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  Chant éloigné

  Rainer Maria Rilke

  Poèmes
Édition bilingue. Traduit de l’allemand et présenté par Jean-Yves Masson
Première édition épuisée (parue dans « Der Doppelgänger », 1990)

  96 pages
4,80 €
ISBN : 978-2-86432-494-2

Résumé

     Si Rainer Maria Rilke a toujours été tenté de penser à la musique en des termes architecturaux, comme on le découvrira en effet à la lecture des poèmes rassemblés dans le présent volume et tous inédits jusqu’ici en français, il faudrait se demander si, fidèle à la doctrine baudelairienne – et, plus largement, romantique – de la correspondance des arts, il n’a pas souvent abordé la sculpture et l’architecture en termes musicaux. C’est en tout cas cette correspondance entre le son et l’espace qui mène, fil rouge à travers toute son œuvre, jusqu’à l’arbre emblématique dressé dès le premier vers des Sonnets à Orphée, et qui emplit l’oreille, tandis que chante le bâtisseur de temples sonores.
     Les poèmes rassemblés dans ce livre, sont autant de jalons jusqu’ici méconnus qui permettent au lecteur de parcourir le chemin suivi par Rilke, faisant la part d’une certaine défiance qui ne le quitta peut-être jamais tout à fait envers la séduction sensuelle de la musique, mais parvenant pour finir à une conception exceptionnellement élevée et étonnamment moderne de cet art.



Extrait du texte

     Étourdis-moi, Musique, de ta rage rythmique !
     Haute réprobation impénétrablement dressée devant mon cœur
     pour n’avoir point ressenti un tel déferlement et s’être ménagé.
     Ô mon cœur,  :
     vois ta propre splendeur. Ne te contentes-tu pas presque toujours
     d’un élan moindre ? Mais les voûtes attendent,
     les plus hautes, que tu les emplisses de l’afflux de tes orgues.
     Qu’as-tu à te languir du visage d’une bien-aimée étrangère ?
     Manque-t-il à ta nostalgie le souffle issu de la trompette de l’ange
     qui inaugure le Jugement dernier, pour déclencher des orages
     sonores :
     oh, c’est donc qu’elle non plus n’est pas, nulle part, et ne naîtra
     jamais,
     celle dont la privation te dessèche...



Extraits de presse

    CCP 15, mars 2008
   par Alexis Pelletier

   Les deux volumes bilingues Chant éloigné et Requiem avaient déjà paru, en 1990 puis en 1999 chez Verdier pour le premier des deux, en 1996, chez Fata Morgana pour le second.
   Chant éloigné est une anthologie des poèmes que Rilke a consacrés à la musique. Et c’est dans le rapport que les sons entretiennent avec l’espace et le temps qu’on retrouve ici le lyrisme du poète qui place dans la musique une figure de l’accomplissement qui cerne son œuvre. Ainsi, du « Gong », Rilke peut affirmer : « Somme de ce silence qui / n’a d’autre foi qu’en lui-même, / grondant retour en soi de cela / qui ne se tait que de soi-même ».
   Requiem comprend deux poèmes que Rilke publia en 1909 sous ce titre, ainsi que le dernier poème du Livre des images et le « Requiem sur la mort d’un enfant » que l’auteur écrivit en, 1915 et ne publia pas. Ce livre est à lire en écho avec les Élégies de Duino dont Jean-Yves Masson a publié une saisissante traduction (Imprimerie Nationale, 1996), sous le titre bien plus juste (revendiqué en sou temps par Klossowski) d’Élégies duinésiennes, et il constitue un jalon dans l’apprentissage de la mort qui est sans doute une des clés de l’œuvre de Rilke. Jean-Yves Masson est un traducteur sensible de cette poésie, qui sait prendre le risque des lectures cohérentes qu’il fait. Ses traductions sont ici reprises et réellement modifiées dans le sens d’une écoute explicative de l’allemand et d’une plus grande lisibilité. C’est une vraie réussite. La première traduction de « Pour une amie » dans Requiem commençait ainsi : « J’ai des morts, et je n’ai pas voulu les retenir, / et je fus étonné de les voir si tranquilles, / si vite chez eux dans l’être-mort, si légitimes, / si différents de ce que l’on croit. »
   Cela devient aujourd’hui : « J’ai des morts, et je n’ai pas voulu les retenir, / et je fus étonné de les voir si sereins, / si vite chez eux dans l’être-mort, si impartiaux, / si différents de ce que l’on dit d’eux. »
   La postface de Chant éloigné et les notes de Requiem, signées par le traducteur, sont éclairantes.


    Traduction, typographie, postface et notes sont de la même qualité. Un admirable travail !

    Jean Roy, Le Monde de la musique, juillet-août 1990.

 

     Les fervents de Rainer Maria Rilke vont ajouter ces pages avec bonheur aux œuvres publiées. [Les traductions] de Chant éloigné sont élégantes et fidèles à l’esprit et à la lettre.

     Éric Prince, Lire, été 1990.

 

     Interroger l’enfant pour toucher, atteindre l’âme des hommes à travers la nostalgie des jeux. Cette nostalgie rilkéenne, qui loin d’être une faiblesse, un repli passéiste, est, peut-être, un puissant moteur, le ressort essentiel d’une œuvre parmi les plus rares de la poésie universelle. Encore que le terme Sehnsucht, que nous sommes bien obligés de traduire par nostalgie, dit une portée plus large en allemand où il évoque aussi le désir, l’impatience de l’âme... Un terme qui pourrait définir assez bien la démarche de l’auteur des Élégies de Duino. La Sehnsucht, un chant profond, l’écho sonore de toute une œuvre où la musique, loin d’être une vague allusion aux sens, est, au contraire, la manifestation d’une architecture rigoureuse, la haute voussure de ce chant unique qui éclate dans les Sonnets à Orphée porteurs de la suprême lyre...

     Bulletin critique du livre français, mai 1990.

 

     En haut de la page 15 de Chant éloigné, recueil de poèmes de Rilke, jusque-là inédits et rassemblés par les éditions Verdier d’après une excellente traduction de Jean-Yves Masson, on peut lire ces deux lignes :
     « Quelle ombre font dans l’instrument et quel murmure les forêts d’où son bois est issu. »
     Tout est dit en dix-sept mots. Et tout le reste de la page peut élargir le silence, fidèle à la conclusion de l’extrait de lettre cité en ouverture du livre.
     Le bois de l’instrument sonne tel un écho de ce mystère ligneux qui, depuis des dizaines de milliers d’années, ne se résout pas à quitter la nostalgie des hommes. Mystère que Rilke, lui, reçut de plein fouet dans son enfance, en Bohême.
     Rilke, on le sait, est né et a été élevé à Prague, la ville de l’architecture musicale. Dans sa note finale, Jean-Yves Masson fait observer que la musique est l’art qui a le moins retenu l’attention de Rilke. Certes Rilke ne parle que rarement de musique. Il se peut même qu’il n’en ait pas été un auditeur assidu. Et pourtant son sens de la musique est manifeste à travers toute son œuvre.
     Peut-être a-t-il englobé dans son rejet manifeste de la société pragoise – celle en tout cas de cette bourgeoisie autrichienne dont les siens faisaient partie – cet amour de la musique qui constitue une composante majeure de « l’âme tchèque ». C’était alors compter sans l’effet d’imprégnation distillé par cette ville qui est musique jusque dans son architecture.
     Quoi qu’il en soit, la fonction assignée par Rilke à la musique est ici claire : elle est un espace médiateur entre l’homme et le mystère universel. Si émotion il y a, la musique n’en peut être que l’intermédiaire, non la productrice. Et dans ces conditions, on peut supposer que l’abstrait concept architectural mis en œuvre par un Bach ou par un Varese convient mieux à l’écoute du poète des Élégies que l’énorme, quoique subtile, matière sensible charriée par la mélodie d’un Schubert ou d’un Mozart.
     Mais la musique se venge : ces poèmes et ces fragments valent surtout par leur extraordinaire musicalité (au demeurant très fort voulue par Rilke lui-même, il suffit de le lire à haute voix en allemand pour s’en convaincre !), qui en l’occurrence touche bien plus que ne convainc le propos !
     Qu’il s’agisse de poèmes élaborés, de textes de circonstance, voire de brefs fragments écrits en français (et marqués par l’influence de Valéry), c’est chaque fois un effet de grandeur, un effort vers l’élévation, dont la substance, un peu rigide et conventionnelle cède sous la poussée du chant. Et finalement, on est enclin à négliger le sens pour écouter la musique, cette musique rilkéenne dans laquelle le silence mélodieux de la forêt finit par recouvrir le jeu de l’instrument.
     Il faut lire ce Chant éloigné pour entendre comment un poète se laisse envahir et déborder par la matière qu’il s’efforce en vain de transcender. Il est surpris par l’effet que la musique délivrée par un gramophone produit sur Rodin. Et sans s’en rendre compte, il conclut par une phrase qui explique la cause et la nature de cet effet : « C’est large comme le silence ».
     Le pathétique de Rilke, c’est cette peur du silence qui l’étreint et l’isole, seul au cœur de son chant. Il apprit à voir durant toute sa vie, mais à entendre, il n’eut jamais le soin d’apprendre. Car la musique lui était venue machinalement, par inadvertance, dans les rues de la Vieille Ville, entre Mala Strana et le Cimetière Juif. Le long de la Vltava.

     Gil Jouanard, Impressions du Sud, juillet-août 1990.