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  La Conscience de l’œil
Urbanisme et société

  Richard Sennett

  Traduction de l'anglais (États-Unis) par Dominique Dill

  416 pages
14,80 €
ISBN : 978-2-86432-578-9

Résumé

L’aspect des villes reflète la grande peur cachée qu’ont leurs habitants de s’exposer. Dans leur esprit, « s’exposer » suggère davantage le risque d’être blessé que la chance d’être stimulé. La peur de l’« exposition » renvoie d’une certaine façon à une conception militarisée de la vie de tous les jours, comme si le modèle « attaque et défense » s’appliquait aussi bien à la vie subjective qu’à la guerre.
Avec cet ouvrage, Richard Sennett retrace la naissance de cette crainte et comment s’est édifié le mur séparant la vie intérieure de la vie extérieure. La construction de ce mur s’explique en partie par notre histoire religieuse : le christianisme engagera la culture occidentale sur la voie de la séparation de l’expérience intérieure et de l’expérience extérieure. L’ombre de ce mur continue d’obscurcir la société laïque…
Un des traits caractéristiques de l’urbanisme moderne est qu’il dissimule derrière ses murs les différences qui existent entre les individus. Ainsi, les urbanistes n’ont créé dans nos villes que des espace « inoffensifs », insignifiants, des espaces qui dissipent la menace du contact social : miroirs sans tain des façades, autoroutes isolant les banlieues pauvres du reste de la cité, villes-dortoirs. Cette approche compulsive de l’environnement s’enracine, en partie, dans des malheurs anciens, dans la peur du plaisir, qui ont conduit les individus à traiter leur environnement de façon aussi neutre que possible. L’urbaniste moderne est manipulé par l’éthique protestante de l’espace.


Extraits de presse

   Urbanisme
   par Thierry Paquot

   L’ouvrage était paru chez Plon en 1992, sous le titre curieux et éloigné de l’intention de l’auteur de La Ville à vue d’œil (titre anglais : The Conscience of the Eye). En fait, contrairement à ce que suggérait son premier titre, cet essai brillant et très agréable à lire ne nous offre pas une vue plongeante du haut d’un gratte-ciel ou d’un clocher sur la grande ville, mais une réflexion sur le regard, la « chose vue » et l’exposition. Qui regarde qui ? Quoi regarder ? Qu’est-ce que la ville fait voir ou dissimule ? Le projet de Richard Sennett, philosophe, sociologue et historien, n’est pas de raconter une histoire de la ville occidentale selon les impressions du citadin, devenu le sujet de l’histoire, mais la manière dont la ville, dans ses transformations morphologiques, architecturales et culturelles, joue sur la prise de conscience par le sujet de son Moi, sachant qu’en anglais le mot « conscience » signifie à la fois « le fait d’être conscient, et celui de juger ». Dans son introduction, l’auteur précise : « Le problème culturel de la ville moderne est de trouver comment faire parler ce milieu impersonnel, comment dépasser son actuelle insignifiance, sa neutralité, dont on peut faire remonter les origines à la croyance que le monde extérieur, le monde des choses, est irréel. Notre problème urbain est de savoir comment rendre à l’extérieur sa réalité de dimension de l’expérience humaine. » Établir la généalogie de cet effacement progressif de « l’art de l’exposition de soi » nécessite aussi bien une étude historique du cadre urbain qu’une appréciation critique de l’urbanisme et de l’architecture à différentes époques. C’est à quoi s’engage l’auteur, en déployant un large éventail des connaissances savantes (de la Grèce antique à l’Europe des Lumières, des mécanismes de la société industrielle à ceux de la démocratie) simultanément à la livraison de quelques confidences new-yorkaises. Dans le jeu délicat entre l’intérieur et l’extérieur, la « vie privée » (l’intimité) et la « vie publique », la rue – et plus généralement les « espaces publics » – occupe une place de choix. La rue n’est pas un élément passif du décor construit, mais le révélateur des rencontres, des échanges et des circulations. C’est parce qu’elle n’est pas neutre que certains s’évertuent à la neutraliser justement, en la géométrisant ou en lui attribuant une seule fonction, au détriment des autres. Dans certains cas, la reconquête de la rue est aussi la redécouverte d’une autre urbanité, plus réceptive à l’Autre, cet étranger dont l’étrangeté est la garantie de notre propre différence… Évoquant Georg Simmel et ses commentateurs de l’école de Chicago, Richard Sennett écrit : « Pour eux, comme pour Baudelaire, la culture de la ville tournait autour de l’expérience que l’on pouvait y faire de la différence – différence de classe, d’âge, de race et de goût – hors du territoire familier de chacun, dans la rue. »
   Ce livre est précieux pour l’aménageur, l’architecte et l’urbaniste, car il invite à penser les liens entre le visuel et le social, la linéarité et la discontinuité du « récit » rticle qu’en 1982 ils signèrent ensemble dans Humanities in Review (I, 1). En réalité, c’est de façon profonde et durable que les recherches de Michel Foucault ont « pesé » sur celles de Richard Sennett. Ce dernier rappelle lui-même qu’il a commencé à collaborer avec Michel Foucault « à la fin des années 1970 », mais qu’ensuite il a « suivi une voie différente » de celle que le philosophe français et lui avaient « empruntée au départ », et qui « consistait à étudier le corps dans la société à travers le prisme de la sexualité ». Cet autre chemin a conduit le sociologue de Chicago assez loin : longtemps président de l’International Commitee on Urban Studies de l’Unesco, professeur en sciences humaines à la New York University et professeur honoraire de sociologie à la London School of Economics, historien, critique littéraire, romancier, Richard Sennett – qui a aujourd’hui 60 ans – s’est fait connaître dans le monde entier pour ses travaux sur le « nouveau capitalisme » et les nouvelles formes d’organisation du travail, qui, incluant désormais le risque, la mobilité, la flexibilité, la précarité, la constante obligation de « refaire sa vie », condamne les individus à l’incertitude, à la peur, au sentiment d’échec, et détruit en ses racines le sentiment de continuité de l’existence. Avec La Chair et la pierre, publié en 1994 et à présent traduit en français, Sennett revient au « corps » (et donc à Michel Foucault : « l’influence de celui qui était devenu mon ami est partout présente dans ces pages »), mais en le saisissant par un autre biais que celui de l’Histoire de la sexualité. Le sous-titre est explicite : Le corps et la ville dans la civilisation occidentale. Ce que livre en effet Richard Sennett ici, c’est une histoire de la vie urbaine, de la Grèce antique à l’Amérique d’aujourd’hui, en racontant la façon dont les hommes et les femmes font l’expérience de la ville à travers leurs sensations corporelles, hygiéniques, alimentaires, sexuelles…
   « L’État (res publica) est un corps », écrivait déjà Jean de Salisbury en 1159 : le souverain en est le cerveau, ses conseillers le cœur, les marchands le ventre, les soldats les mains, les paysans et les ouvriers les pieds. Il en est de même pour la ville : elle a sa tête dans le palais et la cathédrale, son estomac dans le marché, ses mains et ses pieds dans les alignements des maisons. La Chair et la pierre ne se réduit pas, en continuant à tisser cette métaphore assez courante, à montrer que la ville de pierre a aussi sa chair, sa circulation fluide et ses artères, son cour ; son ventre et ses viscères, ni à établir le « catalogue historique des sensations physiques dans l’espace urbain ». Son propos est plutôt de voir comment la répugnance que la civilisation occidentale a toujours éprouvée à reconnaître « la dignité et la diversité du corps humain », trouve une traduction réelle dans l’urbanisme, la planification, l’architecture. Dans quelle mesure, par exemple, les croyances chrétiennes vis-à-vis du corps ont-elles contribué à façonner la ville du haut Moyen Âge et du début de la Renaissance ? La passion du Christ sur la croix, que la publication en 1250 de la grande Bible de saint Louis rend particulièrement « sensible » aux Parisiens, surdétermine une « façon de penser les espaces dévolus à la charité et les sanctuaires dans la ville », et, par là même, soulève des questions urbanistiques et architecturales, dans la mesure où il faut trouver une « place » pour ces refuges dans des rues ou des ruelles livrées à la violence, aux trafics et marchandages « liés à l’économie de marché naissante ». Richard Sennett ne parcourt évidemment pas toute l’histoire occidentale. Il étudie quelques villes, à un moment précis de leur histoire, et, à chaque fois, repère « quelque chose », un événement ou une pratique – le début d’une guerre, une insurrection, la fréquentation des bains publics, l’inauguration d’un bâtiment, la publication d’un livre, une découverte scientifique ou médicale – qui modifie notablement « l’expérience qu’ont les hommes de leur propre corps et les espaces dans lesquels ils vivent ». C’est à travers l’analyse du sens qu’avait dans la Grèce de Périclès la nudité – signe de force, de dignité et d’attachement à la cité (le « barbare », lui, couvrait ses parties génitales en public, lors des jeux) – et à travers la conception physiologique du corps (où domine la notion de chaleur) que Sennett décrit à la fois les subtiles subdivisions de l’espace urbain d’Athènes et l’espace politique de la démocratie athénienne. Dans l’agora, de nombreuses activités se déroulent simultanément, les gens se déplacent sans cesse, forment des petits groupes. Les voix mêlées font un brouhaha et les corps en mouvement une « masse liquide » qui n’est guère un « corps politique ». Dans les théâtres, le public reste assis, immobile, à écouter une voix solitaire. Or, dans une démocratie, de même qu’un homme doit pouvoir exhiber son corps, un citoyen doit pouvoir exposer sa pensée aux autres, entendre leurs « voix » et faire entendre la sienne. Dès lors, les pierres, si on peut dire, devront se plier à cet impératif : les portiques, ou stoai, qui, au temps de Périclès, longent les côtés nord et ouest de l’agora, accueillent les repas, les affaires, les commérages, les spectacles offerts par les avaleurs de sabres, les jongleurs ou… les philosophes (les stoïciens, refusant de prendre part à la vie du monde, se réunissent, d’où leur nom, sous la « stoa Poikilé, le « portique peint », lieu de divertissement, alors que des théâtres, comme celui qui s’érigeait sur la colline du Pnyx, à dix minutes de marche de l’agora, sont transformés en lieux de réunions strictement politiques, et qu’est également créé, pour l’échange plus sérieux encore de la « parole qui fait loi », le Bouleutérion, qui abrite le Conseil des Cinq Cents (Boulé), dont la tâche est de préparer les séances de l’assemblée du peuple.
   D’Athènes, Sennett passe à Rome, d’abord la Rome d’Hadrien et de la construction du Panthéon, puis la Rome de Constantin et de l’édification de la basilique du Latran – en montrant notamment comment changent les bains publics, tout d’amusements et de lascivité, lorsqu’ils sont fréquentés par les chrétiens – au Paris médiéval et révolutionnaire, au Londres de la fin du XXe siècle, et au New York d’aujourd’hui. Il consacre une longue étude à Venise, « ville aimant », qui, tout en protégeant sa puissance des ennemis politiques ou commerciaux, protège aussi son corps des atteintes de la corruption morale, des « infections » apportées par les marins, de la syphilis – jusqu’à se servir de ses canaux comme de douves, construire des ponts-levis, ériger des hauts murs pour isoler des communautés, et enfin utiliser les anciens quartiers de fonderie, le Ghetto Nuovo, pour, en 1515, y enfermer les « corps impurs » des juifs.
   Les grandes découvertes scientifiques des XVIIe et XVIIIe siècles concernant la circulation sanguine (Wiliam Harvey), la fonction des ganglions (Thomas Willis), les tissus nerveux (Albrechtvon Hailer) ou le rôle « respiratoire » de la peau (Ernst Platner) vont bouleverser totalement les conceptions philosophiques ou religieuses du corps, et de ses rapports à l’âme. Cette nouvelle image du corps, avec sa pompe cardiaque qui reçoit des veines le sang et le renvoie dans les artères, avec son épiderme qui lui permet de respirer, lorsque les pores ne sont pas bouchés par la saleté, va introduire dans la modélisation des villes les transformations les plus radicales. Désormais, le tissu urbain doit être propre, les voies publiques débarrassées des fondrières remplies d’urine et d’excréments, les égouts situés sous la chaussée, parcs et jardins doivent servir de poumons, les grandes artères assurer la circulation et favoriser les mouvements fluides des foules… Mais la foule en mouvement, ce peut être dangereux, et des corps serrés les uns contre les autres, qui transpirent, conspirent aussi parfois… On imagine alors la « ville moderne » : lieu de passage où les corps ne feraient que se voir, se croiser, anonymes.




   Urbanisme
   par Thierry Paquot

   Après bien des péripéties, l’ouvrage de Richard Sennett, dont l’édition originale date de 1994, sort enfin en français grâce à l’opiniâtreté de R. et M. Perelman, et c’est tant mieux. On connaît Les Tyrannies de l’intimité et La Conscience de l’œil de ce sociologue et historien marqué à la fois par Hannah Arendt et Michel Foucault ; là, il souhaite expliquer les « relations spatiales des corps », le jeu inégal des cinq sens du citadin dans la ville en une généalogie comparée qui le conduit de l’Athènes du temps de Périclès à New York, ville globale, en passant par la Rome d’Hadrien, le Paris de Jean de Chelles, le ghetto juif de Venise, Londres décrit par le romancier E. M. Forster. La nudité des Grecs – que l’on observe sur les vases – n’est pas le signe d’un hédonisme joyeux, elle marque un « déséquilibre dans les relations entre hommes et femmes, dans la formation de l’espace urbain et dans la pratique de la démocratie athénienne ». Quant aux Romains, ils prévilégient trop le « pouvoir de l’œil » au détriment des autres sens, ce qui nourrit une profonde critique de l’image, que les premiers chrétiens adopteront en « se déracinant d’eux-mêmes » et symboliquement en niant leur corps dans le corps partagé du Christ. Si l’Occident médiéval consacre le « travail mélancolique » qui annonce le divorce du temps en dualité entre un temps de l’Église et un temps des marchands, la Venise de la Renaissance « enferme » les juifs et pratique une ségrégation protectrice. Quant à la ville classique, elle adhère, non sans réticence, à la théorie de la circulation du sang de Harvey et considère que tout doit circuler en elle, ce que corroborent les propositions urbanistiques de Pierre Patte. À partir de ce moment-là et plus encore avec les Lumières, la ville se fait corps, avec une tête, un cœur, des poumons (nécessairement « verts » !), des artères et bien d’autres veines… Tout y circule : le capital, les marchandises, les désirs, et les destins individuels y changent de chemin ; c’est l’apogée de « l’individualisme urbain ». Vient le temps du confort et des réseaux, du soi triomphant mais aussi inquiet et de l’Autre dont l’étrangeté affirme nos différences. « Je défends l’idée, écrit Richard Sennett, que la forme des espaces urbains s’inspire en grande partie de l’expérience qu’ont les gens de leur propre corps. Pour que les habitants d’une ville multiculturelle puissent être attentifs les uns aux autres, je crois qu’il est important de changer la manière dont nous appréhendons notre corps. » D’où ce magnifique détour par l’histoire du corps et de ses représentations successives, depuis les transgressions d’Adam et Ève au jardin d’Eden jusqu’au jogging matinal à Central Park… Par cet ouvrage érudit qui s’interdit toute prétention écrasante, l’auteur vise à accompagner le lecteur dans ses découvertes, ravi de le déconcerter et de l’instruire.



   Le Monde, 21 avril 1995
   Par Christian Delacampagne

   Nombreuses sont les figures qu’a prises l’organisation physique de la cité occidentale. Restait à en écrire l’histoire. Aux États-Unis, c’est fait – et fort bien – par Richard Sennett.

   Une cité, dit Aristote, doit être composée de différentes espèces de gens : différents par le sexe, le métier, la condition sociale, l’origine ethnique… Nul ne contestera cette observation de bon sens. Mais comment faire pour que coexistent en paix des types humains aussi divers ? La question n’est pas nouvelle. Depuis l’Athènes de Périclès jusqu’au plan en damier de Manhattan, nombreuses sont les figures qu’a prises l’organisation physique de la cité occidentale. Il restait à écrire l’histoire de ces figures, à remonter dans le passé pour mieux comprendre le présent et la « crise » de » la ville, aujourd’hui. C’est ce que vient de faire le sociologue américain Richard Sennett. Professeur à New York University, Sennett n’est pas un inconnu en France. Plusieurs de ses livres y ont été traduits, entre autres, Les Tyrannies de l’intimité (Seuil, 1979), Les Grenouilles de Transylvanie (Fayard, 1984) et, plus récemment, La Ville à vue d’œil (Plon, 1992, réédition sous le titre La Conscience de l’œil, Les Éditions de la Passion/Verdier, 2000).
   Le grand public sait moins, en revanche, les liens d’amitié qui l’ont uni à Michel Foucault, et l’influence que ce dernier a exercée sur son travail. Non seulement les deux chercheurs ont publié ensemble, en 1982, un article sur « Sexualité et solitude », mais, au dire même de Sennett, c’est Foucault qui lui a suggéré, peu de temps avant sa mort, d’entreprendre une histoire des relations entre le corps humain et l’espace urbain à travers les âges. Mûri par dix ans de recherches dans toutes les grandes bibliothèques occidentales, ce livre vient de sortir aux États-Unis (Flesh and Stone, W. W. Norton, 432 p., New York, 1994)
   Malgré ses 400 pages bien serrées, La Chair et la Pierre n’a rien d’une thèse universitaire, ni même d’un travail de sociologie au sens classique. S’il est nourri d’une véritable érudition, tant artistique que littéraire, il s’agit avant tout d’un essai – réussi – pour survoler les siècles, décloisonner les disciplines et faire rêver le lecteur. Renonçant sagement à épuiser son sujet, il se limite, si l’on peut dire, à éclairer quelques-uns des lieux où, depuis plus de deux mille ans, se sont inventées des manières nouvelles d’habiter, de circuler, de se rencontrer – ou de s’éviter.

   Premier acte : l’Antiquité. À Athènes, tout se joue autour du gymnase, espace de la nudité corporelle, mais également espace de conversation entre les citoyens, dans une démocratie d’où sont exclus, comme on sait, les femmes, les esclaves et les étrangers.
   À Rome, le centre politique se déplace vers le forum, mais le canon idéal de la beauté virile demeure le modèle géométrique autour duquel se dessine la cité et s’organisent ses principaux monuments. L’essor du christianisme vient cependant contester de l’intérieur cette civilisation trop attachée à la perfection formelle : le royaume de César devra désormais composer avec celui de Dieu, l’espace profane avec l’espace sacré.
   Le deuxième acte nous transporte à Paris et Venise. À Paris, au XIIIe siècle, Jehan de Chelles et les bâtisseurs de Notre-Dame font de ce sanctuaire une métaphore en pierres du corps souffrant du Christ. En même temps, dans les rues tortueuses qui bordent la Seine, émerge une ville nouvelle, saisie par une passion du commerce que stimule la naissance de l’économie de marché – une ville dont les derniers vestiges ont disparu lorsque notre bon vieux quartier des Halles s’est vu transformer en shopping center à l’américaine.
   Quant à la Venise de la Renaissance, première grande cité « multiculturelle » de l’Occident moderne, toutes les communautés du pourtour méditerranéen s’y croisent. Certaines d’entre elles, pourtant, sont déjà victimes d’un fantasme de « contamination » : pour éviter d’avoir à se mêler aux juifs, les bons chrétiens confinent ceux-ci dans un ghetto. Les juifs, depuis, en sont sortis. Mais nos villes et nos banlieues ont toujours leurs ghettos : le principe est resté, seule la « nature » des habitants a changé.
   Dernier acte, enfin : dans le sillage de la découverte par Harvey de la circulation du sang, l’Europe moderne invente – avant de l’exporter dans le reste du monde – un concept nouveau de la cité, dominé par le souci d’une circulation simple et bien réglée. Les rues se transforment alors en avenues, les urbanistes dessinent de vastes places, Boullée rêve de monuments grandioses et les révolutionnaires de défilés édifiants. Bientôt, le baron Haussmann réorganisera Paris de Paris de telle manière qu’il soit plus facile à l’armée d’y mater les émeutes. Et, peu après, l’automobile finira par absorber à son tour tout l’espace disponible.

   Ce parcours quelque peu onirique s’achève avec Londres – revisitée dans les pas du romancier Forster – et New York, bien sûr : la ville de toutes les villes, avec sa bonne centaine de communautés immigrées, ses conflits de toutes sortes, sa criminalité – mais aussi ses oasis de convivialité, symbolisée par les terrasses de café de Greenwich Village, où il fait si bon s’asseoir en été.
   Cliché idyllique ? oui et non. À juste titre, Richard Sennett évite de tomber dans l’optimisme naïf. Bien que le souci d’harmoniser la ville soit plus présent que jamais à l’esprit de ceux qui ont la charge d’en gérer l’espace, rien n’est joué. Nous avons encore bien du mal à accepter d’être touchés, frôlés, heurtés ou bousculés dans la rue. Entre les corps des citadins comprimés dans le métro aux heures de pointe, il n’y a pas que des contacts heureux…
   À ces problèmes, La Chair et la Pierre ne prétend pas apporter de remède miraculeux. Mieux en connaître l’histoire – c’est le seul but que se propose ce livre – devrait pourtant nous aider à y trouver des solutions. Autrement dit, à nous débarrasser de quelques vieux fantasmes – toujours prêts à alimenter notre besoin de fuite ou d’agression, notre hantise de la foule et nos angoisses de « contamination ». Ne serait-ce que pour cette raison, le livre de Sennett est à recommander à nos édiles urbains.