Indications, novembre 1993,
« J’avais tenté d’abolir la mémoire en donnant la réplique à Maurice, chaque soir de ma vie, dans nos pièces à deux personnages, mais cette nuit, accoudé au bar du Transit, je compris que je n’avais rien réglé et que la pièce qu’il avait écrite pour moi, ces Larmes du petit soldat, que nous avions jouée avec tant de violence pendant une année, n’avait pas réussi à me sauver du passé. » (p. 48) Un couple de vieux comédiens donnent pour la dernière fois devant un public inexistant une pièce de théâtre mettant en scène un drame vécu par le narrateur durant la Guerre d’Algérie, drame qu’il n’a jamais pu oublier et qui brisa sa vie. Dernier lieu de représentation : Heavenbad, une ville-fantôme du nord, où ils retournent inexorablement après chaque tournée et où se déroulera l’ultime acte d’un drame commencé trente ans plus tôt dans le désert du Mesdour, quand un enfant-soldat fut sacrifié pour le simple péché d’avoir été trop blond et trop beau. Tragique huis-clos sur fond d’amour, de guerre et de vengeance, ce roman aborde en demi-teintes des thèmes qui restent aujourd’hui tabous : l’homosexualité dans l’armée et les crimes perpétrés lors des années d’Algérie. Le Corps du soldat est aussi et surtout une tragédie du souvenir, où passé et présent, fiction et réalité se mêlent dans une danse macabre, dont l’issue semble jusqu’au bout indéfinissable et laisse en fin de courses le lecteur pantois, avec dans la bouche un goût amer de sable et de sang.
Le Monde, 24 septembre 1993, par Jean-Claude Brochier, Dans la nuit de Heanvenbad : un port abandonné, un bar à l’enseigne effacée, des ombres discrètes : un envoûtement signé Hugo Marsan Dans la nuit de Heavenbad
Notre collaborateur Hugo Marsan vient de publier un nouveau roman, Le Corps du soldat. Notre confrère Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire, a accepté d’en rendre compte. Heavenbad est un port abandonné, parcouru à pas menus par quelques ombres discrètes qui se hâtent vers leur séance de spiritisme. Sans savoir qu’elle n’aura pas lieu. Leur truchement avec le monde des fumées et des ectoplasmes s’est évanoui à son tour. La ville vient de perdre le peu de la réalité qu’elle conservait à peine : peut-être un déferlement d’envahisseurs, une troisième guerre mondiale la réanimeront. En attendant, le narrateur va déguerpir au plus tôt, après avoir soigneusement compté et rangé l’argent dans son sac de voyage, passé à son poignet la gourmette et la montre. Direction Paris, comme le marin de Nantes de Mac Orlan, la métropole où l’on se perd, peut-être parce qu’elle aussi a peu de réalité. Une chambre médiocre dans un petit hôtel de quartier et, pour seule activité mais obsessionnelle, l’écriture du souvenir. Hugo Marsan est d’une famille prestigieuse d’écrivains où se réunissent dans d’inquiétants repas de Noël ou du vendredi saint, Gérard de Nerval et Georges Simenon, Jean Ray et le Genet du Condamné à mort. Les rendez-vous se donnent toujours dans une ville du bord de mer, un bar à l’enseigne effacée, rouvert pour la circonstance, et qui retombera dans l’oubli, sitôt finies les agapes. On y verrait bien, une fois, par jeu, le dîner en noir et blanc de Des Esseintes. On y brasse d’anciennes histoires, et on finit toujours par y parler de la guerre, de la mort ; les amours passent, effacées, incertaines et pathétiques. Ne cherchez pas du romantisme là-dedans, mais bien la réalité si ténue du fantastique, du merveilleux triste, de la mélancolie. La tour est bien abolie, puisque le narrateur d’Hugo Marsan tire à jamais la porte de la maison où, justement, Matt l’avait logé dans une sorte de tour, dont l’entrée était un secret. Et l’ombre de Jean que Maurice s’était appropriée jusqu’à cette ultime représentation, à Heavenbad, où n’assistait qu’un seul spectateur, est enfin désenchantée. Le narrateur est bien veuf. À lui d’entendre, dans sa mémoire et son récit, les soupirs de la sainte et les cris de la fée. Un tremblement de la réalité Raconter Le Corps du soldat, à supposer que ce soit possible, ce que je ne crois pas, sauf à paraphraser interminablement et inutilement, serait trahir le propos de Marsan. Il y a des romans d’identification, où l’auteur prend son lecteur dans la glu des personnages, et des romans de narration, comme celui-là. Le lecteur découvre peu à peu, au rythme et au même étonnement que l’auteur, croit-il, les êtres, les décors, les crépuscules et les nuits. Où la liberté romanesque tient dans le simple déroulement des phrases, tout naturel, dans l’ordre des paragraphes, évident. Naturel, évidence, qui sont des leurres, bien entendu, puisqu’il y a un auteur, maître, en fin de compte, du jeu, mais dont la maîtrise peut décider, si elle le veut, de laisser jouer librement les épisodes, et les mots. Ainsi de la place, fondamentale, dans cette aventure, de la guerre d’Algérie. Décrite aussi bien, et en même temps, comme l’histoire horrible que l’on sait, et comme un rêve, repris au théâtre, inversé, par Maurice et le narrateur, et qui, peut-être, n’a eu lieu que pour offrir un scénario. C’est dans cette interrogation, ce doute que se tient, justement, la littérature, le roman. L’envoûtement qu’exerce Hugo Marsan sur son lecteur ne vient pas, ou pas seulement, des rues vides du port, du bar hésitant, des ombres vacillantes, comme dans Orphée ou Les Paravents, dans cette « zone » entre la vie et la mort, ce terrain vague, mais dans la manière efficiente dont les mots, les phrases et les épisodes appartiennent eux aussi à cette zone, à ce tremblement précis de la réalité. Jamais de preuve, d’insistance, d’explication : nous avons pénétré – et nous n’en sortirons pas – dans ce théâtre dont nous sommes l’unique spectateur, jusqu’à faire, nous aussi, partie du spectacle, et nous y dissoudre. Le roman d’Hugo Marsan est d’une force rare, qui lui donne sa place dans la bibliothèque, peu encombrée, des livres qu’on n’oublie pas.
Télérama, 8 septembre 1993, par Michèle Gazier, Théâtres d’ombres
[...] Fuyant le conformisme du récit linéaire ou du mélo, Hugo Marsan piège son lecteur dans une sorte de thriller métaphysique qu’il situe dans une ville grise du nord de l’Europe, comme les chante Jacques Brel. Il faut imaginer Le Corps du soldat comme un film dont les brèves séquences passent du noir et blanc le plus artistique et angoissant à d’éclatantes couleurs. Noir et blanc de la nuit, des bistrots, des hommes qui dansent pour séduire et s’oublier sous les projecteurs blafards des boîtes interlopes. Couleurs de l’Algérie à l’éblouissante lumière, des déguisements des soldats désœuvrés dans leur caserne sans femmes. Nous zigzaguons sans cesse entre hier et aujourd’hui. Ce qui se joue sous nos yeux est autrement plus important qu’un simple règlement de comptes bien ficelé. Nous ne sommes plus au théâtre, nous ne sommes pas non plus au cinéma, nous répète Marsan, mais dans la vraie vie, là où l’on souffre et où l’on meurt. Il y aura toujours des hommes pour aimer, des guerres pour tuer, des soldats pour mourir. Pourtant ceux qui vivront ces drames de l’amour et de la guerre seront toujours uniques. Et, à l’heure du dénouement, quand le livre se referme sur un théâtre d’ombres, une image persiste, celle d’un jeune homme égorgé dont le cadavre dénonce à la fois les pièges de la passion, les folies du désir, la bêtise des guerres. |