Accueil
Littérature française
  Collection jaune
L’Image
Chaoïd
Fondation empreinte

Littérature étrangère
  allemande
anglaise
espagnole
italienne
russe Slovo
russe Poustiaki
grecque
japonaise

Verdier poche

Philosophie

Hébreu

Islam

Sciences humaines

Art et architecture

Tauromachie

Cuisine

Revues


vidéos

nouveautés

agenda


Lettre d'information

Informations générales

Sites conseillés

banquet du livre



 
  Cinq heures avec Mario

  Miguel Delibes

  Roman
Traduit de l’espagnol par Dominique Blanc

  288 pages
9,80 €
ISBN : 978-2-86432-603-8

Résumé

Mario vient de mourir. Près de lui, sa femme veille et entame à son adresse un long monologue au cours duquel elle évoque leur vie commune.
Ainsi, à travers le regard négatif de son épouse, petite bourgeoise provinciale conformiste et frustrée, se dessine peu à peu la figure héroïque de cet intellectuel, opposant au régime franquiste, dépourvu d’ambition sociale et soucieux de sa seule intégrité morale.
Loin de s’en trouver appauvris, les deux personnages, l’écrivain incompris et la femme abandonnée aux tâches domestiques, acquièrent une dimension que seul l’art accompli du romancier pouvait rendre intemporelle et universelle.


Extrait de texte

   Si nous avons de quoi nous nourrir et de quoi nous couvrir, nous sommes comblés. Ceux qui veulent s’enrichir succombent aux tentations, aux embûches, aux multiples envies folles et pernicieuses qui entraînent les hommes à leur perte et à leur ruine, car la racine de tous les maux, c’est l’avidité, c’est bien pour ça qu’il me sera très difficile de te pardonner, mon cœur, même si je vis mille ans, de m’avoir fait renoncer à mon envie d’une voiture. Je comprends que juste après notre mariage, c’était un luxe, mais aujourd’hui tout le monde a une 600, Mario, même les concierges si tu veux le savoir, il suffit d’ouvrir les yeux. Tu ne le comprendras jamais, mais une femme, comment te dire ça, est humiliée de voir toutes ses amies en voiture et elle toujours à pinces, parce que, je te le dis franchement, chaque fois qu’Esther ou Valentina ou même Crescente, l’épicier, me parlaient de leur balade du dimanche, j’en étais malade, ma parole. Même si ce n’est pas à moi de te le dire, tu as eu la chance de tomber sur une femme d’intérieur, une femme qui se dépatouille avec un rien et tu t’es laissé aimer, Mario, c’était bien commode, et tu crois qu’avec une broche à trois sous ou une petite attention pour ma fête tu étais quitte, mais pas du tout, bougre d’âne, et je me suis épuisée à te dire que tu vivais dans un autre monde, mais toi, cause toujours ! Et ça, tu sais ce que c’est, Mario ? De l’égoïsme pur, si tu veux le savoir, et je sais bien qu’un professeur de lycée n’est pas millionnaire, hélas, mais il ne s’agit pas de ça, à mon avis, au jour d’aujourd’hui personne ne se contente d’un seul emploi. Bien sûr, tu vas me dire que tu avais tes livres et El Correo, mais si je te disais que tes livres et ta feuille de chou ne nous ont rapporté que des ennuis, je mentirais peut-être ? Ne dis pas le contraire, mon grand, des ennuis avec la censure, des ennuis avec les gens, et tout ça pour quatre sous. Et je n’en suis pas du tout surprise, Mario, parce que comme je dis : qui aurait pu lire ces malheureuses histoires de gens qui meurent de faim et se vautrent dans la fange comme des porcs ? Voyons voir, fais travailler ta tête, qui aurait pu lire ce bla-bla du Château de sable où on ne parle que de philosophie ? Et toi toujours avec ta thèse et l’impact et toutes ces histoires, peux-tu me dire comment on peut avaler ça ? Les gens s’en moquent comme de leur première chemise des thèses et des impacts, crois-moi, et toi, mon amour, ce sont ceux de ton Cercle qui ont causé ta perte, Aróstegui et Moyano, l’autre barbu, parce que ce sont des inadaptés. Et ce n’est pas que papa ne t’ait pas averti, le brave homme, parce qu’il a lu tes livres à la loupe, Mario, scrupuleusement, tu m’entends, et il a dit que non, que si tu écrivais pour t’amuser, d’accord, mais si tu espérais la gloire ou l’argent, il te fallait choisir une autre voie, tu te souviens ? Mais toi, bien sûr, têtu comme une mule. Et je comprends que tu te fiches de ce que peut dire tel ou tel, mais papa, un homme objectif comme lui, ne me dis pas, qui collabore au cahier illustré de l’ABC, depuis sa fondation je crois bien, qui est si dévoué – s’agissant d’autre chose, je ne dis pas, mais pour ce qui est d’écrire, il en connaît un rayon, on peut le dire ! Et moi-même, Mario, je ne t’ai pas dit moi-même mille fois de chercher un bon sujet, sans aller plus loin : l’histoire de Maximino Conde, celui qui s’est marié avec cette veuve et puis qui est tombé amoureux de sa belle-fille ? Ce sont des sujets comme ça qui intéressent les gens, Mario, ouvre les yeux, je sais bien qu’il était un peu… disons un peu cru, d’accord, mais il fallait faire réagir le héros de manière décente quand elle, la fille, se donne à lui, et de cette façon le roman aurait même pu être édifiant. Mais toi, tu n’en fais qu’à ta tête, ça rentre par une oreille et ça sort par l’autre, deux ans après tu as publié Le Patrimoine, une histoire irrésistible, je te le dis franchement, parce qu’on ne sait pas par quel bout l’attraper, mais : est-ce que tu crois, Mario, que ça peut intéresser quelqu’un, un livre qui se passe dans un pays qui n’existe pas et dont le héros est un troufion qui a mal aux pieds ?


Revue de presse

Presse écrite

   Valeurs actuelles, jeudi 13 mai 2010
   Le choix de Valeurs : Cinq heures avec Mario
   par Philippe Noury

   Sous une forme des plus modestes – un livre de poche des éditions Verdier mais bénéficiant d’une nouvelle et excellente traduction –, voilà une bonne occasion de découvrir ou de redécouvrir un grand romancier disparu tout récemment, à 89 ans, sans que son œuvre ait vraiment réussi à franchir en France la barrière d’indifférence longtemps dressée contre les productions littéraires en provenance d’Espagne. Cinq heures avec Mario, publié en 1966, est pourtant, en même temps qu’un de ces grands livres qu’inspirent en la déjouant les rigueurs de la censure, un remarquable exercice de style dont la modernité confond encore. À travers les soliloques éplorés mais pleins de rancœur d’une petite-bourgeoise provinciale et frustrée veillant son mari mort, surgit, au fil des dernières lectures de la Bible soulignées par le défunt, une vision du monde inconciliable entre ces deux êtres. Du petit professeur de lycée épris d’idéal qui vient de disparaître et qu’accablent ses reproches conformistes et mesquins, se dessine en creux la figure d’un juste, sans prétention ni forfanterie, un simple honnête homme qui n’aura abdiqué, dans le matérialisme triomphant d’une dictature stagnante et corrompue, aucune de ses exigences intellectuelles. C’est un livre terrible qui va au-delà de la critique sociale d’un milieu et d’une époque, et auquel la construction, rythmée par les versets d’un livre de sagesse auquel répond le monologue tout prosaïque et célinien de la veuve, confère l’accent d’un scepticisme irréductible mais toujours vivifiant.



   La Quinzaine littéraire, n°1010, du 1er au 15 mars 2010
   Le deuil
   par Hugo Pradelle

   Les éditions Verdier font paraître une nouvelle traduction de l’un des romans les plus célèbres de Miguel Delibes. Écrit en 1966, il consiste en l’évocation par une femme conformiste et bourgeoise de sa vie conjugale alors qu’elle veille, une nuit durant, la dépouille de son époux.

   Les aveux sont toujours difficiles, retardés à l’extrême limite, enfouis sous les cendres tièdes de l’habitude, comme le deuil des choses passées, épuisant, qui circonscrit l’essentiel de la vie dans l’instant où nous le perdons. Cinq heures avec Mario fait entendre la voix douloureuse, ravagée et obstinée, de Carmen, femme de la petite bourgeoisie provinciale, franquiste par réflexe, heurtée, obsédée par les conventions et ce que sa vie ne lui a pas donné, qui s’enferme avec le cadavre de son époux, professeur de lycée à l’intégrité obstinée qui se réfugiait dans les livres et luttait comme il pouvait contre l’injustice d’une époque refermée sur des traditions rigides et séculaires. En une ultime confrontation où, tout entière livrée à sa parole, elle revient sur leur existence quelconque, sur ses regrets, sur les reproches posthumes qu’elle adresse à ce corps sans vie qu’elle chérit enfin, sentant le poids terrible de l’abandon irrémédiable et de la solitude absolue, tout se rejoue, une dernière fois, en un dialogue empêché dans lequel la parole de cette femme s’abîme en elle-même, l’amenant, comme dans un dernier sursaut, à se ressaisir, à se dépasser pour une fois.
   Durant quelques heures d’une nuit absolue, Carmen va reprendre le fil d’une vie désaccordée et improbable entre ces deux êtres que tout oppose, jusqu’à leurs contradictions. Reprenant, dans un geste qui semble involontairement ironique, la Bible de son mari, elle laisse sa voix progresser au travers de l’écriture sainte, conçue comme un secours et une éternelle reprise. « Moi, maintenant – ses yeux pâlissent alors que paradoxalement sa voix devient plus ferme –, je vais prendre le livre et ce sera comme si j’étais de nouveau avec lui. » Dans cette présence impossible, elle lui reproche l’obstination politique qui le desservit toujours, ses provocations et ses lubies soudaines, ses idées incompréhensibles et inadmissibles dans cette Espagne de 1966 enfoncée dans le traumatisme de la guerre civile et sous le joug d’un pouvoir réactionnaire, son manque d’ambition, ses silences, la distance qui les a irrémédiablement séparés, l’hypocrisie des hommes qui se laissent servir et se réfugient silencieusement dans leurs certitudes. Elle se défend a posteriori, se plaint, s’énerve et s’écroule alternativement dans l’insondable et terrible silence de cet homme qu’elle perd pour toujours.
   Delibes entraîne le lecteur sur les traces de son discours désordonné et répétitif où la tendresse se mêle inextricablement aux reproches, où la douceur côtoie la brutalité, l’intelligence, la bêtise crasse, défaisant la chronologie d’une vie commune comme empêchée d’elle-même, vouée à un échec évident et pourtant accepté. Le soliloque de Carmen se lit dans son envers. Organisant la parole par sa négativité, il fait se confronter, dans l’absolu de la distance, deux regards portés sur la vie – in praesencia et in abstentia – et la voix qui les soutient, rendue avec une adresse formelle remarquable, faisant jouer ensemble la parole dérangeante d’une femme bouleversée et l’implication de ce qu’elle dit, démonstration d’un état social et dénonciation acharnée par ce qu’elle démontre en creux. Toute leur vie durant ils vécurent séparés, silencieux, et ce n’est qu’après la disparition qu’ils partagent enfin, « inter nos », l’essence de leur désunion et leur affection discrète. Delibes écrit un grand roman d’amour dans lequel la parole se débat et où s’ordonne une vision subtile de la contestation. Le livre paraît tendu, son ton désespéré, éperdu, adopte les revirements d’une conscience abrasée, manière de profération portée par cette voix dont nous usons à confesse dans l’ombre d’une église. Dans sa déportation perpétuelle, le roman, suspendu, s’achemine vers la contradiction et vers l’aveu, cet instant où la voix se brise pour confier une vérité profonde, se dire complètement. Il se fait le champ délivré de cette parole, l’espace enfin rendu à la vérité, l’honnêteté, l’équilibre qui se trouve, lumineux, clair comme seuls les sentiments désespérés peuvent le rendre.



   Le Point, n°1952, jeudi 11 février 2010
   Mario, relève-toi, ils sont devenus fous !
   par Marine de Tilly

   Journaliste, caricaturiste, professeur de droit et romancier espagnol surprimé – prix Nadal à 28 ans pour son premier roman (L’ombre du cyprès est allongée) et prix Cervantès en 1993 pour l’ensemble de son œuvre –, Miguel Delibes est l’une des grandes figures de l’après-guerre civile. Cinq heures avec Mario, monologue pénétrant d’une veuve adressé à son mari, est celui de ses textes qui suscita le plus d’adaptations à la scène, dans toutes les langues. Heureusement pour Mario, il est déjà mort, car il n’aurait pas supporté la petitesse matérialiste du discours de Carmen, son épouse ; lui l’intellectuel dépourvu d’ambition sociale – qui avait été « incapable » de lui offrir une Fiat et de l’argenterie –,lui « le rouge », figure héroïque de l’opposition au régime – si seulement il avait été plus conciliant, il aurait pu leur acheter un appartement plus grand ! Comme souvent chez Delibes, le choc du bien contre le mal est traité par le biais de la caricature. Mais, quand le roman sort en 1977, il fallait au moins ça pour tenter de ramener à la raison toutes les Carmen de cette Espagne rendue folle par la dictature franquiste.