Revue
Nunc, n°25, octobre 2011
par Jérôme de Gramont
« Introduction à l’esth/éthique » – le sous-titre du livre de Paul
Audi pourrait passer pour simple mot d’esprit si le livre entier (la
nouvelle édition, entièrement refondue, d’un ouvrage précédemment paru
en 2005 chez Encre marine) n’attestait le sérieux du programme, il
faudrait presque dire son urgence. Quant au titre cette fois,
Créer, il
pourrait presque s’entendre à partir d’une phrase de Merleau-Ponty : «
L’Être est ce qui exige de nous création pour que nous en ayons
l’expérience »
(Le visible et l’invisible), à un déplacement près
qui, bien entendu, décide de tout : la Vie exige de nous création pour
que nous puissions l’éprouver dans son surgissement et son
accroissement. Il y a là une exigence que nous sommes en droit de tenir
pour éthique si, à la suite de l’auteur et de Michel Henry dans
l’évident sillage duquel il inscrit ses travaux, nous définissons
l’éthique comme cette manière de porter la vie à son plus haut, jusque
dans les moments où elle s’affaisse ou s’affronte à l’insupportable de
soi. « Il faut créer » (65) – ce mot d’ordre a bien entendu à voir avec
l’esthétique entendue en son sens courant, celui qui trouve sa mesure
dans la puissance des œuvres, mais combien plus avec l’éthique (199),
quand la vie aux prises avec elle-même s’empare de sa propre puissance,
ou tout simplement s’efforce de ne pas sombrer. Quand le plus évident
(vivre) devient littéralement le plus difficile : sur-vivre (15), qui
veut dire surmonter la possibilité toujours menaçante du nihilisme (105
sq) et la plainte inabolie de l’
à quoi bon ? (104), qui voudrait
nier que nous soyons là devant la grande affaire de l’éthique (319) et
la tâche la plus pressante ? « Être debout » – de toutes les définitions
de l’homme l’une des plus fortes peut-être, il faudrait un jour le
montrer – ne va pas sans l’impératif de se redresser, et il est
proprement éthique (109, 335). À l’heure où le vivant menace de
s’effondrer, et cette possibilité du désastre
en tant que possible
à sa manière ne cesse d’avoir lieu, à l’heure où justement la vie
semble devenue impossible, plus que jamais il faut inventer un chemin
vers soi. La création est un tel chemin – ne disons pas qu’il est le
seul, pour ne pas réserver la possibilité d’une naissance à soi à la
seule exception de quelques génies. Ce qui se joue dans l’acte de créer
doit pouvoir se répéter de bien d’autres manières, ou bien il nous faut
désespérer de nos semblables, et de nous-mêmes aussi. Ce qui tient lieu
d’exemple ne saurait passer pour modèle, comme si la création d’œuvres
devait constituer la seule chance de l’éthique. Mais les exemples sont
là, et souvent magnifiques. Tout au long de ces pages, Paul Audi aura
cherché des alliés (80 – ceux que René Char appelait des « alliés
substantiels »), ceux poètes ou penseurs, et poète qui veut dire aussi
peintre, qui auront tenté de traduire cette épreuve de la vie, ou cette «
passion » du vivant. Parmi ces alliés, il y a ces penseurs auxquels
notre auteur aura déjà consacré bien des pages, et même des livres
entiers : Nietzsche (celui qui aura examiné l’art à la lumière de la
vie), Rousseau (qui aura montré ce que veut dire naître à la parole),
Henry (à qui nous devons de magistrales analyses sur l’advenue à
soi-même de la vie, à force d’angoisse et d’ivresse), mais aussi Van
Gogh (pour son combat avec la nature, 170-183), Baudelaire (pour ce que
Benjamin Fondane nommait son expérience du gouffre, 245-257), Kafka
(pour son rapport au père et à la faute, 307-335), Molière (inattendu
dans cet ouvrage, et dont on lira un brillant commentaire de la scène
inaugurale de
Dom Juan, 479-566), Mallarmé enfin, figure majeure
et longuement interrogée d’une crise poétique dont l’enjeu n’est rien
moins que le naufrage du poète ou « l’acte magnifique de vivre » (cité
p. 994 – voir, outre les pages 136-150, le chapitre intitulé « La
tentative de Mallarmé » et consacré à une lecture du
Coup de dés,
p. 566-694). Il y va à chaque fois d’un véritable combat avec le monde
mais surtout avec soi dont l’enjeu est pour le poète la possibilité de
vivre. Certes, il y a quelque paradoxe à demander à Mallarmé d’illustrer
cette thèse, tant les proses (les
Divagations, la
Correspondance)
semblent souligner plutôt la vocation du poète à sa propre disparition.
Mais il n’est pas question d’illustrer, seulement de lire. Par exemple
cette formule, souvent citée, et qui pourrait bien sonner comme l’exacte
définition par Mallarmé de l’acte de création : « mouvement (personnel)
rendu à l’infini » (23, 152, 169 n., 191 n., 210, 574, 646 sq).
L’essentiel pourrait bien se ramasser dans une parenthèse. L’essentiel :
rien qu’un mot, mais maintenu sauf, celui de « personne »,
l’affirmation du Soi créateur une fois vaincue la tentation d’un
anéantissement de soi-même. Infini : il faudrait l’entendre ici non
comme l’infini de l’Idée, mais bien comme l’infinité des possibilités
humaines (210), la création ayant bel et bien pour effet de « libérer
des possibilités de vie » 223, cf. 124, 162, 169 n.) à ce jour inouïes.
Mouvement enfin, car c’est au prix seulement d’une histoire qu’a lieu
cette possible libération de soi – histoire pathétique, drame intime,
antagonisme fondamental que narrent à leur manière les poèmes de
Mallarmé, pris entre le rêve premier d’un arrachement à soi et la
découverte finale de sa totale impossibilité. À la tentative de donner
l’existence à l’Absolu d’une œuvre au prix de l’effacement de soi (573)
succéderait donc la révélation que « le seul absolu qui puisse jamais se
manifester dans [la création poétique] n’est pas de l’ordre de l’Idée
mais de l’Affect » (671). Pourquoi l’envers de cet échec est bien un
triomphe. Vivants, et pleinement vivants, nous le
sommes moins, à la lettre, que nous ne le
deviendrons
au gré de ce mouvement qui nous fait passer de l’angoisse à l’ivresse,
de l’effacement à l’événement, de l’expérience du neutre à notre
possible naissance. L’ouvrage de Paul Audi est précieux qui nous aide à
entrer dans ce mouvement.
Un antique mot de Platon dit que philosopher, c’est apprendre à
mourir – il faudrait aujourd’hui le corriger : créer, c’est apprendre à
naître.
[...]
Le Point, Hors série n°27, mai-juin 2010
La jouissance de créer par Sophie Pujas
Pourquoi l’homme a-t-il besoin de créer ? C’est à cette vaste question qu’entend répondre le philosophe Paul Audi dans
Créer. Introduction à l’esth/étique.
Dans cet essai, version refondue d’un ouvrage du même titre paru en
2005 chez Encre marine, l’auteur revient sur son thème fétiche : la
création relève d’une éthique, au sens d’un travail sur soi. L’œuvre
naît en effet souvent de la difficile confrontation avec soi-même et de
l’impossibilité de sortir de soi. Mais, contrairement aux idées reçues,
créer n’est pas, pour Paul Audi, une souffrance. C’est une pulsion
généreuse qui ouvre la vie à une nouvelle dimension, qu’il baptise «
réjouissance ». Soit une disposition à la joie rendue possible par
l’acte de créer, même le plus modestement. Audi appuie sa réflexion sur
le dialogue riche avec de nombreux auteurs du passé, dont Nietzsche,
bien sûr, pour sa pensée esthétique, Franz Kafka, mais aussi Stéphane
Mallarmé ou le critique Benjamin Fondane.
La Liberté, samedi 22 mai 2010
Le pouvoir et la joie de créer ! par François Gachoud
Créer
de Paul Audi : sans doute le livre le plus étonnant et le plus complet aujourd’hui sur les enjeux de la création. J’ai déjà dit dans ces colonnes toute la pertinence et l’actualité de l’œuvre de Paul Audi. La publication de
Créer en
une édition entièrement retravaillée et augmentée, après sa première
parution voici cinq ans, confirme l’importance croissante des travaux de
ce penseur. Une valeur reconnue maintenant par ses pairs puisqu’un
récent colloque tenu à la Sorbonne à Paris a réuni une quinzaine de
philosophes et d’artistes de renom venus parler de ce livre en le
saluant comme un événement.
C’est le sujet créant lui-même qui est transformé
Les quelque 850 pages de cet ouvrage ne doivent pas rebuter les
lecteurs potentiels. Paru en livre de poche, le livre est très
accessible et, pour un prix modique, nous avons accès à une véritable
somme où nous pouvons puiser à notre guise sans en épuiser les
découvertes toujours possibles. Mieux : le style tout à fait singulier
de l’auteur dont le souffle nous porte et ne fléchit jamais est un
puissant stimulant susceptible de renouveler notre appétit pour qu’il
nous tienne en haleine.
L’enjeu éthique Créer se
présente comme une introduction à l’esth/éthique. Une introduction de
800 pages, ça peut certes prêter à rire. Mais quand l’auteur se donne
pour but de tenter l’exploration d’une énigme, celle du pouvoir créateur
de l’être humain, on en est toujours au commencement, dans la mesure où
une tentative d’explication exhaustive du génie est impossible. Aussi
Paul Audi annonce-t-il clairement la couleur : « Il serait absurde de
vouloir développer une quelconque doctrine de la création. » Que peut-on
donc faire ? Si, au sens le plus rigoureux, créer implique de faire
surgir la nouveauté radicale d’une œuvre alors qu’aucun préalable n’est
déjà élaboré et que tout est à inventer, on peut au moins essayer « d’en
comprendre le ressort intime et secret en partant de la considération
des enjeux qu’il met en branle ». Et se demander : « Pourquoi l’être
humain se sent-il porté à créer ? Que cherche-t-il ? Que vise-t-il ? »
Plus précisément, Paul Audi cherche à identifier l’enjeu éthique auquel
s’attache toujours, selon lui, l’acte de créer. Car si les artistes
sont évidemment des créateurs, ils ne sont pas les seuls. Tout un
chacun, vous et moi, pouvons faire émerger de notre vie elle-même une
modalité créatrice. Dans la mesure en effet où nous sommes appelés à en
inventer librement le sens, nous sommes nous-mêmes la tâche. Nous posons
un acte créateur quand nous puisons dans le riche potentiel de notre
vie de quoi en faire une œuvre. C’était bien ce à quoi, dès l’aube de la
philosophie, Socrate invitait ses interlocuteurs. Tâche éthique donc.
Mais comment articuler le rapport entre éthique et esthétique ?
L’appétit de vie
Il convient de comprendre avant tout qu’on ne peut créer que dans la
vie et à partir d’elle. La vie n’est pas simplement quelque chose qui
accompagne mes sensations, désirs, émotions, sentiments, passions,
pensées, volitions, elle est ce fond d’où émanent toutes ces
manifestations, ce fond d’où elles déploient un souffle. Ce souffle de
vie est l’énergie et la respiration même de la vie. A quoi tend-elle
donc ? A un dépassement, une « excédence », dit Audi : « L’appétit de la
vie excède toujours la vie elle-même », affirme-t-il. C’est une force
qui nous porte au-delà dans le sens d’une ouverture, ouverture à des
potentialités nouvelles. Le besoin de créer ne peut donc s’expliquer que
par le déploiement et l’aspiration de cette force. Celle-ci est
intérieure à la vie et parfaitement invisible.
Aussi aucun artiste
en train de créer ne peut-il nommer, représenter, encore moins arrêter
une définition de son génie créateur. Il laisse parler cette force
invisible qui le travaille du dedans et le porte à réaliser son œuvre en
s’y consacrant tout entier.
Van Gogh « subjugué »
Ce qu’il importe de bien comprendre : dans l’acte créateur, c’est le
sujet créant lui-même qui est transformé, porté dans l’excédence,
littéralement transfiguré. C’est parce que son esprit, son souffle
intérieur le transfigure qu’il peut se vouer corps et âme à son œuvre «
en y mettant sa peau » et lui donner en même temps un véritable pouvoir
créateur. Ainsi Van Gogh « constamment débordé, dépassé, subjugué » par
son propre génie. Cette métamorphose s’applique aussi bien à soi comme
sujet de la tâche (aspect éthique) qu’à l’œuvre d’art nourrie de
l’esprit créateur (esthétique).
Pas de limites La
pertinence de cette intuition fondatrice permet à Paul Audi de
circonscrire le lieu de toute création possible. Il ne s’agit pas d’en
épuiser le champ d’application, mais d’en permettre l’émergence selon de
multiples formes. Il n’y a pas de limites aux pouvoirs créateurs des
artistes. Il n’y a pas de limites non plus à notre pouvoir personnel
d’inventer le sens et le goût de notre vie, son style. Et il y a autant
de styles de vie possibles qu’il y a de vies individuelles en marche.
C’est une perspective exaltante. Parce qu’elle nous met en état de
réjouissance. Même s’il est éprouvant et difficile de se mesurer avec
soi-même ou avec la création d’une œuvre, il n’y a rien de plus
réjouissant finalement. C’est pour cette raison profonde qu’il y a de la
joie à créer. Quand on crée, on se donne sans mesure et sans prendre la
mesure du don qui nous est fait de pouvoir créer. C’est à cette forme
de jubilation que nous invite Paul Audi et c’est pour cette raison qu’il
vaut la peine de découvrir ce livre à vrai dire lumineux.
Philosophie magazine, mai 2010
En vie par Juliette Cerf
Paul
Audi s’attache à redéfinir les enjeux éthiques de la création. Nourrie
par l’art et la littérature, son esth/éthique est une réflexion
originale sur l’acte créateur, qui met en avance la réjouissance.
Une phrase a suffi pour le faire entrer en philosophie : « Me voici
donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de
société que moi‑même. » Flâneuse, elle s’est échappée des
Rêveries du promeneur solitaire
de Jean‑Jacques Rousseau. L’auteur de prédilection de Paul Audi, auquel
le jeune normalien agrégé de philosophie a jadis consacré sa thèse de
doctorat. Si son œuvre maîtresse,
Créer. Introduction à l’esth/éthique, rééditée
par les éditions Verdier, vient d’être couronnée par deux journées
d’études à la Sorbonne, Paul Audi n’a aujourd’hui plus aucune attache
universitaire. Cet électron libre fuit les appartenances. « J’admire
tous ceux qui arrivent à survivre au sein de l’Université, un champ
d’hostilité et de ressentiment inimaginable. Un étouffoir, tant la
charge administrative inhibe l’acte d’écrire. Cela m’a oppressé et je
suis parti. Ma vie est une succession de départs, de ruptures », confie
le penseur apostat.
Paul Audi avait douze ans lors de son premier
exil. Né en 1963 au Liban, il a fui son pays avec sa famille, sa mère
ayant eu la prescience de la guerre civile. Mais quand on évoque « son »
pays, le philosophe fait la grimace. Ses mots non plus, il ne les
dissimule pas : « Le pays où j’ai vu le jour, le Liban, m’a toujours
fait honte. Et ses choix, ses orientations, ses déclarations, d’hier ou
d’aujourd’hui me répugnent. [...] Franchir le seuil de la douce France,
ç’aura été pour moi tourner le dos à tout jamais à l’Orient où je suis
né – cet Orient, ni proche, ni moyen, mais court, affreusement court,
sans étendue, ni épaisseur, ni horizon, cet Orient si dangereux et
toujours si furieux [...] que l’Occident n’a jamais eu tort de
considérer comme la forteresse inexpugnable du despotisme », écrit‑il
avec fureur dans
Jubilations. La tête plongée dans son passé,
Paul Audi ajoute n’avoir aucun souvenir avant l’âge de dix ans – une
« terrible amputation » selon lui responsable du fait qu’il n’ait jamais
pu écrire de fiction.
C’est la philosophie qui a recouvert
l’espace de l’exil : « Être parti du Liban dans des conditions liées à
la guerre civile m’a longtemps hanté. La violence que recèle
l’engagement politique m’est insupportable. Cette question me tourmente
mais, pour moi, la pensée ne rythme jamais l’action. » À la philosophie,
Paul Audi n’assigne pas la tâche de changer le monde, ni même celle de
le comprendre. La philosophie est là pour s’expliquer avec l’existence.
Pour « rendre le Soi à lui‑même ». Une phrase de Wittgenstein sert de
boussole à notre exilé : « La question est : Comment traverses‑tu cette
vie ? » Vivre, c’est toujours s’éprouver soi‑même. Ainsi, pour l’auteur
de
Supériorité de l’éthique, la vie porte toujours en elle
l’éthique (le pour-soi), qui surpasse infiniment la morale (le
pour-autrui). Centrée sur la subjectivité incarnée et traversée par des
influences bigarrées – Rousseau, Gary, Michel Henry, Nietzsche,
Wittgenstein, Mallarmé, Picasso, Van Gogh, Molière –, la philosophie de
la vie d’Audi articule l’éthique et l’esthétique. Un mot‑valise forgé
par ses soins met en scène ce croisement. Forte de ses deux
h et de son
slash,
l’« esth/éthique » saisit la création sur un mode original. Paul Audi,
en effet, ne s’intéresse pas à la création en ce qu’elle est production
d’objets, mais en ce qu’elle vise l’essence de la vie. Tout entière
tournée vers l’acte créateur et non vers l’œuvre créée, l’esth/éthique
n’est en rien une doctrine du goût. « La création est un acte
d’explication avec la vie, un acte vivant : à travers lui, c’est la vie
qui étend le champ de ses possibilités. En ce sens, l’artiste n’a pas le
choix ; c’est la vie elle‑même qui le requiert. Il y met sa peau, pour
reprendre une très belle formule de Van Gogh », explique le penseur.
Sensible et subjective, la vie est structurée par le jeu entre l’amour
de soi et le désespoir, qui désignent la « double polarité dynamique et
affective » de l’homme. Le sursaut éthique et créatif consiste à
désespérer du désespoir. Donc à se réjouir. Disposition intérieure au
bonheur, la (ré)jouissance est une catégorie éthique qui fait rempart au
nihilisme contemporain.
« Créer, c’est jouir », écrivait Gary,
héros de cette éthique de la réjouissance, et (autre) auteur émigré
auquel le philosophe a consacré plusieurs livres, dont
La Fin de l’impossible et
Je me suis toujours été un autre.
Créateur aux mille masques, inventeur d’Émile Ajar, Romain Gary en
refusant coûte que coûte de s’identifier à sa statue de pierre, a appris
à Paul Audi que l’important n’est pas de « se ressembler » mais de « se
trouver ». Les affinités d’Audi deviennent ainsi électives quand elles
lui donnent « le goût de vivre et l’appétit de créer ». Elles sont
inversement proportionnelles à sa haine du puritanisme : le philosophe
déteste tous les artistes qui ont peur de la chair, toutes les pensées
liquidatrices de la vie subjective et de son « excédence constitutive ».
Le ressentiment de l’auteur se polarise tout à la fois sur la
philosophie analytique anglo-saxonne… et sur le kitsch, qui cherche
toujours, selon lui, à satisfaire une pulsion de mort. Or non,
l’existence humaine n’est pas « cet état du corps attendant sa charogne
que la littérature du malheur en a fait ». Nous sommes bel et bien en
vie. Avant de nous séparer, Paul Audi me lance : « J’espère que je ne
vais pas m’y reconnaître. Surtout, faites le portrait d’un autre. » Y
suis‑je parvenue ?
Le Monde, samedi 24 avril 2010
S’expliquer avec la vie par Roger-Pol Droit
Notre époque préfère la dérision au désir de grandes œuvres. Elle
substitue les gloses d’experts aux élans du génie. Dans le fond, ce
siècle se méfie de ce que « créer » veut dire. Désormais, on baptise «
créateurs » des talents secondaires, travaillant dans des registres
faciles. Bref, le grand style est perdu. Malgré tout, il arrive toujours
qu’un écrivain, un peintre, un musicien, ne puisse, tout simplement,
pas faire autrement que de créer. Que peut donc signifier, au 21
e siècle, pareille nécessité ? Et que cherchent ces gens-là, dans le monde le plus désenchanté qui soit ?
Telles sont les questions de départ du philosophe Paul Audi dans
Créer, livre
publié dans une première version en 2005 aux éditions Encre marine.
Mais il ne s’agit pas d’une simple reprise. Les thèmes sont les mêmes,
le titre identique, mais le texte a doublé de volume, certaines parties
ont disparu, d’autres se sont ajoutées – à tel point qu’il s’agit,
pratiquement, d’un nouvel ouvrage. Son souffle, l’ampleur de ses
analyses, l’originalité de ses perspectives sont à marquer d’une pierre
blanche. Il est impossible de résumer cet ensemble foisonnant, mais aisé
d’en indiquer le cœur : pour Audi, créer revient à « s’expliquer avec
la vie », à faire de cette énigme que nous sommes une bribe d’un
discours neuf.
À présent, par temps de désenchantement, sur fond
de massacres et d’absurde, créer revient à faire le geste de poser une
attitude face au monde, d’instaurer un certain régime d’existence. Cette
manière de se situer constitue une éthique – non pas un code de règles,
mais bien une posture existentielle. C’est pourquoi la thèse
fondamentale qui traverse toutes les analyses de Paul Audi est-elle que
l’éthique et l’esthétique, dans l’acte de créer, se confondent, ou bien
ne sont que recto et verso d’une même « explication avec la vie », qu’il
dénomme esth/éthique.
Pistes multiples Centrée
sur l’acte de créer, la réflexion philosophique de Paul Audi suit des
pistes multiples. À partir d’une inspiration où se mêlent
principalement, en une alchimie unique, Nietzsche, Wittgenstein et
Michel Henry, le philosophe croise Proust ou Malevitch, s’installe chez
Mallarmé, propose une étourdissante résolution de l’énigme du prologue
du
Dom Juan, de Molière, retourne chez Rousseau et convoque Kafka
au chevet d’Aristote – entre autres. Car on pourrait continuer
longtemps : d’Hegel et Heidegger à l’examen du sens, ou à la question du
phantasme, la liste est longue des auteurs et thèmes abordés. De quoi
donner le tournis s’il n’y avait, toujours en alerte, le souffle même de
la création pour habiter ces pages inspirées.
Des lecteurs de
qualité ne s’y sont pas trompés, comme en ont témoigné, les 25 et 26
mars, à la Maison de la recherche de Paris-Sorbonne, deux journées de
colloque et de discussions autour de ce travail. Une vingtaine
d’intervenants, parmi lesquels figuraient notamment Heinz Wismann, Jean
Bollack, Jean-Pierre Martin, Tiphaine Samoyault ou Martin Rueff, étaient
réunis, autour de Paul Audi, par le Centre de recherche en littérature
comparée de Paris-Sorbonne, sous la direction de Jean-Yves Masson.
Non seulement de tels regards sur un livre récent sont rarissimes, mais
leur qualité et leur diversité ont souligné qu’il y a bien là une œuvre
qui innove, incite à la réflexion et invite aux débats. À l’évidence,
ce n’est qu’un début. Sous la dérision, la pensée tient encore.
Jeudemeure, lundi 29 mars et 2 avril 2010
Créer (1) : l’excédence
Créer (2) : l’illusion créatrice par Marianus
Libération, jeudi 18 mars 2010
Dépense de créer par Robert Maggiori
Et si l’art était le travail de la vie même ? Paul Audi « dialogue »
avec des écrivains qui lui sont chers, dont Thomas Bernhard.
Nombreux sont les « amis » avec lesquels s’entretient Paul Audi. Il y a
Molière, faisant dire à Sganarelle, au début de Dom Juan : « Quoi que
puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au
tabac. » Il y a Mallarmé, qui ne serait pas le père fondateur du
formalisme. Il y a Baudelaire et Proust, William Gaddis et Romain Gary,
Van Gogh, Benjamin, Rousseau ou Nietzsche… Mais prélever quelques bribes
de son « dialogue » avec Thomas Bernhard permet d’aller tout de suite
au cœur de la question « esth/éthique » traitée dans
Créer. «
Tout ce qui en moi me dépasse peut toujours me fatiguer ; tout ce qui de
moi me déborde peut toujours m’épuiser. » L’épuisement est tel qu’il se
mue, parfois, en apathie, en ressentissement ou haine de soi, qu’il
fait ressentir au tréfonds de soi l’envie de se débarrasser de soi, de
déposer le faix trop lourd de la vie, percée de trop douloureuses
épines. Le nihilisme – non comme « destin funeste de l’Europe que
Nietzsche déplore », mais comme modalité de la subjectivité – est ce
recroquevillement, dans le silence duquel le moi, parce qu’il ne
supporte plus et parce qu’il en veut à la vie, procède à sa propre
destruction.
« Exagérer ». Comment l’empêcher ou le
corriger ? Suivant le Thomas Bernhard de
Corrections, Audi,
pour empêcher le mouvement centrifuge qui mène le soi hors de soi,
cherche ce qui pourrait provoquer l’« érection d’une tenue », « la
rectitude d’une retenue de soi en soi-même », permettrait que l’homme
retrouve la « station debout », redresse fièrement la tête et «
décide de faire face aux puissances hostiles qui s’acharnent contre lui
en voulant par tous les moyens lui faire mordre la poussière ». Pour
Thomas Bernhard, ce « moyen », c’est la création, « non seulement sa
propre création littéraire, mais toute création » – laquelle est
toujours « art d’exagérer ».
« Ceux qui ont le mieux surmonté
l’existence, écrit le romancier autrichien, ont toujours été de grands
artistes de l’exagération […] Le peintre qui n’exagère pas est un
mauvais peintre, le musicien qui n’exagère pas est un mauvais musicien
[…] tout comme l’écrivain qui n’exagère pas est un mauvais écrivain, en
même temps il peut arriver aussi que le véritable art de l’exagération
consiste à tout minimiser, alors nous devons dire il exagère la
minimisation et fait ainsi de la minimisation exagérée son art de
l’exagération. »
Or, pour Audi, cette poétique de l’exagération
correspond – s’offre en réponse – à l’« état d’exaspération dans lequel
la souffrance de vivre, le malheur d’exister, est susceptible de plonger
un être humain » : elle évite l’extinction et l’effondrement, et rend
capable de « monter à l’assaut du malheur », d’« attaquer
l’inattaquable, effrayer l’effroyable, desceller ce "scandale vivant" de
l’existence en le décelant aussi bien à l’intérieur de soi que chez
n’importe qui d’autre, en allant, en tout cas, le déterrer jusque dans
ces profondeurs de l’inconscient d’où il lui arrive de surgir et de
faire mal ». En ce sens, toute création esthétique est éthique, si
l’éthique – quand on la distingue de la morale, qui demande qu’on exerce
une forme de bienveillance ou de bienfaisance à l’égard d’
autrui – est un travail sur
soi censé
faire qu’on soit capable de répondre à l’« exigence individuelle et
facultative » de « vivre en bonne intelligence avec soi-même », et de
s’arroger un certain « art de vivre », lequel « n’est point l’art
d’accommoder les restes, mais la manière de s’accommoder avec ce qui
demeure, avec ce qui en soi est à demeure : l’amour de soi, le désespoir
». C’est pourquoi Paul Audi voit dans l’« œuvre exceptionnelle » de
Thomas Bernhard l’illustration du principe sur lequel il fonde sa propre
philosophie, à savoir l’indissociabilité de l’éthique et de
l’esthétique, qu’il traduit par le concept d’« esth/éthique ».
« Réjouissance ». Mais
Créer n’est
pas un livre sur Thomas Bernhard. Un « prélèvement » eût pu être
effectué sur les lectures qu’Audi fait de Rousseau, de Kafka, de
Nietzsche ou de la phénoménologie de Michel Henry, et les enseignements
qu’il en retient pour « créer » sa propre pensée auraient été analogues.
Il est en effet difficile d’embrasser
Créer d’un seul geste,
tant il irradie et croît (naître, procréer, engendrer, faire, produire,
créer) en arborescences philosophiques, littéraires, artistiques, à
partir d’un unique foyer : entre la jouissance, fugace, et le bonheur,
inaccessible, il y a la
réjouissance, pure disposition à la joie qu’ouvre la décision de
créer, quelque modeste soit l’« œuvre », si elle n’est pas
ma vie
elle-même. L’ouvrage a été publié chez Encre marine en 2005. Il a, sans
bruit, fait son bonhomme de chemin, ensemençant des champs inattendus
et répondant peut-être à l’attente d’une réflexion attachée à la « chair
» de la vie et aussi éloignée que possible de froides théorisations. Si
bien que, pour le republier aujourd’hui, Paul Audi l’a remanié,
refondu, considérablement amplifié, jusqu’à en faire le livre où toute
sa philosophie – scandée entre autres par
Rousseau, éthique et passion (1997),
Supériorité de l’éthique (1999),
Crucifixion (2001),
L’Ivresse de l’art (2003) ou
Jubilations (2009)
– se trouve condensée et peut être commentée en tant que telle, avec
ses catégories (l’individu, l’unique, l’authenticité, la vie, la
création, l’amour…), ses concepts continuellement affinés, ses
ramifications, sa cohérence, ses futurs déploiements.
Saisissante
est la manière humble, sereine, audacieuse aussi, dont Paul Audi,
philosophe « sans école », dans tous les sens de l’expression, se livre à
ses exercices de pensée. Et sans doute faudra-t-il un temps
d’étonnement – mais de là naît la philosophie – pour saisir le sens de
l’injonction ou de l’invitation qu’il adresse à chacun : « Il faut
créer. » Non pas « produire », lier une forme à une certaine matière,
mais faire que la vie « se dépense au-delà de ce qu’il lui est possible
de dépenser », forger des moyens qu’elle n’a pas, et qu’il faut,
justement, créer, lui donner sa chance – « la chance pour ainsi dire de
prendre de vitesse, à l’endroit même de sa "chute", et avant tout
effondrement possible, le destin de notre finitude ».
Technikart, mars 2010
Un quasi siècle après Duchamp, le discours sur la création artistique –
enseigné aux étudiants, soutenu dans les revues, défendu par les
artistes en vue – s’est transformé en une bouillasse assez pitoyable. On
ne saurait donc être trop reconnaissant au philosophe Paul Audi d’avoir
composé cet ambitieux traité, épais mais clair, quasi exhaustif,
toujours passionnant, consacré à l’acte de
Créer et appelé à devenir le livre de chevet de tout apprenti artiste qui se respecte.
Pourquoi s’échine-t-on à créer par gros temps de nihilisme ? Quel est
ce saut dans l’inconnu que requiert toute création ? N’y aurait-il pas
un enjeu éthique qui sous-tend une authentique esthétique ? Considérant
l’art non pas comme un truc cool et qui tape, mais une voie
d’accomplissement, Audi déplie ces questions avec une rigoureuse
maestria. Expose les intuitions de Rousseau, Nietzsche ou Heidegger et
commente les motivations de Molière, Mallarmé ou Van Gogh. Proposant
ainsi une pensée de « l’esth/éthique » dont la visée ne serait pas moins
que la « survie » dans tous les sens du terme.