La Liberté, samedi 20 août 2005
par Jacques Sterchi
Didier Daeninckx excelle dans la nouvelle. Une preuve de plus avec le recueil Cités perdues. Et plus particulièrement avec cette perle qu’est Les chiens et les lions.
Cela commence abruptement par un combat à mort entre des volontaires
français et... une armée de chiens. C’est près de Chartres en 1940. La
métaphore est forte. En 27 pages, Daeninckx réume toute l’histoire de
Jean Moulin, de la résistance en tant, aussi, que solidarité humaine.
Marianne, 16 au 22 avril 2005
Didier Daeninckx, simple flic
par Patrick Besson
Chez Verdier, Didier Daeninckx est plus détendu que chez
Gallimard. Il fait moins de littérature. Du coup, il en fait. Ce qu’il
faut, ce n’est pas écrire bien, c’est écrire, et peu de gens y
arrivent. Daeninckx, oui : quand il n’y pense pas. Cités perdues,
le récit qui donne son titre au nouveau recueil de Didier, est une
jolie saga banlieusarde. Il y a tout : une barre – d’habitation – qu’on
fait exploser, des potes avinés de 421, un commissariat qui ne sent pas
bon. Là où Grangé aurait fait 500 pages, Vautrin 400, Benacquista 300
et Fajardie 200, Daeninckx n’en donne que 57. Parfaites. Le paysage
urbain n’est pas bâclé et aucune des nuances psychologiques des
personnages n’échappe à l’auteur et donc au lecteur. La rigueur
réaliste de Daeninckx, qu’il est allé chercher à la fois dans son arbre
généalogique, dans ses lectures et dans sa formation marxiste. C’est le
monde réel d’Aragon sans la folie d’Elsa. Il regarde froidement mais
sans méchanceté l’univers industriel qui se présente à ses yeux de
myope. C’est le contraire de Jean Rolin (lire Marianne, n°409)
: il n’est pas fasciné par lui dans le paysage mais par le paysage sans
lui. Il se concentre dans son regard et se fond dans son verbe. Ce
n’est pas lui qui parle mais le texte, qui rend un son sec mais non
péremptoire, le son de la bonne prose française quand elle n’est pas
coquette. La banlieue comme champ de ruines. Mammouth n’a pas seulement
écrasé les prix, les êtres aussi y sont passés. Les gens, comme disait
Robert Hue. L’ai vu l’autre jour dans le hall de l’hôtel Raphaël. Me
demande ce qu’il foutait là. Réunion avec d’autres sénateurs d’extrême
gauche ? Le seul travail qu’il y a est celui des femmes enceintes. Pour
la troisième ou quatrième fois. Les jeunes sont perdants, les vieux
sont perdus et les autres sont perplexes. Le commissaire Drovic promène
dans ce foutoir sa silhouette modeste. Il n’a aucun tic, c’est presque
un miracle, des flics de TF1. Il achète des Gitanes sans filtre, alors
que Navarro a depuis longtemps – son triple pontage ? – arrêté de fumer.
Évidemment, j’ai été sensible, dans Cités perdues,
au fait qu’il y a plein de Serbes dont certains sont très gentils et
d’autres, hélas, fort méchants. N’empêche, Dubrovnik ne s’écrit pas
Dubrovnic (page 31), sinon il faudrait prononcer « Dubrovnitch ». Je ne
suis pas sûr non plus de « Mozemo li jesti ? » En français : «
Pouvons-nous manger ? » J’aurais plutôt dit : « Mozemo da jedemo ? »
Qu’un lecteur serbe de Marianne, et je sais qu’ils sont nombreux,
surtout depuis un an et demi, nous départage ! En tout cas, la shlivovitsa (et non chliwowitza,
qui se prononcerait alors « chliououitza ») ne se boit jamais glacée.
Ce n’est pas de la vodka. Du reste, elle devient, quelques lignes plus
bas, de la vodka. Didier, la shlivovitsa est à base de prune et la vodka de patate, tout le monde sait ça, même BHL, qui ne boit ni l’une ni l’autre.
J’ai aussi beaucoup aimé la dernière nouvelle : Initiales
BB. La première phrase est presque du Flaubert : « Quai du 4-Septembre,
les vents de décembre ont décapité les arbres centenaires du bois de
Boulogne ; le long des étangs, là où la terre gorgée d’eau ne retenait
pas les ancrages, souches de chênes, saules ou pins exhibent leurs
racines inutiles. » Didier pose une bonne question : pourquoi les
Cocotte-Minute ont-elles disparu ? Parce que les cocottes n’ont plus
une minute ! Une magnifique promenade dans l’Ouest parisien, imprégnée
de nostalgie cinématographique, clôt ce petit livre excellent.
L’Humanité, jeudi 14 avril 2005
Nouvelles du monde
par Jean-Claude Lebrun
Pour la littérature, il est des façons extrêmement variées
de s’affronter au monde. Elle peut user de stratégies de suggestions et
de contournements, s’attacher plus aux effets des fractures
historiques, des bouleversements sociaux, et à leurs échos dans la
sphère intime. Ou bien choisir de s’avancer à découvert et d’attaquer
de front cette épaisse matière. C’est l’option retenue par Didier
Daeninckx depuis plus de vingt ans, dans des romans, des récits et des
nouvelles dont l’esprit et la teneur excèdent de très loin ce qu’il est
convenu d’appeler la littérature « noire ». Une étiquette qui continue
curieusement de coller à son œuvre, alors même que, depuis ses débuts
dans Meurtres pour mémoire (1984), l’écrivain ne s’enfermait
manifestement pas dans les schémas traditionnels ni dans les codes du
genre. À cet égard, les six nouvelles de Cités perdues viennent aujourd’hui à point nommé nous offrir un véritable échantillon de ses territoires d’écriture et de sa manière.
Ainsi que le récit liminaire, qui donne son titre au
volume et propose une plongée dans le social contemporain à partir d’un
meurtre et d’une investigation policière, chaque texte illustre en
effet ce qui fonde la particularité de Didier Daeninckx : son aptitude
à aller chercher sa matière d’écriture dans des bordures, des banlieues
de l’histoire, volontairement ignorées ou simplement oubliées : les
deux guerres mondiales, la Résistance, le colonialisme, le tournant
d’une épopée industrielle… Avec, à chaque fois, et ainsi qu’il sied à
une véritable nouvelle, le ressort d’une surprise finale qui donne
rétrospectivement au texte toute sa profondeur de champ. Ce qui frappe
d’abord, c’est la richesse et la précision du matériel narratif. Ces
récits ne se développent que solidement enracinés dans un épais terreau
factuel : lieux très précisément corroyés, objets ou signes du temps
soigneusement répertoriés, ambiances restituées à traits précis. Qu’il
s’agisse de la destruction d’une barre à La Courneuve, d’un épisode de
la vie de Jean Moulin, d’un à-côté sombre du débarquement du 6 juin
1944, de la destinée d’un soldat des troupes coloniales de la Première
Guerre mondiale, du sacrifice de jeunes combattants du groupe
Manouchian, ou encore de la mémoire toujours vivante de Renault sur les
actuelles friches industrielles de Boulogne-Billancourt – bientôt un
quartier de nouveaux bo-bo ? –, à chaque fois Didier Daeninckx démontre
un sens rare du signe et de la trace, qui soudent ses récits à la trame
même de l’histoire.
Sauf que la chose opère en quelque sorte à retardement.
Que les premières pistes qui s’ouvrent au lecteur en masquent
immanquablement d’autres. Que l’on ne décèle d’abord de l’essentiel
qu’une sorte d’ombre portée. Le corps d’un homme assassiné que l’on
transporte dans les sous-sols de la barre avant le dynamitage. Une
battue, à Chartres en juin 1940, pour liquider une meute de chiens
ensauvagés. Le meurtre d’un vieux général américain dans une cabine de
bains à Deauville. Les souvenirs d’Afrique d’un homme enterré dans la «
glaise froide » de Champagne. Les amours compliquées d’un jeune rital
de vingt ans, joueur de football surdoué, empêché par une mystérieuse «
consigne de venir sur le territoire de sa belle. Des arbres décapités
par la tempête du 26 décembre sur un quai de Seine… Pourtant tout est
là, déjà rassemblé. En germe, en pierre d’attente, pour qui sait
discerner les indices qui signifient. Si la démarche de découverte
rétrospective des auteurs de polars a peu à peu gagné par capillarité
l’ensemble du champ littéraire, Didier Daeninckx n’a eu pour sa part
qu’à poursuivre l’entreprise initiale. Puisqu’aussi bien l’histoire, au
même titre que le réel, ne se donne, sauf exceptions rares, jamais
immédiatement à voir. Et qu’il faut en passer par quelques étapes
intermédiaires pour, par exemple, découvrir la vraie cause historique,
parfaitement insoupçonnable, de l’assassinat du vétéran américain
revenu en Normandie pour les célébrations du soixantième anniversaire.
Ou saisir que l’aventure du footballeur d’origine italienne se déroule
en un autre temps, avec des enjeux autrement graves. À partir d’un bout
de réel, l’écrivain opère ici à la façon de l’archéologue. Il
reconstitue une épaisseur, un environnement. Graduellement récrit une
histoire enfouie sous des décombres dont son récit d’ouverture donne à
voir la figure symbolique. Et tisse un lien avec le présent. Il y a là
un travail à la fois remarquable et indispensable, pour qui refuse une
lecture plate et univoque du monde. |