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Conservateur des Dangalys |



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160 pages
13,80 €
ISBN : 2-86432-403-2 |
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Le lieu : une sorte de château, dont on a fait une sorte de musée, au lieu-dit les Dangalys, en bordure d’une autoroute, à deux pas d’un hypermarché. Le protagoniste : c’est Étienne le conservateur (adjoint) du musée ; homme à tout faire, en vérité, sous l’autorité d’une Ophélia migraineuse et dépeignée. Le temps : il y en a trois. Le premier, le plus reculé, est celui de Charles-Aimé, médiocre personnage né une centaine d’années plus tôt dans cette même bâtisse où il est maintenant muséifié, et pauvre jouet en son temps de diverses intrigues politiques ; le second est celui de la mémoire du conservateur et spécialement de ses amours contrariés avec sa trop belle et trop riche cousine Xénia ; le dernier enfin, le présent, où se côtoient tant bien que mal ses entreprises amoureuses auprès des clientes du supermarché, ses escarmouches avec Willy, la vie quotidienne du musée et la surveillance des « nocturnes » auxquels il sert parfois de théâtre. |

Vraiment, oui : comblé, que vous dire d’autre ? Comblé. Depuis cette nuit devant la fenêtre où j’avais essuyé ses larmes avec le dos de la main dans la lumière du gyrophare, où je les avais bues sur ses joues, bues une à une sur ses joues puis séchées avec mon haleine, je me disais chaque jour que j’étais comblé. Que je possédais enfin, que je fermais le poing sur ce que depuis longtemps, toujours, j’avais espéré, convoité… Même le beau temps ne finissait pas : nous en jouîmes, deux dimanches de suite, dans ce petit cottage près de Cambridge où nous nous étions transportés… Trois pièces ou quatre, adorables… Une petite rivière au bout du jardin, le vert de l’herbe, des moutons… Si, si, des moutons, parfaitement, dont Xénia était en quelque sorte, potentiellement, la bergère… Il y avait une barque verte… Je poussais sur les avirons… Quel délice. Quel pur délice… Ah, sans doute, sans doute, il a pu se produire, je ne dis pas que de temps à autre… Si je prétendais qu’il n’y eut jamais… Nous sommes insatiables, n’est-ce pas ? Incapables d’être satisfaits… Oui, oui… Nous ne serions pas ce que nous sommes s’il n’y avait pas un quand même : trace de brûlure sur le rideau neuf, tache sur l’ourlet du manteau de sacre… Mais peu de choses, enfin, ces quarante-deux jours, si peu de choses, vraiment… Je doute qu’on puisse me comprendre, je saurais moi-même si mal m’expliquer… Cela paraîtra si ténu, si négligeable, de si peu de poids… Par exemple, cet orteil qui était plus court que le doigt d’à côté… Ou bien encore cette déception – oh ! légère ! légère ! si légère ! – quand au réveil quelquefois mon regard tombait sur sa poitrine nue, ces mêmes seins délicieux que j’avais vus ardents et gonflés de désir, de luxure, mais inertes à présent, atones, quotidiens, profanes, le mamelon mélancoliquement avalé dans l’aréole… Et c’est tout ? C’est tout, voyez le peu de chose… Et comme ce serait absurde, absurde et odieux, même, même si l’on veut révoltant, de lui tenir si peu que ce soit rigueur, de lui faire, fût-ce in petto, fût-ce malgré soi, le plus insignifiant grief. |

La Provence, 4 janvier 2004 Claude Pérez : Visite guidée du château de la mémoire par Jean-Rémi Barland
Professeur de littérature à l’Université de Provence, Claude Pérez publie chez Verdier Conservateur des Dangalys, un récit poétique à trois entrées narratives, intelligent et diaboliquement construit. Au départ, un château égaré. Une sorte de balcon de pierre tel qu’on en trouve chez Julien Gracq. À la différence que celui-ci ne se trouve pas en forêt, mais qu’il longe une autoroute et pointe ses tours sur un supermarché de campagne. Un château transformé en musée au lieu-dit « Les Dangalys », gardé par un conservateur (adjoint) écrivain à ses heures perdues, mémorialiste de l’histoire des descendants du lieu et qui prend la parole pour nous conter des histoires étranges où s’entrechoquent passé douloureux et présent incertain. Récit poétique à trois entrées narratives, Conservateur des Dangalys, que Claude Pérez fait paraître chez Verdier, est un livre gigogne bien dans la ligne d’Amie la sorcière, son précédent ouvrage publié chez le même éditeur. Grand spécialiste de Jean Paulhan, de Claudel et d’Éluard, ce professeur de lettres à l’Université de Provence est un poète des sentiments, un « lector in fabula » attentif et doté d’un esprit éclectique sensible à la musique des mots. Pour nous en convaincre, écoutons Étienne, le conservateur, son narrateur qui en l’occurrence emprunte à ce sujet les traits de caractère du romancier : « J’aimais cela : m’enfoncer dans les livres, dans le Papier, dans le Savoir, entrer dans l’épaisseur des pages comme un plongeur qui descendrait avec sa lampe dans la profondeur des grands fonds et croiserait là de curieuses bêtes. » Nous voilà plongés dans une histoire en trompe-l’œil, située à des époques certes différentes mais se ressemblant par leur côté effondrement d’un monde. La première est celle qui vit naître Charles Aimé, reposant au fond du jardin et né un siècle plus tôt dans cette bâtisse où il est désormais « musécier ». Stupéfiants débuts dans la vie pour cet être falot et médiocre. Sa mère, Élise Savetier, fille de cuisine, accoucha la même nuit que la comtesse Marie qui mit au monde un enfant mort-né quelques heures avant de périr à son tour. Charles Aimé prit dans le berceau la place de l’héritier tandis qu’on chassait l’infortunée servante. Étienne raconte alors comment se déroula son existence d’abord excentrique, puis minable, ponctuée par un duel manqué synonyme d’exil et de désillusions sans retour. La deuxième voûte du récit est consacrée aux confessions du conservateur et de ses amours contrariées pour la belle et inaccessible cousine Xénia, par qui il apprendra, comme Charles Aimé avant lui, combien « la beauté est le commencement du terrible ». Et puis il y a Ophélia, incarnant l’époque moderne, pas très attirante avec son k-way rose, ses migraines à répétition, ses cheveux coiffés en pétard et qui se retrouve vite débordée par son fils Willy. Si Étienne aime la mère, il ne cessera de croiser le fer avec ce fils insupportable et querelleur. Pour compléter ce tableau vivant, n’oublions pas Éloïse, qu’Étienne a rencontrée au rayon petit bricolage du supermarché. Avec un sens inné de l’épique et du récit fantastique en forme d’enquête policière et psychologique, Claude Pérez tisse sa toile romanesque sur fond de désenchantement version Frédéric Moreau dans L’Éducation sentimentale de Flaubert. Déçu de la vie, de lui-même comme des autres, Étienne ne trouve son salut que dans son appétit culturel. Brouillant les pistes, l’écrivain s’interroge ici sur la création artistique en plaçant ses travaux de recherche autour de la question du personnage en littérature. Comment naît un héros ? Comment un être de papier transforme-t-il celui qui l’a créé ? Comment d’une prose éclatée peut surgir un roman dans le récit ? Autant d’interrogations servies par une écriture d’abord classique, qui se fait plus syncopée au fur et à mesure que l’émotion d’Étienne envahit et submerge sa faculté de juger. C’est terriblement intelligent et diaboliquement construit. |

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