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  Chassés de l'enfer

  Robert Menasse

  Roman. Traduit de l'allemand (Autriche) par Marianne Rocher-Jacquin et Daniel Rocher

  448 pages
28,50 €
ISBN : 2-86432-439-3

Résumé

Qu’est-ce qui pousse Viktor Abravanel, vingt-cinq ans après son baccalauréat, à dénoncer en public le passé nazi de ses anciens professeurs, quitte à les accuser tous sans discernement ?
N’est-ce pas pour lui une manière de régler ses comptes avec sa jeunesse, avec une famille où figurent à la fois un père juif et un oncle antisémite ?
C’est en tout cas parce qu’il a travaillé sur celui qui fut le premier maître de Spinoza, Samuel Manasseh ben Israël, qu’il en est venu à s’interroger sur ses propres éducateurs.
Entre Viktor, historien autrichien d’aujourd’hui, et le rabbin d’Amsterdam à qui ses ouvrages de compilation valurent une célébrité sans lendemain, des liens troublants se tissent au fil des pages de ce roman, par d’incessants allers-retours entre le présent et le passé. Mais le destin du jeune juif et de ses parents, « chassés de l’enfer » portugais par l’Inquisition, n’est pourtant pas exactement superposable à celui de Viktor, de son père et de ses grands-parents rescapés de la persécution nazie ; et c’est aussi sur l’illusion d’une histoire qui se répéterait que Robert Menasse invite à s’interroger.


Extrait du texte

   Il n’avait certes pas eu de chance lors de sa circoncision, mais était-ce une raison pour que des Juifs libres tournent en dérision un autre Juif ? Personne n’avait eu l’intention de lui infliger cette blessure à son gland, mais elle s’était produite en corrélation avec l’intention la plus élevée : celle de le placer sous la protection du Tout-puissant. Afin que lui, Manasseh, ne soit enfin plus obligé d’avoir peur pour son corps et pour sa vie. De fait, le mépris et la raillerie de ces adolescents ne pouvaient plus, cette fois, aboutir à décider de sa vie ou de sa mort. Vie et mort étaient entre les mains du créateur. Tout avait donc eu un sens. La lésion malheureuse que lui avait valu la circoncision, était la blessure définitive, symbolique de toutes les autres : avec elle cicatrisa la chance qu’il avait eue grâce aux bois de piranhas qui s’étaient trouvés là, avec elle cicatrisa le malheur qui l’aurait attendu s’il n’avait pas été chassé de l’enfer des ténèbres ibériques. Quel sens pouvait alors avoir ce mépris de ses condisciples, cette liberté du mépris au sein de la liberté ?
   Samuel Manasseh n’avait pas encore passé six mois à Liberdade, Makom, Amsterdam, qu’il devenait déjà un théoricien de la liberté, montrait son besoin de lui assigner une limite qu’il voulait toujours avoir sous les yeux pour pouvoir penser avec joie : jusqu’ici, j’ai réussi à ne pas la dépasser.
   C’est pourquoi il se concentra tant sur son condisciple Isaac Aboab. Pour le meilleur et pour le pire. Aboab ne s’arrêtait pas à une forme facile de raillerie, ne participait pas quand les autres criaient les sobriquets de Manasseh, il ne hurlait jamais avec les loups. Cela l’anoblissait aux yeux de Manasseh qui, pour cette raison même, se demandait d’autant plus pourquoi l’autre le méprisait si visiblement. Aboab était un dogmatique. Manasseh le comprenait. Il n’était intéressé que par les principes, par une attitude dictée par les principes. Ici un chant railleur, là une plaisanterie pour plaire aux autres élèves, dite avec autant de simplicité que, par la suite, une phrase du grand Maïmonide, rien que pour satisfaire le grand rabbin Usiel, voilà ce qui déplaisait à Aboab. Peut-être méprisait-il Manasseh pour la raison qu’il méprisait tout autant les plaisanteries que les victimes des plaisanteries. Ce n’étaient que deux facettes de la même insignifiance. Ce n’était rien, mesuré à l’aune de l’absolu. Cela, Manasseh le comprenait pourtant. C’était bien ce qui lui importait à lui aussi, à lui surtout. Le salut dans l’absolu. Si ce n’était pas cela, quelle raison y aurait-il eu sinon de quitter Lisbonne et de se faire fendre le gland par un dilettante néo-juif dans une banlieue chinoise, bon sang ! Ce que Manasseh aurait préféré, ç’aurait été de se jeter en sanglots aux genoux d’Isaac Aboab, rigide et sévère, pour gémir : Comprends donc, à la fin ! Nous sommes du même bois !



Revue de presse

Presse écrite (extraits)

   Études, juillet-août 2006
   Chassés de l’enfer
   par Elsa Kammerer

   La virtuosité narrative à l’œuvre dans ce roman reflète de façon magistrale la complexité de deux itinéraires qui se croisent et se répondent à quatre siècles de distance. Viktor Abravanel, dont le père et les grands-parents, juifs autrichiens, ont réchappé de la persécution nazie, et qui revient dans les années 1990 sur le passé de ses éducateurs ; et Manasseh ben Israël, juif caché que l’Inquisition « chassa de l’enfer » portugais au début du XVlIe siècle et qui devient plus tard le maître de Spinoza. Viktor et Manasseh font tous deux l’expérience, au sein même de leur famille déchirée par la peur ou scellée par le silence, de ce qui peu à peu donne une « orientation à leur histoire » : l’héritage de la judaïté, source de la « vraie vie » dans la « nouvelle Jérusalem » qu’est Amsterdam en 1609, ou objet d’une mise à distance au plus fort des mouvements trotskistes dans les années 1970. Or, cet héritage est problématique en raison même des liens intrinsèques et jamais démêlés qu’entretient alors le judaïsme le plus fragile avec le catholicisme le plus intolérant. Les deux jeunes hommes font aussi l’apprentissage d’un monde qui ne fonctionne pas « à la lettre » : parler cent langues ne suffit à maîtriser ni la réalité, ni même la vie. La fuite – cet « apprentissage de l’éternité » –, l’éclosion lente et périlleuse au monde, le bannissement ou la tentative toujours renouvelée d’une affirmation de soi incarnée dans l’histoire, sont autant de motifs communs à ces deux itinéraires dont l’intersection toujours complexe ne cesse toutefois de déjouer l’illusion d’une simple répétition de l’histoire.



   Transfuge, mars-avril 2006
   Chassés de l’enfer
   par Laurent Malka

   Un conte métaphorique sur notre rapport au temps et à l’histoire, mettant en scène un enfant juif des années cinquante et le rabbin qui fut le maître de Spinoza.

   « Était-ce répétition ou régression, passé ou avenir ? (...) Il n’avait plus qu’un seul descendant de sexe masculin, c’était lui-même : ce garçon qui courait dans les vues, contre le soleil. »
   Si l’histoire n’avait pas d’ordre, ni fin ni commencement ; si le temps était un élément supérieur de la nature, une forme d’absolu, qui offrait une place éternelle à chaque être, un écho à chaque cri, à chaque nom, une empreinte à chaque existence ? Et si le temps reliait ces derniers dans l’Histoire, aussi essentiellement que l’écrivain relie les lignes de son œuvre ? Robert Menasse, écrivain et philosophe autrichien, se glisse dans les coulisses de l’Histoire, entre les archives du réel et les traces de l’inconscient, et nous offre le récit croisé de deux existences singulières : celle, sûrement imaginée, de Viktor Abravanel, historien viennois d’aujourd’hui et celle, historique, de Menasseh ben Israël, rabbin d’Amsterdam du début du XVIIe siècle, penseur et premier maître de Spinoza. Le premier est né dans les années cinquante d’un père juif et d’une mère autrichienne. Surnommé « l’enfant », il grandit dans l’incompréhension d’une famille partagée entre l’antisémitisme et la fierté d’être juif, déchirée entre la volonté de transmettre l’héritage et le silence humilié des rescapés de la période nazie. Que devient l’Histoire lorsqu’elle se bâtit sur un silence, une humiliation, un plus jamais ça » ? Le second est né en 1604 à Lisbonne, sous l’Inquisition. Enfant d’une famille juive cachée aux traditions interdites, le surnommé Mané se dirige aveuglément, sans identité et sans but, dans un monde obscur, aux croyances et aux angoisses contenues. « Des prières étaient murmurées mais on n’entendait pas ces murmures ; on voyait des bouches ouvertes pour des cris d’angoisse mais on n’entendait ni cris d’angoisse ni plaintes (...) comme s’ils ne marchaient pas sur des pierres mais déjà sur un nuage ». Que deviennent dans l’Histoire les plaintes cachées et les noms effacés ? Viktor ne peut grandir sans se confronter aux secrets de son histoire, au passé de ses parents, maîtres et amis. Menasseh, expulsé du Portugal avec ses parents et réfugié en Hollande, ne peut grandir sans ouvrir les yeux sur ses propres cicatrices incomprises, sur les mystères lancinants de son enfance. C’est en étudiant et en étudiant encore qu’il tentera de comprendre.
   Par un va-et-vient poétique et attachant entre le passé et l’avenir, le lecteur accompagne les deux frères éloignés par les siècles. On suit Viktor du divorce de ses parents à la découverte de son judaïsme, des révélations et des déceptions de ses recherches historiques à ses réunions étudiantes et révolutionnaires. On suit Menasseh jusqu’à sa mort, dans le demi-jour de sa vie singulière l’enfance passée à traquer les juifs dans une violente chasse aux cochons », la longue marche funèbre qui le mène de Lisbonne à Amsterdam, l’étude théologique, les conversations uniques avec un jeune élève nommé Baruch Espinoza, et la négociation auprès de Cromwell du retour des juifs exclus d’Angleterre depuis quatre siècles.
   Par un jeu d’écho talentueux et captivant, rappelant celui que met en scène le temps, l’auteur nous raconte ainsi l’histoire de ces deux enfances sourdes et muettes, de ces deux chemins initiatiques, partagés entre le désir de comprendre le monde et celui d’être compris par lui : « Ce n’était qu’une seule et même chose, l’âme et le monde », entre la volonté de se connaître soi-même, d’éclairer son histoire, son « œil intérieur » et d’appartenir à cette histoire, de faire partie du tout. Ce double conte métaphorique et passionnant de bout en bout masque une véritable philosophie de l’Histoire, très proche de celle de Spinoza celle d’un perpétuel aller-retour entre l’âme et le monde, entre le cri et son écho. L’Histoire apparaît comme l’inconscient de l’individu, une marche anachronique, insaisissable. « Lumières et ombres. Contours. (...) Un rêve en suspens, un rêve sans rêveur. » Un esprit supérieur qui ne meurt pas et fait survivre nos ancêtres, une mémoire qui murmure ses propres secrets et éclaire les ombres du passé. Un monde où « tout… avait eu son sens ».



   La Quinzaine littéraire, du 16 au 28 février 2006
   Les caprices de l’histoire
   par Anne Thébaud

   À première vue, on pourrait se demander ce qu’il y a de commun entre Viktor Abravanel, historien autrichien qui, vingt-cinq ans après son baccalauréat, lors d’une fête d’anciens élèves, sème la pagaille en dénonçant sans discernement le passé nazi de ses anciens professeurs et Samuel Manasseh ben Israël, rabbin d’Amsterdam, premier maître de Spinoza, qui a connu, enfant, la terreur de l’Inquisition portugaise. L’une des réussites de ce roman est de tisser des liens entre des personnages de diverses époques, créant d’intéressants phénomènes d’écho.
   Où il apparaît que le destin du jeune juif Samuel offre des parentés avec celui d’un autre enfant, Viktor, ballotté entre ses deux parents divorcés, relégué au pensionnat quand ses grands-parents ne peuvent plus s’occuper de lui. De même, une certaine similitude s’établit entre les procès de l’Inquisition, ceux de la communauté juive d’Amsterdam à l’égard de l’un d’entre eux qui ne respecte pas les coutumes alimentaires et le procès trotskiste dont est victime Viktor à Vienne, dans les années 1970. Les terreurs de l’enfance et les échecs amoureux de Viktor et de Samuel offrent un effet de proximité souligné par l’organisation formelle du récit qui juxtapose les deux récits d’apprentissage, passe de l’un à l’autre sans crier gare. Ce savant travail de montage établit des passerelles entre deux destins que plusieurs siècles séparent. Le plaisir de la lecture s’alimente de ces ruptures, de cette gymnastique ludique qui exige de suivre simultanément deux récits dont les contextes sociopolitiques sont très éloignés… ou curieusement très ressemblants.
   Il serait possible de gloser à l’infini sur les intentions de l’auteur, sur sa volonté ou non de montrer que l’histoire se répète. Le roman n’apporte pas de réponse, se contente de mettre en lumière les phénomènes de persécution, d’exclusion, d’intolérance qui traversent les siècles, au sein des diverses communautés (religieuses ou politiques). Robert Menasse illustre avant tout la part d’ambiguïté qui se glisse dans l’histoire et l’identité de chacun. Du temps de l’inquisition, on a parfois bien du mal à distinguer les juifs des chrétiens. Au XXe siècle, les membres de la famille de Viktor présentent des singularités qui ne manquent pas de sel : l’oncle Erich, antisémite, que l’on prend pour un juif en raison de l’accent yiddish qu’il imite à merveille ; le grand-père qui a échappé aux fours crématoires d’Auschwitz qu’on incinère ; la grand-mère juive qui demande un enterrement chrétien ; Hildegund, camarade de classe de Viktor, féministe… puis mariée à un professeur de catéchisme et mère de cinq enfants, etc. Le monde est fait d’ambivalences et l’histoire ironise, semble nous dire le romancier.
   Robert Menasse possède le talent de composer une fresque historique à hauteur d’homme, en s’attachant à des personnages singuliers. La route du rabbin Samuel Manasseh ben Israël croise celle de Descartes et du jeune Spinoza. Le romancier sait rendre le petit Samuel aussi réel et attachant que Viktor, plus contemporain. Mille et une anecdotes animent le récit, donnent aux protagonistes une existence haute en couleur : la circoncision ratée de Samuel, les combines de l’oncle Erich pour s’enrichir dans l’hôtel de passe, la tournée des cafés du grand-père, les soupes de la mère de Viktor: «Elle trouvait toujours quelque chose qu’elle pouvait encore couper et fourrer dedans, et toujours elle goûtait, remuait, goûtait, remuait jusqu’à ce qu’à la fin elle mélange encore un oeuf avec un peu de farine et le verse lentement dedans. Elle appelait zuppa de fantasia ces créations principalement pourries d’ail, qui provoquaient de forts ballonnements et des transpirations durables, si bien que Viktor n’arrêtait pas de suer et de péter – C’est sain, mon bébé ! disait la mère tandis qu’il attendait son père. »
   Des dialogues entre Viktor et Hildegund ponctuent le roman d’échanges sarcastiques qui ramènent le présent sur le devant de la scène. Robert Menasse fait preuve d’un sens de l’humour déjà remarqué dans La Pitoyable Histoire de Leo Singer. Les personnages ont tous quelque chose de burlesque, un air de ressemblance dans l’art de rater leur vie sans trop se prendre au sérieux. La vivacité du style traduit le plaisir manifeste qu’éprouve l’auteur à raconter des histoires. Robert Menasse croit au roman. Avec une jubilation contagieuse, il nous le fait savoir.



   La Croix, jeudi 9 février 2006
   Robert Menasse, destins croisés
   par Fabienne Lemahieu

   L’écrivain met en perspective, à des siècles de distance, les vies de deux personnages, pour mieux les singulariser

   Qu’y a-t-il de commun entre Viktor Abravanel et Samuel Manasseh ben Israël ? En quoi l’histoire douloureuse d’un Autrichien né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale peut-elle trouver une résonance dans celle, tragique, d’un juif marrane « chassé de l’enfer » de l’Inquisition portugaise au XVIIe siècle ? Contre toute attente, Robert Menasse mêle les destins des deux hommes. Deux histoires, deux moments de l’Histoire, et un récit, que l’auteur, avec une grande maîtrise formelle, déroule d’un trait. L’intellectuel autrichien, sans rien perdre de la sévérité avec laquelle il considère la société dont il est issu, livre avec Chassés de l’enfer son troisième roman publié en français, une œuvre dense et exigeante, remarquablement traduite, dont on ne perd jamais le fil.
   Viktor est historien, qui n’a de cesse de lever les tabous, dans lesquels il a été élevé, étouffé par l’antisémitisme diffus d’une société hypocrite qui refuse de considérer son passé nazi. Privé de ses origines par les silences de sa famille paternelle de confession juive, qui fut victime de la Shoah, il a porté ses recherches sur l’un de ses lointains aïeux – et, probablement ; celui de l’auteur lui-même –, le rabbin Samuel Manasseh ben Israël, réfugié à Amsterdam après avoir subi les persécutions de l’Inquisition.
   La vie du théologien, personnage historique qui fut le maître de Spinoza, fait singulièrement écho aux propres souvenirs de Viktor, qu’il partage avec celle dont il fut autrefois épris, à la faveur d’une nuit de retrouvailles. Les amours déçus, les amitiés trahies, l’internat, considéré comme toujours chez Menasse comme un enfermement, l’exclusion, le repli sur soi et le refuge dans l’étude et les livres : leurs histoires se répondent, se ressemblent sans jamais se confondre, dans une narration d’une violence parfois extrême, d’une cruauté mâtinée d’humour noir, d’une tristesse toujours palpable.
   Mais ce qui rassemble Viktor et Manasseh ne tient pas seulement de l’anecdote. L’auteur les montre sans cesse entravés dans leurs élans naturels, contraints dès l’enfance à marcher au pas, piétinant, tâtonnant, mais avançant toujours, sans retour ni rédemption possibles. Liés dans une même dynamique, portés par un mouvement semblable et inexorable. Robert Menasse revisite ici Spinoza, convoque Hegel surtout, autour duquel il avait déjà construit La Pitoyable Histoire de Leo Singer (Verdier, 2000), et dont il emprunte largement la théorie du dépassement.
   Dans cet élan, la peur et la souffrance côtoient le désir, la parole surgit du silence, le sacré se mêle au profane, la réussite à la déchéance. La liberté, conçue uniquement comme une entreprise de libération, succède nécessairement à la soumission, puisque « c’était précisément par cette soumission [que Viktor] devait avoir l’impression de faire des progrès sur le chemin de la liberté ».
   Ces deux-là apprendront, non à trouver leur propre rythme, mais à s’accorder avec celui que leurs parents, leurs professeurs, leurs relations leur imposent. « Cherche toujours le rythme de ton temps », dira à Manasseh un compagnon d’infortune. Ils devront donc trouver le souffle qui leur manque – ils ont notamment en commun la fâcheuse habitude de cesser de respirer sans s’en apercevoir –, pour se conformer aux attentes sociales de leur époque, qui ne tolèrent pas les exceptions. « Tu ne dois pas être le seul, l’exception », assure-t-on à Viktor ; « les exceptions pouvaient détruire les existences », assène-t-on à Manasseh, trois siècles plus tôt. Exigence d’autant plus difficile à satisfaire qu’ils incarnent, chacun à leur manière et tous deux à leur insu, la différence.
   Pour eux, alors, « il n’existait qu’une planche de salut : la totalité, le Tout », qui intègre, donc annule, toutes les singularités. Une vue de l’esprit qui s’avérera être un leurre, un principe au nom duquel Viktor accusera en bloc – et à tort – ses anciens professeurs d’avoir pris part au régime nazi. Une impasse, par laquelle Robert Menasse dénonce le danger de penser le monde uniquement à l’aune de principes intellectuels. Ainsi, l’auteur n’envisage jamais de sens qui se dégagerait de son roman – le seul sens à trouver, c’est qu’il n’y en a pas » –, pas de direction, ni de perspective. Il livre simplement une puissante réflexion sur l’Histoire, ses circonvolutions et ses ruptures. Et des leçons que l’on n’en tire jamais – à tort ou à raison.



   Le Monde, vendredi 20 janvier 2006
   Menasse, histoires souterraines
   par Raphaëlle Rérolle

   Le temps ne coule pas, quelle blague ! Il bondit. Passe avec violence d’un état presque inerte, pétrifié, à un autre où tout s’enflamme, vibre et se cabre. Que deviennent les hommes, livrés à ce flux capricieux dont ils ne maîtrisent généralement ni le début ni la fin ? Comment parviennent-ils à maintenir une continuité, des filiations, des identités dans ce maelström ? Né en Autriche dans une famille juive, Robert Menasse sait les tourments et les ruptures engendrés par les soubresauts de l’histoire – si ce n’est dans sa propre vie (il est né en 1954), du moins dans celle de sa famille. Aussi n’est-ce pas sans liens avec sa biographie que cet écrivain de talent a bâti son passionnant roman, Chassés de l’enfer, qui donne la mesure de ces changements de rythme. Croisant les destins de deux jeunes hommes, à des époques et dans des climats différents, l’auteur projette son lecteur dans une ambitieuse réflexion sur les ressorts souterrains de l’histoire, faite de cassures et de répétitions, de pièges et de mensonges, de faux-semblants.
   C’est par un subtil jeu de miroirs que Robert Menasse organise le vis-à-vis entre ses deux personnages. L’un, celui qui ouvre le récit, est un marrane (juif converti de force et resté fidèle en secret à sa religion) né à Lisbonne le 5 décembre 1604, date d’un monumental autodafé organisé par l’Inquisition. Dissimulé sous le prénom chrétien de Manoel, diminutif « Mané », l’enfant subit les menaces et les sévices de la société de l’époque, dominée par le fanatisme religieux et la haine antijuive. Jusqu’au jour où, « chassé de l’enfer » par la persécution, Mané fuit le Portugal pour la Hollande, avec sa famille. Là, il retrouvera son identité, puis deviendra un rabbin célèbre, du nom de Manasseh ben Israël – érudit qui fut l’un des maîtres de Spinoza et probablement aussi l’un des ancêtres de Robert Menasse. La photographie d’une stèle portant son nom, en hébreu et en caractères romains, figure d’ailleurs à la fin du livre.
   L’autre, Viktor Abravanel, personnage de fiction, est un historien qui se retourne sur le passé de sa famille (il est présenté comme le descendant d’une autre figure historique, Isaac Abravanel, trésorier du roi Ferdinand d’Aragon et « l’un des exégètes bibliques les plus importants de son temps »), sur celui de son pays et sur sa propre jeunesse. Né en Autriche au milieu des années 1950, comme l’auteur lui-même, Abravanel est issu d’une famille mi-juive mi-catholique, dont les origines sont plus ou moins étouffées sous le poids des non-dits. Et c’est le silence, justement, qui fait le premier lien entre ces jeunes gens que plus de trois siècles séparent : les parents de Mané se taisent pour échapper à l’Inquisition, dont Menasse décrit les agissements avec une incroyable efficacité dramatique ; ceux de Viktor, eux, s’abstiennent de parler pour tenter d’oublier le passé encore frais – d’où le mutisme obstiné du grand-père quand son petit-fils lui demande, inlassablement : « S’il te plaît, raconte-moi comment c’était, à l’époque, au temps des nazis. »
   À partir de là, le romancier bâtit un système de correspondances complexes et pourtant jamais ennuyeux, où les deux individus semblent, à certains moments, ne faire plus qu’une seule et même figure. Un récit répondant à l’autre, l’homme du XVIIe siècle paraît se réincarner dans celui du XXe, bien que les histoires conservent des identités tout à fait distinctes, des rythmes propres et même des styles assez différents : chacun des jeunes gens se trouve, à un moment donné, dans le rôle du traître, de celui qui a si bien absorbé le code du persécuteur qu’il en adopte le comportement. Chacun tombe amoureux d’une fille nommée Maria. Chacun joue le rôle de la Vierge dans un tableau vivant. Chacun éprouve, enfin, de la peur face à la violence des plus forts. Surtout, les personnages souffrent de la claustration, de diverses manières. Il y a l’enfermement physique, d’abord, dans des internats (laïque pour Viktor ou religieux pour Mané, qui est enfermé dans un pensionnat de jésuites pendant que ses parents sont torturés par l’Inquisition), mais surtout la réclusion morale de qui ne comprend pas, ne peut pas dire, ne souhaite rien tant que devenir invisible pour ne pas endurer la fureur des autres. Il s’agit, inculque-t-on à Mané chez les jésuites, de « haïr toute exception. Soi-même compris ».
   Le vocabulaire du silence est hypertrophié, dans ce « monde muet » où même les « hurlements » sont « sourds ». Et la rupture de ce silence absolument spectaculaire, comme pour illustrer ces caprices de l’histoire, qui jaillit de sa boîte à la manière d’un diable : Mané se met à pousser des cris de nouveau-né, le jour où il quitte les terres de l’Inquisition, tandis que Viktor provoque un scandale au cours d’un dîner d’anciens élèves, en affirmant que tous ses professeurs étaient nazis pendant la guerre. Sous la plume cruelle, ironique et inventive de Robert Menasse, qui sait insuffler à ses personnages des voix inoubliables, les mécanismes les plus secrets de l’histoire semblent resurgir inlassablement, à des siècles de distance.
   Illusion d’optique, pourtant : fuyant les réponses trop simples aux problèmes compliqués, le livre interdit finalement à son lecteur de penser que l’histoire fonctionne de façon circulaire. Et c’est leur parole, ou plutôt leur manière de briser le silence, qui différencie finalement les personnages en les individualisant. Car, en arrière-plan de son jeu de miroirs, Menasse entretient l’idée que, non, l’histoire ne se reproduit jamais exactement, contrairement à ce que pourraient faire croire certaines similitudes. Les vies des deux hommes ne se superposent pas, leur tonalité même comporte au moins une différence de taille : il y a du comique dans la manière dont l’auteur parle de Viktor (certains épisodes concernant ses grands-parents sont à se tordre) et jamais dans les parties relatives à Mané-Manasseh. Si la continuité peut bel et bien exister, sous la forme d’une filiation spirituelle, humaine, intellectuelle, elle s’arrête aux frontières les plus intimes de la personne, à sa capacité de parler (pour écrire des romans, par exemple), de crier ou de raconter des histoires, ne serait-ce que pour résister aux convulsions de l’histoire.

Radio et télévision

« Tout arrive ! », chronique littéraire par Christine Lecerf, France Culture, jeudi 27 avril 2006
« Charivari », par Fabrice Gabriel, France Culture, jeudi 26 janvier 2006
« Le Livre du jour », France Culture, vendredi 20 janvier 2006 à 11h20