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  Danse avec Nathan Golshem

  Lutz Bassmann

  192 pages
16 €
ISBN : 978-2-86432-665-6

Résumé

Tous les ans, à la première lune de l’automne, Djennifer Goranitzé se rend au bord de la mer, sur une immense décharge d’ordures où le corps de son mari a été jeté par les militaires. Elle se repose après les épreuves de son voyage qui a duré des semaines. Et ensuite, elle appelle son mari, Nathan Golshem. Elle l’appelle pendant des jours et des nuits, elle frappe la terre avec les pieds, avec des morceaux de ferraille, avec les mains, elle danse.
Elle construit pour eux deux une hutte avec des débris, pour qu’ils soient de nouveau ensemble, pour qu’une fois encore ils se retrouvent et partagent du temps amoureux, des souvenirs inventés et de la mémoire amoureuse.
Elle danse jusqu’au sang, jusqu’à ce que Nathan Golshem revienne du néant et s’allonge sous la hutte. Il n’y a personne sur la côte, seulement quelques chiens et des mouettes.
Très loin le chuchotement des vagues brise le silence. Djennifer Goranitzé et son mari ferment les yeux sous le ciel étoilé et, de nouveau, ils se parlent et ils plaisantent. Avec une bonne humeur qu’aucune lamentation ne vient contrarier, ils évoquent leurs camarades d’infortune, les combats constamment perdus, les martyrs, les déroutes, les crimes dont ils ont été témoins, victimes ou coupables. Ils rient, ils s’aiment, ils ne savent plus très bien à quel niveau de vérité ou de mensonge se situent leurs anecdotes terribles.
Ils échangent tout. Il n’y a plus entre eux ni mémoire, ni absence de mémoire. Seule persiste la danse des corps, des paroles et des morts en face de la nuit. Seule cette obstination de l’amour : la danse de l’éternel retour.


Extrait de texte

   Djennifer Goranitzé, une des reines du dortoir ouest, se rendait chaque année de l’autre côté de la frontière. Le voyage était difficile et souvent Djennifer Goranitzé risquait sa vie dans l’entreprise. Elle serrait les dents, elle se battait contre l’adversité, elle avançait coûte que coûte, et, pour finir, elle atteignait le désert côtier et elle commençait à marcher sur la route qui longeait et dominait la mer. Le paysage était d’une beauté à couper le souffle, et elle s’arrêtait de temps en temps pour l’admirer, mais son émotion n’était pas celle d’une touriste en quête d’images, pas du tout, non. Djennifer Goranitzé n’était pas partie en promenade, elle allait accomplir son devoir conjugal.
   Son devoir conjugal. Elle allait l’accomplir.
   Elle allait en pèlerinage sur la tombe de Nathan Golshem, avec qui elle avait été mariée pendant vingt ans.


Revue de presse

Presse écrite

   L’Humanité, jeudi 3 mai 2012
   Volodine et les vaincus qui chantent
   par Alain Nicolas

   Dans un monde de cauchemar où les révolutionnaires ont été écrasés, une littérature est née, au fil des siècles dans les camps, les refuges clandestins. Place à ses auteurs.

   Toutes les douze ou treize lunes, Djennifer Goranidzé entreprend un voyage vers la tombe de son mari, Nathan Golshem. C’est le début de l’automne. On ne sait pas vraiment si elle s’évade, si on la laisse partir. Victime ou complice, « reine du dortoir ouest » ou prostituée, peut-être pire, le statut de Djennifer Goranidzé est incertain, comme celui de tous les êtres qui peuplent ce roman, signé Lutz Bassmann, un des auteurs dont Antoine Volodine s’est institué le « porte-parole ».
   Dans ce monde qui a un moment été désigné comme « post-exotique », monde « d’après », en tout cas, monde qui a suivi une guerre perdue des voix se sont élevées, prenant en charge le long ressassement des récits des vaincus, confidences à des codétenus, aveux lors d’interrogatoires, chansons de geste, légende.

   Transmission d’une parole échappée
   Au fil des siècles, une vaste mythologie de la révolution écrasée s’est sédimentée selon des formes spécifiques dont Volodine se fait le collecteur, le codificateur, si le lecteur accepte la fiction qu’il n’en est pas l’auteur. Ce sont des « romances », « narrats », « shaggas », « entrevoûtes », transmettant une parole échappée à l’oubli, à la mort.
   C’est ce que cherche Djennifer Goranidzé, qui a rejoint ce qui tient lieu de tombe à Nathan Golshem, un espace marqué par des « sympathisants » près de la décharge publique où les militaires jettent les corps de leurs prisonniers quand ils sont devenus inutiles. Elle frappe le sol, danse, jusqu’à s’en déchirer les pieds et le visage, pour faire revenir son mari. Il l’entend, réapparaît, ils se retrouvent un moment sous une hutte, rapprochent leurs corps, mêlent leurs voix. Des récits naissent, ou renaissent de cette union, de l’étonnante joie, du rire de cette union.

   Des retournements de situations
   Ainsi se tisse la toile des histoires, celles des vaincus de toutes les guerres : « Nous avons perdu la guerre des souterrains, nous avons perdu la guerre de la boue, nous avons perdu la guerre du Kanal, nous avons perdu la guerre contre les riches, [...] nous avons perdu la guerre contre la dégradation inéluctable de la révolution », lance, en une litanie de deux pages, Djennifer, avant que Nathan ne lui réponde en un rire par « un retournement de la situation est proche ». D’autres retournements attendent le lecteur.
   De la grande dérision de la défaite restent ainsi des histoires de missions héroïques, de consignes, de sacrifices et de bravades, de vantardises et d’aveux inventés, en une série où parfois la proximité de forme tient lieu de loi d’enchaînement, comme dans le cadavre exquis composé par Nathan dans sa première réminiscence.
   Antoine Volodine, avec la radicalité et l’obstination qu’on lui connaît, continue de peupler, d’introduire de la diversité et de l’inattendu dans le monde qu’il a créé, qui ne se réduit pas aux échos répétitifs et désolés de la défaite. Danse avec Nathan Golshem constitue un extraordinaire romancero imaginaire des combats d’hier, bien réels ou recomposés par la force du chant, et une introduction, glaçante ou ironique, à la littérature de ceux qui viendront.



   Blog L’Hermite, samedi 14 avril 2012
   Les mille et une danses de Djennifer Goranitzé


   Indications, n°392, avril 2012
   Promenade amoureuse du côté des mouettes et des chiens
   par Vincent Tholomé

   Joie ! Lutz Bassmann alias Antoine Volodine alias Manuela Draeger est de retour ! Pour une superbe histoire d’amour ! Mais oui : dans le monde ravagé par les guerres, les pogroms, les adeptes de la post-révolution permanente, le capitalisme triomphant, les conflits idéologiques, les faits et méfaits de l’humanitarisme, il y a encore et toujours de la place pour les grands sentiments !

   Le livre de Lutz Bassmann pourrait d’ailleurs se lire comme une grande et belle histoire d’amour. Rien d’autre. Vous savez : de celles qui perdurent au-delà des séparations définitives. De celles que perpétuent les survivants quand ils s’assignent un véritable devoir de mémoire, rapportant à l’infini les mêmes faits, les mêmes anecdotes. Le livre de Bassmann est ainsi une invitation à écouter ceux qui survivent. À façonner avec eux quelques gris-gris ou amulettes, voire à lancer l’une ou l’autre imprécation ou mauvais sort !
   De quoi conjurer la vie dans ce qu’elle a de plus chien, en somme ! Car le livre de Bassmann fonctionne comme un totem. Un monument de vent bâti, entre langue des morts et langue des récits, pour que persistent encore les disparus. Les dégommés. Les parias sous-humains – les Tamara Katepelt, Nadia Bromm, Milka Liverpool, Ardour Glimstein, pour n’en citer que quelques-uns… pardon aux autres, deux fois oubliés pour le coup ! – que laisse allègrement de côté le grand rouleau compresseur du monde et de l’histoire en marche.
   Et comme un totem, Danse avec Nathan Golshem ne s’embarrasse d’aucune fioriture. File droit au but. Enfilant dans l’urgence ses récits et splendides litanies. Ses morceaux de bravoure et sa langue élémentaire. Il suffit de prendre au hasard n’importe quel récit. Celui des Djabayev, par exemple :
   À la suite d’un épandage d’aérosol antivermine, la compagne de Dorian Djabayev, Aniya Djabaye perdit la vue, et, quinze jours plus tard, Dorian Djabayev à son tour devint aveugle. On prit l’habitude de les voir errer ensemble dans le quartier tâtonnant à la recherche de déchets consommables et se redressant au milieu des rues démolies pour gesticuler et exiger de l’aide d’une voix furieuse.
   Lutz Bassmann ? Facile. II suffit de se laisser bercer. De suivre cette langue. Précise. Méticuleuse. La façon dont elle pose les choses. Simplement. Une à une. La façon dont elle finit toujours par donner à voir.
   Un travail aussi méticuleux et simple que le rituel annuel de Djennifer Goranidzé, l’amoureuse folle de Nathan Golshem. Petit résumé de l’affaire.

   Du côté des mouettes et des chiens
   La sépulture de Nathan Golshem est du côté des mouettes et des chiens. De l’autre côté de la frontière. Chez les déjà morts. Tous les ans, à la première lune d’automne, il faut des semaines à Djennifer Goranidzé pour rejoindre cette tombe hypothétique. Des jours et des nuits pour réveiller Nathan Golshem et l’inviter à deviser. Blaguer. Amoureusement. L’un contre l’autre. Comme jadis. Dans une hutte brinquebalante, faite de bric et de broc. Vieil abri de débris, sacs plastiques, tôles pourries, bouts de bois. Les récits que se racontent Nathan Golshem et Djennifer Goranidzé, la danse magique de Djennifer Goranidzé, tout cela ne dure que le temps que durent les provisions de pemmican. Quelques jours. Quelques semaines.
   Tout cela pourrait durer toujours en fait.
   Tant qu’il y aurait quelqu’un pour inventer. Se souvenir ou inventer – c’est la même chose, dans le fond. Appareiller des coques de noix et des élytres d’insectes morts. Le livre de Bassmann, de même que son art, de même que les récits de Djennifer Goranidzé, ne sont rien d’autre que cela : amalgames, inventions. Plaisir d’assembler des débris de souvenirs, des images rêvées, des bribes de discours et récits entendus, infiniment ressassés. Pour susciter la vie et la sublime rêverie.
   Bassmann nous livre d’ailleurs ici un superbe plaidoyer pour la force vitale, exaltante, qu’il y a à parler dans la langue des récits. Son éthique, au fond, est hyperlaire : le monde – le monde humain, je veux dire, ou prétendu tel – est une chose qui, depuis longtemps, part en couille. On le sait. Ça nous prend à la gorge tous les matins, cette violence, le simple fait de se lever pour gagner sa vie, le simple fait d’entendre comment va ce monde aux infos de sept heures. Dans les récits, dans les danses de Djennifer Goranidzé, dans l’invention dont elle fait montre pour susciter le corps de Nathan Golshem, il y a pourtant comme une obstination butée. Une envie folle de poursuivre. Prolonger, malgré la perte, ce qu’il y a eu de plus beau. De plus vivant.

   Un art poétique
   Dans le fond, au-delà ou en deçà des anecdotes qu’ils rapportent, au-delà des passes magiques produites du côté des chiens et des mouettes, les livres d’Antoine Volodine alias Manuela Draeger alias Lutz Bassmann ne parlent de rien d’autre : contre l’absolue déshumanisation à l’œuvre, semble-t-il, un peu partout autour de nous, œuvre les pertes terribles et destructrices, il existe des états d’esprit encore intacts. À préserver coûte que coûte, inviolés. Pas d’autres sens à la magie. Pas d’autres sens à aller voir du côté des pratiques chamaniques des anciens.
Du côté de ces frotti-frottas élémentaires avec le monde.
   Tant qu’il y aura des auteurs comme Draeger alias Volodine alias Bassmann et tant qu’il y aura des lecteurs pour jouer avec eux la langue des récits contre la langue des morts, rien ne sera perdu, jeunes gens ! Ça soufflera toujours dru à l’intérieur de nos têtes dures !
   Impossible, pour moi, en tant qu’auteur, de ne pas voir là-dedans comme un art poétique. Une façon extrêmement forte, à mille lieues des chromos et du grand-guignol hollywoodien, de poser sa langue sur le monde. Et tout cela, toujours, dans un grand éclat de rire. Car rien de sérieux là-dedans, et la danse de Bassmann, aussi tragique soit-elle, n’oublie pas d’être légère.
   Jamais.
   Comme, par exemple, ici, à la fin, quand Nathan Golshem se rendort jusqu’à l’année prochaine :
   À présent sur la décharge d’ordures poignait la faible grisaille du jour à venir. De là où il se trouvait, allongé sur le dos dans un creux, Nathan Golshem pouvait voir le ciel du petit matin, mais il ne pouvait ni entendre ni contempler la mer.
   C’est sans vue sur la mer, pensa-t-il.
   Sans vue sur la mer, pensa-t-il. On ne peut pas toujours obtenir la meilleure place.

   Du tout grand art, vraiment !
   Enfin : je trouve !



   Le Matricule des anges, mars 2012
   Après le monde
   par Benoît Legemble

   Sur l’air occulte d’une fugue de mort, les amants déclassés de Lutz Bassmann jouent leur survie par le rite et la transe.

   On saura peu de chose de l’ennemi, ici. Il est à l’image de l’auteur, ainsi que Flaubert l’entendait : présent partout mais visible nulle part. Comme si l’œuvre trouvait sa légitimité dans la pure connaissance des gouffres. Le projet post-exotique, initié par Antoine Volodine autour d’une constellation d’hétéronymes parmi lesquels Lutz Bassmann, semble ainsi se désolidariser du rapport de causalité. Dans une humanité minée par le totalitarisme et la famine, l’Organisation oppose un contre-pouvoir au régime en place. Elle est la faction armée à laquelle appartient Nathan, celle pour qui il sacrifiera sa vie aux côtés d’autres moines-soldats. Pour donner à repenser le cataclysme, Bassmann se soustrait au récit traditionnel. Si la destruction comme le chaos ont bien eu lieu, seules les conséquences impactent le fil de la narration. Les reines du dortoir, figures grotesques de féminité au titre artificiel, sont ainsi changées en clochardes tout à la fois célestes et monstrueuses. Et cette lente et inexorable décomposition ne fait sens que parce qu’il rend inepte l’analyse sociale, au profit d’une peinture biologique grimaçante. La narration suit donc les spasmes de personnages enlisés dans la matière et dans leur mémoire. Il y a bien eu une époque avant la catastrophe, mais c’était celui d’une débâcle familiale. L’antépénultième épisode annonciateur d’un trauma universel. Restent quelques signes à déchiffrer, ça et là, mais la possibilité même d’accéder aux souvenirs paraît impossible.
   La danse de Djennifer pour Nathan apportera une forme de réponse. Une ultime tentative de conjuration par la transe qui s’inscrit telle une variation mortifère à la tradition antique de l’épithalame. Les amants sont ainsi des figures du tombeau. Ils errent entre la vie et la mort parmi les déchets et les chiens affamés. Avec ce livre resurgissent certains des grands thèmes de l’au-delà et du Bardo, si cher à Volodine. Un cycle qui trouverait son essence poétique et métaphysique par le passage. Car Nathan demeure ce mort perpétuellement en sursis, qui n’a de cesse de parler à sa reine déchue. Il est, par son nom même, l’annonciateur et l’inachevé. Il est ce golem affligé des deux premières lettres de la catastrophe. Celui que l’amante s’échine à solidifier, depuis la hutte qu’elle bâtit chaque saison afin de se rapprocher du défunt, au gré des rituels chamaniques et autres transes vaines. Pour remodeler, éternellement, les débris d’une intimité rendue friable sous le joug de la déflagration historique. Pour lui, elle « ferme les yeux pour ne recevoir de la nuit que sa propre nuit intérieure ». Pour elle, il raconte son histoire « dans la langue des récits et pas la langue des morts ». C’est le monde qu’ils regardent qui s’en trouvera aboli. La cosmogonie érigée par les amants préfère ignorer ce qui ne relève pas de leurs croyances obscures. » La lointaine présence des étoiles ne la dérangeait pas, elle donnait au contraire la bonne mesure des gouffres qu’il fallait franchir avant que les corps des morts aient une chance de se réunir. La lune, en revanche, intervenait de façon parasite dans la magie. »
   Puissance lumineuse, la lune se meut chez Bassmann en une sorte d’écran opaque, hermétique aux incantations de Djennifer. Elle devient cet agent diluant qui brouille la mémoire et annihile non plus l’excavation, mais la possibilité d’un espace intermédiaire où les amants peuvent se retrouver. Il leur faudra une nuit noire. Un parchemin débarrassé de toute forme de vie, évacué des dernières figures poétiques qui pourraient témoigner de la grotesque pantomime des amants maudits. Un spectacle qui se joue dans le style de Bassmann, à la fois âpre et sec mais aussi plein d’humour. On pensera à la monstrueuse prophétesse Milka Liverpool, ainsi qu’aux nombreuses libertés référentielles prises avec les grands textes spirituels. Une dimension polymorphe qui fera de cette Danse avec Nathan Golshem l’une des clés de voûtes du grand projet post-exotique.



   La Quinzaine littéraire, du 15 au 29 février 2012
   Un roman barbare et envoûtant
   par Hugo Pradelle

   Un roman bref et envoûtant qui rassemble les enjeux du grand projet post-exotique, faisant comme trembler des voix face au chaos d’un monde inhumain, et célèbre la grandeur complexe et ironique de la résistance.

   Lorsque l’humanité proprement se défait, que les êtres s’effritent, achoppant à leur néant intérieur, leurs voix absconses et leurs remuements désespérés, qu’ils s’effondrent au milieu d’un monde ruiné, dévorés par un régime totalitaire et brutal qui leur dénie l’existence même et les enferme dans une répétition traumatique, ne demeurent que les formes ultimes de la résistance, les voix qui la portent, leur tremblement obstiné. De leur profération désespérée, Bassmann – l’un des « porte-parole » qu’a créés Antoine Volodine1 – fait un roman barbare et envoûtant dans lequel l’existence se rassemble et se disperse selon un mouvement singulier, celui d’un rituel étrange et du rire intérieur qui l’accompagne.
   Les romans post-exotiques ordonnent un monde défait où survivent des êtres désemparés, au cœur d’un univers totalitaire qui prend en charge tous les éléments de la barbarie politique moderne, décrivant, au milieu des immondices, les errements de « sous-hommes » en quête de leurs illusions et d’une utopie défaite par la violence et la répression, comme mis à mal en leurs dedans, malodorants et brisés, seuls, s’essayant à croire encore à un idéal révolutionnaire qui ne se réduit qu’à un souvenir de plus en plus vague qu’ils se rabâchent. Ils mettent en scène l’instant pré-apocalyptique, celui qui tremble devant le gouffre, fait bascule, et simule une survie qui paraît presque vaine alors que tout s’effondre un peu plus, que la répression bat son plein et que triomphe un ordre inhumain. Au milieu de ce chaos, des êtres s’essaient à survivre et se cherchent à la fois des souvenirs et des voix, des raisons d’exister, de poursuivre leurs ombres au milieu des ombres du monde.
   Ainsi, Djennifer Goranitzé2, « une des reines du dortoir ouest », entreprend, chaque année, à la première lune d’automne, le pèlerinage qui rythme sa vie, celui qui la ramène, à la façon d’un cycle psalmodique, vers la tombe vide (ou plutôt remplie de déchets) de son époux, Nathan Golshem, figure de la résistance qui ne plie pas, assassiné après avoir été torturé par des militaires et abandonné sur une plage déserte et sale. Elle passe la « frontière », traversant « de vastes forêts cendreuses » et « des métropoles fantômes », et se rend en ces lieux enténébrés, sur cette longue concrétion de déchets accumulés, vaguement frottée par une mer grise et terne, pour y entamer une danse qui lui ramènera, revenant des « mondes sombres », le corps « solidifié » de Nathan. Telle une chamane, elle tape le sol du pied, frappe une plaque de tôle, chante, crie, établit une aire, la nettoie, pour y échafauder une sorte de cabane branlante qui les abritera, accomplit un rituel qui les réunira pour quelque temps dans une étrange communion. « […] il faut qu’ils se retrouvent à l’intérieur commun de leurs propres nuits intérieures, il faut qu’ils scellent leurs retrouvailles en entrelaçant leurs voix, il faut qu’ils aillent l’un vers l’autre à tâtons, à travers des murs de mots et des murs d’images. Ensuite ils pourront parler autrement que dans la langue confuse des morts et ils pourront se taire autrement qu’en bougonnant ensemble le silence confus des morts. »
   Cependant, par-delà le récit d’un amour, des mots qui le portent, des rites qui l’entourent et le provoquent, de la dimension politique et subversive qui le sous-tend, des décors qui l’accueillent, c’est le mouvement propre des discours, leur disposition confuse, le chaos de leur pérennisation obstinée, qui se joue dans ce récit bref et intense qui rassemble, comme pour souligner une manière de cycle immuable, les questions majeures que l’entreprise post-exotique qu’Antoine Volodine nourrit sans cesse fait se jouer avec une éclatante jouissance triste. Djennifer et Nathan parlent une autre langue, nourrie de leur passé, de sa réinvention perpétuelle, de son jeu au travers d’un temps et d’un espace incommensurables, comme au-delà des corps et de leurs incarnations, débarrassée des contingences, presque abstractive en même temps qu’étrangement concrète. La défaite du monde, des libertés, de l’humanité s’y lit dans l’affirmation d’un partage du temps, des gestes impossibles, des troubles de l’invention. L’amour, dans le creuset de la barbarie, s’apparente à une inversion, un remplacement, ou plutôt, une équivalence. Du vrai et du faux, du présent, du passé et de l’avenir, du masculin et du féminin, de la joie et du malheur.
   Les deux héros amoureux se remplacent l’un l’autre, s’attachent à traverser le monde des ombres et à se rejoindre, à exister, différemment certes, mais ensemble, au travers de ce qu’ils se racontent, comme obstinés à se croire être3. Ainsi, « ils échangeaient leurs corps, leurs noms et leurs voix. Et peu à peu renaissaient leurs ombres comme à l’intérieur de souvenirs indissociables, et s’affirmait leur volonté de survivre et de plaisanter tendrement ensemble jusqu’à la fin, de se moquer d’eux-mêmes et de leurs camarades, de rire de l’inconcevable naufrage du monde et du destin catastrophique qui leur était échu, un destin de révoltes matées et d’écrasement des rêves, un sous-destin. » Ils font se partager leur existence du dessous, des marges, niée, impossible, se racontant des épisodes plus ou moins incongrus, se remémorant leurs camarades, les grandes et petites heures de leur résistance obtuse d’hominidés infâmes, allant jusqu’à dresser des listes de défaites, de crimes fictifs ou de maladies qui supportent leurs vies impossibles en les faisant rire, doucement. Bassmann fait le choix d’un « humour noirci » et porte le grotesque et la distance à leur ultime limite, celle du monstrueux le plus glaçant, de l’inhumanité la plus effrayante et la plus sordide, dressant une manière de barrière entre eux et le monde, le passé et le présent, leurs mémoires, la vie et la mort, leurs paroles… Peut-être celle de l’innocence.

   1. On pourra lire pour plus de détails Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze (Gallimard, 1998) dans lequel Bassmann joue un rôle central. Nous signalons la parution en avril prochain de Herbes et Golems de Manuela Draeger (autre auteur du collectif post-exotique) à L’Olivier.
   2. Nous signalons, sans nous y arrêter puisque cet aspect a été largement commenté déjà, la centralité de l’onomastique et de sa composition qui, en particulier depuis Des anges mineurs (Seuil, coll. « Points »), caractérise le travail de Volodine.
   3. La dimension chamanique, la réflexion sur les fantômes, leur exorcisme ou leur fréquentation, occupe une place essentielle dans l’œuvre post-exotique. On pensera à Dondog, Bardo or not Bardo (Seuil, coll. « Points ») ou Avec les moines-soldats (Verdier).




   Le blog de l’Ecole des lettres, mardi 28 février 2012
   Poésie d’un monde lugubre
   par Norbert Czarny



   Le blog Hublots, mercredi 15 février 2012
   par Philippe Annocque



   Le Magazine littéraire, n°516, février 2012
   Les esprits de Volodine
   par Jean-Baptiste Harang

   En 1998, Antoine Volodine publia un manifeste (Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, éd. Gallimard), où, pour faire rire et inquiéter, pour narguer la postérité et embobiner le chaland, il invente un mode et un monde dit « post-exotique », peuplé d’une ribambelle de citoyens improbables, à demi survivants, qu’il réveille à l’occasion pour écrire sous leur nom, comme ici ce Lutz Bassmann qui ne dormait que d’un oei, après trois livres chez Verdier. On ne dénonce personne : Volodine organisa lui-même en 2010 ce coming out de Polichinelle en publiant simultanément trois ouvrages chez trois éditeurs sous trois signatures différentes, peut-être avec l’idée de ratisser plus large, avec pour résultat l’éparpillement d’un lectorat conquis qui ne demande qu’à rester groupé sous la mitraille.
   Après tout, ce qui précède n’a pas la moindre importance : les livres de Lutz Bassmann sont de formidables livres de Volodine, dans la continuité de la langue, de l’ironie et de la brutalité, dans l’avancée du désastre, désastre politique, atomique, fabuleux, là où le comique et le tragique sont les deux faces de la même hébétude, là où le bien et le mal se partagent les mêmes décombres, là où la réalité, le peu qu’il en reste, est un cauchemar résigné, alenti par le lest de l’ankylose. Volodine, appelons-le Volodine, a le génie des noms propres, la plupart venus d’un Orient proche ou extrême, plus ou moins soviétique, saupoudrés de trémas, des noms de victimes, de perdants, des brûlés vifs à petit feu, des morts qui marchent et dont le nom seul est déjà tout un drame. Ici, Nathan Golshem, avec qui le titre du livre nous invite à danser, avoue toute l’imposture du système. Il est mort, bien sûr, comme tout un chacun, il est aussi pour certaines pages le narrateur du livre. Il s’invente une autre identité, Gulbar Bratichko, pour ne pas céder à la torture des vainqueurs : « Maintenant il était inutile de songer à une autre imposture. Il devait continuer à prétendre qu’il gagnait de petites sommes en racontant ses rêves au public et en divertissant les masses avec des chants improvisés, des proses fantastiques, des entrevoûtes, des ritournelles et des épopées venues de nulle part, avec des énumérations incongrues, avec des chapitres inaboutis, des fragments de divagations, des haïkus populaires, des discours insanes, des féeries pour décédés, avec des piécettes animalières et des monologues de sous-hommes. » Onze lignes prêtées par l’auteur à son personnage pour redire en se moquant de soi tout son projet littéraire. Et, pour être cru sur parole, Danse avec Nathan Golshem offre deux listes somptueuses, celle des 126 maladies qu’on attrape « à force de traîner dans des endroits suspects ou en prison », toutes ne sont pas mortelles, même si on ne souhaite à personne une cruviose palmée, une dravidie du pytore, une chaude-bave ou une cassapiane, une aphtémie verruqueuse ou une mangrimiose des égouttiers. L’autre liste viendra clore le livre dans un éclat de rire comme seules les grandes funérailles peuvent en provoquer : Nathan Golshem, mort et bien mal enterré, avec sa femme Djennifer Gorannitzé, qui vient chaque année danser avec lui sur sa tombe, invente une liste de chefs d’inculpation pour faire enrager ses tortionnaires jusqu’à ce qu’ils le tuent, 225 crimes et délits, de la « Dépose de cadavre devant une sortie de secours » à l’« Utilisation de sacs de couchage pendant un discours officiel », en passant par « Achat de meringues en vue d’un enrichissement personnel », « Contestation de l’existence des alvéoles pulmonaires », « Incitation d’hommes célèbres à l’anonymat », « Tentative d’imitation de violonistes », « Interprétation tendancieuse du mode d’emploi des sèche-cheveux », mais puisque personne n’est là pour rigoler, la liste à la toute fin s’étrangle comme un nœud dans la gorge. Et nous aurions dû commencer par cette fin, car Danse avec Nathan Golshem est une histoire d’amour, celle de la longue marche annuelle de Djennifer vers Nathan, la danse de l’amour obstiné, la mort bercée dans les bras défaits de la survivante, colline de détritus avec vue sur la mer.



   Site de la Librairie Compagnie, février 2012



   La chronique littéraire du mutualiste, février 2012
   La danse de l’éternel retour
   par Dominique Ruffin  



   ActuaLitté, jeudi 26 janvier 2012
   par Cécile Pellerin



   Les blogs de Colette,
mardi 24 janvier 2012
   Cœur de fiction
   par Nicolas Jalageas



   Télérama, mercredi 11 janvier 2012
   Danse avec Nathan Golshem
   par Nathalie Crom

   Chaque année, Djennifer Goranitzé prend la route. À présent que l’homme qu’elle aime n’est plus de ce monde, il faut à Djennifer Goranitzé se rendre régulièrement en pèlerinage vers l’humble sépulcre – un monticule de pierres sous lequel ne repose même pas la dépouille du disparu ; à sa place, quelques os d’animaux, chèvre, chien, mouettes mêlés. Mais qu’importe le contenu du caveau, il suffit à Djennifer Goranitzé de frapper du pied sur le sol et de danser pour parler aux morts. Pour parler à Nathan Golshem, qu’elle aime par-delà la mort. Pour « être avec lui dans un même poème vivant tracé avec son corps », pour le rejoindre « à l’intérieur commun de leurs propres nuits intérieures », et poursuivre leur conversation sans fin.
   Roman d’amour infiniment tendre, lumineux, construit en courts chapitres, Danse avec Nathan Golshem est une nouvelle, superbe variation romanesque signée Lutz Bassmann – un des hétéronymes d’Antoine Volodine, une des voix du chœur poignant qui s’élève de l’œuvre tout entière de cet écrivain plus que singulier, dont l’imaginaire tragique et terriblement cohérent se déploie à travers des images puissantes, porteuses d’émotions directes et intenses. Comme naguère Des anges mineurs, signé Volodine (éd. Seuil, prix du livre Inter 2000), Danse avec Nathan Golshem, signé Bassmann, constitue une formidable porte d’entrée dans cet univers romanesque qui met en scène, dans le décor récurrent d’un monde en ruine où sévissent les exterminations et les massacres, une humanité défaite, exténuée, mais aussi fantasque, voire bouffonne – animée d’une vitalité qui défie tout ensemble le tragique, l’Histoire, la mort des idéologies et celle des dieux.



   Marianne, samedi 7 janvier 2012
   Spartacus dans un dépotoir
   par Marin de Viry

   La fin du monde vue par Antoine Volodine qui, sous le pseudonyme de Lutz Bassmann, livre en cette rentrée une impressionnante fiction à la Orwell.

   La civilisation n’est même plus un lointain souvenir dans le monde futur décrit par Lutz Bassmann (un des noms de plume d’Antoine Volodine) : il en subsiste des traces infimes, mais pas de postérité. Dans son dernier roman, Danse avec Nathan Golshem, l’histoire a définitivement basculé du mauvais côté : le lecteur note la disparition de l’altruisme et une « orange-mécanisation » généralisée des rapports humains. L’auteur nous peint une sorte d’Empire romain postmoderne, mâtiné de sociobiologie nazie, qui gouverne en croisant les méthodes des organisations non gouvernementales à vernis caritatif avec celles de la police la plus expéditive et la mieux outillée en fichiers informatiques. Quand ce n’est pas carrément la guerre civile entre des Untermenschen en déroute et le gouvernement, celui-ci parque ceux-là dans des camps, où on les rééduque à la schlague pour qu’ils deviennent à peu près inoffensifs.
   Le récit prend le parti de ces sous-hommes, ces « hominidés les plus arriérés », que les dominants caractérisent par leurs « déviances génétiques », leur « coriacité » et leur « noire obstination » à refuser l’ordre. « Peu malléables », peu enclins à vivre sous le joug du welfare state satanique que le pouvoir met en place, ils n’ont d’autre choix que l’esclavage dans les clous du système ou le retour à une vie animale. Face à cette alternative, ces réprouvés en haillons ont une réaction spartakiste : ils savent qu’ils sont vaincus, mais ils se vengent de leur vainqueur en rendant leur vie dangereuse. Attentats, jacqueries, coups de force : c’est tous les jours la Commune dans un monde dépotoir.
   Dans cet univers clanique et ultraviolent, une femme fait régulièrement le pèlerinage sur la tombe de son mari, Nathan Golshem, un insurgé qui appartient comme elle à l’espèce des sous-hommes. « Tombe » est d’ailleurs un mot trop propre : disons plutôt un tumulus improvisé par les partisans du défunt dans une déchetterie, sous lequel les rares restes de son époux cohabitent avec des carcasses animales et des boîtes de conserve. Elle se met à ses côtés. Elle le convoque en dansant. Elle le fait revivre, dans un entre-deux irréel et poétique, et ils parlent de leur défaite et de la mort. Tous les personnages du roman se mettent en place autour de ce moment d’amour et d’occultisme… Et nous plongent dans une ambiance de dérision où se mélangent la tendresse et la violence. C’est un récit construit comme une lame qui traverserait un tas d’immondices. L’intérêt du lecteur est soutenu, la poésie est constante, et tout y crie que la beauté résistera à la laideur jusqu’à la fin des temps.



   Le Monde des livres, vendredi 6 janvier 2012
   L’humour du désastre
   Le feuilleton d’Éric Chevillard

   Depuis plus de vingt-cinq ans maintenant, la littérature post-exotique enfonce son coin dans notre monde pré-apocalyptique. Son représentant le plus illustre, le seul dont le visage nous soit connu, se nomme possiblement Antoine Volodine. Les livres de ce collectif d’écrivains nous viennent peut-être de l’avenir ou d’un repli caché de notre temps et témoignent déjà de sa ruine ; ils s’écrivent dans les décombres du communisme, du fascisme et du capitalisme, et parlent de camps, d’exode, de pogroms, de tortures, de génocides. On souligne donc à juste titre la noirceur de cet univers qui s’ouvre de plus en plus à un fantastique funèbre, à des métempsychoses atroces.
   Et cependant, comment ne pas être sensible à l’extraordinaire charge comique de cette entreprise fictionnelle sans équivalent ? Une charge comique qui ne contredit en rien le principe de celle-ci, qui lui est au contraire consubstantielle, qui n’a d’ailleurs pas moins de souffle que la dynamite et dont je vois le premier indice dans le sérieux imperturbable avec lequel, depuis si longtemps, Antoine Volodine endosse le rôle de représentant visible et porte-parole du post-exotisme. Jamais il ne se départit de cette fonction lors des entretiens qu’il accorde volontiers ou des textes qu’il donne ici ou là ; nul journaliste n’a pu le faire parler de lui, lui soutirer le moindre détail biographique : un simulateur se couperait, un comédien se lasserait, un fou perdrait le contrôle. Antoine Volodine n’est donc rien de tout cela. Mais un écrivain habitant le monde qu’il a créé, maître absolu de son projet démesuré et l’imposant avec tous les accents de la vérité dans un contexte qui favorise si complaisamment la futilité, l’imposture et l’anecdote. Volodine ne joue pas le jeu. Il énonce méthodiquement, livre après livre, les règles du sien. Cette audace et cette détermination sans faille relèvent très exactement de l’humour le moins corrompu.
   Le livre qui vient grossir aujourd’hui la bibliothèque post-exotique, Danse avec Nathan Golshem, est signé Lutz Bassmann et il est sans doute celui qui illustre le mieux cet « humour du désastre » cher à Volodine. Au premier abord, il n’y a pourtant pas de quoi rire. Nathan Golshem a été tué. Chaque année, sa veuve, Djennifer Goranitzé, traverse les étendues périlleuses et désolées de ce pays de cendres et se rend sur sa sépulture – laquelle contient « un crâne de chèvre, une cage thoracique de chien, des ailes de mouette » : c’est mieux que rien, le corps de Nathan n’ayant pas été retrouvé. Là, Djennifer se livre à une danse chamanique, elle frappe le sol de son talon, elle évoque, invoque, convoque le défunt et celui-ci reprend vie dans sa transe, il « se solidifie ». Ce sont alors de vraies retrouvailles : « … ils se rapprochaient l’un de l’autre et copulaient. »
   Mais surtout ils se parlent, infiniment ils se racontent les souvenirs du temps des luttes. Dans le livre, alternent ainsi les pages où le couple s’entretient parmi les ombres, ayant pris le parti « de rire de l’inconcevable naufrage du monde et du destin catastrophique qui leur était échu », et de courts récits mettant en scène quelques-uns de leurs camarades de combat, lorsqu’il s’agissait avec « en tête des notions élémentaires d’équarrissage et de matérialisme dialectique » de résister à l’ennemi tout-puissant et à son « programme d’éradication de la pauvreté et donc des pauvres ». Ensemble, ils vivaient dans des souterrains fétides hors desquels s’aventurait parfois un volontaire dont les compagnons honoraient aussitôt la bravoure en lui décernant des « décorations posthumes » et dont la mission en effet échouait le plus souvent lamentablement.
   Dans l’obscurité (« On ne voit rien, mais il faut reconnaître que c’est vraiment très beau »), Nathan et Djennifer énumèrent en riant la liste de leurs guerres perdues : la guerre contre le sable, la guerre contre les araignées et leurs complices, la guerre de quarante-deux ans, et « quand nous avons pris parti pour les bonnets rouges dans le conflit entre bonnets jaunes et bonnets rouges, ce sont les bonnets jaunes qui ont gagné ». La liste de ces défaites couvre deux pages et elle est une dérision formidable de la geste grandiloquente et meurtrière de l’Histoire. Le même humour noir ordonne deux autres listes, celle d’abord de toutes les maladies qui affectent ces damnés de la terre – « la détresse funiculaire, la cassure moelleuse, le va-et-vient de Dong… » (deux pages) – et celle des crimes qu’ils se proposent d’avouer sous la torture : « Séjour immodéré en autotamponneuse ; relations illicites avec des palmipèdes ; procréation assistée sans intention de la donner ; allaitement fictif de nourrissons ; remplumage malveillant d’édredon… » (neuf pages !).
   C’est un rire de désespoir et de résistance qui court d’un bout à l’autre de ce livre, un rire glaçant, terrible, mais qui est aussi l’innocence même : il témoigne pour l’homme et ne faiblit jamais, même face aux pires avanies, même quand la seule organisation de bienfaisance se nomme « l’Amicale des quasi-décédés ». En ce sens, la littérature post-exotique est aussi, surtout peut-être et fondamentalement, une énorme, une magistrale plaisanterie.



   Livres hebdo, vendredi 16 décembre 2011
   J’irai danser sur vos tombes
   par V. R.

   Danser sur la tombe de combattants défaits pour les faire revenir d’entre les morts, la nouvelle fiction du désastre de Lutz Bassmann-Volodine.

   Parmi les membres du « post-exotisme », aux côtés de Manuela Draeger et Elli Kronauer, Lutz Bassmann est une voix brutale, une voix qui « se confronte plus rudement à la violence du monde », décrivait Antoine Volodine, le « porte-parole » de cette communauté imaginaire d’écrivains prisonniers politiques, dans un entretien accordé à Livres hebdo en 2008, lors de la parution simultanée chez Verdier de Haïkus de prison et Avec les moines-soldats. Après Les aigles puent en 2010, on le vérifie avec un quatrième titre, Danse avec Nathan Golshem : l’horreur d’hier est pour aujourd’hui et pour demain aussi. Combattants de l’Organisation, anciens du ghetto, salles d’interrogatoire, camp de rééducation…, pas de doute on est bien dans le monde désastreux de Lutz Bassmann, écrivain-personnage de la vaste fiction construite par Antoine Volodine depuis plus de vingt-cinq ans et apparu dans Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze (Gallimard, 1998).
   Djennifer Goranitzé va chaque année danser sur la tombe de son mari Nathan Golshem. Il lui faut marcher pendant deux mois pour atteindre le lieu désolé, à l’écart de tout, une décharge en bord de mer où les « sympathisants » de son compagnon ont établi une sépulture symbolique. Arrivée à destination, elle commence à construire une hutte provisoire et danse. Une danse de magie noire et de nuit. Ses pieds « cognent le sol » jusqu’à saigner. Par la transe, elle convoque le mort, puis, ensemble, ils évoquent dans de courts récits, leur vie et celle de leurs compagnons et compagnes de l’Organisation, des vies de combattants défaits de tout.
   Les souvenirs sont terribles. Le cauchemar s’unit au rêve. La signature Bassmann : ces soldats et soldates sont soigneusement désignés par un nom et un prénom dont les consonances aux origines mélangées construisent un chaos de lieux, de territoires (et d’époques) mêlés, une apocalypse sans frontières. Dans ce post-futur crépusculaire, des guerriers de catacombes se terrent dans un quartier général installé dans des sous-sols d’usines écroulées et regardent partir, le cœur serré, Nadia Bromm, « la meilleure d’entre [eux] » pour une « opération spéciale », trompant leur tristesse en faisant des cadavres exquis. Nathan Golshem, quant à lui, prend l’identité inventée d’un poète-mendiant pour avoir quelque chose à raconter sous la torture. « Ne rien leur dire en prenant la parole en permanence »
   Mais l’humour plus noir que noir est aussi ce qui sauve ce couple que rien n’amuse tant que de faire des énumérations, tragiques et drôles, où l’imaginaire sonne réel : liste de guerres perdues, liste de maladies, liste de ceux qui peuvent passer les barrages sans marquer l’arrêt (« les punaises de bois, les scolopendres, les iules »), longue liste finale de chefs d’inculpation… Et au milieu des décombres enténébrés, la danse peut invoquer aussi la beauté qui tire les larmes, le souvenir d’un souffle d’air sur le visage qui met « le cœur à la dérive ». Danser avec les morts pour faire advenir un silence de vie : « La danse sert à cela, à atteindre et à entretenir le moment où ils pourront se taire sans être comme à jamais stupidement muets et morts. »



   Technikart,
décembre 2011
   Highway to hell
   par Étienne Ducroc

   Et si les écrivains français devenaient les maîtres du roman post-apocalyptique ? Balayé par la pluie et le vent, Danse avec Nathan Golshem – le dernier livre de Lutz Bassmann – reprend tous les codes du genre avec une noirceur étouffante. Dans un futur proche, les hommes ont été chassés par… d’autres hommes. Cet auteur au nom bizarre – derrière lequel se cache Antoine Volodine – n’écrit rien d’autre que le capitalisme sauvage : des rapaces rôdent, les anarchistes opèrent depuis des souterrains crasseux et la langue est le dernier Graal. « Fiction », nous informe la couverture. Tout de suite, on respire un peu, quoique les images reviennent ; la violence, la saleté, le froid, et cette femme qui danse, inlassablement, sur la tombe de son mari comme pour le réveiller.
   Bassmann-Volodine signe ainsi une fable cauchemardesque, à la fois politique et onirique, où l’humanité, mitraillettes et courage à la main, meurt en perdant son langage. Si la force d’évocation rappelle parfois la Route empruntée par Cormac McCarthy en 2008, le chemin tracé ici par cet auteur qui n’existe pas sera de ceux à suivre en 2012.

Radio et télévision

Chronique culturelle de Christine Simeone dans le Journal de 18h, France Inter, lundi 7 février 2012