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212 pages
ISBN : 2-86432-104-1 |
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On s’interroge ici sur le sens – et la vanité de toute biographie. Il est question de rencontres, de collisions, de retrouvailles, et de diverses pertes. On prétend relater la chronique d’une destinée, ou d’un instant. Mais toujours quelque chose manque. C’est en désignant ce manque que la vie, soudain, se remet en branle à travers les mots. Ou du moins son mouvement, son mystère. Un avocat ne parle de la mort de ses clients que pour exprimer sa propre solitude, ses rêves d’insulaire. Un mélomane monomane se voit spolié de l’unique secret, l’énigme ténue qui a coloré une existence par ailleurs « sans histoire ». Le temps vous déleste, tel un pickpocket de cirque, et ne vous restitue pas à l’arrivée tout ce qu’il vous a ôté au départ. Un baroudeur ivre découvre que les occasions d’éprouver tantôt des déceptions, tantôt des remords, sont illimitées et que l’on ne réhabilite jamais tout à fait ceux qu’on a laissés sombrer dans l’oubli. Dans un musée de la Nouvelle-Angleterre, une mascarade a pris la place de la réalité. Au cours d’une foire du livre, à Strasbourg, un biographe célèbre tente, en l’espace de quelques heures, de refaire sa vie. Mais refaire sa vie se révèle aussi compliquée, aléatoire, inespéré, que de reconstituer celle des autres. |

— C’est dommage, dit Angelina, songeuse, que vous n’ayez pas parlé avec le physicien américain que je vous ai présenté, hier matin, à l’hôtel. Il m’a dit avoir l’intention de consacrer un ouvrage au phénomène dit « de l’onde solitaire ». — Je le comprends..., dit Pierre. — Vous en avez entendu parler ? — Non. Mais la formule constitue déjà tout un programme ! — Écoutez plutôt. Le phénomène a été observé, pour la première fois, au XIXe siècle, par un architecte naval écossais. Il contemplait, au bord d’un canal, le mouvement d’un bateau halé de la rive par des chevaux. Il a constaté qu’alors que celui-ci s’arrêtait, la masse d’eau mise en branle ne s’est pas défaite mais s’est accumulée à la proue de l’embarcation et, soudain, a couru toute seule le long du canal en prenant la forme d’une élévation arrondie, une sorte de cloche... Le témoin a pu la suivre, à cheval, dans son parcours autonome sur une distance de un ou deux milles, puis il l’a perdue de vue. Les connaissances mathématiques de l’époque ne suffisaient pas à expliquer le processus. Alors il l’a reconstitué artificiellement dans un réservoir, au fond de son jardin. On a remarqué, depuis lors, que lorsque deux ondes solitaires se portaient à la rencontre l’une de l’autre, elles se superposaient, se traversaient sans s’annuler, passaient outre, inchangées, identiques... — Je vous vois venir... — Peut-être. Car ce qui m’a le plus passionnée dans son récit, ce sont ces collisions d’ondes qui cessent donc, un instant, d’être solitaires et qui, au-delà de leur rencontre, demeurent intactes, conservent leur identité... Tout au plus apparaissent-elles légèrement déphasées – comme perplexes, si vous voulez – avant d’accepter de se tenir compagnie, de faire un bout de chemin ensemble, de renoncer pour l’essentiel à la solitude qui les définissait... Parfois même elles fusionnent et ne se quittent plus jusqu’à se briser en deux au bout d’un temps, et reconstituer la situation de départ. Après avoir échangé leurs identités, elles repartent alors chacune de leur côté. — Jusqu’à ce qu’elles se rencontrent à nouveau ? — C’est cela. |

Télérama, 27 juin 1990, par Michèle Gazier
Pierre Mertens est bien trop romancier, maître du langage et de la fiction, musicien aussi, dans l’âme, pour céder à la biographie ordinaire. Il dévore ses personnages : dans Les Chutes centrales, des héros plus anonymes. Il les passe à la moulinette de ses obsessions, de ses fantasmes. Il les broie, les digère et dit « je » à leur place car dans cette passion vorace qu’il a des gens célèbres ou inconnus, il cherche désespérément des images de lui-même. Fidèle en cela à Chateaubriand qui disait que l’on ne peint jamais que son propre cœur en l’attribuant à un autre. Dans le miroir de l’écriture, Mertens ajuste les traits d’un autre qui se superposent aux siens. Et lorsque l’autre est simplement un homme confronté à la vacuité de l’amour, du quotidien sans grâce, au fait divers qui rompt fugitivement le temps terriblement gris et étale, Mertens, caméléon de l’âme, écrivain éperdu, distille plus encore ses angoisses profondes. Les Chutes centrales participent du désir de dire l’indicible : l’insoutenable légèreté de l’être et la soif jamais étanchée d’éternité.
La Quinzaine littéraire, 16 au 31 mai 1990, par Daniel Oster, Enquêtes autour de Qui êtes-vous ?
Encore que l’optimisme professé naguère par Sartre quand il s’agissait de Flaubert – « quand on a la correspondance en quatorze volumes, on a le bonhomme » –, fût d’avance raturé par le Roquentin de la Nausée, tout à la fois diariste pénitent de lui-même et biographe contrit du sieur Rollebon. Conclusion : « Jamais un existant ne peut justifier l’existence d’un autre existant ». Il n’empêche. Les qui suis-je ? les qui êtes-vous ? sont le gouffre dans lequel sombre ou d’où surgit toute littérature. On a beau savoir, de toute éternité, que c’est sans espoir, on essaie toujours et encore. Tous les livres de Mertens tournent autour de cette question, dont le centre l’aspire comme un énorme et vorace cratère. Écrire c’est alors s’avancer dans des sables mouvants où paradoxalement l’on s’enfonce pour garder la tête au niveau du monde. Biographe de lui-même (les Bons offices, Perdre) ou d’un autre (les Éblouissements), c’est tout comme : cet obstiné enquêteur du moi qu’est le personnage de Mertens aura beau accumuler les documents, se livrer à une herméneutique farouche et même systématique de ses traces, « le vrai mais beau désespoir ne naît-il pas lorsqu’on sait tout de quelqu’un, ou de son œuvre, lorsqu’on croit tout savoir, et que cela ne change rien, ou si peu » (les Chutes centrales) ? À cet égard les nouvelles recueillies dans les Chutes centrales constituent d’admirables mises en abyme de cette perpétuelle nékuïa qui anime les romans de Mertens. Dans Free lance, le biographe tout dévoué à la cause posthume du musicien Wieland von W., n’exhume finalement que sa propre amnésie. Ou les pièces à conviction d’une culpabilité dont l’authenticité est tout aussi évidente que douteuse. Comment être en même temps le procureur et le défenseur, dans ces procès truqués mais jamais tout à fait sans appel ? Comment replacer une vie dans son contexte alors même qu’on en a oublié le texte ? Comme font tous les palinodistes et tous les ratureurs de la petite et de la grande histoire. Comment ne pas reconstituer une vie comme on reconstitue un crime ? Musique – heureusement – que tout cela, cassettes et disques, Only you, Take five et son « ressassement ironique », Rock around the clock, pour ce paléontologue d’une intimité en perdition qui compulse ses restes en vue d’un improbable salut (Tombeau pour Dave Brubeck, Strip-tease). J’ai oublié les paroles, pourrait dire le personnage, mais pas la musique. Trait d’union, utopie, no man’s land ou miroir sans tain, la musique omniprésente est plus encore comme la métaphore de la relation continue d’un langage et d’un corps.
Dernières nouvelles d’Alsace, 4 mai 1990, par Danièle Brison, Toute reconstitution est une création
Cette fois – mais s’agissant de Mertens mieux vaudrait écrire une fois encore – il est question de reconstitution de la plus énigmatique des vérités : la vie.[...] La question posée est passionnante : peut-on véritablement refaire une vie ? Mertens joue à interroger le lecteur. Quel est le comble d’un biographe ? Réécrire sa propre vie, bien entendu. Voici l’histoire de Pierre Augustin, célèbre narrateur de vies exemplaires, invité à une foire du livre à Strasbourg. Instant charnière. L’écrivain se remet lentement d’une rupture – il va jusqu’à perdre le stylo que lui avait offert la femme quittée – et veut se jeter à corps retrouvé dans une nouvelle histoire. Tout serait-il peine perdue ? Non, puisque cette impossible approche est précisément l’enjeu de la création. Encore faut-il, condition indispensable, montrer du talent pour s’y mesurer. Mais Pierre Mertens a quelques cordes à cet arc. Homme multiple – romancier, journaliste, universitaire – il s’alimente d’une seule passion, l’écriture, passion tyrannique et délicieuse. |

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