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Le Chant de la jeunesse (El cant de la joventut) |


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Nouvelles
Traduit du catalan par Marie-José Castaing |

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144 pages
13,60 €
ISBN : 2-86432-168-8
Épuisé |
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« Que nous importe de tomber, si c’est en emportant l’amour », l’épigraphe qui ouvre l’un de ces récits de vie et de mort dit bien la double tension qui les tient. Le désir y apparaît sous sa forme lumineuse, subversive en contrepoint à tous les conformismes et toutes les résignations – fût-ce le destin mortel de l’homme. Il s’y exprime dans la délicate fragilité de ce qui ne fut jamais consommé, dans le scandale du voyeurisme ou encore dans le rêve qui le rend unique, infini. Entre poésie et ironie, célébration exaltée du corps et désillusion, ce chant exhausse la beauté et la cruauté de l’existence mais affirme, qu’au-delà de tout et pour inopérante qu’elle soit, la parole demeure, dans sa permanente nécessité. |

Elle leva une main et la laissa ainsi en l’air devant le rayon de soleil qui entrait par la fenêtre. La main était translucide, avec des os apparents, et pleine de vaisseaux bleutés, gonflés, sillonnés de taches terreuses. Puis elle la déplaça en direction du mur. La main n’était plus aussi translucide. « Quand on devient vieux, pensa-t-elle, on dirait que les os ont leur vie propre. Mon squelette tente de traverser ma peau. L’épiderme, bien que tout flasque, m’empêche d’être ce que je suis : un épouvantail. C’est incroyable, le corps, en grande partie, ce n’est que de l’eau. Non, ce n’est pas de l’eau. C’est de la gélatine. » La quatrième femme haletait plus lentement, mais elle, elle avait toujours la main devant le mur défraîchi. Elle voyait une main tendue devant le soleil qui, avant de disparaître derrière les falaises, laissait une écume de feu au sommet de la montagne. À cette époque-là, le tissu de sa main était élastique. Il y avait de la graisse. Ce n’était pas du vieux cuir. Lluis s’en était allé et lui avait baisé la main : « Dans trois semaines tu seras ma femme. Je t’aime. » Là-bas où poussaient les vignes hautes, la terre d’ardoise rendait plus sombres les eaux. « Je te désire », lui avait-il dit alors qu’ils étaient allongés près des ceps. Le chemin qui menait aux vignes hautes était très long. Elle y était allée à bicyclette et avait senti son cœur valser de la pointe des pieds jusqu’à la tête. Les vignes formaient des lignes parallèles, comme les rayons de soleil qui faisaient danser les grains de poussière. Une architecture de ceps qui léchait presque le sommet. « Ne dis rien », répéta-t-il. Ses deux mains lissaient le rabat du drap. Soudain elle le froissa, au souvenir d’une main jeune où la peau cachait les os. Elle sentit la chemise blanche, mouillée. Et elle vit aussi les ceps rougeoyants qui s’étiraient, en lignes parallèles, jusqu’à l’infini. Un corps qui était devenu le sien. Elle était lui. « D’où viens-tu ? » lui avait-elle demandé, quand il était en elle. « De l’enfer. » Un coin de nuage avait caché le soleil et plongé la chambre dans la pénombre. Il lui dit que, dans la soirée, il repartait au front. Et, en entendant cela, elle lui déchira la chemise et lui enfonça ses ongles dans le dos. — Tu t’imagines qu’on va refaire ton lit à chaque instant ? cria l’infirmière. |

Indications, juin 1993, par G. B.
La jeunesse, dans les nouvelles de Monserrat Roig, c’est cet âge, ou cet état d’esprit qui grince et parfois rit, qui dénonce et veut soumettre à la force de son désir toute la réalité. Plantée comme un dard dans la chair, elle attise l’ironie d’une mourante que le corps hospitalier veut bercer et leurrer dans un doux mensonge ; elle anime Mar, une femme tellement obéissante à ses forces vitales, et indifférente à tout conformisme, que la mort seule peut solder sa vie lorsqu’elle se heurte à la loi et à un retour triomphant des réalités sociales – or Mar croyait peut-être sa sauvagerie invincible d’être si soumise à la ferveur de ses jubilations ; c’est la jeunesse encore qui, mal enfouie, trop tôt étouffée, taraude le professeur de littérature, ancien censeur aux prises avec les mots, les images et les amours qu’il a tués faute d’en accueillir la dynamique. Si donc la jeunesse chante, c’est parfois comme le cygne : elle s’éteint ou se souvient de son lent étiolement, et parfois comme le coq : surprenant toutes les léthargies, voire comme le merle : moqueuse évidemment, extraordinairement subversive malgré ses plumes familières. La jeunesse chante ici sur tous les tons, mais toujours avec vigueur, puisque d’une manière ou d’une autre, la mort et la vie ne cessent de s’y affronter. |

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