Accueil
Littérature française
  Collection jaune
« L’Image »
« Chaoïd »

Littérature étrangère
  allemande
anglaise
espagnole
italienne
russe Slovo
russe Poustiaki
japonaise

Verdier poche

Philosophie

Hébreu

Islam

Sciences humaines

Art et architecture

Tauromachie

Cuisine

Revues


vidéos

nouveautés

agenda


Lettre d'information

Informations générales

Sites conseillés

banquet du livre



 
  Créer
Introduction à l'est/éthique

  Paul Audi

  860 pages
19,90 €
ISBN : 978-2-86432-593-2

Résumé

Pourquoi – au moins dans le monde « désenchanté » qui est le nôtre – l’être humain se sent-il porté à créer ? Que cherche-t-il, que vise-t-il à atteindre en allant « au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau » ? Cette finalité est-elle d’ailleurs la même à toutes les époques, ou change-t-elle de visage au cours de l’histoire ? Quelles différences y a-t-il entre créer et s’exprimer, mais aussi entre créer, produire, faire et œuvrer ? Quelles distinctions, au plan éthique, faut-il opérer entre créer et procréer ?
Si l’on a toujours le plus grand mal à « expliquer » l’acte créateur dans tous ses tenants et ses aboutissants, l’on peut quand même espérer en comprendre le ressort intime et secret en partant de la considération des enjeux qu’il met en branle. Aussi la théorie « esth/éthique » dont ce livre trace les linéaments ne consiste-t-elle pas en une théorie générale de la création mais en une théorie de l’enjeu éthique auquel s’attache l’acte de créer dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler la modernité occidentale.
Dans ce contexte, et dans la perspective d’une intrication de l’éthique et de l’esthétique, l’acte de créer apparaît alors comme cet événement générateur et généreux, singulier et singularisant, vital et vivifiant, qui élève en plein cœur de la vie comme une protestation de survie, à tous les sens du mot « survie ».


Revue de presse

Presse écrite

   Le Point, Hors série n°27, mai-juin 2010
   La jouissance de créer
   par Sophie Pujas

   Pourquoi l’homme a-t-il besoin de créer ? C’est à cette vaste question qu’entend répondre le philosophe Paul Audi dans Créer. Introduction à l’esth/étique. Dans cet essai, version refondue d’un ouvrage du même titre paru en 2005 chez Encre marine, l’auteur revient sur son thème fétiche : la création relève d’une éthique, au sens d’un travail sur soi. L’œuvre naît en effet souvent de la difficile confrontation avec soi-même et de l’impossibilité de sortir de soi. Mais, contrairement aux idées reçues, créer n’est pas, pour Paul Audi, une souffrance. C’est une pulsion généreuse qui ouvre la vie à une nouvelle dimension, qu’il baptise « réjouissance ». Soit une disposition à la joie rendue possible par l’acte de créer, même le plus modestement. Audi appuie sa réflexion sur le dialogue riche avec de nombreux auteurs du passé, dont Nietzsche, bien sûr, pour sa pensée esthétique, Franz Kafka, mais aussi Stéphane Mallarmé ou le critique Benjamin Fondane.



   La Liberté, samedi 22 mai 2010
   Le pouvoir et la joie de créer !
   par François Gachoud

   Créer de Paul Audi : sans doute le livre le plus étonnant et le plus complet aujourd’hui sur les enjeux de la création.

   J’ai déjà dit dans ces colonnes toute la pertinence et l’actualité de l’œuvre de Paul Audi. La publication de Créer en une édition entièrement retravaillée et augmentée, après sa première parution voici cinq ans, confirme l’importance croissante des travaux de ce penseur. Une valeur reconnue maintenant par ses pairs puisqu’un récent colloque tenu à la Sorbonne à Paris a réuni une quinzaine de philosophes et d’artistes de renom venus parler de ce livre en le saluant comme un événement.

   C’est le sujet créant lui-même qui est transformé
   Les quelque 850 pages de cet ouvrage ne doivent pas rebuter les lecteurs potentiels. Paru en livre de poche, le livre est très accessible et, pour un prix modique, nous avons accès à une véritable somme où nous pouvons puiser à notre guise sans en épuiser les découvertes toujours possibles. Mieux : le style tout à fait singulier de l’auteur dont le souffle nous porte et ne fléchit jamais est un puissant stimulant susceptible de renouveler notre appétit pour qu’il nous tienne en haleine.

   L’enjeu éthique
   Créer se présente comme une introduction à l’esth/éthique. Une introduction de 800 pages, ça peut certes prêter à rire. Mais quand l’auteur se donne pour but de tenter l’exploration d’une énigme, celle du pouvoir créateur de l’être humain, on en est toujours au commencement, dans la mesure où une tentative d’explication exhaustive du génie est impossible. Aussi Paul Audi annonce-t-il clairement la couleur : « Il serait absurde de vouloir développer une quelconque doctrine de la création. » Que peut-on donc faire ? Si, au sens le plus rigoureux, créer implique de faire surgir la nouveauté radicale d’une œuvre alors qu’aucun préalable n’est déjà élaboré et que tout est à inventer, on peut au moins essayer « d’en comprendre le ressort intime et secret en partant de la considération des enjeux qu’il met en branle ». Et se demander : « Pourquoi l’être humain se sent-il porté à créer ? Que cherche-t-il ? Que vise-t-il ? »
   Plus précisément, Paul Audi cherche à identifier l’enjeu éthique auquel s’attache toujours, selon lui, l’acte de créer. Car si les artistes sont évidemment des créateurs, ils ne sont pas les seuls. Tout un chacun, vous et moi, pouvons faire émerger de notre vie elle-même une modalité créatrice. Dans la mesure en effet où nous sommes appelés à en inventer librement le sens, nous sommes nous-mêmes la tâche. Nous posons un acte créateur quand nous puisons dans le riche potentiel de notre vie de quoi en faire une œuvre. C’était bien ce à quoi, dès l’aube de la philosophie, Socrate invitait ses interlocuteurs. Tâche éthique donc. Mais comment articuler le rapport entre éthique et esthétique ?

   L’appétit de vie
   Il convient de comprendre avant tout qu’on ne peut créer que dans la vie et à partir d’elle. La vie n’est pas simplement quelque chose qui accompagne mes sensations, désirs, émotions, sentiments, passions, pensées, volitions, elle est ce fond d’où émanent toutes ces manifestations, ce fond d’où elles déploient un souffle. Ce souffle de vie est l’énergie et la respiration même de la vie. A quoi tend-elle donc ? A un dépassement, une « excédence », dit Audi : « L’appétit de la vie excède toujours la vie elle-même », affirme-t-il. C’est une force qui nous porte au-delà dans le sens d’une ouverture, ouverture à des potentialités nouvelles. Le besoin de créer ne peut donc s’expliquer que par le déploiement et l’aspiration de cette force. Celle-ci est intérieure à la vie et parfaitement invisible.
   Aussi aucun artiste en train de créer ne peut-il nommer, représenter, encore moins arrêter une définition de son génie créateur. Il laisse parler cette force invisible qui le travaille du dedans et le porte à réaliser son œuvre en s’y consacrant tout entier.

   Van Gogh « subjugué »
   Ce qu’il importe de bien comprendre : dans l’acte créateur, c’est le sujet créant lui-même qui est transformé, porté dans l’excédence, littéralement transfiguré. C’est parce que son esprit, son souffle intérieur le transfigure qu’il peut se vouer corps et âme à son œuvre « en y mettant sa peau » et lui donner en même temps un véritable pouvoir créateur. Ainsi Van Gogh « constamment débordé, dépassé, subjugué » par son propre génie. Cette métamorphose s’applique aussi bien à soi comme sujet de la tâche (aspect éthique) qu’à l’œuvre d’art nourrie de l’esprit créateur (esthétique).

   Pas de limites
   La pertinence de cette intuition fondatrice permet à Paul Audi de circonscrire le lieu de toute création possible. Il ne s’agit pas d’en épuiser le champ d’application, mais d’en permettre l’émergence selon de multiples formes. Il n’y a pas de limites aux pouvoirs créateurs des artistes. Il n’y a pas de limites non plus à notre pouvoir personnel d’inventer le sens et le goût de notre vie, son style. Et il y a autant de styles de vie possibles qu’il y a de vies individuelles en marche.
   C’est une perspective exaltante. Parce qu’elle nous met en état de réjouissance. Même s’il est éprouvant et difficile de se mesurer avec soi-même ou avec la création d’une œuvre, il n’y a rien de plus réjouissant finalement. C’est pour cette raison profonde qu’il y a de la joie à créer. Quand on crée, on se donne sans mesure et sans prendre la mesure du don qui nous est fait de pouvoir créer. C’est à cette forme de jubilation que nous invite Paul Audi et c’est pour cette raison qu’il vaut la peine de découvrir ce livre à vrai dire lumineux.



   Philosophie magazine, mai 2010
   En vie
   par Juliette Cerf

   Paul Audi s’attache à redéfinir les enjeux éthiques de la création. Nourrie par l’art et la littérature, son esth/éthique est une réflexion originale sur l’acte créateur, qui met en avance la réjouissance.

   Une phrase a suffi pour le faire entrer en philosophie : « Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi‑même. » Flâneuse, elle s’est échappée des Rêveries du promeneur solitaire de Jean‑Jacques Rousseau. L’auteur de prédilection de Paul Audi, auquel le jeune normalien agrégé de philosophie a jadis consacré sa thèse de doctorat. Si son œuvre maîtresse, Créer. Introduction à l’esth/éthique, rééditée par les éditions Verdier, vient d’être couronnée par deux journées d’études à la Sorbonne, Paul Audi n’a aujourd’hui plus aucune attache universitaire. Cet électron libre fuit les appartenances. « J’admire tous ceux qui arrivent à survivre au sein de l’Université, un champ d’hostilité et de ressentiment inimaginable. Un étouffoir, tant la charge administrative inhibe l’acte d’écrire. Cela m’a oppressé et je suis parti. Ma vie est une succession de départs, de ruptures », confie le penseur apostat.
   Paul Audi avait douze ans lors de son premier exil. Né en 1963 au Liban, il a fui son pays avec sa famille, sa mère ayant eu la prescience de la guerre civile. Mais quand on évoque « son » pays, le philosophe fait la grimace. Ses mots non plus, il ne les dissimule pas : « Le pays où j’ai vu le jour, le Liban, m’a toujours fait honte. Et ses choix, ses orientations, ses déclarations, d’hier ou d’aujourd’hui me répugnent. [...] Franchir le seuil de la douce France, ç’aura été pour moi tourner le dos à tout jamais à l’Orient où je suis né – cet Orient, ni proche, ni moyen, mais court, affreusement court, sans étendue, ni épaisseur, ni horizon, cet Orient si dangereux et toujours si furieux [...] que l’Occident n’a jamais eu tort de considérer comme la forteresse inexpugnable du despotisme », écrit‑il avec fureur dans Jubilations. La tête plongée dans son passé, Paul Audi ajoute n’avoir aucun souvenir avant l’âge de dix ans – une « terrible amputation » selon lui responsable du fait qu’il n’ait jamais pu écrire de fiction.
   C’est la philosophie qui a recouvert l’espace de l’exil : « Être parti du Liban dans des conditions liées à la guerre civile m’a longtemps hanté. La violence que recèle l’engagement politique m’est insupportable. Cette question me tourmente mais, pour moi, la pensée ne rythme jamais l’action. » À la philosophie, Paul Audi n’assigne pas la tâche de changer le monde, ni même celle de le comprendre. La philosophie est là pour s’expliquer avec l’existence. Pour « rendre le Soi à lui‑même ». Une phrase de Wittgenstein sert de boussole à notre exilé : « La question est : Comment traverses‑tu cette vie ? » Vivre, c’est toujours s’éprouver soi‑même. Ainsi, pour l’auteur de Supériorité de l’éthique, la vie porte toujours en elle l’éthique (le pour-soi), qui surpasse infiniment la morale (le pour-autrui). Centrée sur la subjectivité incarnée et traversée par des influences bigarrées – Rousseau, Gary, Michel Henry, Nietzsche, Wittgenstein, Mallarmé, Picasso, Van Gogh, Molière –, la philosophie de la vie d’Audi articule l’éthique et l’esthétique. Un mot‑valise forgé par ses soins met en scène ce croisement. Forte de ses deux h et de son slash, l’« esth/éthique » saisit la création sur un mode original. Paul Audi, en effet, ne s’intéresse pas à la création en ce qu’elle est production d’objets, mais en ce qu’elle vise l’essence de la vie. Tout entière tournée vers l’acte créateur et non vers l’œuvre créée, l’esth/éthique n’est en rien une doctrine du goût. « La création est un acte d’explication avec la vie, un acte vivant : à travers lui, c’est la vie qui étend le champ de ses possibilités. En ce sens, l’artiste n’a pas le choix ; c’est la vie elle‑même qui le requiert. Il y met sa peau, pour reprendre une très belle formule de Van Gogh », explique le penseur. Sensible et subjective, la vie est structurée par le jeu entre l’amour de soi et le désespoir, qui désignent la « double polarité dynamique et affective » de l’homme. Le sursaut éthique et créatif consiste à désespérer du désespoir. Donc à se réjouir. Disposition intérieure au bonheur, la (ré)jouissance est une catégorie éthique qui fait rempart au nihilisme contemporain.
   « Créer, c’est jouir », écrivait Gary, héros de cette éthique de la réjouissance, et (autre) auteur émigré auquel le philosophe a consacré plusieurs livres, dont La Fin de l’impossible et Je me suis toujours été un autre. Créateur aux mille masques, inventeur d’Émile Ajar, Romain Gary en refusant coûte que coûte de s’identifier à sa statue de pierre, a appris à Paul Audi que l’important n’est pas de « se ressembler » mais de « se trouver ». Les affinités d’Audi deviennent ainsi électives quand elles lui donnent « le goût de vivre et l’appétit de créer ». Elles sont inversement proportionnelles à sa haine du puritanisme : le philosophe déteste tous les artistes qui ont peur de la chair, toutes les pensées liquidatrices de la vie subjective et de son « excédence constitutive ». Le ressentiment de l’auteur se polarise tout à la fois sur la philosophie analytique anglo-saxonne… et sur le kitsch, qui cherche toujours, selon lui, à satisfaire une pulsion de mort. Or non, l’existence humaine n’est pas « cet état du corps attendant sa charogne que la littérature du malheur en a fait ». Nous sommes bel et bien en vie. Avant de nous séparer, Paul Audi me lance : « J’espère que je ne vais pas m’y reconnaître. Surtout, faites le portrait d’un autre. » Y suis‑je parvenue ?




   Le Monde, samedi 24 avril 2010
   S’expliquer avec la vie
   par Roger-Pol Droit

   Notre époque préfère la dérision au désir de grandes œuvres. Elle substitue les gloses d’experts aux élans du génie. Dans le fond, ce siècle se méfie de ce que « créer » veut dire. Désormais, on baptise « créateurs » des talents secondaires, travaillant dans des registres faciles. Bref, le grand style est perdu. Malgré tout, il arrive toujours qu’un écrivain, un peintre, un musicien, ne puisse, tout simplement, pas faire autrement que de créer. Que peut donc signifier, au 21e siècle, pareille nécessité ? Et que cherchent ces gens-là, dans le monde le plus désenchanté qui soit ?
   Telles sont les questions de départ du philosophe Paul Audi dans Créer, livre publié dans une première version en 2005 aux éditions Encre marine. Mais il ne s’agit pas d’une simple reprise. Les thèmes sont les mêmes, le titre identique, mais le texte a doublé de volume, certaines parties ont disparu, d’autres se sont ajoutées – à tel point qu’il s’agit, pratiquement, d’un nouvel ouvrage. Son souffle, l’ampleur de ses analyses, l’originalité de ses perspectives sont à marquer d’une pierre blanche. Il est impossible de résumer cet ensemble foisonnant, mais aisé d’en indiquer le cœur : pour Audi, créer revient à « s’expliquer avec la vie », à faire de cette énigme que nous sommes une bribe d’un discours neuf.
   À présent, par temps de désenchantement, sur fond de massacres et d’absurde, créer revient à faire le geste de poser une attitude face au monde, d’instaurer un certain régime d’existence. Cette manière de se situer constitue une éthique – non pas un code de règles, mais bien une posture existentielle. C’est pourquoi la thèse fondamentale qui traverse toutes les analyses de Paul Audi est-elle que l’éthique et l’esthétique, dans l’acte de créer, se confondent, ou bien ne sont que recto et verso d’une même « explication avec la vie », qu’il dénomme esth/éthique.

   Pistes multiples
   Centrée sur l’acte de créer, la réflexion philosophique de Paul Audi suit des pistes multiples. À partir d’une inspiration où se mêlent principalement, en une alchimie unique, Nietzsche, Wittgenstein et Michel Henry, le philosophe croise Proust ou Malevitch, s’installe chez Mallarmé, propose une étourdissante résolution de l’énigme du prologue du Dom Juan, de Molière, retourne chez Rousseau et convoque Kafka au chevet d’Aristote – entre autres. Car on pourrait continuer longtemps : d’Hegel et Heidegger à l’examen du sens, ou à la question du phantasme, la liste est longue des auteurs et thèmes abordés. De quoi donner le tournis s’il n’y avait, toujours en alerte, le souffle même de la création pour habiter ces pages inspirées.
   Des lecteurs de qualité ne s’y sont pas trompés, comme en ont témoigné, les 25 et 26 mars, à la Maison de la recherche de Paris-Sorbonne, deux journées de colloque et de discussions autour de ce travail. Une vingtaine d’intervenants, parmi lesquels figuraient notamment Heinz Wismann, Jean Bollack, Jean-Pierre Martin, Tiphaine Samoyault ou Martin Rueff, étaient réunis, autour de Paul Audi, par le Centre de recherche en littérature comparée de Paris-Sorbonne, sous la direction de Jean-Yves Masson.
   Non seulement de tels regards sur un livre récent sont rarissimes, mais leur qualité et leur diversité ont souligné qu’il y a bien là une œuvre qui innove, incite à la réflexion et invite aux débats. À l’évidence, ce n’est qu’un début. Sous la dérision, la pensée tient encore.



   Jeudemeure, lundi 29 mars et 2 avril 2010
   Créer (1) : l’excédence
   Créer (2) : l’illusion créatrice

   par Marianus



   Libération, jeudi 18 mars 2010
   Dépense de créer
   par Robert Maggiori

   Et si l’art était le travail de la vie même ? Paul Audi « dialogue » avec des écrivains qui lui sont chers, dont Thomas Bernhard.

   Nombreux sont les « amis » avec lesquels s’entretient Paul Audi. Il y a Molière, faisant dire à Sganarelle, au début de Dom Juan : « Quoi que puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac. » Il y a Mallarmé, qui ne serait pas le père fondateur du formalisme. Il y a Baudelaire et Proust, William Gaddis et Romain Gary, Van Gogh, Benjamin, Rousseau ou Nietzsche… Mais prélever quelques bribes de son « dialogue » avec Thomas Bernhard permet d’aller tout de suite au cœur de la question « esth/éthique » traitée dans Créer. « Tout ce qui en moi me dépasse peut toujours me fatiguer ; tout ce qui de moi me déborde peut toujours m’épuiser. » L’épuisement est tel qu’il se mue, parfois, en apathie, en ressentissement ou haine de soi, qu’il fait ressentir au tréfonds de soi l’envie de se débarrasser de soi, de déposer le faix trop lourd de la vie, percée de trop douloureuses épines. Le nihilisme – non comme « destin funeste de l’Europe que Nietzsche déplore », mais comme modalité de la subjectivité – est ce recroquevillement, dans le silence duquel le moi, parce qu’il ne supporte plus et parce qu’il en veut à la vie, procède à sa propre destruction.

   « Exagérer ». Comment l’empêcher ou le corriger ? Suivant le Thomas Bernhard de Corrections, Audi, pour empêcher le mouvement centrifuge qui mène le soi hors de soi, cherche ce qui pourrait provoquer l’« érection d’une tenue », « la rectitude d’une retenue de soi en soi-même », permettrait que l’homme     retrouve la « station debout », redresse fièrement la tête et « décide de faire face aux puissances hostiles qui s’acharnent contre lui en voulant par tous les moyens lui faire mordre la poussière ». Pour Thomas Bernhard, ce « moyen », c’est la création, « non seulement sa propre création littéraire, mais toute création » – laquelle est toujours « art d’exagérer ».
   « Ceux qui ont le mieux surmonté l’existence, écrit le romancier autrichien, ont toujours été de grands artistes de l’exagération […] Le peintre qui n’exagère pas est un mauvais peintre, le musicien qui n’exagère pas est un mauvais musicien […] tout comme l’écrivain qui n’exagère pas est un mauvais écrivain, en même temps il peut arriver aussi que le véritable art de l’exagération consiste à tout minimiser, alors nous devons dire il exagère la minimisation et fait ainsi de la minimisation exagérée son art de l’exagération. »
   Or, pour Audi, cette poétique de l’exagération correspond – s’offre en réponse – à l’« état d’exaspération dans lequel la souffrance de vivre, le malheur d’exister, est susceptible de plonger un être humain » : elle évite l’extinction et l’effondrement, et rend capable de « monter à l’assaut du malheur », d’« attaquer l’inattaquable, effrayer l’effroyable, desceller ce "scandale vivant" de l’existence en le décelant aussi bien à l’intérieur de soi que chez n’importe qui d’autre, en allant, en tout cas, le déterrer jusque dans ces profondeurs de l’inconscient d’où il lui arrive de surgir et de faire mal ». En ce sens, toute création esthétique est éthique, si l’éthique – quand on la distingue de la morale, qui demande qu’on exerce une forme de bienveillance ou de bienfaisance à l’égard d’autrui – est un travail sur soi censé faire qu’on soit capable de répondre à l’« exigence individuelle et facultative » de « vivre en bonne intelligence avec soi-même », et de s’arroger un certain « art de vivre », lequel « n’est point l’art d’accommoder les restes, mais la manière de s’accommoder avec ce qui demeure, avec ce qui en soi est à demeure : l’amour de soi, le désespoir ». C’est pourquoi Paul Audi voit dans l’« œuvre exceptionnelle » de Thomas Bernhard l’illustration du principe sur lequel il fonde sa propre philosophie, à savoir l’indissociabilité de l’éthique et de l’esthétique, qu’il traduit par le concept d’« esth/éthique ».

   « Réjouissance ». Mais Créer n’est pas un livre sur Thomas Bernhard. Un « prélèvement » eût pu être effectué sur les lectures qu’Audi fait de Rousseau, de Kafka, de Nietzsche ou de la phénoménologie de Michel Henry, et les enseignements qu’il en retient pour « créer » sa propre pensée auraient été analogues. Il est en effet difficile d’embrasser Créer d’un seul geste, tant il irradie et croît (naître, procréer, engendrer, faire, produire, créer) en arborescences philosophiques, littéraires, artistiques, à partir d’un unique foyer : entre la jouissance, fugace, et le bonheur, inaccessible, il y a la réjouissance, pure disposition à la joie qu’ouvre la décision de créer, quelque modeste soit l’« œuvre », si elle n’est pas ma vie elle-même. L’ouvrage a été publié chez Encre marine en 2005. Il a, sans bruit, fait son bonhomme de chemin, ensemençant des champs inattendus et répondant peut-être à l’attente d’une réflexion attachée à la « chair » de la vie et aussi éloignée que possible de froides théorisations. Si bien que, pour le republier aujourd’hui, Paul Audi l’a remanié, refondu, considérablement amplifié, jusqu’à en faire le livre où toute sa philosophie – scandée entre autres par Rousseau, éthique et passion (1997), Supériorité de l’éthique (1999), Crucifixion (2001), L’Ivresse de l’art (2003) ou Jubilations (2009) – se trouve condensée et peut être commentée en tant que telle, avec ses catégories (l’individu, l’unique, l’authenticité, la vie, la création, l’amour…), ses concepts continuellement affinés, ses ramifications, sa cohérence, ses futurs déploiements.
   Saisissante est la manière humble, sereine, audacieuse aussi, dont Paul Audi, philosophe « sans école », dans tous les sens de l’expression, se livre à ses exercices de pensée. Et sans doute faudra-t-il un temps d’étonnement – mais de là naît la philosophie – pour saisir le sens de l’injonction ou de l’invitation qu’il adresse à chacun : « Il faut créer. » Non pas « produire », lier une forme à une certaine matière, mais faire que la vie « se dépense au-delà de ce qu’il lui est possible de dépenser », forger des moyens qu’elle n’a pas, et qu’il faut, justement, créer, lui donner sa chance – « la chance pour ainsi dire de prendre de vitesse, à l’endroit même de sa "chute", et avant tout effondrement possible, le destin de notre finitude ».



   Technikart, mars 2010

   Un quasi siècle après Duchamp, le discours sur la création artistique – enseigné aux étudiants, soutenu dans les revues, défendu par les artistes en vue – s’est transformé en une bouillasse assez pitoyable. On ne saurait donc être trop reconnaissant au philosophe Paul Audi d’avoir composé cet ambitieux traité, épais mais clair, quasi exhaustif, toujours passionnant, consacré à l’acte de Créer et appelé à devenir le livre de chevet de tout apprenti artiste qui se respecte.
   Pourquoi s’échine-t-on à créer par gros temps de nihilisme ? Quel est ce saut dans l’inconnu que requiert toute création ? N’y aurait-il pas un enjeu éthique qui sous-tend une authentique esthétique ? Considérant l’art non pas comme un truc cool et qui tape, mais une voie d’accomplissement, Audi déplie ces questions avec une rigoureuse maestria. Expose les intuitions de Rousseau, Nietzsche ou Heidegger et commente les motivations de Molière, Mallarmé ou Van Gogh. Proposant ainsi une pensée de « l’esth/éthique » dont la visée ne serait pas moins que la « survie » dans tous les sens du terme.

Radio et télévision

« Culture Académie », France Culture : diffusion des interventions du colloque « L’acte créateur. Autour de Paul Audi », qui s’est tenu les 25 et 26 mars 2010, à la Maison de la Recherche de Paris-Sorbonne
« À plus d’un titre », par Jacques Munier, France Culture, lundi 15 février 2010 de 16h30 à 17h