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Scènes de cinéma muet (Escenas de cine mudo) |


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Roman
Traduit de l’espagnol par Michèle Planel |

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160 pages
13,60 €
ISBN : 2-86432-260-9 |
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Au fil d’un album de photographies, Scènes de cinéma muet évoque l’enfance du narrateur dans un village reculé de la province minière de León. Le style de Julio Llamazares s’affirme ici jusqu’à la perfection. Sous les mots justes et précis, bat en sourdine l’émotion. Parents, voisins ou amis, chaque tableau met en mouvement un petit peuple d’anonymes que l’écrivain campe dans la dureté de la vie quotidienne. La véracité du trait n’exclut ni la poésie des êtres, ni la tendresse de l’évocation. Et si le goût du souvenir est amer, la pudeur et l’authenticité du ton, la puissance enveloppante de la narration imposent au lecteur ce passé revisité par les nécessaires mutations de la mémoire. |

Elle est étrange, la manière dont s’éclaire et se manifeste la mémoire. Quand j’ai commencé à écrire ces notes (légendes personnelles de photographies pour cet album perdu de mes années à Olleros), je ne croyais me rappeler que quelques noms et quelques images lointaines miraculeusement arrachées à la voracité du temps qui passe. Mais au fur et à mesure que je les contemple – et surtout que je cherche au-delà –, mes yeux s’illuminent, les photos s’animent, elles retrouvent vie comme ces affiches que je voyais à la vitrine du Minero. Sauf qu’étant celles de ma vie, moi seul ai le pouvoir de leur attribuer son et mouvement. C’est ce qui se passe avec les souvenirs. Parfois – la plupart du temps – ce ne sont que des affiches, des scènes d’un film réduit à quatre ou cinq moments, auxquels seul peut donner vie le projecteur déformant de la machine du temps. Une machine aussi vieille, aussi capricieuse parfois, que celle que monsieur Mundo allumait, quand commençait le film, dans l’obscurité tiède de la cabine, et qui me transportait bien loin de ce pauvre cinéma de campagne. Toutefois on ne peut comme lui arrêter ou supprimer à discrétion les souvenirs. Les souvenirs simplement se succèdent. Ils apparaissent soudain au détour d’une photo, ensuite ils passent lentement devant nous puis disparaissent (parfois, souvent, pour toujours). C’est pourquoi, afin de ne pas les perdre à nouveau, je me suis mis aujourd’hui à écrire, après tant d’années passées sans les regarder, les légendes de ces photographies que ma mère a rangées et conservées jusqu’à sa mort et qui, comme de vieilles affiches, résument à travers leurs images le film d’un temps qui, sans que j’en aie eu conscience, s’est enfoncé dans l’oubli au plus profond de ma mémoire, comme les bobines inutilisables et brûlées sous les combles de la cabine du Minero. Celle-ci par exemple : une après-midi d’hiver au Tercero d’Olleros (ainsi s’appelait la montagne à l’entrée du village), mes amis glissent sur la neige tandis que je les regarde de loin, assis, au premier plan, sur la borne kilométrique en pierre. Ainsi, à première vue, c’est tout ce dont je me souviens, tout ce que je pourrais écrire sur cette image que le photographe a prise à notre insu (si l’on en juge d’après le cadre, il a dû le faire de la colline qui se trouvait au bout de la pente). Mais à mesure que je la contemple, les figures s’animent et retrouvent vie, et le paysage acquiert insensiblement dimensions et relief. C’est la machine du temps qui se met en marche, le projecteur de la mémoire éclaire le film de cet après-midi d’hiver et l’envoie sur l’écran flou des souvenirs et des songes. — Viens, Julio, n’aie pas peur. |

La lumière des étoiles mortes
Un jour, Julio Llamazares s’est penché sur un album de photos et lorsqu’il s’est relevé, il avait écrit ces « scènes de cinéma muet ». Muet, oui, mais admirablement légendé d’une écriture qui s’installe dès la première image dans la tête du lecteur pour y jouer son entêtante, son hypnotisante petite musique des mots, jusqu’à ce que s’inscrivent, sur le drap de l’écran, les lettres « fin ». I Avant qu’il ne devienne ce qu’il est aujourd’hui – un écrivain un journaliste à la flatteuse réputation –, Llamazares était ce petit garçon du village d’Olleros, une moyenâgeuse bourgade perdue au fin fond de l’austère région du León. Les années d’enfance sont les années d’initiation, de révélation du monde, et le jeune Julio est dévoré par l’envie de savoir et de comprendre : l’amour, la mort la mine (c’est le charbon qui fait vivre Olleros), la dictature (Franco est encore en pleine bourre), le progrès (un beau matin, le premier poste de télévision arrive au village). Et aussi, déjà, la fuite du temps : « Cette nuit-là pour la première fois, j’ai senti le temps s’enfuir et l’impuissance et l’angoisse de ne pouvoir l’arrêter. Depuis lors, ce sentiment est souvent réapparu, chaque fois, par exemple, que j’écoute une chanson de ces années-là [...] mais jamais avec la même force que le jour où j’ai découvert que le temps s’accélérait d’autant plus qu’on voulait le retenir. » Cette réflexion sur la précarité de l’existence humaine est récurrente dans les chapitres-scènes du livre. Mais à cela rien d’étonnant : lorsqu’il rédige ces pages, l’écrivain est assez vieux pour que cette méditation, superbement conduite, soit devenue obsession. La qualité du regard que Llamazares porte sur son village natal et sur ses gens confère toute sa saveur à l’ouvrage. Outre la justesse de l’observation et la poésie des images, il est empreint d’une humanité qui donne à chaque mot le poids de la nécessité. Cependant, même si la plupart des épisodes qui composent ces Scènes évoquent un événement tragique – un accident, une mort, un départ –, ce regard ne se départit jamais d’une sorte de placide fatalisme. À l’évidence, le temps a joué son rôle de cautère, et lorsque l’auteur évoque dans « Poumons de pierre », par exemple, la mortelle affection de Luis, le voisin d’en i haut, ce souvenir ne se ternit d’aucune amertume ni douleur seulement pourrait-on y lire de la compassion, 1’humanité du cœur qui précède celle du regard. Ainsi la chronique villageoise s’avère prétexte à une subtile analyse du mécanisme de la mémoire, processus que l’auteur ne se prive pas de mettre en rapport, aussi souvent qu’il en trouve l’occasion, avec celui de la photographie (les fameuses Scènes) : « C’est ce qui se passe avec cette vieille photo. Je sens que je devrais reconnaître mes compagnons, pas seulement mes amis, Balboa ou Ibarra, mais tous ; j’ai beau m’y efforcer, je ne me rappelle rien de certains [...]. Mais ça ne fait rien. Même si je ne les reconnais pas [...] tant que la photo existera, ils continueront à vivre. Car les photographies sont comme les étoiles : elles continuent à briller pendant des années alors qu’il y a des siècles qu’elles sont mortes. » Et il en va de même pour la petite musique des mots de Llamazares, qui continue de nous accompagner longtemps après que l’on a refermé le livre.
Marc Trillard, L’Humanité, 11 avril 1997
Un texte tendre et sensible qui dépeint dans un style fluide et d’une simplicité éloquente un monde oublié auquel il donne une dimension romanesque. Une sorte d’album subtil de l’Espagne provinciale des années soixante.
Jérôme Coutellier, La Marseillaise, 22 avril 1997 |

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