Études, juillet-août 2006 Chassés de l’enfer par Elsa Kammerer
La virtuosité narrative à l’œuvre dans ce roman reflète de façon magistrale la complexité de deux itinéraires qui se croisent et se répondent à quatre siècles de distance. Viktor Abravanel, dont le père et les grands-parents, juifs autrichiens, ont réchappé de la persécution nazie, et qui revient dans les années 1990 sur le passé de ses éducateurs ; et Manasseh ben Israël, juif caché que l’Inquisition « chassa de l’enfer » portugais au début du XVlIe siècle et qui devient plus tard le maître de Spinoza. Viktor et Manasseh font tous deux l’expérience, au sein même de leur famille déchirée par la peur ou scellée par le silence, de ce qui peu à peu donne une « orientation à leur histoire » : l’héritage de la judaïté, source de la « vraie vie » dans la « nouvelle Jérusalem » qu’est Amsterdam en 1609, ou objet d’une mise à distance au plus fort des mouvements trotskistes dans les années 1970. Or, cet héritage est problématique en raison même des liens intrinsèques et jamais démêlés qu’entretient alors le judaïsme le plus fragile avec le catholicisme le plus intolérant. Les deux jeunes hommes font aussi l’apprentissage d’un monde qui ne fonctionne pas « à la lettre » : parler cent langues ne suffit à maîtriser ni la réalité, ni même la vie. La fuite – cet « apprentissage de l’éternité » –, l’éclosion lente et périlleuse au monde, le bannissement ou la tentative toujours renouvelée d’une affirmation de soi incarnée dans l’histoire, sont autant de motifs communs à ces deux itinéraires dont l’intersection toujours complexe ne cesse toutefois de déjouer l’illusion d’une simple répétition de l’histoire.
Transfuge, mars-avril 2006
Chassés de l’enfer
par Laurent Malka
Un conte métaphorique sur notre rapport au temps et à
l’histoire, mettant en scène un enfant juif des années cinquante et le
rabbin qui fut le maître de Spinoza.
« Était-ce répétition ou régression, passé ou avenir ?
(...) Il n’avait plus qu’un seul descendant de sexe masculin, c’était
lui-même : ce garçon qui courait dans les vues, contre le soleil. »
Si l’histoire n’avait pas d’ordre, ni fin ni commencement
; si le temps était un élément supérieur de la nature, une forme
d’absolu, qui offrait une place éternelle à chaque être, un écho à
chaque cri, à chaque nom, une empreinte à chaque existence ? Et si le
temps reliait ces derniers dans l’Histoire, aussi essentiellement que
l’écrivain relie les lignes de son œuvre ? Robert Menasse, écrivain et
philosophe autrichien, se glisse dans les coulisses de l’Histoire,
entre les archives du réel et les traces de l’inconscient, et nous
offre le récit croisé de deux existences singulières : celle, sûrement
imaginée, de Viktor Abravanel, historien viennois d’aujourd’hui et
celle, historique, de Menasseh ben Israël, rabbin d’Amsterdam du début
du XVIIe siècle, penseur et premier maître de Spinoza. Le premier est
né dans les années cinquante d’un père juif et d’une mère autrichienne.
Surnommé « l’enfant », il grandit dans l’incompréhension d’une famille
partagée entre l’antisémitisme et la fierté d’être juif, déchirée entre
la volonté de transmettre l’héritage et le silence humilié des rescapés
de la période nazie. Que devient l’Histoire lorsqu’elle se bâtit sur un
silence, une humiliation, un plus jamais ça » ? Le second est né en
1604 à Lisbonne, sous l’Inquisition. Enfant d’une famille juive cachée
aux traditions interdites, le surnommé Mané se dirige aveuglément, sans
identité et sans but, dans un monde obscur, aux croyances et aux
angoisses contenues. « Des prières étaient murmurées mais on
n’entendait pas ces murmures ; on voyait des bouches ouvertes pour des
cris d’angoisse mais on n’entendait ni cris d’angoisse ni plaintes
(...) comme s’ils ne marchaient pas sur des pierres mais déjà sur un
nuage ». Que deviennent dans l’Histoire les plaintes cachées et les
noms effacés ? Viktor ne peut grandir sans se confronter aux secrets de
son histoire, au passé de ses parents, maîtres et amis. Menasseh,
expulsé du Portugal avec ses parents et réfugié en Hollande, ne peut
grandir sans ouvrir les yeux sur ses propres cicatrices incomprises,
sur les mystères lancinants de son enfance. C’est en étudiant et en
étudiant encore qu’il tentera de comprendre.
Par un va-et-vient poétique et attachant entre le passé et
l’avenir, le lecteur accompagne les deux frères éloignés par les
siècles. On suit Viktor du divorce de ses parents à la découverte de
son judaïsme, des révélations et des déceptions de ses recherches
historiques à ses réunions étudiantes et révolutionnaires. On suit
Menasseh jusqu’à sa mort, dans le demi-jour de sa vie singulière
l’enfance passée à traquer les juifs dans une violente chasse aux
cochons », la longue marche funèbre qui le mène de Lisbonne à
Amsterdam, l’étude théologique, les conversations uniques avec un jeune
élève nommé Baruch Espinoza, et la négociation auprès de Cromwell du
retour des juifs exclus d’Angleterre depuis quatre siècles.
Par un jeu d’écho talentueux et captivant, rappelant celui
que met en scène le temps, l’auteur nous raconte ainsi l’histoire de
ces deux enfances sourdes et muettes, de ces deux chemins initiatiques,
partagés entre le désir de comprendre le monde et celui d’être compris
par lui : « Ce n’était qu’une seule et même chose, l’âme et le monde »,
entre la volonté de se connaître soi-même, d’éclairer son histoire, son
« œil intérieur » et d’appartenir à cette histoire, de faire partie du
tout. Ce double conte métaphorique et passionnant de bout en bout
masque une véritable philosophie de l’Histoire, très proche de celle de
Spinoza celle d’un perpétuel aller-retour entre l’âme et le monde,
entre le cri et son écho. L’Histoire apparaît comme l’inconscient de
l’individu, une marche anachronique, insaisissable. « Lumières et
ombres. Contours. (...) Un rêve en suspens, un rêve sans rêveur. » Un
esprit supérieur qui ne meurt pas et fait survivre nos ancêtres, une
mémoire qui murmure ses propres secrets et éclaire les ombres du passé.
Un monde où « tout… avait eu son sens ».
La Quinzaine littéraire, du 16 au 28 février 2006
Les caprices de l’histoire
par Anne Thébaud
À première vue, on pourrait se demander ce qu’il y a de
commun entre Viktor Abravanel, historien autrichien qui, vingt-cinq ans
après son baccalauréat, lors d’une fête d’anciens élèves, sème la
pagaille en dénonçant sans discernement le passé nazi de ses anciens
professeurs et Samuel Manasseh ben Israël, rabbin d’Amsterdam, premier
maître de Spinoza, qui a connu, enfant, la terreur de l’Inquisition
portugaise. L’une des réussites de ce roman est de tisser des liens
entre des personnages de diverses époques, créant d’intéressants
phénomènes d’écho.
Où il apparaît que le destin du jeune juif Samuel offre
des parentés avec celui d’un autre enfant, Viktor, ballotté entre ses
deux parents divorcés, relégué au pensionnat quand ses grands-parents
ne peuvent plus s’occuper de lui. De même, une certaine similitude
s’établit entre les procès de l’Inquisition, ceux de la communauté
juive d’Amsterdam à l’égard de l’un d’entre eux qui ne respecte pas les
coutumes alimentaires et le procès trotskiste dont est victime Viktor à
Vienne, dans les années 1970. Les terreurs de l’enfance et les échecs
amoureux de Viktor et de Samuel offrent un effet de proximité souligné
par l’organisation formelle du récit qui juxtapose les deux récits
d’apprentissage, passe de l’un à l’autre sans crier gare. Ce savant
travail de montage établit des passerelles entre deux destins que
plusieurs siècles séparent. Le plaisir de la lecture s’alimente de ces
ruptures, de cette gymnastique ludique qui exige de suivre
simultanément deux récits dont les contextes sociopolitiques sont très
éloignés… ou curieusement très ressemblants.
Il serait possible de gloser à l’infini sur les intentions
de l’auteur, sur sa volonté ou non de montrer que l’histoire se répète.
Le roman n’apporte pas de réponse, se contente de mettre en lumière les
phénomènes de persécution, d’exclusion, d’intolérance qui traversent
les siècles, au sein des diverses communautés (religieuses ou
politiques). Robert Menasse illustre avant tout la part d’ambiguïté qui
se glisse dans l’histoire et l’identité de chacun. Du temps de
l’inquisition, on a parfois bien du mal à distinguer les juifs des
chrétiens. Au XXe siècle, les membres de la famille de
Viktor présentent des singularités qui ne manquent pas de sel : l’oncle
Erich, antisémite, que l’on prend pour un juif en raison de l’accent
yiddish qu’il imite à merveille ; le grand-père qui a échappé aux fours
crématoires d’Auschwitz qu’on incinère ; la grand-mère juive qui
demande un enterrement chrétien ; Hildegund, camarade de classe de
Viktor, féministe… puis mariée à un professeur de catéchisme et mère de
cinq enfants, etc. Le monde est fait d’ambivalences et l’histoire
ironise, semble nous dire le romancier.
Robert Menasse possède le talent de composer une fresque
historique à hauteur d’homme, en s’attachant à des personnages
singuliers. La route du rabbin Samuel Manasseh ben Israël croise celle
de Descartes et du jeune Spinoza. Le romancier sait rendre le petit
Samuel aussi réel et attachant que Viktor, plus contemporain. Mille et
une anecdotes animent le récit, donnent aux protagonistes une existence
haute en couleur : la circoncision ratée de Samuel, les combines de
l’oncle Erich pour s’enrichir dans l’hôtel de passe, la tournée des
cafés du grand-père, les soupes de la mère de Viktor: «Elle trouvait
toujours quelque chose qu’elle pouvait encore couper et fourrer dedans,
et toujours elle goûtait, remuait, goûtait, remuait jusqu’à ce qu’à la
fin elle mélange encore un oeuf avec un peu de farine et le verse
lentement dedans. Elle appelait zuppa de fantasia ces créations
principalement pourries d’ail, qui provoquaient de forts ballonnements
et des transpirations durables, si bien que Viktor n’arrêtait pas de
suer et de péter – C’est sain, mon bébé ! disait la mère tandis qu’il
attendait son père. »
Des dialogues entre Viktor et Hildegund ponctuent le roman
d’échanges sarcastiques qui ramènent le présent sur le devant de la
scène. Robert Menasse fait preuve d’un sens de l’humour déjà remarqué
dans La Pitoyable Histoire de Leo Singer. Les personnages ont
tous quelque chose de burlesque, un air de ressemblance dans l’art de
rater leur vie sans trop se prendre au sérieux. La vivacité du style
traduit le plaisir manifeste qu’éprouve l’auteur à raconter des
histoires. Robert Menasse croit au roman. Avec une jubilation
contagieuse, il nous le fait savoir.
La Croix, jeudi 9 février 2006
Robert Menasse, destins croisés
par Fabienne Lemahieu
L’écrivain met en perspective, à des siècles de distance, les vies de deux personnages, pour mieux les singulariser
Qu’y a-t-il de commun entre Viktor Abravanel et Samuel
Manasseh ben Israël ? En quoi l’histoire douloureuse d’un Autrichien né
au lendemain de la Seconde Guerre mondiale peut-elle trouver une
résonance dans celle, tragique, d’un juif marrane « chassé de l’enfer »
de l’Inquisition portugaise au XVIIe siècle ? Contre toute
attente, Robert Menasse mêle les destins des deux hommes. Deux
histoires, deux moments de l’Histoire, et un récit, que l’auteur, avec
une grande maîtrise formelle, déroule d’un trait. L’intellectuel
autrichien, sans rien perdre de la sévérité avec laquelle il considère
la société dont il est issu, livre avec Chassés de l’enfer son troisième roman publié en français, une œuvre dense et exigeante, remarquablement traduite, dont on ne perd jamais le fil.
Viktor est historien, qui n’a de cesse de lever les
tabous, dans lesquels il a été élevé, étouffé par l’antisémitisme
diffus d’une société hypocrite qui refuse de considérer son passé nazi.
Privé de ses origines par les silences de sa famille paternelle de
confession juive, qui fut victime de la Shoah, il a porté ses
recherches sur l’un de ses lointains aïeux – et, probablement ; celui
de l’auteur lui-même –, le rabbin Samuel Manasseh ben Israël, réfugié à
Amsterdam après avoir subi les persécutions de l’Inquisition.
La vie du théologien, personnage historique qui fut le
maître de Spinoza, fait singulièrement écho aux propres souvenirs de
Viktor, qu’il partage avec celle dont il fut autrefois épris, à la
faveur d’une nuit de retrouvailles. Les amours déçus, les amitiés
trahies, l’internat, considéré comme toujours chez Menasse comme un
enfermement, l’exclusion, le repli sur soi et le refuge dans l’étude et
les livres : leurs histoires se répondent, se ressemblent sans jamais
se confondre, dans une narration d’une violence parfois extrême, d’une
cruauté mâtinée d’humour noir, d’une tristesse toujours palpable.
Mais ce qui rassemble Viktor et Manasseh ne tient pas
seulement de l’anecdote. L’auteur les montre sans cesse entravés dans
leurs élans naturels, contraints dès l’enfance à marcher au pas,
piétinant, tâtonnant, mais avançant toujours, sans retour ni rédemption
possibles. Liés dans une même dynamique, portés par un mouvement
semblable et inexorable. Robert Menasse revisite ici Spinoza, convoque
Hegel surtout, autour duquel il avait déjà construit La Pitoyable Histoire de Leo Singer (Verdier, 2000), et dont il emprunte largement la théorie du dépassement.
Dans cet élan, la peur et la souffrance côtoient le désir,
la parole surgit du silence, le sacré se mêle au profane, la réussite à
la déchéance. La liberté, conçue uniquement comme une entreprise de
libération, succède nécessairement à la soumission, puisque « c’était
précisément par cette soumission [que Viktor] devait avoir l’impression
de faire des progrès sur le chemin de la liberté ».
Ces deux-là apprendront, non à trouver leur propre rythme,
mais à s’accorder avec celui que leurs parents, leurs professeurs,
leurs relations leur imposent. « Cherche toujours le rythme de ton
temps », dira à Manasseh un compagnon d’infortune. Ils devront donc
trouver le souffle qui leur manque – ils ont notamment en commun la
fâcheuse habitude de cesser de respirer sans s’en apercevoir –, pour se
conformer aux attentes sociales de leur époque, qui ne tolèrent pas les
exceptions. « Tu ne dois pas être le seul, l’exception », assure-t-on à
Viktor ; « les exceptions pouvaient détruire les existences »,
assène-t-on à Manasseh, trois siècles plus tôt. Exigence d’autant plus
difficile à satisfaire qu’ils incarnent, chacun à leur manière et tous
deux à leur insu, la différence.
Pour eux, alors, « il n’existait qu’une planche de salut :
la totalité, le Tout », qui intègre, donc annule, toutes les
singularités. Une vue de l’esprit qui s’avérera être un leurre, un
principe au nom duquel Viktor accusera en bloc – et à tort – ses
anciens professeurs d’avoir pris part au régime nazi. Une impasse, par
laquelle Robert Menasse dénonce le danger de penser le monde uniquement
à l’aune de principes intellectuels. Ainsi, l’auteur n’envisage jamais
de sens qui se dégagerait de son roman – le seul sens à trouver, c’est
qu’il n’y en a pas » –, pas de direction, ni de perspective. Il livre
simplement une puissante réflexion sur l’Histoire, ses circonvolutions
et ses ruptures. Et des leçons que l’on n’en tire jamais – à tort ou à
raison.
Le Monde, vendredi 20 janvier 2006
Menasse, histoires souterraines
par Raphaëlle Rérolle
Le temps ne coule pas, quelle blague ! Il bondit. Passe
avec violence d’un état presque inerte, pétrifié, à un autre où tout
s’enflamme, vibre et se cabre. Que deviennent les hommes, livrés à ce
flux capricieux dont ils ne maîtrisent généralement ni le début ni la
fin ? Comment parviennent-ils à maintenir une continuité, des
filiations, des identités dans ce maelström ? Né en Autriche dans une
famille juive, Robert Menasse sait les tourments et les ruptures
engendrés par les soubresauts de l’histoire – si ce n’est dans sa
propre vie (il est né en 1954), du moins dans celle de sa famille.
Aussi n’est-ce pas sans liens avec sa biographie que cet écrivain de
talent a bâti son passionnant roman, Chassés de l’enfer, qui
donne la mesure de ces changements de rythme. Croisant les destins de
deux jeunes hommes, à des époques et dans des climats différents,
l’auteur projette son lecteur dans une ambitieuse réflexion sur les
ressorts souterrains de l’histoire, faite de cassures et de
répétitions, de pièges et de mensonges, de faux-semblants.
C’est par un subtil jeu de miroirs que Robert Menasse
organise le vis-à-vis entre ses deux personnages. L’un, celui qui ouvre
le récit, est un marrane (juif converti de force et resté fidèle en
secret à sa religion) né à Lisbonne le 5 décembre 1604, date d’un
monumental autodafé organisé par l’Inquisition. Dissimulé sous le
prénom chrétien de Manoel, diminutif « Mané », l’enfant subit les
menaces et les sévices de la société de l’époque, dominée par le
fanatisme religieux et la haine antijuive. Jusqu’au jour où, « chassé
de l’enfer » par la persécution, Mané fuit le Portugal pour la
Hollande, avec sa famille. Là, il retrouvera son identité, puis
deviendra un rabbin célèbre, du nom de Manasseh ben Israël – érudit qui
fut l’un des maîtres de Spinoza et probablement aussi l’un des ancêtres
de Robert Menasse. La photographie d’une stèle portant son nom, en
hébreu et en caractères romains, figure d’ailleurs à la fin du livre.
L’autre, Viktor Abravanel, personnage de fiction, est un
historien qui se retourne sur le passé de sa famille (il est présenté
comme le descendant d’une autre figure historique, Isaac Abravanel,
trésorier du roi Ferdinand d’Aragon et « l’un des exégètes bibliques
les plus importants de son temps »), sur celui de son pays et sur sa
propre jeunesse. Né en Autriche au milieu des années 1950, comme
l’auteur lui-même, Abravanel est issu d’une famille mi-juive
mi-catholique, dont les origines sont plus ou moins étouffées sous le
poids des non-dits. Et c’est le silence, justement, qui fait le premier
lien entre ces jeunes gens que plus de trois siècles séparent : les
parents de Mané se taisent pour échapper à l’Inquisition, dont Menasse
décrit les agissements avec une incroyable efficacité dramatique ; ceux
de Viktor, eux, s’abstiennent de parler pour tenter d’oublier le passé
encore frais – d’où le mutisme obstiné du grand-père quand son
petit-fils lui demande, inlassablement : « S’il te plaît, raconte-moi
comment c’était, à l’époque, au temps des nazis. »
À partir de là, le romancier bâtit un système de
correspondances complexes et pourtant jamais ennuyeux, où les deux
individus semblent, à certains moments, ne faire plus qu’une seule et
même figure. Un récit répondant à l’autre, l’homme du XVIIe siècle paraît se réincarner dans celui du XXe,
bien que les histoires conservent des identités tout à fait distinctes,
des rythmes propres et même des styles assez différents : chacun des
jeunes gens se trouve, à un moment donné, dans le rôle du traître, de
celui qui a si bien absorbé le code du persécuteur qu’il en adopte le
comportement. Chacun tombe amoureux d’une fille nommée Maria. Chacun
joue le rôle de la Vierge dans un tableau vivant. Chacun éprouve,
enfin, de la peur face à la violence des plus forts. Surtout, les
personnages souffrent de la claustration, de diverses manières. Il y a
l’enfermement physique, d’abord, dans des internats (laïque pour Viktor
ou religieux pour Mané, qui est enfermé dans un pensionnat de jésuites
pendant que ses parents sont torturés par l’Inquisition), mais surtout
la réclusion morale de qui ne comprend pas, ne peut pas dire, ne
souhaite rien tant que devenir invisible pour ne pas endurer la fureur
des autres. Il s’agit, inculque-t-on à Mané chez les jésuites, de «
haïr toute exception. Soi-même compris ».
Le vocabulaire du silence est hypertrophié, dans ce «
monde muet » où même les « hurlements » sont « sourds ». Et la rupture
de ce silence absolument spectaculaire, comme pour illustrer ces
caprices de l’histoire, qui jaillit de sa boîte à la manière d’un
diable : Mané se met à pousser des cris de nouveau-né, le jour où il
quitte les terres de l’Inquisition, tandis que Viktor provoque un
scandale au cours d’un dîner d’anciens élèves, en affirmant que tous
ses professeurs étaient nazis pendant la guerre. Sous la plume cruelle,
ironique et inventive de Robert Menasse, qui sait insuffler à ses
personnages des voix inoubliables, les mécanismes les plus secrets de
l’histoire semblent resurgir inlassablement, à des siècles de distance.
Illusion d’optique, pourtant : fuyant les réponses trop
simples aux problèmes compliqués, le livre interdit finalement à son
lecteur de penser que l’histoire fonctionne de façon circulaire. Et
c’est leur parole, ou plutôt leur manière de briser le silence, qui
différencie finalement les personnages en les individualisant. Car, en
arrière-plan de son jeu de miroirs, Menasse entretient l’idée que, non,
l’histoire ne se reproduit jamais exactement, contrairement à ce que
pourraient faire croire certaines similitudes. Les vies des deux hommes
ne se superposent pas, leur tonalité même comporte au moins une
différence de taille : il y a du comique dans la manière dont l’auteur
parle de Viktor (certains épisodes concernant ses grands-parents sont à
se tordre) et jamais dans les parties relatives à Mané-Manasseh. Si la
continuité peut bel et bien exister, sous la forme d’une filiation
spirituelle, humaine, intellectuelle, elle s’arrête aux frontières les
plus intimes de la personne, à sa capacité de parler (pour écrire des
romans, par exemple), de crier ou de raconter des histoires, ne
serait-ce que pour résister aux convulsions de l’histoire. |