une vision, en histoire, et c’est irréfutable. Peut-on récuser le brouillard et le vent ? Non, en France, l’historien doit être peintre avant tout.



   Sur Poezibao, mercredi 11 février 2009
   Une lecture de Tristan Hordé
   par Florence Trocmé, contribution de Tristan Hordé

   Le titre pourrait être d’une fiction, mais les lecteurs de Pierre Bergounioux connaissent l’importance pour lui de Descartes, lecture essentielle pour sa formation intellectuelle : Une chambre en Hollande est une biographie du philosophe, qui s’achève à la rédaction du Discours de la méthode – aux Pays-Bas. Une note dans Poezibao ? Oui, parce que ce livre déborde le domaine de la biographie et montre la nécessité de lire une œuvre en l’intégrant dans une histoire sociale1.
   Biographie limitée donc – elle n’a pas les dimensions du grand œuvre de Martial Guéroult2 –, mais qui déborde le temps d’une vie. Descartes est en effet inclus dans une histoire, celle d’une partie de l’Europe, proposée dans une synthèse à grands traits. C’est pourquoi est rappelée la conquête par Rome, après celle du pourtour méditerranéen, de l’arrière-pays, et ce qui motivait la poussée des armées hors des limites étroites du Latium. C’est pourquoi sont évoqués, après les grandes migrations, la mise en place du mode de production féodal, la naissance des nations (dont la France), la formation des États, les schismes dans le christianisme. Dans la dernière partie du XVIe siècle, « l’histoire s’accélère » et chez Montaigne, Shakespeare, Cervantès se dessine « l’éveil du moi ». C’est dans Don Quichotte justement qu’est mise en valeur la notion de bon sens, ce que Pierre Bergounioux rapproche, dans ce récit des origines, du Discours de la méthode pour bien conduire sa raison qui débute, on s’en souvient, ainsi : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ».
   Commence alors l’histoire de Descartes, cette fois située dans son temps. « Il n’importe aucunement, en fin de compte, que ce soit tel homme ou tel autre qui accomplisse la tâche de son temps. Quand l’heure est venue, ils sont plusieurs à en être susceptibles ». Si l’on suit ce principe d’analyse, ce n’est pas s’échapper dans une digression que de rappeler la possibilité pour d’autres, vivant dans les puissances européennes de l’époque, de « porter sur toute chose un regard différent, dessillé » comme le fit Descartes. Avant lui, Bacon (né en 1561) en Angleterre, après lui Spinoza (né en 1632) en Hollande, alors territoire espagnol – c’est ce polisseur de verres de lunettes qui écrivit : « Ne pas rire, ne pas pleurer, comprendre », et la nécessité de comprendre est un des motifs récurrents dans les livres de Pierre Bergounioux. L’un né trop tôt, l’autre trop tard mais qui aurait pu croiser « enfant, dans une rue de Leyde », Descartes portant son manuscrit chez l’éditeur.
   On retourne par cette fiction d’une rencontre à la biographie de Descartes, pour un temps bref : qu’en est-il de l’édition en Europe pour choisir de s’installer en Hollande ? Esquissant un tableau de la diversité des peuples européens au XVIIe siècle, Pierre Bergounioux revient à la séduction pour Descartes des paysages de son village natal, et de là à sa formation. Mais l’« aménité » du territoire français est devenue un thème littéraire, ce qui est notamment évoqué par l’œuvre d’Alain-Fournier, cher à Pierre Bergounioux. Après un bref rappel de la mystérieuse découverte d’Augustin, il suit l’adolescent du roman qui, s’éveillant, « pouvait se croire transporté au printemps ». Par ce détour de la saison, il retrouve presque aussitôt Descartes : « Lorsque le printemps, celui de 1620 [...] ».
   On ne le quittera plus, en suivant son engagement dans les armées et ses déplacements en Europe, sans cependant lire beaucoup de détails : Descartes n’a pas tenu de journal de ces années. « C’est à nous de deviner ses raisons, de comprendre quelle passion le jette en pays étranger, en pleine guerre, quand il n’entend que penser et qu’il n’importe aucunement que ce soit ici ou là qu’il s’y emploie. » Pierre Bergounioux se souvient que Descartes n’aimait pas la chaleur et il rappelle aussi l’hypothèse de Michelet : l’exil dans un pays froid éloigne des séductions de la nature. Sans trop y croire.
   Les raisons de l’exil de Descartes sont à examiner en considérant la situation des pays de l’Europe dans la première moitié du XVIIe siècle. Certes, le philosophe ne supportait pas la chaleur, mais la question est plutôt de savoir où il pouvait exercer son esprit à acquérir « quelque connaissance de la nature » comme il le souhaitait. Pas en France où la vie de société, dans son milieu social, empêchait l’isolement nécessaire à l’activité de l’esprit. Mais, surtout, « la France, corsetée par l’absolutisme naissant, profondément rurale et catholique, autarcique, introspective tue dans l’œuf toute velléité de seulement réfléchir à ce que sont l’État, les libertés civiles, un citoyen ». À cet égard, l’examen de l’état des pays européens aboutit, par exclusion, aux Pays-Bas.
   L’analyse est ici fort résumée, pour mettre en relief ce qui la sous-tend : une œuvre est conçue et trouve sa place dans des conditions intellectuelles et sociales qui peuvent, et devraient dans chaque cas, être prises en compte, plus importantes que ce qui concerne la vie de l’écrivain lui-même. On sait d’ailleurs bien peu de la vie de Descartes, ses écrits comportent « autant et plus d’ellipses, d’omissions, de silences que de démonstrations ». Mais on peut le suivre ici jusqu’au moment où il choisit de « s’absenter au monde », d’être entièrement à son projet « qui est la connaissance désincarnée, impersonnelle, comme absentée, des choses, elles-mêmes réduites à leur cause ». Comment ne pas établir un parallélisme entre le choix de cette vie recluse – dans une chambre en Hollande – et plus de trois siècles après celui de Pierre Bergounioux : à 17 ans, découvrant Descartes et voulant sortir de l’étroitesse de sa formation première, il décide « de se rencogner dans une chambre. Je n’avais plus ni temps ni attention à donner au monde extérieur, qui est devenu alors un arrière-plan quelconque »3.

1. Pierre Bergounioux adopte ce principe dans une histoire condensée de la littérature, Bréviaire à l’usage des vivants, éditions Bréal, 2004.
2. Martial Guéroult, Descartes selon l’ordre des raisons, 2 vol., 1963.
3. Pierre Bergounioux, L’héritage, rencontre avec Gabriel Bergounioux, Argol, 2008, p. 119.



   Le blog de la librairie Les Cahiers de Colette
   Une chambre en Hollande
   par Nicolas Jalageas

   Ce soir, bien fatigué, j’hésite très vivement entre m’effondrer devant un mauvais film ou
prendre un livre. Il y en a deux petites piles sur la table, certains sont commencés,
d’autres pas. Il m’a semblé que l’un d’eux m’appelait. De plus, mon collègue Thomas
venait de me laisser entendre un peu du grand bien qu’il en pensait. Je regarde au dos, lis
la première page. « L’acte de naissance du sujet de la connaissance [...] le monde se
ramène depuis lors, à deux substances, l’étendue et la pensée... » J’hésite. Je suis tenté.
Je vais dîner, faire la vaisselle. Je reviens. Je m’allonge sur le canapé, le prends et vais
bientôt entrer dans une vie et un temps peu connu. Bientôt, le froid et la fatigue vont
disparaître aussi vite qu’un songe. Je connais très mal Descartes et ne m’y intéresse a
priori pas plus que cela. Il va devenir inoubliable. J’aurais dû m’en souvenir… (et, sous un
jour différent, c’est une vie, mon propre pays, mes origines, l’histoire même de l’Europe,
que je verrai, par l’éveil simple de la pensée, d’une voix douce et calme, dans une langue
précise et concentrée.)
   J’ai mis 17 pages à me rappeler cette simple formule connue de tous, « je pense donc je
suis », cogito ergo sum. Elle n’est pas apparue comme ça, elle vient des rivages de la
Méditerranée, des forêts de Germanie, des clairières gauloises. D’une magistrale
ouverture, en quelques pages, Pierre Bergounioux nous amène des obscurs débuts de
l’Histoire, dans ses répétitions et ses échanges, déploiement du monde, au déploiement
de la pensée.
   Elle n’a pas toujours eu de support, mais, souvenez-vous, c’est l’un des actes de
naissance de la civilisation, de l’humanité : l’écriture. On compta, on commerça. Puis il y
eut le grec ; le latin, qui, « à peine altéré par le passage de deux millénaires, se reconnaît
sous chaque mot ou presque du français », alors que seuls « quelques vestiges » subsistent
de l’influence de Rome.
   Une phrase en deux parties sépare l’esprit de la matière. La langue (lingua) traverse le
temps (tempus) ; l’empire et ses monuments s’effondrent.
   On couche des épopées, des poèmes. La philosophie existe depuis longtemps. Elle va
bientôt prendre un tournant décisif. Dans un proche lointain, il y a Michel de Montaigne.
Là-bas, Cervantès. Deux citations de Shakespeare nous frappent. Ici aux Pays-Bas, en
terre espagnole, un enfant nommé Baruch Spinoza croise peut-être René Descartes avec
un paquet de feuilles sous le bras dans les rues de Leyde.
   C’est alors la chair du livre qui se dévoile peu à peu dans la vie de ce jeune homme à la
santé fragile, qui longtemps gardera l’habitude des matinées au lit. Il aime la poésie, est
particulièrement doué pour les mathématiques et le raisonnement fortifié par l’âge, il
s’engage dans différentes armées, projette d’aller jusqu’en Autriche, au Danemark. Il ira
en Allemagne, en Italie. Nous sommes au dix-septième siècle. Nous le suivons, dans ces
doutes, ses interrogations, dans l’ignorance de son propre destin. Que fera-t-il de sa vie ?
En quel lieu vivre ? Il reviendra en France, errances, disparitions, ellipses. Par moments
on ne sait où le trouver, il fait expédier son courrier chez des amis, il se retire du monde et
de sa société pour mieux se retirer en lui-même, parce qu’il « se tient lui-même pour rien, si
ce n’est une chose qui pense, un entendement, une raison. »
   Dans sa chambre qui contient le monde, cette chambre qu’il transporte avec lui depuis
l’enfance, il écrit. Un soir, une première médiation. À son réveil, la deuxième. Comme si le
rêve devenait réel par l’écriture, précisément, car les mots ont un sens qui bouleversent
l’être, celui qui n’est, que parce qu’il pense.
   Lecteur, la chose et l’idée se rejoignent, le livre et cette voix, cette histoire et ce temps.
Notre auteur, qui n’était que caché, comme un courant souterrain au texte, revient.
Pourquoi lui, à cette époque ? Et pourquoi les Pays-Bas ? À cela il faut raconter une
histoire, celle du continent. Pour voir un homme, dans une chambre, sur « une mince
bande littorale », penser, enfin, qu’il est quelque chose ; le voir devenir, enfin, quelqu’un.
Cet ouvrage […] est le quarante-quatrième de Pierre Bergounioux.
 


   Le Magazine littéraire,
février 2009, n°483
   Et René fila à l’hollandaise
   par Jean-Baptiste Harang

   Le tour du monde en quatre‑vingts jours, on sait depuis 1873 que c’est possible. Le record a été battu depuis, même si la situation ne s’est pas améliorée. Deux mille ans d’histoire et de géographie occidentales en cinquante pages, voilà qui est fait, par un maître de l’accourci, Pierre Bergounioux, qui est aussi bien capable de faire long, mais c’est une autre histoire, que l’on a déjà racontée. Il ne faut pas confondre fulgurance et précipitation : « Pendant que Pompée guerroie en Espagne, Crassus contre les Parthes, vers la Perse où il périra, César obtient le proconsulat de la Gaule cisalpine et de la Narbonnaise. C’est alors, en - 58, que débute la période agitée qui prendra fin, deux mille ans plus tard, à la libération de Paris. » Nous n’en sommes qu’à la page 9, et tout est dit.
   Entre ces deux dates, de simples péripéties essentielles dont il faudra bien entendre quelques mots magistraux qui vous dressent à main levée une carte des idées et des choses avec l’assurance d’un prestidigitateur qui aurait l’oreille des dieux, le droit de refaire la bataille après coup et le culot de dévoiler ses trucs. Un livre si court, qui se lit comme l’éclair, ne se laisse pas résumer, encore moins réduire. Au moment de le refermer, il semble si riche, peuplé de démonstrations impeccables, d’érudition joviale qu’on se demande comment tout cela a bien pu y tenir, un peu comme un sac à main qu’il ne faut jamais totalement vider de peur que tous ces trésors soient trop nombreux pour y retourner. Sauf qu’ici ni poudrier ni poudre aux yeux, des Shakespeare, des Cervantès, des Kant… Et un Descartes. René Descartes est le héros du livre, son aventure lui donne son titre, cette Chambre en Hollande est la sienne même s’il en eut plusieurs, mettons celle de Leyde. Car la question qui turlupine Bergounioux au point d’y répondre par un livre entier est celle-ci : « On s’explique assez mal qu’un Français confie un manuscrit à un imprimeur hollandais, encore moins qu’il se soit établi aux Pays‑Bas depuis huit ans quand sa seule occupation ne consiste qu’à penser. Parce que rien n’est plus indifférent à celle-ci que l’endroit où l’on s’y adonne. [...] Mais pourquoi aux Pays‑Bas ? », page 22. Descartes est tourangeau, bien né (il est né à La Haye, aujourd’hui Descartes, en Indre‑et-Loire), petite fortune, coureur de guerre et de postes, bientôt guéri de ces tentations, fort en maths, « il est dans sa vingt et unième année, conscient de l’ignorance qui est la sienne et décidé à s’en défaire », page 26. Va pour la Hollande, mais pourquoi ? « Il était importuné à Paris où il avait commis l’erreur de se lier », certes, mais pourquoi la Hollande ? La France ne manque pas de déserts. « Il ne s’en explique pas, c’est à nous de deviner ses raisons. » Descartes ne craint pas le monde, il sait manier l’épée et la conversation, mais son projet, son objet est « la connaissance désincarnée, impersonnelle, comme absentée, des choses, elles‑mêmes réduites à leur cause ». Le lieu de l’absence au monde sera donc la Hollande : « Il y règne une paix relative qu’on chercherait en vain en Europe occidentale [...]. Papistes et sectateurs de la religion réformée s’y tolèrent mutuellement. La commodité de la vie matérielle y est au moins équivalent à celle qu’on trouve dans les grandes villes françaises. En témoigne la peinture hollandaise de ce temps », page 42. Et puis surtout il y fait froid et Descartes est incommodé par la chaleur (ce qui ne l’empêchera pas de mourir de froid, chez le roi de Suède en 1650).
   Pierre Bergounioux fait prétexte de la question hollandaise pour débattre de philosophie, de la cohabitation entre l’exigence d’une pensée pure et l’encombrement d’un corps, entre une philosophie traditionnellement allemande et une pensée française. Sa Hollande est au carrefour des langues, des climats, des religions et des empires. L’auteur s’amuse avec les siècles et les pays, il joue au bonneteau sur la carte des idées, fait se croiser Proust et Joyce, un soir, au Ritz. Ou Cervantès et Shakespeare « le jour de leur mort, le même exactement, en avril 1616 ». Sauf que ce 23 avril 1616 était un samedi à Madrid lorsque mourut le père de Quichotte et un mardi, dix jours plus tard, à Stratford‑upon‑Avon, quand le grand Bill souffla sa chandelle. L’Angleterre n’admit qu’en 1745 le calendrier grégorien, que la très catholique Espagne avait installé rubis sur l’ongle dès sa création, le 15 octobre 1582, le lendemain du 4. Vite une chambre en Hollande au loin des contingences !

Radio et télévision

« Hors-champs », par Laure Adler, France Culture, lundi 17 janvier 2011 de 22h15 à 23h
« Le Mardi des auteurs », par Matthieu Garrigou-Lagrange, France Culture, mardi 1er septembre 2009 de 15h à 16h
« Tout arrive ! », par Arnaud Laporte, France Culture, lundi 15 juin 2009 à 12h
« Du jour au lendemain », par Alain Veinstein, France Culture, lundi 11 mai 2009 à 23h30
« Les Mardis littéraires », par Pascale Casanova, France Culture, mardi 24 mars 2009 à 10h
« Les Matins jazz », par Willy Persello, TSF Jazz, mardi 24 février 2009 à 7h45