Le Bulletin des lettres, n°683, août-septembre 2009 Henri Meschonnic ? Le rythme ? Le poème ? par Violaine Anger
Henri Meschonnic nous a quittés en avril, juste après la publication de son dernier ouvrage consacré au postmoderne, notion sur laquelle il était déjà revenu à plusieurs reprises. Avec lui a disparu une figure essentielle, dont les écrits ont parfois dérangé, voire agacé, mais aussi suscité beaucoup de démarches originales. On lui a souvent reproché le caractère polémique de ses textes. Il est vrai que dans tous ses ouvrages théoriques, il s’est consacré de façon systématique à la critique, faisant le tour de ce qui était écrit sur son sujet, et pointant, parfois férocement, ses désaccords. Mais comme il le disait lui-même, la critique, essai d’analyse serrée du concept et de ses limites, n’est pas la polémique, tentative agressive de disqualifier l’autre pour éviter le débat ; il est souvent habile, pour celui qui est attaqué, de transformer la critique en polémique, ce qui n’est jamais son intention, et lire attentivement un livre reste la meilleure manière de le respecter. Le magnifique hommage à Jean-François Lyotard, avec lequel il avait largement pris ses distances, publié à nouveau dans Pour sortir du postmoderne, pourrait être une preuve de cette attitude profondément ouverte à la pensée d’autrui. Pour beaucoup de ses lecteurs, sa prose est difficile. Il est vrai que, souvent hachée et allusive, imposant une lecture concomitante de tous ses autres ouvrages, elle tranche par son rythme sur la prose ordinaire des essais universitaires. C’est qu’elle est très « rythmée » : le rythme est sans doute une notion-clé chez Henri Meschonnic, rythme compris comme organisation du mouvant, et non pas retour platonicien et métrique du même. Elle est au cœur de l’entreprise de sa vie, réhabiliter le poème contre toutes les entreprises de réduction scientiste auxquelles les divers « -ismes »du XXe siècle l’ont soumis, redéfinir le sujet contre toutes les volontés d’éradication surgies pendant ce dernier siècle, et in fine, réhabiliter l’art, contre sa dilution dans la notion de formes symboliques, et fonder la notion de la valeur de l’art contre les entreprises de relativisation multiples qui fleurissent régulièrement : voilà l’un des enjeux de ses réflexions. Pour ce faire. Henri Meschonnic s’appuie sur une lecture renouvelée de Saussure, en intégrant les pensées de Humboldt, Spinoza et Benveniste sur le langage. Prolongeant notamment la fameuse distinction entre la langue et la parole, l’abstraction du dictionnaire et la réalité discursive, il propose de penser le poème comme la subjectivation maximale de la parole. Cette approche lui permet de comprendre ce qu’est une œuvre : non pas entité existant en soi et de manière abstraite, mais, au même titre que les mots du dictionnaire, élément langagier qui n’existe que dans sa réactivation toujours recommencée par un individu que cet acte de parole constitue en sujet ; de la même façon que le référent du mot « je » est sans arrêt redéfini par son emploi même, l’œuvre est sans arrêt réactualisée, à chaque lecture, à chaque représentation. Elle est donc radicalement historique, au sens où, certes, toujours ancrée dans un contexte historique précis qu’on n’a jamais fini de connaître, elle prend néanmoins sans arrêt un sens nouveau, dans l’activité même de ce qu’elle suscite, dans chaque moment présent. De même que le mot « je » situe à chaque instant le sujet du langage, de même l’œuvre, ou le poème, institue à chaque lecture un sujet du poème. Le sens est infini. On comprend donc comment la valeur d’une œuvre n’existe pas en soi, mais dans le système des œuvres, comme les mots d’une langue ne prennent leur valeur que les uns par rapport aux autres, dans le découpage spécifique qu’opère chaque langue (la distinction française entre langue et langage n’existe pas en anglais par exemple). Ni bien marchand soumis à l’offre et la demande, ni objet reposant dans un Panthéon aux normes difficiles à universaliser, l’œuvre a donc bien une valeur, variable mais explicitable. On comprend aussi comment la notion d’œuvre d’art a une justification pleine et entière, qui ne réside ni dans l’intention de l’artiste, ou ni un concept prétendument incarné, ce que beaucoup d’écoles du XXe siècle ont soutenu, mais la densité de ce que l’œuvre fait, au moment de son activation par un individu qui est alors constitué en sujet avec toute la potentialité d’universel attachée à ce mot. On comprend enfin que la notion de rythme, comme organisation subjective du mouvant, devienne une notion-clé, explorée avec minutie par Henri Meschonnic dans tous ses ouvrages. En travaillant cette notion, il cherche sans arrêt à traquer les rigidités des oppositions binaires de toutes sortes, ce qu’il appelle la logique du signe, (idée/matière, signifié/signifiant, théorie/pratique, oral/écrit, esprit/ corps…) tentatives toujours présentes de figer ce qui ne peut pas, ne doit pas l’être. Il ne faut jamais, comme il le dit, oublier le continu, face à la tentation incessante du discontinu. Élargissant ses intuitions, il s’est ainsi penché sur les domaines politiques, et notamment les rapports de pouvoir contenus dans la pensée des épigones d’Heidegger, sur les expressions artistiques non langagières (la peinture dite « abstraite » notamment), et a développé aussi une réflexion sur la modernité, repartant de Baudelaire qui le premier a vu qu’elle consiste à « tirer l’éternel du transitoire ». Contre toute « post-modernité », tout amalgame du moderne et du contemporain, Henri Meschonnic rappelle le continu dans lequel chaque sujet est plongé, et sa radicale historicité. Henri Meschonnic est aussi un poète, un traducteur et notamment un traducteur de la Bible. Il s’est ainsi beaucoup penché sur la théorie de la traduction, en refusant les conceptions figées de traductions rendant les « idées » et non pas le mouvement du discours, et en insistant sur la nécessité d’écouter les métaphores bibliques, contre les tentations de christianiser la Bible comme celles de traduire mot à mot attitudes qui manquent le discours et l’acte de subjectivation qu’il permet. La pensée d’Henri Meschonnic est ainsi extrêmement féconde, dans sa critique perpétuelle de toute tentation académique, dans son appel incessant à la pratique, à la lecture, à l’écoute de « ce que fait le poème ». Ajoutons que c’était un homme d’une très grande générosité, d’une très grande humanité, et que sa disparition crée un manque. L’auteur de ces lignes, qui cherche à comprendre par ailleurs ce qu’est le chant dans la tradition occidentale, voudrait attirer aussi l’attention sur le fait qu’Henri Meschonnic a eu du mal à comprendre la mise en musique des poèmes, alors qu’il a magnifiquement compris leur mise en voix par des comédiens. Or le chant, dans la tradition occidentale, est pensé comme union de deux entités autonome, « la musique » et « les mots », alors que chacune de ces entités entretient aussi des liens intrinsèques avec l’autre par le sonore, au moment de leur énonciation. Peut-être la pensée du chant occidental, constitué par la partition comme l’union du continu et du discontinu, oblige-t-elle à reprendre, à partir d’Henri Meschonnic, l’éternelle question des liens entre judaïsme, platonisme et christianisme.
Mediapart, 18 février 2009 Le rythme, c’est selon : Henri Meschonnic par Patrice Beray
La collection poche des éditions Verdier vient de s’enrichir d’un volume hors norme, avec la réédition de l’ouvrage théorique majeur d’Henri Meschonnic, Critique du rythme. La gageure éditoriale (plus de 700 pages) est à proportion de cette plongée dans l’inconnu de la création littéraire qu’est la poétique selon Henri Meschonnic. Car c’est cela, la théorie, quand elle veut bien se convaincre que pour « savoir », il convient aussi de se laisser posséder par l’objet de sa recherche. Et comment pourrait-il en aller autrement quand on choisit, comme Henri Meschonnic, de fonder une « anthropologie historique du langage » (sous-titre de l’ouvrage) à partir du « lieu le plus vulnérable et le plus révélateur de ce qu’une société fait de l’individu » : la poésie. Sans doute l’auteur de Critique du rythme se reconnaîtrait-il dans le Manifeste des neuf intellectuels antillais que Mediapart vient de publier ces jours-ci. Et par-delà même l’appel poétique de ces voix « outre-mêlées », contresignerait-il cette actualisation, cette historicisation de la vieille dialectique du maître et de l’esclave que ce Manifeste dénonce jusqu’à nous en cette insidieuse dialectique promue comme un nouveau « lien » de l’individu à la société, via les archétypes vampirisants du consommateur et du producteur. C’est que tout comme ces voix « outre-mêlées », Henri Meschonnic pratique exactement le chemin inverse (éthique, poétique, politique) promouvant la reconnaissance de l’identité par l’altérité, ne sachant que trop bien, par l’histoire, que le prix à payer au bout du compte avec ces sinistres dualismes est toujours le même ; le retour du « même », avec la sempiternelle mise à mort du désir de l’autre, du désir chez l’autre. Professeur émérite de l’Université Paris-VIII, poète, traducteur, linguiste théoricien du langage, Henri Meschonnic aime à filer une subtile dialectique, selon ses propres termes, entre la pensée du poème (la poétique) et le poème de la pensée (le poétique). Il ne place rien plus haut que l’humour et la révolte dadaïste et surréaliste des années 1920-30. Et c’est cette attention « première » aux réalisations sensibles des poètes qui l’a mené à privilégier et les poèmes et les écrits théoriques des poètes sur tous autres écrits. De là, cette mise au jour du rythme par le poéticien qu’il est comme étant « le sens de l’imprévisible », « la réalisation de ce qui, après coup, sera dénommé "nécessité intérieure" ». Après coup, car avant tout on est à l’œuvre, on fait. « Aimer d’abord. Il sera toujours temps, ensuite, de s’interroger sur ce qu’on aime jusqu’à n’en vouloir plus rien ignorer. » Le mot est déjà d’André Breton. Ainsi, cette conception du rythme d’Henri Meschonnic prend-elle le contre-pied des théories classiques du rythme, qu’il soit traité par les arts poétiques comme un supplément esthétique, ou comme un procédé qui n’excède pas le cadre de la communication « sémiotique ». Ce poéticien est toujours guidé par l’idée qu’une œuvre littéraire est « un langage qui en sait plus long sur nous que nous-mêmes ». Depuis les années 1970, Henri Meschonnic œuvre avec force à une sortie du structuralisme dans les études littéraires par une théorie du langage enfin réconciliée avec la vie. Lire un poème, c’est selon le rythme de la vie : le temps et l’espace qu’il nous donne.
Ce traité magistral de 729 pages ne lasse pas : la forme nous captive en démontrant qu’il n’est rien de plus captivant que son fond, résumé au titre, situé au sous-titre. Livre de conséquence supérieure, à la pensée raffinée, à la construction d’esthète autant que d’esthéticien, d’un style élégant et aiguisé d’écriture personnelle.
Aurores, septembre 1984
On ne peut rien contre ce fait que Meschonnic a l’air d’un nom de prophète, et Henri Meschonnic n’y peut rien non plus. Il se tient désormais en haut d’un véritable Mont Sinaï de volumes, d’où il fait tomber l’anathème sur les têtes qui ne pensent pas comme lui. Assez souvent, il a raison du reste, et c’est une grande part de sa séduction. Car aucun prophète n’a comme Meschonnic brandi le glaive du Dieu des Armées : en souriant. La certitude d’avoir raison le rend à la fois charmant et impitoyable. Mais de quoi s’agit-il à présent ? – Du rythme. C’est-à-dire de cet élément instable qui donne vie et sens à tous les « discours», qu’ils soient en vers, en prose, ou insoucieux d’être l’un ou l’autre quand on discute du dernier match. Monsieur Jourdain s’extasiait d’apprendre qu’il s’exprimait en prose ; en lisant Meschonnic, vous comprendrez que vous produisiez des rythmes et du rythme sans le savoir. Est-ce à dire que vous êtes poète ? Pas forcement. Mais la réflexion de Meschonnic repose sur ce syllogisme implicite : X est un poète, or X est un homme, donc un homme est un poète, et cette conclusion a quelque chose qui – tant du point de vue de l’ontologie que de la démocratie – nous satisfait. Cependant, tous les poètes ne font pas de bons poèmes et (selon Meschonnic) le tort de la plupart d’entre eux est de confondre le rythme avec sa mise en système (et en système métrique surtout). Si l’on suit toujours Meschonnic, on se demande si la poésie française, depuis les origines, ne s’est pas fourrée dans l’œil un doigt long comme un alexandrin. Meschonnic n’a d’égards que pour ceux qui ont un tant soit peu bousculé le système (à commencer par Hugo) et il étrille aussi les prétendus novateurs modernes qui s’imaginent lui avoir échappé. Si poète en effet est celui qui rend sensible à tous le rythme singulier de son être et de son histoire, la vieille distinction de vers et de prose ne tient pas debout, et encore moins ce qui soumet le rythme à des règlements. Il ne saurait y avoir qu’une pluralité de rythmes, disant chacun la vérité et la liberté de chacun. En ce sens le poétique n’est pas séparable du politique : toute versification codifiée décèle l’autorité de l’État. Mais il faut quand même s’entendre et, à défaut de code, montrer quelles directions offrent aux poètes une chance de rester libres sans être arbitraires ou obscurs. C’est là que Meschonnic devient complètement prophète puisqu’il n’a en dehors de la Bible qu’un exemple à nous proposer. Cet exemple, bien sûr, il ne le cite pas expressément mais on le voit apparaître en filigrane de ces 700 pages remplies d’exécutions : ce sont les poèmes de Meschonnic lui-même, d’ailleurs d’une grande délicatesse de rythme et d’émotion, et où s’adoucit sa sévérité prophétique. Ainsi, Critique du Rythme, cette montagne aux nombreux filons, accouche-t-elle aussi de ces sourires.
Jacques Réda, Libération, 7 juin 1982
Il faut lire Meschonnic pour s’aérer. Cet homme-là ne respecte rien, ni les vulgates, ni les dogmes, ni les écoles, ni les maîtres, ni surtout les ultras de la technicité. Il faut une sacrée santé pour s’attaquer à tout ce monde-là à la fois, le monde des Jakobson, des Roubaud, des Chomsky, des Kristeva, des Lacan, etc. Il faut une certaine dose de témérité aussi. Mais il est urgent de le lire, même si l’on n’est pas d’accord avec lui, pour s’obliger à reconsidérer toute l’épistémologie des sciences humaines. Critique du rythme est un livre décapant, iconoclaste, vivifiant et profondément marginal, dans le meilleur sens de ce terme. Henri Meschonnic s’insurge contre toutes les réductions, récupérations, déformations. Je défie quiconque de le récupérer, lui.
Marina Yaguello, Le Nouvel Observateur, 17 juillet 1982
C’est un essai fourmillant, débordant d’idées, d’aperçus, d’ouvertures, qu’il faut lire dans son rythme propre [...].
Pierre Daix, Le Quotidien de Paris, 5 octobre 1982 |