Accueil
Littérature française
  Collection jaune
L’Image
Chaoïd
Fondation empreinte

Littérature étrangère
  allemande
anglaise
espagnole
italienne
russe Slovo
russe Poustiaki
grecque
japonaise

Verdier poche

Philosophie

Hébreu

Islam

Sciences humaines

Art et architecture

Tauromachie

Cuisine

Revues


vidéos

nouveautés

agenda


Lettre d'information

Informations générales

Sites conseillés

banquet du livre



 
  Clartés de tout
De Lacan à Marx, d’Aristote à Mao

  Jean-Claude Milner

  192 pages
15 €
ISBN : 978-2-86432-658-8

Résumé

Dans Clartés de tout, Fabian Fajnwaks et Juan Pablo Lucchelli, deux psychanalystes, interrogent Jean-Claude Milner sur son parcours et sur la place que Jacques Lacan y a tenue.
En répondant à leurs questions, Jean-Claude Milner a été amené à réexaminer ses propres positions sur la linguistique et sur la science moderne, sur sa théorie des noms et en particulier du nom juif, sur la transformation des relations entre capitalisme et bourgeoisie, sur la Révolution et sur la politique.
Il est apparu que le nom de Lacan était mentionné à chaque étape. Jean-Claude Milner a eu ainsi l’occasion de mieux préciser sa dette: Lacan, selon lui, doit fonctionner comme un opérateur de clarté, non d’obscurité.
Le projet de livre surgit en cours de route. Pour qu’il soit mené à bien, les questions et les réponses devaient être ajustées et ajointées. Clartés de tout est le résultat de ce travail.


Revue de presse

Presse écrite

   La Quinzaine littéraire, n°1051, du 16 au 31 décembre 2011
   Que la lumière soit
   par Michel Plon

   De tout temps, depuis sa rencontre par l’intermédiaire de Louis Althusser et par les premières présentations que son contemporain Jacques-Alain Miller fit de sa démarche, Jean-Claude Milner a accompagné et s’est imprégné des développements et des refontes que Jacques Lacan a apportés à la psychanalyse. On le sait, sans cet immense travail, la découverte freudienne serait devenue cette marchandise adaptée aux conceptions pragmatistes dominantes outre-Atlantique mais aussi, plan Marshall et guerre froide aidant, en Europe.

   Ce compagnonnage théorique rare a été notamment marqué par deux livres – non que les autres, nombreux, ne soient pas porteurs des mêmes traces mais de manière plus diffuse – L’Amour de la langue, publié en 1978, et vingt ans plus tard, L’Œuvre claire.
   Le présent livre, fruit d’une série d’entretiens de l’auteur avec deux psychanalystes argentins, Fabian Fanjwaks et Juan Pablo Lucchelli, est une sorte de regard panoramique jeté sur ce parcours théorique d’un grand linguiste qui se double d’un philosophe, comme tel concerné aussi bien par le devenir de l’École et de l’enseignement en général que par le sens de l’action politique et l’avenir de la démocratie. La politique, les impasses du maoïsme dans lequel il se fondit un temps pour en repérer la dimension mortifère organisée autour du sacrifice plutôt qu’autour de la survie, les formes modernes de l’exploitation de la force de travail par le moyen de l’élargissement du salariat, « miroir aux alouettes » des classes moyennes, les limites du rêve démocratique, ce sont là autant de thèmes ici rapidement évoqués qui sont explorés avec rigueur et inventivité et qui trouvent, selon des voies imprévues, leur amarrage sur les rivages des avancées lacaniennes. Ainsi de l’appréhension inédite des positions masculines et féminines organisées à partir de la proposition, ici bien explicitée, selon laquelle « il n’y a pas de rapport sexuel », de l’annonce prémonitoire, au début des années soixante-dix, de l’inévitable montée du racisme, ou encore de ce ressourcement opéré par Lacan dans son recours à la topologie et à la théorie des nœuds qui, bien loin de constituer une mathématisation de la psychanalyse qui en eût épuisé l’essence, tint en la mise en place d’un mode de penser inédit.
   Mais c’est notamment à propos de ce terme de mathématisation susceptible de prêter à une conception centrée sur l’idée de mesure ou encore à propos de l’articulation épistémologique du lacanisme et de la linguistique que le la de cette aventure intellectuelle est donné, en ouverture du livre. Ces questions plus que complexes sont ici exposées avec une rare clarté. Au linguiste qui se satisfait des objets de sa science sécurisée par son inscription dans la perspective galiléenne, la psychanalyse – la qualifier de lacanienne constituerait dans la visée milnérienne un pléonasme – ne peut rien apporter, mais aux linguistes, et Milner est de ceux-là, qui s’interrogent sur le fait que la linguistique ne peut penser ni le langage ni ce registre en quelque sorte subliminaire que Lacan nomma lalangue en un seul mot, alors la psychanalyse apporte cet « en plus » que pointait Lacan lorsqu’il écrivait dans ce texte célèbre, L’Étourdit, « Le biais d’où je situe l’inconscient est celui qui à la linguistique échappe » ; la psychanalyse, c’est bien ce qu’entendit Milner, donne à penser ce qui meut l’être parlant, le parlêtre de Lacan, ce qu’il en est de l’amour… de la langue sans lequel l’humain, à défaut d’être un animal pourrait bien n’être qu’un robot.
   Avec L’Œuvre claire dont les thèses sont ici apurées, Mimer était revenu sur cet enseignement lacanien : qu’en demeurait-il au soir de ce 20e siècle ? Assurément bien plus que des traces, un véritable ensemble, un système de pensée dont la labilité lui a permis de contourner les pièges d’un classicisme ténébreux.
   Puisqu’il fallait célébrer en cet automne le trentième anniversaire de la disparition de l’auteur des Écrits, on ne pouvait songer à plus bel hommage que ce travail lumineux qui est de l’ordre d’un pousse à penser.



   Olé !, n°507, du 30 novembre au 14 décembre 2011
   par Daniel Bégard

   Publié à la fin de l’été, ce livre d’entretiens semble avoir été conçu en réponse aux interrogations que les actualités de l’automne suscitent et imposent. Et Clartés de tout en devient un titre parfaitement ajusté aux contenus des deux cents pages denses qui vont suivre.
   Dans cet échange à trois Milner et ses interlocuteurs affrontent et jalonnent les questions de ce temps ou vont la science et notre rapport à celle-ci, l’universel et « l’escroquerie de la massivité », ce qu’est et devient le langage, le plaisir, le sexe et leurs imaginaires, 1’affrontement des blocs sociaux de la bourgeoisie et la gestion « politique » des équilibres instables qu’ils génèrent. Enfin qu’est-ce que, justement, la politique aujourd’hui, comment s’escamotent le nom et la réalité des classes, notamment ouvrière, et en regard, comment se construisent d’autres exclusions, comme celle dont Juif est à nouveau le nom, ou celle de l’émigré, du pauvre et globalement du citoyen.
   Dans ses interventions sur la question du politique aujourd’hui, l’auteur avance des questionnements pertinents qui résument et reformulent les doutes que certainement chacun perçoit désormais. Le modèle logico-politique du monde dit Milner « hante nos représentations », or il n’explique à peu près rien. À peine parvient-il à décrire. Faut-il dès lors tenter de changer cette « langue politique », ou tenter de l’utiliser en surveillant ses détours qui nous abusent, et ce qu’elle cache à dessein ? L’histoire enseigne que l’une des hypothèses conduit assez sûrement aux catastrophes et l’autre risque l’impuissance ou la manipulation.
   Jean-Claude Milner propose en conséquence de repenser le tout par la langue ordinaire, en se parlant et en posant toujours les dissensions qui sont essentielles, car la seule loi du politique est de tout parler. Posture qui aura aussi des limites qu’il ne faut pas méconnaître. On ne trouvera donc pas dans ces lignes quelque chose qui soit de l’ordre d’une « science politique », mais de quoi nourrir une façon de la vivre ou de la réinventer. Stimulant et recommandé.



   Le Monde, vendredi 9 septembre 2011
   Le 21e siècle est d’ores et déjà lacanien
   par Catherine Clément

   Trente ans après sa mort, le psychanalyste suscite de nombreuses publications. S’en détachent un inédit, des réflexions de Jean-Claude Milner et un hommage de notre collaboratrice Élisabeth Roudinesco.

   À sa mort, le vieux psychanalyste était presque un trésor national vivant. De loin, dandy foutraque adulé ou haï, célèbre pour ses cigares tordus, son nœud pap’ et le public people se pressant à son séminaire ; de près, un corps saisi de pensée. Place à la voix. On écoutait cette lente parole entrecoupée de soupirs, débobinant des phrases en quête de chute, piégées dans une grammaire exacte, mais dure à suivre. Alors Lacan revenait sur ses pas, tirant ses auditeurs le long d’un fleuve dont seule sa logique connaissait le cours. Nous, bateaux ivres ; lui, le hâleur. Résultat ? Une pensée couteau suisse. On l’a sur soi, elle sert à tout.
  
   […]

   « Jardin à la française »
   Roudinesco et Miller se croisent sur bien des points. L’excès, la démesure, le non-conformisme de la grande bourgeoisie, le charme et la brutalité. Le Lacan de Miller est plus tendre, plus aimant ; le livre de Roudinesco, nourri à l’amour vache, rend justice à un homme qu’elle admire et discute. Ces deux-là sont passionnés de Lacan.
   Jean-Claude Milner aussi, mais autrement. Clartés de tout est d’un chercheur qui ne veut strictement rien savoir de l’homme privé. Mais alors, quelles lumières ! Un exemple. Milner, qui fut linguiste, décrypte la position de Lacan sur les langues. En 1953, neuf ans après la défaite du nazisme, le premier discours de Rome, célèbre pour son affirmation du « retour Freud », s’adressait aux psychanalystes de langue romane. À l’époque, l’allemand vaincu, langue natale de la psychanalyse, cédait devant l’anglais, langue de la marchandisation propre à dévoyer l’entreprise freudienne. Aux États-Unis, c’était fait. Pour retourner à Freud, Lacan le mit au cordeau ; de la jungle freudienne, « j’ai fait un jardin à la française », disait-il. Mais pour cela, rappelle Jean-Claude Milner, Lacan a recours à la « langue dialectique », une langue française qu’il se voit contraint de tourmenter, car le français classique ne peut rien dire de freudien. Tard dans sa vie, il n’a plus le temps, il joue aux mots-valises, se sert des homophonies, des sens opposés et, en hâte, brise la langue. L’obscurité vient.
   […]



   Marianne, samedi 3 septembre 2011
   Jean-Claude Milner, le « serial » savant
   par Philippe Petit

   Ancien élève d’Althusser, proche de Lacan et de Benny Lévy, le linguiste Jean-Claude Milner publie en cette rentrée Clartés de tout, retour sur un itinéraire qui l’aura fait passer en cinquante ans du maoïsme à la redécouverte du « nom juif ». Rencontre avec un intellectuel qui fascine.

   « J’ai encore des choses à dire. » Lorsque Jean-Claude Milner se fend devant vous d’une telle phrase, le doute n’est pas permis. Il n’est pas nécessaire de lui demander ce qui le taraude : il s’intéresse à tout. L’écrivain Christophe Pradeau, qui le connaît depuis six ans – il publie comme lui chez Verdier –, dit de lui ce que le philosophe Henri Bergson disait du critique littéraire Albert Thibaudet : « Il connaît spécialement tout. » Il peut vous entretenir pendant des heures du cinéma hollywoodien, du roman policier, de football, de Galilée, comme de Napoléon, de Mai 68 ou encore de la crise financière. L’actualité ne l’effraie pas. Car ce conférencier hors pair est un peu plus qu’un intellectuel talentueux avec ses humeurs, ses partis pris, son envie d’en découdre, c’est un penseur d’une rigueur implacable.
   Ce n’est donc pas un hasard s’il publie cette rentrée Clartés de tout. Un livre d’entretiens qui parcourent son œuvre en grandes enjambées, qui la restituent dans le temps et nous fournit l’occasion de revenir sur sa trajectoire. Elle est fulgurante et ressemble à une flèche qui aurait transpercé tous les môles du savoir, ouvert les cœurs de la science, de la littérature, de la linguistique, de la psychanalyse, de la politique, tel un guerrier sans peur. « Moi, je ne suis pas un tueur en série, mais je suis un savant en série », écrit-il.
   Cet aveu pourrait passer pour de la présomption. Il n’en est rien. Il signe au contraire une aventure intellectuelle hors du commun. Quelques étiquettes, parfois, suffisent à la résumer. Normalien, lacanien, marxiste, gauchiste, structuraliste, c’est au choix. Et parce qu’il fut l’ami de Benny Lévy (1945-2003), qui troqua son habit de mage révolutionnaire contre celui de juif de l’étude, il n’est pas rare qu’on ajoute : fondamentaliste masqué. C’est mal connaître son ancrage dans la grande tradition de l’université allemande du 19e siècle, et c’est se méprendre sur « l’athéisme de probité » – l’expression est de Léo Strauss – dont il fait preuve. L’auteur de L’Arrogance du présent (2009) n’est jamais passé de Mao à Moïse selon l’expression consacrée. Le père de Milner, d’origine lituanienne, ne fut naturalisé qu’en 1946. Et il n’a jamais dit à ses enfants qu’il était juif. « Il ne faut jamais se satisfaire de ce qui se fond dans le paysage », insiste Milner dans un hommage à son ami Benny. Là-dessus, ils étaient en phase ; mais pas sur leur manière respective d’assumer leur liberté.

   Anecdotes signifiantes
   Jean-Claude Milner n’est pas un « orthodoxe », au sens où ce mot résonne à Jérusalem. Il a en revanche longtemps cru aux maîtres mots – « révolution, peuple, classe, universel ». Il n’y croit plus. Il n’est même pas sûr qu’il consente à ceux de « république » ou d’« Europe », en tout cas tels qu’ils s’offrent à nous aujourd’hui. Il tient la discussion politique en piètre estime. Il la soupçonne de laisser perdurer l’idée que, entre les gouvernants et les gouvernés, le pouvoir de décider pèserait du même poids. L’injustice se nourrit à ses yeux de cette comédie démocratique. « La vanité s’installe dès que les faibles se mettent à discuter entre eux, en mimant la force que justement ils ne possèdent pas », écrit-il dans Pour une politique des êtres parlants (2011). « Les places sont ce qu’elles sont. », tel est son nouveau viatique. Il occupe la sienne avec mansuétude. L’auteur de L’œuvre claire (1995) – un des meilleurs livres sur Lacan – n’aime pas la parlote. Il aime les anecdotes, si elles sont signifiantes. « D’une phrase que Napoléon prononça à Erfurt en 1808, il a fait un livre », remarque Christophe Pradeau. Chez Milner, la parcimonie du style vise les grandes largeurs et les confidences, le fond du tableau.
   Il est né en 1941 à Paris d’un père lituanien, donc, et d’une mère issue d’une vieille famille rhénane. Son père parlait un français « normal », parfaitement correct, dit-il, mais pas non plus « hypercorrect ». Pendant la guerre, « il avait été dénoncé par une voisine et avait décidé d’échapper au pire en s’engageant au STO », précise Milner qui a démêlé ce fatras après coup. C’était un bon vivant, avare de ses souvenirs, taiseux sur son emploi du temps. « Je ne pourrais pas dire où et comment il passait ses journées. Il avait ses heures imprévisibles. Je percevais un monde parisien, centré sur Montparnasse et la Coupole ; le Dôme était admis mais du bout des lèvres ; le Select était tenu pour un attrape-nigaud », se souvient-il. Le portrait de sa mère protestante est moins évasif. À l’opposé de son mari, elle endosse sa lignée. Elle arbore un médaillon du 16e siècle sur lequel on devine un motif ayant son pendant dans une église de Bâle. À la vue de celui-ci, l’imagination du jeune Milner s’éveille à l’histoire.

   Feu glacé de la révolution
   Pour l’heure, l’adolescent n’en perçoit que l’intrigue. Il dévore des romans frivoles, se plaît à la lecture de Rosamond Lehmann, pas encore à celle de Robespierre et Saint-Just, dont il est familier. De cette lointaine époque, l’auteur de L’Amour de la langue (1978) a toutefois gardé des souvenirs précis. Il se souvient que son père avait des convictions marxistes, mais tenait Staline pour un tyran. Il assure que sa mère admirait Léon Blum. Mais il confirme que, dans son entourage, l’extermination n’était pas mentionnée.
   Avant de divorcer de la révolution, Milner s’approcha de son feu glacé. Lecteur insatiable de Marx, il tenait de sa mère son amour de la langue allemande. Elle était enseignante, les mathématiques étaient son domaine, et elle s’exprimait aussi volontiers en allemand qu’en français. Sa grand-mère maternelle, elle, vivait à Strasbourg. Elle avait la nostalgie de l’Allemagne d’avant 1914. « Rétroactivement, j’ai compris que j’avais observé chez elle les restes de la bourgeoisie d’Europe centrale profondément ébranlée par les deux guerres, insiste Milner. Par rapport à cela, notre vie parisienne sanctionnait le déclin économique et social des rejetons de cette bourgeoisie sacerdotale ; ma grand-mère est d’une longue lignée de pasteurs. » Où l’on voit que le rejeton n’a pas tout perdu. Un des sujets majeurs de sa réflexion à venir sera la paupérisation des classes moyennes. En particulier la petite bourgeoisie intellectuelle, lâchée aujourd’hui par l’État et dépassée par la bourgeoisie d’argent qui se moque comme d’une guigne du savoir, sauf pour s’acheter des tableaux ou faire bonne mine au concert.
   Milner était-il prédestiné à porter le fer dans la plaie ? Il est permis de le penser. « La bourgeoisie salariée d’État est aujourd’hui la classe méprisée par excellence. [...] J’ajoute, pour faire bonne mesure, que la bourgeoisie salariée d’État bien souvent se méprise elle-même », écrit-il dans Clartés de tout. Et si on lui demande d’où lui vient le tropisme pour cette cause ? Il répond qu’aujourd’hui la petite bourgeoisie intellectuelle a renoncé à ses idéaux. « Elle recule, horrifiée devant sa propre capacité de critique ; par respect pour la gauche, elle s’ôte les moyens de l’exactitude ; en conséquence, elle accepte d’avance les vexations et les tromperies », renchérit-il. Cet attentisme rassure le pouvoir. Il conforte selon Milner l’évidence selon laquelle la société française ne veut plus payer le temps libre qui compensait, pour les intellectuels employés par l’État, le faible niveau de rémunération. Le petit-bourgeois intellectuel est désormais maltraité par l’État. On l’évalue, on le contrôle, on lui impose des charges administratives. On ne le protège plus. De cette situation, l’auteur du Salaire de l’idéal (1997) eut le pressentiment. Du destin d’un petit-bourgeois des Trente Glorieuses, il avait anticipé le dénouement. Milner préférera toujours la figure de la cousine Bette à celle de Julien Sorel, trop imbu de sa personne pour saisir le mouvement de l’histoire.

   Le cercle des idiots
   Aussi, lorsque de Gaulle arrive au pouvoir, le jeune Milner est en partie dégrossi. Il est en khâgne. « J’observe en direct ce que je retrouverai à plusieurs reprises : l’autopersuasion. Autour de moi, élèves et professeurs sont nombreux à parler de fascisme ; un vieux professeur, que j’aimais beaucoup, citait Antigone, pour laisser entendre que de Gaulle était Créon. Puis six mois après, tout était oublié : on était contre de Gaulle, mais on commençait à lui trouver des vertus. Bref, j’étais entouré d’idiots en politique », se rappelle-t-il. Sans se confier à ses camarades, il prend alors la tangente. Il devient taciturne, ce qu’il n’est plus. En 1962, date des accords d’Evian, il est en deuxième année à l’École normale. Il se place alors sur une rampe de lancement. Althusser, comme tant d’autres, sera son toboggan. La glissade dure un certain temps. La gauche se met à défiler sur le thème « sauver la République », par refus de De Gaulle assimilé à un dictateur, la 4e République devient une sorte de trésor précieux à sauver pour ceux-là même qui l’avaient critiquée. Milner ne sera pas du cortège. La rupture d’avec les idiots étant consommée, le « savant en série » prend son envol. À la rue d’Ulm, en effet, au milieu des années 60, Milner commence son ascension. Il était dans l’agora, il se retrouve sur l’Olympe. Le temple du savoir ouvre ses portes au déclassé. Lacan, qui fut chassé de Sainte-Anne, est invité par Althusser à venir à l’École. Milner découvre Lacan, et son inclination pour la linguistique structurale se confirme. Le passage au militantisme est plus progressif. Il s’effectue entre 1968 et 1971, lors de son engagement dans le mouvement maoïste de la Gauche prolétarienne. Que Milner ait tenu à s’en expliquer récemment n’est pas anodin. Il se refuse à fusionner le gauchisme qui fut le sien avec l’esprit de Mai 68. Il n’a de cesse de différencier la pensée qui se cherche – et s’est trouvée au milieu des années 60 – et l’esprit qui se dissipe dans le sociétal et l’illimité de l’échange marchand. Il ne fut pas un trublion. Il ne fut pas un soixante-huitard. Il n’est pas un intellectuel de gauche.
   « L’intellectuel de gauche a cessé d’exister dans les faits quand la gauche, justement, est arrivée au pouvoir. Il a mesuré alors à quel point elle pouvait se passer de lui. Tout ce qu’elle attendait, c’était qu’il vote à gauche et qu’ensuite il se taise », déplore-t-il dans son livre. Il n’est pas pour autant un intellectuel de droite. « Plus importante que la division droite-gauche, il y a pour moi l’opposition suivante : est-ce par imbécillité ou par idiotie qu’un intellectuel choisit ce qu’il choisit ? » s’interroge-t-il. S’il revient aujourd’hui sur ses errements militants, s’il en supporte la charge, ce n’est pas pour minimiser sa part. Son enlisement dans la pensée massive, il la doit à lui seul. Cela reconnu, il se refuse à effacer le passé. « Tout se passe comme si rien n’avait eu lieu au 20e siècle, ni dans le savoir ni dans l’opinion », note-t-il à la fin de son Périple structural (2002).
   Cette persévérance lui colle à la peau. Elle ne lui fait pas la vie facile. Mais il a prouvé au cours de sa longue traversée des savoirs qu’il savait se faire remarquer. Son livre intitulé De l’école (1984) fit grand bruit à l’époque. Il était une charge violente contre les fossoyeurs de l’instruction. Vingt ans plus tard, il récidiva en publiant, en 2003, Les Penchants criminels de l’Europe démocratique. Le livre provoqua l’ire de François Wahl, son ancien éditeur, et l’admiration de Claude Lanzmann. Il fut en réalité mal compris. Car en dépit de ses saillies, qui étaient une riposte aux propos tenus par les ONG durant la conférence de Durban de septembre 2001, le livre de Milner débouchait sur une réfutation imparable de ce qu’il appellera plus tard « l’universalisme facile ». Il était une mise en garde contre les rêveries humanitaires et l’antiracisme intégral qui, sous la houlette de l’ONU, se montraient complaisants à l’égard de l’Iran d’Ahmadinejad. Il était également une manière d’adieu à l’Europe des eurocrates, cette machine à produire de la paix en multipliant les pouvoirs et les réglementations au mépris de ce qui fonde, de génération en génération, la parole qui les lie. Il était une méditation sur « le nom juif » rapporté à cette exigence que chaque homme ou femme rencontre un jour : « Que dirai-je à mon enfant ? » Car il n’est rien que le moderne ne puisse transformer (« Changer les cours des fleuves, sortir de notre galaxie, maîtriser l’aléatoire », ironisait Milner dans ce livre) ; il lui est loisible dorénavant de disjoindre enfant et « parentalité ». Se dire « enfant de », le moderne n’en peut mais. Nous serons tous des enfants trouvés dans le ventre de la déesse Europe. Les noms n’auront plus d’importance, pas même le nom juif. Et encore moins le savoir qui le supporte.
   Il n’en fallait pas plus pour créer la discorde. Milner, qui avoua pourtant un jour n’être pas doué pour la fidélité, devint malgré lui le plus fidèle des fils. Au terme de ce long périple, il s’est affranchi des tourniquets de la discussion. Il s’est libéré de la vision politique du monde. Il a fait confiance au savoir qui est toujours susceptible, affirme-t-il, « de produire un savoir qui n’était pas encore produit ». Cette morale minimale lui permet à coup sûr de rester fidèle au savoir de ses ancêtres entendu non comme une encyclopédie, mais comme une reprise, une réécriture de tous les textes existants. Tel est sans doute son fantasme. « Je suis prêt à admettre qu’à titre d’imaginaire le savoir absolu continue à fonctionner pour moi », concède-t-il.



   Libération, jeudi 1er septembre 2011
   par Éric Aeschimann

   À l’occasion du trentième anniversaire de la mort de Lacan […], Jean-Claude Milner publie un livre d’entretiens avec deux psychanalystes argentins, Fabien Fajnwaks et Juan Pablo Lucchelli. Du groupe de jeunes intellectuels de la rue d’Ulm qui suivirent avec passion l’enseignement de Lacan, Milner est probablement resté le plus « lacanien ». Les moments clés de ses travaux furent profondément imprégnés par l’auteur des Écrits et c’est en explicitant cette dette que Milner lui rend le meilleur hommage. De la science à la sexualité, de la politique à l’économie, il montre combien les concepts lacaniens peuvent jeter sur notre nouveau siècle une intense… clarté. On retrouve Milner dans le numéro spécial de la revue Le Diable probablement […] consacré à Lacan, avec des interventions de Jacques-Alain et de Judith Miller, Philippe Sollers, Pierre Michon, Roland Castro ou encore Benoît Jacquot (qui tourna le célèbre entretien télévisé de Lacan en 1973). À lire, enfin, du philosophe Paul Audi, Le Théorème du Surmâle. « Lacan selon Jarry » (Verdier).



   Philosophie magazine, n°52, septembre 2011
   Haut en couleur
   par Michel Eltchaninoff

   Proche d’Althusser et de Lacan il y a quarante ans, dénonciateur d’une Europe ante juive, ou encore critique des « exaltés » de l’hyperdémocratie aujourd’hui, le linguiste et philosophe Jean-Claude Milner est un acteur singulier de la vie intellectuelle française. Ce livre d’entretiens avec deux psychanalystes argentins retrace son itinéraire. Les questions sont parfois plus difficiles à comprendre que les réponses… Heureusement, celles-ci sont lumineuses, exposant les principales idées de Milner. Les quelques pages dans lesquelles il analyse les conceptions grecque, romaine, juive et chrétienne de la notion d’universel, suffiraient à justifier la lecture de l’ouvrage. Mais ceux qui s’intéressent à la science galiléenne, à la Révolutions culturelle, à Mai 68 ou à la question du juste salaire trouveront aussi leur bonheur. Bref, un Jean-Claude Milner sans peine.

Radio et télévision

« Hors-champs », par Laure Adler, France Culture, jeudi 29 septembre 2011, de 22h15 à 23h
« Les Matins », par Marc Voinchet, France Culture, vendredi 9 septembre 2011, de 7h45 à 8h50
« Les Nouveaux Chemins de la connaissance », par Philippe Petit, France Culture, vendredi 2 septembre 2011, de 10h à 11h