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  Cités perdues

  Didier Daeninckx

  128 pages
12,50 €
ISBN : 2-86432-435-0

Résumé

La nouvelle, chez Didier Daeninckx, bat au rythme du monde.
Son éclat noir et incisif brille comme pour laisser une trace de ceux – héros ou inconnus – dont elle évoque la vie.
Elle se cherche en scrutant le regard des témoins, et se construit au présent sur la trame de l’Histoire.
Elle s’écrit alors que la poussière des effondrements est encore en suspens.
Et quand la façade de la cité, le mur de l’atelier, ont déjà disparu, elle est l’ombre sauvegardée.
Ce recueil confirme, s’il en était besoin, que Didier Daeninckx est bien l’observateur le plus intransigeant de la littérature sociale et politique de son temps.


Extrait du texte

   Rien qu’en passant il pouvait dire, sans grand risque de se tromper, ce qui avait fait échouer chaque spécimen d’humanité matinale sur les bancs, les chaises bancales disposés face aux niches des inspecteurs. Ça gueulait d’un peu partout, des pleurs, des coups, des hurlements de détresse. Ils étaient pas mal, ici, à savoir qu’ils faisaient un sale boulot, alors ils le faisaient salement. La flotte lui récurait les sinus. Après chaque séance d’entraînement il avait le goût chamboulé. Les odeurs mêlées de tabac froid, de sueur, de crésyl, de café, l’écœuraient. Il lui fallait griller une dizaine de blanches pour se remettre à niveau. Quand il entra dans son bureau, le lieutenant Pétriat tapait comme un sourd, mais la victime était seulement son clavier d’ordinateur.
   — Vous voulez un café, patron ?
   — Non… je vais essayer de me remettre à fumer… Tu as du nouveau ?
   Il préleva une feuille dans la recette de l’imprimante.
   — J’ai reçu une note de Goubert juste avant que vous n’arriviez…
   — Il a remis les pièces du puzzle en place ?
   — Pas encore. Il a retrouvé une balle de 7.65 dans la rate du client, tirée à deux ou trois mètres, et une autre dans le crâne qui est entrée par la nuque… Traces de poudre sur la chemise, la peau, les cheveux : les classiques du coup de grâce… Le type avait la gueule écrasée, un magma… J’ai envoyé le jeu d’empreintes au fichier central.
   Drovic feuilleta les pages départementales du Parisien. Un habitant de Montreuil avait déposé un brevet pour un carburant de son invention. Avec la biomasse issue de soixante kilos de bananes plantin pourries, il avait réussi à produire assez d’énergie pour faire tourner le moteur d’un ventilateur pendant trois jours et trois nuits.
   — Tiens, on dirait qu’ils sont passés à côté de l’info cette fois… Tu as eu le temps d’interroger le fichier des disparus ?
   Pétriat eut un regard pour son écran.
   — Je terminais l’inventaire… Tout est là, il y a une dizaine de fiches rien que pour la cité du Corbusier. Autant pour le reste de Courvilliers. J’ai tiré le paquet ainsi que les photos.
   Le commissaire les étala devant lui.
   — Fugue, recherche dans l’intérêt des familles, camé en galère, rupture de contrôle judiciaire, libéré conditionnel dans la nature… C’est pas sorcier, il va falloir se les cogner, l’un après l’autre.     Sors la corde de rappel, on va faire les étages !
   — Vous ne pouvez pas savoir combien ça me met en joie… Rien qu’à y penser j’ai déjà l’odeur pisseuse des ascenseurs dans le nez !
   — Occupe-toi de ce tas-là, je contrôle le reste… Prends les escaliers si tu as l’odorat sensible.



Extraits de presse

   La Liberté, samedi 20 août 2005
   par Jacques Sterchi

   Didier Daeninckx excelle dans la nouvelle. Une preuve de plus avec le recueil Cités perdues. Et plus particulièrement avec cette perle qu’est Les chiens et les lions. Cela commence abruptement par un combat à mort entre des volontaires français et... une armée de chiens. C’est près de Chartres en 1940. La métaphore est forte. En 27 pages, Daeninckx réume toute l’histoire de Jean Moulin, de la résistance en tant, aussi, que solidarité humaine.




   Marianne, 16 au 22 avril 2005
   Didier Daeninckx, simple flic
   par Patrick Besson

   Chez Verdier, Didier Daeninckx est plus détendu que chez Gallimard. Il fait moins de littérature. Du coup, il en fait. Ce qu’il faut, ce n’est pas écrire bien, c’est écrire, et peu de gens y arrivent. Daeninckx, oui : quand il n’y pense pas. Cités perdues, le récit qui donne son titre au nouveau recueil de Didier, est une jolie saga banlieusarde. Il y a tout : une barre – d’habitation – qu’on fait exploser, des potes avinés de 421, un commissariat qui ne sent pas bon. Là où Grangé aurait fait 500 pages, Vautrin 400, Benacquista 300 et Fajardie 200, Daeninckx n’en donne que 57. Parfaites. Le paysage urbain n’est pas bâclé et aucune des nuances psychologiques des personnages n’échappe à l’auteur et donc au lecteur. La rigueur réaliste de Daeninckx, qu’il est allé chercher à la fois dans son arbre généalogique, dans ses lectures et dans sa formation marxiste. C’est le monde réel d’Aragon sans la folie d’Elsa. Il regarde froidement mais sans méchanceté l’univers industriel qui se présente à ses yeux de myope. C’est le contraire de Jean Rolin (lire Marianne, n°409) : il n’est pas fasciné par lui dans le paysage mais par le paysage sans lui. Il se concentre dans son regard et se fond dans son verbe. Ce n’est pas lui qui parle mais le texte, qui rend un son sec mais non péremptoire, le son de la bonne prose française quand elle n’est pas coquette. La banlieue comme champ de ruines. Mammouth n’a pas seulement écrasé les prix, les êtres aussi y sont passés. Les gens, comme disait Robert Hue. L’ai vu l’autre jour dans le hall de l’hôtel Raphaël. Me demande ce qu’il foutait là. Réunion avec d’autres sénateurs d’extrême gauche ? Le seul travail qu’il y a est celui des femmes enceintes. Pour la troisième ou quatrième fois. Les jeunes sont perdants, les vieux sont perdus et les autres sont perplexes. Le commissaire Drovic promène dans ce foutoir sa silhouette modeste. Il n’a aucun tic, c’est presque un miracle, des flics de TF1. Il achète des Gitanes sans filtre, alors que Navarro a depuis longtemps – son triple pontage ? – arrêté de fumer.
   Évidemment, j’ai été sensible, dans Cités perdues, au fait qu’il y a plein de Serbes dont certains sont très gentils et d’autres, hélas, fort méchants. N’empêche, Dubrovnik ne s’écrit pas Dubrovnic (page 31), sinon il faudrait prononcer « Dubrovnitch ». Je ne suis pas sûr non plus de « Mozemo li jesti ? » En français : « Pouvons-nous manger ? » J’aurais plutôt dit : « Mozemo da jedemo ? » Qu’un lecteur serbe de Marianne, et je sais qu’ils sont nombreux, surtout depuis un an et demi, nous départage ! En tout cas, la shlivovitsa (et non chliwowitza, qui se prononcerait alors « chliououitza ») ne se boit jamais glacée. Ce n’est pas de la vodka. Du reste, elle devient, quelques lignes plus bas, de la vodka. Didier, la shlivovitsa est à base de prune et la vodka de patate, tout le monde sait ça, même BHL, qui ne boit ni l’une ni l’autre.
   J’ai aussi beaucoup aimé la dernière nouvelle : Initiales BB. La première phrase est presque du Flaubert : « Quai du 4-Septembre, les vents de décembre ont décapité les arbres centenaires du bois de Boulogne ; le long des étangs, là où la terre gorgée d’eau ne retenait pas les ancrages, souches de chênes, saules ou pins exhibent leurs racines inutiles. » Didier pose une bonne question : pourquoi les Cocotte-Minute ont-elles disparu ? Parce que les cocottes n’ont plus une minute ! Une magnifique promenade dans l’Ouest parisien, imprégnée de nostalgie cinématographique, clôt ce petit livre excellent.




   L’Humanité, jeudi 14 avril 2005
   Nouvelles du monde
   par Jean-Claude Lebrun

   Pour la littérature, il est des façons extrêmement variées de s’affronter au monde. Elle peut user de stratégies de suggestions et de contournements, s’attacher plus aux effets des fractures historiques, des bouleversements sociaux, et à leurs échos dans la sphère intime. Ou bien choisir de s’avancer à découvert et d’attaquer de front cette épaisse matière. C’est l’option retenue par Didier Daeninckx depuis plus de vingt ans, dans des romans, des récits et des nouvelles dont l’esprit et la teneur excèdent de très loin ce qu’il est convenu d’appeler la littérature « noire ». Une étiquette qui continue curieusement de coller à son œuvre, alors même que, depuis ses débuts dans Meurtres pour mémoire (1984), l’écrivain ne s’enfermait manifestement pas dans les schémas traditionnels ni dans les codes du genre. À cet égard, les six nouvelles de Cités perdues viennent aujourd’hui à point nommé nous offrir un véritable échantillon de ses territoires d’écriture et de sa manière.
   Ainsi que le récit liminaire, qui donne son titre au volume et propose une plongée dans le social contemporain à partir d’un meurtre et d’une investigation policière, chaque texte illustre en effet ce qui fonde la particularité de Didier Daeninckx : son aptitude à aller chercher sa matière d’écriture dans des bordures, des banlieues de l’histoire, volontairement ignorées ou simplement oubliées : les deux guerres mondiales, la Résistance, le colonialisme, le tournant d’une épopée industrielle… Avec, à chaque fois, et ainsi qu’il sied à une véritable nouvelle, le ressort d’une surprise finale qui donne rétrospectivement au texte toute sa profondeur de champ. Ce qui frappe d’abord, c’est la richesse et la précision du matériel narratif. Ces récits ne se développent que solidement enracinés dans un épais terreau factuel : lieux très précisément corroyés, objets ou signes du temps soigneusement répertoriés, ambiances restituées à traits précis. Qu’il s’agisse de la destruction d’une barre à La Courneuve, d’un épisode de la vie de Jean Moulin, d’un à-côté sombre du débarquement du 6 juin 1944, de la destinée d’un soldat des troupes coloniales de la Première Guerre mondiale, du sacrifice de jeunes combattants du groupe Manouchian, ou encore de la mémoire toujours vivante de Renault sur les actuelles friches industrielles de Boulogne-Billancourt – bientôt un quartier de nouveaux bo-bo ? –, à chaque fois Didier Daeninckx démontre un sens rare du signe et de la trace, qui soudent ses récits à la trame même de l’histoire.
   Sauf que la chose opère en quelque sorte à retardement. Que les premières pistes qui s’ouvrent au lecteur en masquent immanquablement d’autres. Que l’on ne décèle d’abord de l’essentiel qu’une sorte d’ombre portée. Le corps d’un homme assassiné que l’on transporte dans les sous-sols de la barre avant le dynamitage. Une battue, à Chartres en juin 1940, pour liquider une meute de chiens ensauvagés. Le meurtre d’un vieux général américain dans une cabine de bains à Deauville. Les souvenirs d’Afrique d’un homme enterré dans la « glaise froide » de Champagne. Les amours compliquées d’un jeune rital de vingt ans, joueur de football surdoué, empêché par une mystérieuse « consigne de venir sur le territoire de sa belle. Des arbres décapités par la tempête du 26 décembre sur un quai de Seine… Pourtant tout est là, déjà rassemblé. En germe, en pierre d’attente, pour qui sait discerner les indices qui signifient. Si la démarche de découverte rétrospective des auteurs de polars a peu à peu gagné par capillarité l’ensemble du champ littéraire, Didier Daeninckx n’a eu pour sa part qu’à poursuivre l’entreprise initiale. Puisqu’aussi bien l’histoire, au même titre que le réel, ne se donne, sauf exceptions rares, jamais immédiatement à voir. Et qu’il faut en passer par quelques étapes intermédiaires pour, par exemple, découvrir la vraie cause historique, parfaitement insoupçonnable, de l’assassinat du vétéran américain revenu en Normandie pour les célébrations du soixantième anniversaire. Ou saisir que l’aventure du footballeur d’origine italienne se déroule en un autre temps, avec des enjeux autrement graves. À partir d’un bout de réel, l’écrivain opère ici à la façon de l’archéologue. Il reconstitue une épaisseur, un environnement. Graduellement récrit une histoire enfouie sous des décombres dont son récit d’ouverture donne à voir la figure symbolique. Et tisse un lien avec le présent. Il y a là un travail à la fois remarquable et indispensable, pour qui refuse une lecture plate et univoque du monde.